Part 8
La petite rouquine, la femme de l'organisateur, n'avait pas joué chez les Le Buy. On lui avait confié cette fois un petit rôle de mère. Elle parlait trop vite, et, quelle que fût la personne, dans la pièce, à qui elle devait s'adresser, ne cessait d'attacher sur son mari de craintifs regards.
Quant à Jacques de Delle lui-même, il répétait, comme on dit, dans ses bottes. Pour lui, ça irait tout seul: l'important était de s'occuper des autres. Ce fut seulement quand il y eut une galerie pour venir voir répéter Julien, qu'il se piqua au jeu, et joua avec toutes ses ressources. On lui fit de grands compliments un peu mous, et, dans les groupes, on le trouva affecté.
Somme toute, l'opinion publique, désireuse de battre en brèche la réputation de Jacques de Delle, lui opposait Julien. Et l'on allait jusqu'à trouver un peu injuste la distribution des rôles.
Seul, Lorgis fut d'un avis différent, et le dit à Julien lui-même:
--Je trouve que vous jouez beaucoup plus vrai que Delle. Mais, devant le public, il aura plus de succès que vous; car il sait mieux que vous un certain nombre de choses grossières, qui feront plus d'effet que votre interprétation, moins artificielle.
Julien s'inclina devant ce pronostic: au fond de lui-même, il pensa bien qu'il ne serait pas justifié par l'événement. Et il en voulut un peu à Lorgis. Était-il donc si inexpérimenté? Par contre, il se sentit une certaine sympathie pour Madame Jehon, qu'il trouvait fort judicieuse et très au courant des choses de théâtre. Et il causa plusieurs fois avec intérêt avec cette dame qui lui inspirait moins d'idées charnelles et plutôt une très vive estime. Elle avait travaillé pour son chant avec de bons professeurs de diction; par conséquent, elle devait s'y connaître. Elle n'hésitait pas à donner la palme à Julien.
Cependant le jour de la représentation approchait. Voici qu'on entamait la dernière semaine. La fête était pour le samedi, et l'on était au lundi.
Les invitations étaient lancées depuis longtemps. C'était la marquise qui s'en était occupée. Elle s'était montrée très stricte dans le choix des invités; il ne fallait pas d'encombrement.
Seulement, le lundi matin, le ciel était fort couvert, et la pluie s'annonçait. Quelle malechance! Tout le mois avait été très beau. Et tout à coup on se prit à craindre le mauvais temps, qui découragerait les invités. On en attendait de la Touraine, de Bretagne, de Normandie et des environs de Paris. Les autos pouvaient braver la pluie et la boue, mais bien des passagères hésiteraient sans doute à s'aventurer en robes fragiles et en chapeaux fleuris.
Antoinette s'affola à la pensée des défections possibles. Qu'arriverait-il si l'on jouait devant des chaises vides? Elle envoya alors au petit dragon tout un lot d'invitations de renfort, à charge par lui de les répartir au mieux entre les officiers de la garnison et diverses notabilités de la ville.
--C'est ennuyeux, dit le marquis, nous n'avions pas du tout pensé au mauvais temps...
Puis il ajouta, subitement inspiré:
--Il nous faut un velum!
On protesta. Ça ne serait plus le plein air. Et l'endroit choisi pour y installer la scène et les spectateurs était déjà fortement assombri, sur trois côtés au moins, par de très beaux arbres qui bordaient la pelouse, et qui justifiaient brillamment l'appellation de ce théâtre de verdure...
--Avec un velum, dit Jacques de Delle, ce sera triste, obscur, on ne verra plus rien.
--Je ferai un velum mobile, dit le marquis, qui abandonnait difficilement une idée, du moment qu'elle entraînait des travaux compliqués et coûteux, et qui n'y renonçait jamais, si la réalisation de ces travaux exigeait une espèce de tour de force. On jugeait impossible que ce velum fût prêt en moins d'une semaine. L'après-midi de ce même jour, le marquis partait pour Paris, emmenant avec lui Julien, qui devait le seconder dans ses démarches. Mais, à la gare d'Orsay, Julien le quitta pour des courses personnelles, auxquelles il se croyait obligé, du moment qu'il revenait à Paris.
