Le roman d'un mois d'été

Part 2

Chapter 23,886 wordsPublic domain

--Moi non plus, dit le marquis. C'est une grande lacune chez moi. Je puis dire, sans me vanter, que je comprends à peu près tout, sauf la mécanique. Ainsi, savez-vous combien il m'a fallu de leçons pour apprendre l'anglais? Cinq. Pour la musique, c'est à peu près la même chose. Je joue n'importe quel air que j'ai entendu une fois. Il n'y a que les histoires de moteur que je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête. Seulement, n'est-ce pas, j'entends toujours si un bruit est bon ou s'il est mauvais. Vous allez monter avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas encore fait ma toilette ce matin, et je suis sûr qu'il y a des gens d'arrivés. Nous n'avons pas besoin de nous presser, car nous attendons un de mes amis qui est toujours en retard. Et, avec cela, il a si mauvais caractère qu'on n'ose jamais se mettre à table sans lui...

Il avait fait monter Julien, une fois le perron franchi, par un petit escalier tournant qui menait droit à un cabinet de toilette plein d'appareils à douches très compliqués.

«Bon! se dit Julien. Moi qui ai commandé le mien ce matin, par désœuvrement, après avoir attendu deux ans! J'aurais dû attendre encore deux heures de plus, et demander où s'achètent ces appareils qui me paraissent beaucoup mieux.»

Cependant, le marquis se déshabillait.

--J'ai été voir, dit-il, une faucheuse électrique américaine...

Il se mit à la décrire, mais Julien ne l'écoutait pas: il se demandait si le marquis allait se déshabiller complètement devant lui. Il le vit ôter tranquillement son gilet de dessous, ses chaussettes, son caleçon, et apparaître bientôt tout nu, bien replet et rose. Cependant, il continuait à décrire la faucheuse électrique, et Julien l'écoutait, en le fixant bien dans les yeux, pour ne pas paraître gêné, et aussi pour ne pas regarder plus bas.

S'étant bien arrosé et bouchonné, le marquis passa dans la chambre à côté pour se rhabiller...

--Descendez toujours au salon, dit-il à Julien en ouvrant une porte. Vous serez gentil de dire à la marquise que je serai prêt dans un instant. Tenez, descendez cet escalier, vous trouverez une porte; vous n'aurez qu'à la pousser, elle donne sur le salon.

Julien suivit ses prescriptions. Il poussa la porte indiquée, et se trouva brusquement dans une grande pièce claire, au milieu d'une dizaine d'inconnus... Il aperçut tout près de lui, trop près, la marquise, qui était la seule femme présente...

Son entrée s'était faite sans solennité pour une première entrevue. Il se présentait tout de go, avec trop peu de recul. Il salua la maîtresse de maison, et dit, en se reprenant: «Mons... Le marquis m'a prié de vous dire qu'il allait descendre...» Puis il se présenta:

--Julien Colbet...

--Mon mari m'a beaucoup parlé de vous, dit la marquise.

Elle déclina les noms et qualités des personnes qui se trouvaient là, pendant que Julien la regardait et se disait: «Mais elle n'est pas si bien que ça! Est-elle même jolie?»

C'était une grande femme blonde, très mince. Elle portait une sorte de robe-peignoir en dentelle, qui tombait d'une seule pièce. Il semblait qu'elle n'eût ni seins ni derrière, ni rien de ce qui constitue un corps de femme. Mais son visage était fort doux, très blond et un peu languissant. Elle parlait lentement, comme une personne qui ne fait aucun effort de séduction, et qui tient simplement le charme de sa voix et de sa figure à la disposition des invités.

--Allons, je suis tranquille, se dit Julien. Et j'aime mieux ça. Je croyais que ma vie allait être bouleversée. Je reste libre, et je vais regarder tous ces gens.

Il ne regarda pas grand monde ce jour-là. Il y avait trop d'invités. Et le destin ne s'était pas préoccupé, dans ce choix qu'il soumettait à Julien, de diversifier tous ces individus par des différences violentes. On voyait passer trois ou quatre messieurs blonds qui se ressemblaient, deux barbes noires à peu près identiques. Seul, un petit homme grisonnant, à la moustache raide et au menton hostile, se détacha cette fois du groupe de ces inconnus. C'était le quinquagénaire caustique, et il fit un peu peur à Julien. Pendant le déjeuner, sa moquerie s'exerça sur le marquis. Ils se rendaient le service de se taquiner, d'attiser mutuellement leur verve.

