Le roman d'un mois d'été

Part 3

Chapter 33,910 wordsPublic domain

Julien, en chemise, s'était assis avec tristesse sur une chaise cannée. Il s'était fait réveiller trop tôt. Pour prendre le train de huit heures cinq au quai d'Orsay, ce n'était vraiment pas la peine de se réserver deux longues, deux interminables heures. Et puis, il se tourmentait de n'avoir pas assez faim pour son petit déjeuner qu'il prendrait plus tôt que d'habitude. Il se sentait aussi en détresse que le jour de son départ au régiment. Et pourtant il s'en allait vers une vie somptueuse, mouvementée, vers une dame séduisante! Mais il ne se sentait en appétit ni pour le plaisir ni pour la gloire des aventures sentimentales. Il était peut-être encore temps d'envoyer un télégramme mensonger au château de Bourrènes et de passer son été à Paris en menant au café une existence abrutissante, paisible et supérieure. Mais il savait bien qu'il n'était pas capable de prendre une résolution de ce genre et qu'il suivrait toujours moutonnièrement sa destinée.

Il s'oublia tant à rêver qu'il se mit presque en retard. Il laissa refroidir son déjeuner, en dépit des avertissements réitérés de madame Duble, avala trop rapidement deux œufs sur le plat, plus assez chauds, et s'en alla avec la crainte obsédante de s'être chargé l'estomac et d'avoir compromis pour un jour ou deux la quiétude de ses fonctions digestives.

Le voyage était court. C'était à peine trois heures de rapide, suivies d'une demi-heure de petit train à partir de Saint-Pierre-les-Corps. Dans le rapide, Julien avait pour compagnon un monsieur grisonnant, qui s'était puérilement déguisé en voyageur, avec un grand ulster gris et une casquette. Un petit jeune homme, au coin, en face, se glorifiait d'une attitude contraire: le chapeau sur la tête, la canne à la main, il s'était assis là, bien qu'il partît en Espagne, comme pour un voyage à la Porte-Dauphine, dans un compartiment de la Ceinture. Le monsieur en ulster s'était encombré d'une véritable bibliothèque, romans, avec ou sans gravures, livraisons, hebdomadaires illustrés, quotidiens: il avait de quoi lire jusqu'au Pôle Sud. Le petit jeune homme était assis sur le bord du coussin. Il n'avait pas voulu prendre de journaux, et lisait, malgré lui, les journaux de l'autre qui avaient glissé à terre, pendant que leur possesseur s'était endormi dans un coin...

Julien prit l'air occupé d'un homme poli, que rien de l'existence de ses voisins n'intéresse. Il n'aurait pas été fâché pourtant de lier conversation avec eux, ne fût-ce que pour leur dire incidemment qu'il allait passer un mois au château de Bourrènes. Mais le rapide arriva à Saint-Pierre sans qu'ils eussent échangé deux paroles, et il les quitta pour la vie.

Le petit train qui attendait Julien à Saint-Pierre, était attelé d'une locomotive en cuivre jaune, une petite cafetière vénérable et démodée, qui fumait et crachait comme à ses premiers jours. Le compartiment de première était encadré d'un compartiment de seconde et d'un compartiment de troisième. Il régnait à l'intérieur une chaleur poussiéreuse, qui sentait la houille et le vieux drap sec. Julien essaya d'ouvrir les vitres, mais c'était un travail surhumain. Il ne réussit qu'à noircir ses gants. Il s'affaissa, résigné, sur des coussins très durs. On entendit un coup de sifflet; puis, après un long silence, le wagon se remua douloureusement, et se mit à danser à droite et à gauche avec un bruit affreux.

Julien savait qu'il devait descendre à la deuxième station. Après un temps très long, la danse cahotante mourut sur une plainte rauque. Était-ce la fin du voyage? Ce train-là brûlait peut-être la première station; Julien ne s'en était pas informé. Il tira sa montre qui ne marchait plus. Il regarda par la vitre l'écriteau de la station. Mais c'était probablement un nom secret, que personne n'avait le droit de connaître. Julien n'aperçut qu'un petit hangar en bois, rigoureusement anonyme. Il entendit un grognement... N'était-ce pas la voix du bétail qu'emmenait le fourgon de queue? La vitre refusant de s'abaisser, il dut ouvrir la portière. Mais il n'y avait personne dans la gare, ni employés, ni voyageurs. A sa grande surprise, Julien constata cependant sur la machine la présence de deux êtres noirs à voix humaine, dont l'un put lui apprendre que la station de Grevecey, qui l'intéressait, était en réalité celle qui allait venir.

Après un nouveau siècle de marche rugueuse, Julien arriva enfin à Grevecey. Cette gare était aussi déserte que la précédente... Julien, une fois descendu, se pencha par-dessus la barrière, et aperçut une voiture à deux chevaux. Un cocher, en jaquette de drap gris, était sur le siège. Julien se risqua... C'était bien la voiture du marquis de Drouhin?