CHAPITRE XIX
Intermède: une nommée Fanny.
Rose Meulier était partie la veille au soir, à Royan, lui apprit le concierge de la rue d'Amsterdam. Julien se rendit immédiatement chez une nommée Fanny, qu'il savait de mœurs plus sédentaires. Fanny était une grande femme blonde, aux yeux assez fins et au visage un peu osseux. Elle avait, aussi plausiblement, trente-trois ou quarante-trois ans. Les détails de son existence n'étaient pas plus faciles à préciser. «Enfin, est-ce une grue?» avait un jour demandé à Julien son ami Harvey. Et Julien avait répondu: «Non, je ne suis pas sûr que ce soit une grue...» Elle habitait un appartement assez confortable et bien tenu. On voyait sur les murs des portraits de gens très convenables.
Julien avait fait sa connaissance un soir, dans un théâtre du boulevard. Elle était sa voisine aux fauteuils d'orchestre. Elle se trouvait en compagnie d'une dame à cheveux blancs, très correcte d'aspect. Par foucade, comme la lumière s'éteignait dans la salle, il appuya son genou contre celui de Fanny, qui répondit à cette pression. Julien n'avait pas espéré une réponse aussi favorable. Il en fut enfiévré. Il ne put écouter la pièce, et jusqu'à la fin de l'acte, se demanda: «Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?»
A l'entr'acte, il alla chercher des bonbons, et en offrit à ces dames. Puis, profitant de ce que la dame âgée se tournait d'un autre côté, il demanda à sa voisine: «Où puis-je vous revoir?» Elle finit par répondre: «Je vous dirai.» C'était une femme d'aspect revêche, qui ne paraissait pas commode. Pourtant elle parlait d'un ton très doux, presque obéissant... Pendant l'acte suivant, Julien continua à lui presser le genou, si bien qu'il fut pris d'impatience, et qu'il voulut à toutes forces la voir le soir même. Mais était-ce possible?
Il le lui demanda à voix basse. Elle répondit de même: «Je vais tâcher.» Elle se pencha vers sa voisine âgée, et lui parla pendant quelque temps.
«Hé bien?» demanda Julien, très ému. Elle inclina la tête, en signe d'acquiescement. Il fut tout transporté d'aise. Mais il se demandait toujours: «Qu'est-ce que c'est que cette femme?»
A la sortie, il se tenait devant le théâtre, un peu à l'écart. Il la vit prendre congé de la vieille dame; alors il lui fit un signe pour qu'elle l'aperçût. Ils allèrent ensemble dans un hôtel près de la gare Saint-Lazare. Vers trois heures du matin, il la ramena chez elle, rue d'Amsterdam.
Julien retourna voir Fanny de temps à autre. Il lui apportait des fleurs, des bonbons. Ce fut assez longtemps après leur première rencontre qu'elle lui demanda à emprunter deux cent cinquante francs.
Il lui avait prêté à diverses reprises d'autres sommes de cinquante à deux cents francs qu'elle ne lui rendait jamais. Mais ils avaient adopté une fois pour toutes le terme: prêter.
Elle lui dit un jour qu'elle avait un ami, sans autres détails. D'ailleurs il ne songea pas à en demander. Quand Julien allait voir Fanny deux ou trois fois par trimestre, il était poussé chez elle par un sentiment unique, et qui ne laissait pas place à celui de la curiosité. Il la prenait tout de suite dans ses bras. Une fois calmé, il ne ressentait, vis-à-vis de cette personne, aucun besoin d'expansion. Aussi ne l'interrogeait-il jamais. Ils ne se parlaient d'ailleurs presque pas. Ils n'avaient ensemble que les relations les plus intimes.
Quand, ce jour-là, il arriva chez elle, après avoir passé inutilement chez Rose Meulier, il vit que Fanny, contre son habitude, n'était pas seule. Une dame à binocle, entre deux âges, se trouvait là installée. Fanny et elle venaient de goûter. Julien, gêné, s'assit, déclina l'offre d'une tasse de café au lait, puis se leva pour prendre congé. Car il avait très peu de temps à lui. Le marquis et lui, après avoir dîné au quai d'Orsay, devaient repartir le soir même pour Tours.