Julien avait été placé à la gauche de la marquise. Qu'est-ce qu'il allait pouvoir lui dire? Arriverait-il à trouver les douze paroles espacées qui le conduiraient à la fin du repas? Ou bien fallait-il tout sortir en une fois, lui en servir une bonne tartine, et passer ensuite la main à l'autre voisin, qui, somme toute, avait des devoirs égaux.

Mais que lui dire? Il avait bien un récit de voyage en Auvergne, avec deux ou trois scènes de paysans qui avaient déjà fait leur effet dans d'autres milieux. Mais il n'osa pas le risquer. Il se borna donc pour le moment à écouter les personnes que la marquise écoutait, de façon à pouvoir échanger avec elle des commentaires et des signes d'intelligence. Puis on parla d'aviation. La marquise demanda à Julien s'il avait vu voler Wilbur Wright. Il n'avait pu aller au Mans...

--J'y suis allée, dit la marquise, et j'en ai rapporté une très vive impression.

Quel bonheur! elle allait raconter quelque chose! Et il ne se rendit pas compte de ce qu'elle disait, tant il mettait de préoccupation à l'écouter. Il lui fut facile, le récit terminé, de trouver quelque chose à dire sur les miracles modernes, sur ces problèmes si longtemps cherchés, et qui sont résolus tout à coup, presque en même temps. Tous deux tombèrent d'accord sur ce point que l'on vivait dans une féerie véritable, et que le plus beau, c'est que très peu de personnes avaient l'air de s'en douter.

Il raconta un voyage qu'un de ses amis avait fait en dirigeable. Puis ils parlèrent de l'auto. Elle préférait les autos découvertes, ce qui était d'une véritable chauffeuse. Elle revenait d'une tournée de quinze jours dans le Finistère...

En somme, ils se parlaient très aisément, très abondamment, sans compter, et sans réserver quelque chose pour un autre repas. A tel point que la marquise négligea complètement son voisin de droite, un vieillard chenu, mangeur minutieux. Elle s'en aperçut tout à coup, fit un signe d'intelligence à Julien, et dit au vieillard:

--Nous parlions des pardons de Bretagne...

Julien se sentit flatté. La différence était nette. Avec le voisin, c'était la conversation de commande, obligatoire, tandis qu'avec lui, c'était la causerie heureuse et spontanée.

Au fumoir, la marquise accompagna ces messieurs. Elle n'aimait pas fumer, mais elle prit une cigarette pour mettre ses invités à l'aise.

C'est à ce moment que se fit la première rencontre de Julien et du quinquagénaire caustique. Il s'appelait le baron Thonel. Il était administrateur de mines, et très calé. Mais, avec sa mâchoire nerveuse, il tirait sur les longs cigares du marquis comme sur un fumeron à deux sous. Pour cette première entrevue avec Julien, il fit trêve à sa causticité un peu fatigante, même pour lui.

--C'est la première fois que je vous vois ici! dit-il à Julien.

--Oui, dit Julien. J'ai fait la connaissance du marquis il y a deux jours.

--Oh! ce bon Hubert! dit le baron. Je l'embête! Je l'embête! Mais comment trouvez-vous la marquise?

Julien eut un tremblement charmé.

--C'est la plus jolie femme de Paris, dit le baron. Nous en parlions l'autre soir, et quelqu'un lui opposait Mme Kerlon. Mais il n'y a aucun rapport. Celle-là a une allure que l'autre n'aura jamais. C'est ça qu'il faut considérer chez une femme. Je sais bien qu'en ces matières il ne faut pas consulter le suffrage universel, mais son impression personnelle. Cependant, c'est un fait bien caractéristique que cet accord général sur la beauté de notre amie.

Personne n'avait une esthétique plus docile que notre ami Julien. Il partagea immédiatement l'opinion du baron, sanctionnée par tant d'autres approbations. Il n'hésita pas à trouver la marquise très belle, et quand il rentra chez lui, il sentait bien qu'il l'aimait.