Le cocher inclina simplement la tête.

Julien, timide, crut bon d'ajouter:

--Je suis la personne que M. le marquis attend.

Le cocher voulut bien dire que M. le marquis était avec le chef de gare, à la consigne des bagages.

Le chef de gare, homme d'équipe et distributeur de billets, arrivait justement en courant, pour descendre la malle de Julien. Le marquis, ennuyé, le suivait à quinze pas.

--Croyez-vous? dit-il à Julien. Voilà trois jours que nous attendons un pneu arrière, que j'ai demandé par dépêche en grande vitesse, et rien n'est encore arrivé.

--Il est peut-être dans le fourgon, dit le chef de gare.

Il était dans le fourgon... Le marquis reprit sa bonne humeur, et fit alors fête à Julien.

--Firmin! Firmin! cria-t-il ensuite à son mécanicien, nous avons le pneumatique!

Un chauffeur blond, qui était resté en arrière, arriva, très élégant, vêtu de beige, et guêtré de cuir fauve.

--Je pensais bien, monsieur le marquis.

--J'ai également, dit le chef de gare, un petit colis pour madame la marquise. Si monsieur le marquis veut s'en charger?

--Prenons-le, dit le marquis, pendant que nous y sommes.

On chargea la malle sur le siège, avec le petit colis de la marquise. Le mécanicien s'assit sur le strapontin, en prenant le pneu devant lui, et l'on installa Julien dans le fond de la voiture: la cargaison était au complet. L'expédition à la gare avait été fructueuse. Le marquis ramenait, comme pièces de choix, un pneu et un invité.

Julien, dans la voiture, s'appliqua à prendre et à garder un air de parfaite aisance. Il s'aperçut d'ailleurs que le marquis ne faisait pas attention à lui; ce qui le soulagea de sa contrainte. Hubert avait entamé une conversation avec son mécanicien, qui était à son service depuis peu de temps, et que Julien n'avait pas encore vu. C'était un jeune homme aux traits réguliers, très fier de sa beauté. Il s'étudiait à parler lentement, et d'une façon distinguée, ce qui donnait plus de relief à certaines incorrections dont s'émaillaient ses discours.

--Ce pneu-là est meilleur comme qualité, disait-il, que tous ceux que l'on a eus jusqu'alors. Toutefois, ce que j'ai peur, c'est qu'en cas de crevaison sur la route, ça nous perde davantage de temps, étant plus difficultueux à monter.

Julien s'aperçut bientôt qu'en dépit du léger avantage moral que lui donnait sur Firmin une plus exacte connaissance de la syntaxe, il était toujours dominé, quand il se trouvait en sa présence, par la compétence, et surtout par l'autorité, sûre d'elle-même, de ce chauffeur. Et la conquête de la marquise, lui semblait, à certains égards, moins impossible, que celle de l'orgueilleux Firmin.

Cependant la voiture allait bon train, sur une route blanche pareille à bien des routes, que bordaient des champs pareils à d'autres champs. Et Julien l'impatient, qui attendait du nouveau dans sa vie, était encore déçu de cette éternelle ressemblance des choses... On arriva à un petit village qui se trouvait à mi-route du château, ainsi que le révélait un poteau du Touring-Club. Le marquis se fit arrêter devant la mairie, demanda à parler au maire, qui était dans les champs. Sans égards pour la hâte de Julien, et sans considérer que l'heure du déjeuner approchait, le marquis se fit conduire dans la campagne, et s'en alla à travers les labours pour rejoindre un lointain vieillard, avec qui il entra en conférence...

Julien ne savait que penser, et se demandait: Quel cas fait-on de moi? Évidemment le marquis tenait à l'avoir, puisqu'il l'invitait à passer un mois chez lui. Mais, une fois qu'on l'avait eu, on le traitait comme un invité sans grande importance, puisqu'on le laissait en plein soleil pendant trois quarts d'heure, poussiéreux du voyage, et sans se demander s'il n'avait pas déjeuné le matin d'un peu trop bonne heure. Il se faisait d'ailleurs ces observations pour la forme, car au fond il était assez content que le marquis, ne se gênant pas avec lui, lui laissât par là même un peu plus de liberté.

Hubert revenait cependant du champ avec le maire, sans se presser, en s'arrêtant parfois, et en parlant avec véhémence. Une fois assis dans la voiture, il fit signe au cocher d'aller au pas, pour que le maire, qui cheminait à côté d'eux, pût encore s'entretenir avec lui jusqu'au tournant de la route.

Julien entendit vaguement qu'ils parlaient de la construction d'un chemin. Ils n'étaient d'ailleurs pas en discussion: ils semblaient parfaitement d'accord. Aussi renchérissaient-ils mutuellement sur les arguments qu'ils s'apportaient l'un à l'autre, et n'en finissaient-ils pas de se donner raison... Julien vit arriver avec satisfaction leur poignée de mains... Mais ce n'était pas le signe définitif de la séparation. Car le marquis posa le poing sur l'épaule du maire et, après lui avoir répété, les yeux dans les yeux, quelle était la ligne de conduite et la marche à suivre, ne lui laissa tourner le dos que pour le rattraper par un bras, et lui redire encore: «C'est bien entendu!», et lui faire un résumé complet de tout leur entretien.