Fanny le reconduisit jusque dans l'antichambre.
--Est-ce que c'est mon amie qui vous fait sauver? Voulez-vous que je la renvoie?
Elle pria Julien d'entrer dans sa chambre, et alla dire quelques mots à la dame. Ses amies n'étaient décidément pas embarrassantes. Julien entendit celle-là qui partait peu après.
Quand, une demi-heure plus tard, Julien s'en alla à son tour, il demanda à Fanny si elle n'avait besoin de rien.
--Non, non, dit-elle. Je te remercie. Ça va bien.
Julien l'embrassa le plus tendrement qu'il put, et la quitta.
--Tout de même, pensait-il, ce n'est pas une grue: elle refuse ce que je lui offre. On ne peut pas dire que ce soit par calcul: elle n'est jamais sûre de me revoir. Je reste quelquefois deux mois sans songer à lui rendre visite...
Est-ce curieux? Je ne sais pas au juste ce qu'est cette Fanny. Elle sait à peine qui je suis. Le hasard nous a fait nous rencontrer à un carrefour de nos deux existences. Nous avons tendu faiblement les bras l'un vers l'autre. Timidement nous nous sommes offerts à l'Inconnu. Ça ne s'est pas accroché; voilà tout...
Il vit avec satisfaction qu'il n'était pas trop tard, et qu'il avait le temps d'aller à pied jusqu'au quai d'Orsay.
Le marquis était attablé à la gare, en compagnie d'un contre-maître et de deux ouvriers d'une maison de constructions mécaniques. Le reste de l'équipe arriverait le lendemain avec les matériaux nécessaires.
--Le temps s'est remis carrément au beau, dit Julien.
--Oh! ce n'est pas sûr! dit le marquis qui, pour rien au monde, n'aurait voulu renoncer à son velum, désormais la grande affaire de sa vie.
CHAPITRE XX
La matinée de verdure.
Antoinette, le lendemain, ne demanda pas à Julien ce qu'il avait fait à Paris. Il appréhendait un peu une petite scène semblable à celle qui avait suivi son voyage à Tours. Mais la marquise était vraiment trop occupée par la matinée de verdure. Elle se reprochait d'avoir consenti à jouer dans la pièce: car elle avait déjà tant de soucis comme maîtresse de maison, sans y joindre encore ses préoccupations d'actrice!
Au fond, elle craignait de n'avoir pas de succès. Les hôtes du château qui la voyaient répéter tous les jours, ne la soutenaient pas assez de leurs encouragements. Au contraire, madame Jehon, très fière d'avoir découvert Julien, ne cessait de prodiguer au jeune homme des approbations enthousiastes et l'applaudissait violemment chaque fois qu'il sortait de scène.
Julien se demandait si la marquise ne lui en voulait pas un peu. Il pensait qu'il agissait sans discrétion en accaparant ainsi le succès. Il s'en ouvrit à madame Jehon, comme elle le complimentait.
--Je suis content de m'acquitter convenablement de ce que j'ai à faire, dit-il avec une modestie qu'il croyait sincère. Mais ce que je souhaite, avant tout, c'est que la marquise ait le grand succès qu'elle mérite. Son rôle est beaucoup plus important que le mien. Et j'ajoute que ça lui fera beaucoup plus de plaisir qu'à moi...
--Elle est gracieuse, dit madame Jehon. Mais elle n'a pas d'organe. Et, croyez-moi, l'organe, c'est tout. Vous, vous avez l'organe.
On ne pouvait pas répéter au jardin, bien que le temps fût très beau. Mais vingt ouvriers travaillaient au velum avec acharnement. Ce charmant emplacement du théâtre de verdure avait pris l'aspect d'un chantier, encombré de terre, de sable, de ciment et de poutres de fer. On se demandait avec désespoir si, pour le samedi, tout cela arriverait à être propre. Quelle funeste idée que celle de ce velum!
Tout le monde en était obsédé, sauf le marquis, qui était désormais occupé de bien autre chose. L'ingénieur de la maison de constructions était installé au château, et avait fait la conquête d'Hubert, qui ne rêvait plus que de lui faire construire des ascenseurs, et même une sorte d'aqueduc, parce que tout à coup le système d'adduction d'eau lui avait paru rudimentaire.