--Ah! madame Duble! dit-il à sa bonne. Ah! chère madame Duble!

Pourquoi cet élan de tendresse vers sa vieille gouvernante?

CHAPITRE IV

Deuxième entrevue.

Antoinette! elle s'appelait Antoinette!

Pour que Julien fût tout à fait pris, il manquait encore quelque chose; il fallait que la marquise fît un pas en avant, un tout petit pas. Julien se croyait fier. Il était, plus exactement, paresseux, mettons un peu lâche. Il avait peur des rebuffades, et n'aimait pas se donner du mal.

Sans qu'il s'informât davantage, des détails sur le marquis et la marquise de Drouhin lui étaient arrivés de tous côtés. Les deux jours qui suivirent le déjeuner chez Antoinette, Julien, par un phénomène bien connu, entendit prononcer plusieurs fois le nom de ses nouvelles connaissances, ce nom qu'il ignorait totalement une semaine avant. Mais il pensa qu'on l'avait peut-être prononcé déjà devant lui, sans qu'il le piquât au passage.

Il n'entendit rien de défavorable sur la réputation de la marquise de Drouhin. Et il cherchait encore à s'expliquer l'impression brutale qu'Antoinette avait produite sur cet ami, qui avait rencontré la jeune femme à l'Auto-Hall. Allons! ce camarade de régiment était un grossier compagnon qui ne pouvait parler d'une femme d'une façon convenable. Julien, lui, ne pensait à rien d'autre qu'à des entretiens délicieux avec cette longue et mince et délicate Antoinette. Il n'imaginait aucun rapprochement physique, et il lui semblait même impossible que jamais, dans une conversation avec elle, il pût être amené à effleurer certains sujets.

Julien, jeune homme intelligent, était d'une nature confiante, et se trouvait bien de sa naïveté. Son premier mouvement fut toujours de faire crédit à de nouvelles connaissances. Dans les affaires, il ne pouvait jamais imaginer que ce monsieur de bonnes manières pût jamais révéler une âpreté cupide. De même une dame élégante et fine n'avait pas de pensées indécentes. Il savait très bien que sa confiance pouvait lui attirer des déconvenues. Mais il avait cette vague impression qu'il valait mieux pour lui être crédule que méfiant, et qu'il n'aurait dans la vie pas plus de chances de se tromper que n'en ont certains malins, toujours disposés à prêter à leur prochain des sentiments intéressés et des idées perverses à leur prochaine.

Au déjeuner du marquis, Antoinette avait disparu assez rapidement, sans prendre congé des invités. Le marquis, quand Julien s'en alla, lui fit promettre de revenir bientôt, mais sans indiquer de jour. Et Julien connaissait déjà assez son hôte pour savoir qu'il n'y avait pas à être fixé sur ses intentions, pas plus que le marquis ne les connaissait lui-même. Le «à tout de suite» pouvait signifier demain, ou: dans deux ans.

Julien n'avait pas songé à demander quel jour il pourrait rendre visite à la marquise. D'ailleurs, même s'il y eût songé, il n'eût sans doute pas osé... étant donnée l'intimité profonde et compromettante qui existait déjà, dans son esprit, entre lui et Antoinette.

Pendant trois ou quatre jours, il n'entendit parler de personne. Aussi l'absence faisait-elle son œuvre. L'image de cette dame blonde toute en dentelles, immatérielle, presque divine, grandissait dans son souvenir, le remplissait tout entier. En même temps, un besoin de présence féminine le poussa à visiter chaque jour une des trois ou quatre personnes obligeantes qui composaient son harem disséminé et économique. Il se montra avec elles plus tendre et plus loquace, plein de pitié pour leur intelligence secondaire qui ne comprenait pas Wilbur Wright. Mais elles étaient du sexe à qui il devait Antoinette, et il fallait les aimer pour cela. Le soir, il dînait tout seul au restaurant, et la musique des tziganes le jetait dans une telle émotion qu'il se cachait la tête dans ses mains, comme un homme qui réfléchit, afin de pouvoir pleurer tout à son aise. Il pleurait délicieusement.