La nuit du vendredi au samedi, les ouvriers ne cessèrent de travailler, éclairés par d'énormes phares dont la lumière pénétrait dans les chambres, malgré volets et rideaux. Julien, très agité, dormit mal. Hubert ne se coucha pas, et fit même, pendant plusieurs heures, la partie de jacquet du colonel en retraite, qui ne s'effrayait jamais d'une nuit blanche, car il ne dormait bien qu'en plein salon, avec une grande assistance autour de lui.
On attendait une partie des invités pour déjeuner. Un grand déjeuner froid avait été préparé dans une vaste salle d'un très vieux bâtiment, qui était jadis une sorte de couvent attenant au château. On appelait cette salle le réfectoire des moines. Le marquis avait trois ou quatre fois commencé à raconter devant Julien l'histoire de cette partie de Bourrènes. Mais il n'avait jamais eu le temps d'achever son récit, et Julien ne s'était pas risqué à demander la suite.
On avait fait venir de Tours des voitures de tous modèles pour amener de la gare les invités qui n'arriveraient pas en auto. Vers deux heures, une trentaine d'automobiles (deux cents, dit plus tard la légende,) étaient rangées dans la grande cour. Le chauffeur Firmin, en gentleman, coiffé d'un élégant chapeau de paille et vêtu d'une jaquette gris-clair, recevait les mécaniciens, s'informait de leurs besoins d'huile et d'essence. Dans le petit atelier attenant à la remise, deux ouvriers d'un garage de Tours se tenaient prêts pour les éventuelles réparations. Dans l'autre cour, les cochers du château recevaient les cochers des invités. Cochers et mécaniciens se retrouvaient à un buffet copieusement garni.
A trois heures, un coup de cloche invita l'assistance à se diriger vers la salle de verdure. Jehon, le diplomate, Lorgis, avec la supériorité que leur titre d'invités à demeure leur donnait sur tous les autres, servaient de commissaires sans insignes, et dirigeaient les spectateurs vers la salle de verdure.
Le marquis avait fait venir de Paris trente musiciens. Grâce aux invitations supplémentaires, toutes les places se trouvaient occupées. Il fallut même encore ajouter un grand nombre de bancs.
Jacques de Delle avait tenu à installer entre deux montants une espèce de rideau. Ce rideau s'écartant légèrement, Julien, déjà habillé, put apercevoir toute l'assistance... Les voix et les couleurs se mêlaient dans un tumulte étourdissant et somptueux. «Il y a là les plus grands noms de France,» murmura le diplomate, qui, profitant de son privilège d'hôte du château, avait pénétré sur la scène.
--Ainsi donc, pensait Julien, c'est moi qui vais jouer devant ces gens-là! Et ils vont me faire un succès!...
Écho de cette voix intérieure, la voix du diplomate répéta:
--Vous allez avoir un triomphe. Je vous ai applaudi hier; vous étiez charmant.
Il n'y avait jamais eu de conversation très suivie entre Julien et le diplomate. Du moment que ce dernier semblait faire des avances, c'était bon signe. Il était assez dans son caractère de soutenir ceux qui réussissent.
Julien entendait encore les applaudissements de la veille, après la répétition en costumes. Sous la conduite de Madame Jehon, coryphée, toute la population habituelle du château avait fait un succès au jeune homme, à la fin de chacune de ses deux scènes.
Il avait mis un costume de chevalier, qui avait servi au marquis vingt ans auparavant. Le vêtement était encore tout frais, et bien à la taille de Julien.
--Ému? demanda Jehon, le sculpteur.
--Pas du tout. Je croyais, il y a une quinzaine, que ce jour n'arriverait pas, et que s'il arrivait, je n'aurais pas la force de parler... Je ne ressens qu'une assez vive impatience, et je suis un peu énervé que ça ne commence pas tout de suite...
--Place au théâtre! s'écria derrière eux Jacques de Delle.
Il apparaissait dans toute l'importance de ses fonctions. Il était à la fois affairé et sûr de lui, comme un homme qui en a vu bien d'autres, mais qui tient à rester constamment à la hauteur de sa réputation, et à ne rien laisser au hasard.
Il indiqua la sortie à Jehon et au diplomate, d'un air à la fois autoritaire et courtois.
Julien dut s'éloigner aussi, car il n'était pas des deux premières scènes.
Le rideau se leva... Après un court dialogue entre la petite rouquine, qui jouait une vieille comtesse, et une des filles du colonel, paysanne malicieuse, la marquise fit son entrée; et ce fut une longue salve d'applaudissements. Elle fut applaudie encore à deux ou trois reprises, au cours de sa scène, chaque fois d'une façon violente et prolongée.
--Allons! Allons! dit Jacques de Delle, qui attendait son entrée, à côté de Julien. Ils sont bien disposés.
Lui-même eut beaucoup de succès dans la scène suivante, moins que la marquise, sans doute. Mais il n'y avait pas à se plaindre: ça portait.
La marquise était sortie de scène, saluée d'applaudissements interminables. Jacques de Delle en attendit la fin pour placer un court monologue, qui précédait l'entrée de Julien.
Celui-ci ouvrit la porte et s'écria:
--Par la sambleu, cousin, votre porte est gardée? Sans doute il vous déplaît de me voir?
Et Jacques de Delle, répondit, achevant le vers:
Quelle idée!
Puis ce fut à Julien à placer une petite tirade qui avait fait beaucoup d'effet à la dernière répétition.
Elle en fit moins ce jour-là. On entendit comme la veille l'applaudissement résolu de Madame Jehon. Mais l'assemblée ne suivit pas, et même il y eut des défections parmi les gens du château, dont la plupart se rallièrent au silence indifférent de la grande majorité.
Julien était un peu désemparé. Mais il eut le temps de se remettre, car c'était à Jacques de parler pendant quelques instants. Jacques fit deux ou trois effets dans le courant de la scène. Puis Julien prit congé:
--Puisqu'il vous plaît ainsi, mon cousin, au revoir!
Jacques de Delle:
--Vous avez ma réponse.
Et Julien, s'inclinant:
Il me reste l'espoir!
Il sortit avec grâce, au milieu d'un silence complet, que l'approbation, découragée sans doute, de la chanteuse n'essaya même pas de troubler.
«C'est curieux! se dit Julien. C'est curieux!»
Il était abasourdi. Il resta dans la coulisse pour suivre la dernière scène du premier acte. Mais il n'écoutait pas. Il entendit cependant les applaudissements qui saluaient chaque tirade de la marquise.
Au baisser du rideau, un enthousiasme sans fin monta entre les grands arbres de la salle de verdure. On finit par détraquer le rideau, à force de le relever.
--Le rideau ne marche plus! Nous sommes bien! s'écriait Jacques de Delle, affolé...
Mais il ne réussissait pas à communiquer son désespoir à la triomphante Antoinette.
On avait défendu l'accès de la scène. Des invités emballés forcèrent les consignes. Et ce fut presque une bataille pour refouler les assaillants.
--Nous avons un changement de décor à faire! gémissait Jacques de Delle. Et il faut que vous-même vous changiez de costume!
--Laissez donc, disait Antoinette, nous perdrons dix minutes, voilà tout.
Et, magnanime, elle faisait signe de laisser approcher quand même le flot des complimenteurs.
Julien restait dans un coin. Il assistait au défilé...
Enfin, une personne s'approcha de lui. C'était Madame Jehon.
--Quel succès! croyez-vous!...
Elle ajouta, d'un ton de gronderie amicale:
--Vous, vous n'avez pas été tout à fait aussi bien que les autres fois!
On finit par balayer la scène. Les ouvriers du velum remirent en état le mécanisme du rideau.
Puis, le deuxième et dernier acte commença. Antoinette, cette fois, était en travesti. Elle était exquise d'élégance et de grâce, et on lui fit un succès monstrueux. Julien rentra en scène. Il y eut, à un semblant de plaisanterie qui se trouvait dans son rôle, deux ou trois petits rires gentils, qui lui firent plaisir; il n'était plus très exigeant. Le reste de sa scène passa sans bruit, et il s'en alla de nouveau dans le silence. Mais il s'en alla l'âme tranquille, heureux d'avoir fini, et fait à l'insuccès.