Il ne souffrait pas d'être séparé d'Antoinette. Peut-être se sentait-il plus tranquille, à l'aimer ainsi tout seul. Il n'avait pas besoin de se gêner avec lui-même, et de brider sa passion.

Aussi fut-il obligé de se faire une raison, quand il reçut une invitation à goûter de la marquise, qui l'attendait avec quelques amis et amies dans un hôtel anglais à la mode.

Il allait être forcé d'agir, de surveiller ses regards et ses paroles...

Le beau temps de son amour solitaire était passé.

Julien, on l'a vu, n'était pas tout à fait un jeune homme inexpérimenté, et peu fait aux usages du monde. A vrai dire, il n'avait pas fréquenté une société aussi élégante que celle d'Antoinette; mais il avait vécu à Paris, et dans une bourgeoisie d'un niveau social assez élevé. Il aurait tout au moins de la méfiance et de la prudence, quand il irait dans le grand monde. Il n'y serait pas gauche, mais timide et réservé.

Il avait déjà été plusieurs fois dans les thés à la mode, mais il ne connaissait pas l'hôtel anglais où l'avait convié la marquise de Drouhin. Il se présenta dans un vestibule élégant, sobre, tout en acajou. Il feignait de ne pas regarder autour de lui, en donnant son pardessus d'été au vestiaire, d'un geste distrait et le plus machinal possible. Il promena sur l'assemblée un regard flegmatique, aperçut la marquise installée dans un coin de salon avec quelques dames et se dirigea vers elle sans trop de hâte. Il avait eu un moment d'hésitation avant de retrouver Antoinette, toute différente cette fois. Ses formes apparaissaient dans sa robe souple, une robe couleur de sable clair. Elle portait un chapeau démesuré, une sorte de construction aérienne qui ressemblait à la fois à une pagode et à un jardin suspendu. Elle eut pour Julien un sourire tout à fait aimable, qui ne le satisfit pas. C'était trop et trop peu. Il aurait souhaité plus de sentiment caché. Ce fut sa première déception. Il ne se rendait pas compte qu'il ne s'était pas fait chez Madame de Drouhin un travail parallèle à celui qui s'était effectué dans son propre esprit.

Quand il s'était trouvé pour la première fois en présence d'Antoinette, une sorte de réclame préparatoire avait attiré son attention sur la marquise, tandis que lui, Julien Colbet, n'était qu'un inconnu pour elle. Il avait sans doute produit une impression favorable. Mais l'attention de la jeune femme n'avait pas été attirée suffisamment sur cet aimable voisin de table pour qu'elle se fût rendu compte qu'il lui avait plu. Il y avait donc un «handicap» dans cette passion naissante. Il était parti avec beaucoup d'avance sur elle, et il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'elle ne l'eût pas encore rejoint. Mais comme il ne voyait pas clairement ces raisons, il fut très déçu.

D'autre part, la conversation ne fut pas accueillante. Il y fut question d'un divorce prochain entre personnes qu'il ne connaissait pas. Il attendit que ce sujet fût épuisé, comme on attend, au coin d'une rue, le passage d'une file de voitures. Il garda seulement par politesse un air intéressé. Puis on parla d'une pièce récente qu'il n'avait justement pas vue. Le seul personnage masculin qui, avec Julien, assistait à ce goûter, prit la parole. C'était un bon causeur amateur de force moyenne, un homme blond, au regard fin. Il était professeur quelque part, et se lançait depuis peu dans ce milieu mondain. Il arrivait là, toujours assez documenté sur quelques sujets actuels, et muni de deux ou trois paradoxes pas trop redoutables. Comme il en imposait aux dames, et qu'elles ne voulaient pas risquer en sa présence des opinions qu'elles n'étaient pas sûres de pouvoir défendre assez brillamment, on ne le contredisait pas, on le laissait sortir tout ce qu'il avait à dire. Puis on se hâtait de passer à un autre sujet. Ou bien une personne, en se levant, entraînait la dislocation de tout le groupe. C'est ce qui arriva ce jour-là. Antoinette, avec des simulacres de tentatives pour retenir ses invités, leur tendait néanmoins une main condescendante. Julien, qui avait tout son temps à lui, se crut obligé de faire l'homme pressé, et se retrouva, l'instant d'après, très désemparé, dans l'avenue des Champs-Élysées. Puis il se dit que la marquise allait sortir derrière lui, que peut-être elle l'apercevrait de sa voiture, et qu'elle verrait qu'il n'avait aucune espèce de but. Alors il se mit à marcher très vite et disparut dans une rue latérale.

Allons! il fallait encore une fois renoncer à cette aventure... Et c'était bien mieux ainsi. Il n'était pas fait pour ce monde-là. Il détestait ces bavardages insignifiants de jolies oiselles, et ces pédants pour dames, qui venaient pontifier au milieu d'elles. Il chanta encore un hymne, gonflé d'un enthousiasme factice, à la froide liberté. Puis il alla dîner au restaurant, chercha en vain à organiser un poker, ne trouva même pas ce soir-là un camarade avec qui passer la soirée, et promena désespérément dans un music-hall son âme vraiment trop libre et trop délestée.

CHAPITRE V

L'invitation.

Il était remonté chez lui, plus désœuvré que jamais. Il avait passé dans son petit bureau. Sa bibliothèque était pleine de volumes. Mais pour le moment il boudait tous ces livres bavards et pleins d'aventures mensongères. Il s'assit un instant sur un fauteuil, le chapeau sur la tête, la canne à la main. Il était en visite chez lui. Le fait est qu'il n'avait plus de chez lui, plus de port d'attache, puisque rien ne le retenait nulle part. Il n'avait même pas envie de dormir, et s'il passa dans sa chambre, ce fut pour ne pas rester où il était.

Or, sur la petite table près de son lit, bien en évidence, Madame Duble avait posé une grande enveloppe grise portant l'adresse de Julien, et qui n'était pas venue par la poste. Et, dans la lettre, une petite écriture ronde, pas poseuse, avait tracé ces mots:

«Cher monsieur, je n'ai pu vous faire cet après-midi une commission dont mon mari m'avait chargée. Nous partons en Touraine la semaine prochaine. A partir du mois de juillet, nous aurons chez nous quelques amis. Voulez-vous vous joindre à eux? Écrivez-nous tout de suite pour nous dire: oui. Nous voulons savoir d'avance sur qui nous pouvons compter...»

Julien trouvait que l'intimité entre lui et le couple Drouhin s'établissait avec une brusquerie un peu rapide. Il n'eût pas été étonné que la marquise, dès la première entrevue, lui eût accordé son âme et son corps. Mais l'inviter à passer chez elle une partie de l'été!... Pourquoi? Quel intérêt avait-il pour ces gens-là, qui se jetaient ainsi à sa tête?

Il ne se l'expliqua que plus tard. Le marquis avait eu un instant la pensée de faire une affaire avec lui. Mais plus tard il n'y pensa plus. Quand une de ces idées lui venait, il mettait tout en œuvre pour la réaliser. Puis, tout à coup, il n'en était plus question. C'était un intrigant volage, un cupide un peu distrait. Julien supposait toujours chez autrui une continuité de vues, une persévérance dans les préoccupations, qu'il n'avait jamais lui-même. Le marquis, après avoir eu l'idée de lui acheter sa ferme, avait agi en conséquence; par la suite il devait changer d'avis. Cette liaison commencée par intérêt, pouvait très bien devenir sentimentale. Il arrive qu'on exploite ses amis, et qu'on veuille tirer avantage de liens purement désintéressés au début. Il peut arriver, par contre, qu'on fasse ses amis de gens avec qui le pur intérêt vous a mis en contact, et que l'on a eu, grâce à cette circonstance, l'occasion de connaître et d'apprécier.

Julien ne s'était pas dit tout cela. Mais après avoir pensé simplement: «Ces gens sont bien pressés avec moi!» il se coucha de très bonne humeur, en se félicitant d'avoir trouvé un endroit pour passer son été. Enfin, cette belle saison, souvent si morne, s'annonçait pour lui toute parée d'imprévu! Il s'endormit sur ces aimables projets, heureux aussi d'avoir renoué avec la marquise...