A la fin du deuxième acte, il n'y avait plus de consigne; la scène fut envahie.
On ne pouvait approcher d'Antoinette, très animée, et qui racontait sa peur, en scène, quand elle avait senti son écharpe en dentelle se prendre dans une porte... Mais personne n'avait remarqué cela, et la pluie d'éloges continuait, intarissable.
Julien aurait bien voulu s'en aller. Il ne pouvait regagner sa loge, que l'on avait aménagée dans un petit pavillon voisin. Un peuple élégant en délire envahissait toutes les dépendances et les chemins.
Julien vit venir à lui Lorgis. Le marchand de petits pois était le seul qui n'eût pas pronostiqué son succès. Julien craignit de le voir triompher, et s'empressa de lui donner gagné...
--C'est bien vous qui aviez raison! lui cria-t-il.
--Hé bien, dit Lorgis, après la répétition d'hier, j'avais changé d'avis et je croyais que ça irait parfaitement pour vous. Mais vous aviez un rôle décidément insignifiant, et vous n'étiez pas connu du public. Il ne faut pas croire que vous ayez été mauvais. Je vous ai trouvé beaucoup d'aisance, et vraiment une diction excellente. Mais, je vous le répète, on ne vous connaissait pas. Moi qui suis un vieil amateur de théâtre, je sais ce que c'est que l'autorité. Antoinette, dit-il en baissant la voix, est la maîtresse de céans. Voilà... Sa diction est moins bonne que la vôtre. Sa voix est faible. Je pensais hier qu'on ne l'entendrait pas. Aujourd'hui, elle n'a pas parlé plus distinctement, elle n'a pas haussé la voix: on l'a entendue cependant, à cause de son autorité. Ce qu'on n'entendait pas, on le comprenait...
La voix de cet homme équitable ne remit pas Julien tout à fait d'aplomb. Il était à un petit instant de sa vie où l'on ne se contente pas des joies du mérite obscur. Seulement, comme c'était un garçon qui n'aimait pas être longtemps ennuyé, il commença tout de suite à se consoler, en prenant la résolution ferme de ne plus jamais jouer la comédie.
CHAPITRE XXI
Point de vue nouveau.
Si fervent, si démesuré que soit l'enthousiasme d'un public idolâtre, il est fatalement arrêté dans son cours par la voix sèche, impérative de l'Indicateur des Chemins de fer. Le train de Saint-Pierre était à cinq heures quarante-sept... A la rigueur, on aurait pu agir sur le chef de gare, facteur et distributeur de billets de la petite station de Grevecey, et retenir sur sa voie unique un timide «train léger». Mais à Saint-Pierre, où la petite ligne rejoignait la grande, passaient à une heure inexorable les puissants rapides des Aubrays, de Poitiers ou de Nantes... En très peu de temps, la majeure partie des invités s'envola. Jehon, Madame Jehon, le diplomate, Madame Lorgis couraient après les fuyards pour les amener au buffet, où un lunch magnifique était préparé; ce fut peine perdue. Presque toutes les victuailles restèrent pour compte, et pendant les quatre jours qui suivirent, les paysans des villages voisins mangèrent dans leurs chaumières des sandwichs au foie gras et des croustades de homards, arrosées de champagne doux ou extra-dry.
Les filles du colonel, qui n'étaient pas du deuxième acte, étaient rhabillées depuis longtemps, ainsi que la petite rouquine. Le jeune homme trapu, qui avait fait rire un peu moins qu'à Tressé, avait, lui aussi, remis ses habits de ville, et noyait sa rancœur dans les coupes du buffet. Mais Jacques de Delle ne pouvait se séparer de son costume d'officier Louis XV. Il se mêlait aux spectateurs restants, et allait, de groupe en groupe, faisant sa petite quête de louanges.
Julien était encore dans le pavillon, ainsi que la marquise. Julien s'était déshabillé et rhabillé sans se presser. Il avait vu beaucoup de monde s'en aller, et souhaitait qu'il en demeurât le moins possible au moment où il effectuerait sa rentrée dans la vie réelle.