Il allait écrire, le lendemain, qu'il acceptait, quand le marquis vint, en personne, chercher la réponse. Il formula d'une façon plus précise les termes de l'invitation. A partir de juillet, ils recevaient leurs amis en Touraine. En août, ils allaient à Deauville, puis ils finissaient leurs vacances dans leur propriété de Bourgogne. Il était bien entendu que Julien passerait un mois avec eux, un mois et pas moins. Car ils tenaient à ce que leurs invités restassent avec eux jusqu'à la fin de leur séjour, ayant horreur des villégiatures troublées par des séparations et des adieux.

Voilà donc pourquoi Julien, un soir du mois de juillet, rentrait dans un appartement plein de housses, avec l'espoir déjà un peu fatigué d'aller modifier sa vie au château de Bourrènes, sur les bords de la Loire...

Il y avait beaucoup songé pendant tout le mois. Par moments, il en était malade d'impatience. C'est à ces heures-là que, pour faire filer le temps plus vite, il allait jouer au poker. Et il se produisit ce phénomène qu'il prit trop de goût à ce passe-temps, tel un monsieur qui, dans le salon d'un médecin, ramasse au hasard un livre, pour tromper l'attente, et qui s'y attache tellement qu'il est ennuyé quand la porte s'ouvre brusquement et que c'est enfin son tour.

Julien s'était de nouveau enlisé avec bien-être dans une petite vie tranquille, et le moment était venu d'en changer. Fatigué de son impatience, il avait chassé de son esprit l'image adorable de la marquise, et cette image en avait profité pour ne plus revenir. Allons! c'était une remise en train!... Julien se coucha, ce soir-là, en pensant à ses amis qui jouaient au poker. Il souffla sa bougie en se disant qu'il faudrait se lever à six heures et qu'il aurait ainsi très peu de repos, puisqu'il aurait beaucoup de peine à s'endormir. Mais le destin s'amusait à déjouer ses pronostics. A peine eut-il soufflé sa bougie, qu'il s'éveilla, et vit sa fenêtre rayée de jour... Comment? Madame Duble ne l'avait pas réveillé? Mais il n'était que cinq heures à peine. Il avait encore une bonne heure à rester au lit. Cette heure dura plus longtemps que le reste de la nuit. Car il s'endormit et se réveilla une demi-douzaine de fois, en rêvant chaque fois qu'il se levait et qu'il allait à la gare avec des fortunes diverses, manquant le rapide, ou l'attrapant, ou errant à demi-vêtu sur une large voie encombrée de rails, pendant que couraient dans les deux sens une quantité de trains entre lesquels il fallait choisir le bon. Enfin, un wagon-salon, ouvert à plein ciel, l'amenait dans une grande allée, juste devant le perron d'un château... quand un coup frappé à sa porte le réveilla pour tout de bon. Alors, il eut envie de tout envoyer au diable et de rester tout l'été dans son lit, sans mettre une jambe dehors, sans se laver, sans manger, en ne prenant d'autre distraction que de changer de côté... Mais Madame Duble ouvrait les volets. Toute la lumière des cieux envahit la chambre. Julien se retourna du côté du mur. Ce mur lui-même était aveuglant. Julien ferma les yeux. Un jour tout rouge traversa ses paupières. Le jour vainqueur le traquait dans toutes ses retraites. Aucune résistance n'était possible. Julien se rendit, s'assit brusquement sur son séant, envoya dinguer ses couvertures, et se dirigea, les jambes nues, à pas sauvages, vers son cabinet de toilette.

Il était allé la veille s'acheter une belle malle de cuir jaune vraiment très élégante. Mais il l'avait prise un peu grande, de crainte d'être obligé, comme il lui arrivait toujours, avec sa vieille malle, de monter dessus, à genoux, pour arriver à fermer la serrure. Bien qu'il eût renouvelé complètement sa garde-robe, il eut l'humiliation de ne pouvoir remplir cette nouvelle malle importante, et madame Duble avait beau répéter qu'il valait mieux avoir trop de place que pas assez, Julien se promit bien de défaire sa malle sans témoin, une fois arrivé au château.

CHAPITRE VI

Vers du nouveau.