--Pressons, pressons! dit-il au cocher, aussitôt que le maire se fût éloigné. Puis il voulut bien s'occuper de Julien. Non pas qu'il eût un remords de l'avoir négligé: mais il avait toujours besoin de s'occuper de quelque chose, et Julien, par fortune, se trouvait sous sa main.

Il demanda à Julien depuis combien de temps il habitait la rue Miromesnil, combien il payait de loyer, quels étaient les différents prix d'appartements dans la maison, combien valait le mètre superficiel à cet endroit, puis il supputa, étant donné le prix probable de la construction, quelle était la valeur du mètre construit, et si, étant données les charges, on obtenait un rapport de quatre ou de quatre et quart pour cent...

Le cocher abordait une côte, à bonne allure.

--Pas si vite, les chevaux! cria le marquis. La petite bête de droite relève de maladie, dit-il à Julien. C'est une petite bretonne très dure, mais que j'ai eu tort de mettre un peu brusquement au service de Paris. Vous la regarderez tout à l'heure. Elle ne paie pas de mine; mais elle vaut quatre fois l'autre jument. Et pourtant, dans une foire du pays, la grande qui est d'aspect plus massif, ferait certainement beaucoup plus... Moi, qu'est-ce que vous voulez? Je vais à l'auto, puisque tout le monde y vient. Mais s'il ne reste qu'un cheval sur la terre, il sera dans mes écuries. Seulement, c'est un peu décourageant tout de même. La vitesse est brutale. L'année dernière, j'avais un anglo-normand qui trottait le kilomètre sur route en une quarante, attelé à mon phaéton. Et l'on se faisait gratter par des autos de rien du tout. Près de Vernou, le tacot d'un curé nous a passé devant... Moi, il n'y a pas plus calme que moi. Je suis un vieux père Tranquille. Seulement, quand je suis dans une voiture, je ne veux pas qu'on me fasse le poil. Demandez à Firmin...

... On s'arrêta encore pour faire la conversation avec un grainetier, qui venait de livrer du fourrage. Puis, comme on arrivait à l'entrée d'une grande allée, au bout de laquelle Julien vit enfin une construction blanche qui pouvait être le château, le marquis mit pied à terre, et alla vérifier des pièges, qu'il avait fait disposer derrière une haie.

Les arrivées de Julien chez la belle marquise manquaient toujours de solennité. Antoinette et ses invités s'étaient mis à table. On n'attendait jamais le marquis. Autrement on se fût exposé à renoncer à tous les projets de promenade de l'après-midi...

--A table! A table! dit Hubert. Vous vous nettoierez après.

On le laissa à peine rendre ses devoirs à la maîtresse de la maison. Le marquis le conduisit à un bout de la table, où les retardataires, par pénitence, étaient relégués. Puis il alla s'asseoir lui-même à l'autre bout.

CHAPITRE VII

Dénombrement.

La conversation reprit, très tumultueuse, et Julien, à la faveur de ce vacarme, passa inaperçu, et put regarder paisiblement les personnes qui l'entouraient. Il se mit à compter les convives et il lui fallut refaire l'opération trois fois, car il ne se rappelait jamais s'il avait commencé à partir de la marquise exclusivement ou inclusivement. Quand il fut sûr de son chiffre: douze, il put se livrer à l'examen détaillé de chaque personne.

A ce moment, son voisin de gauche, un petit jeune homme blond, de vingt ans à peine, remarqua son regard scrutateur. Il lui vint en aide, et lui nomma un à un tous les assistants.

--En face de la marquise, cette jolie brune, c'est sa cousine, Anne de Restel. Elle a marché résolument à la mésalliance en épousant Lorgis, le fabricant de moutarde et de légumes conservés. C'est ce petit homme à binocle qui a l'air d'un pion. On l'appelle ici le marchand de petits pois. Son père, qui a fait la maison, lui a légué six à huit millions. Le marchand de petits pois n'a eu qu'à laisser reproduire naturellement ses millions, comme des toutous dans la rue: ce qui fait qu'il en a près de trente à l'heure actuelle. Il s'occupe très bien de sa maison. Et avec ça, c'est l'homme le plus fin et le plus cultivé de toute la bande. Il dégotte mal, mais c'est un monsieur...

... A côté de lui, c'est Mme Jehon, la femme du sculpteur. Elle a une voix magnifique. Vous vous en foutez. Et moi aussi. Mais nous n'y couperons pas chaque soir de: «Divinités du Styx!» ou quelque chose dans le même ton. Son mari, la belle barbe grise à côté de ma voisine, c'est le sculpteur en question. On lui doit une dizaine de monuments commémoratifs. On a dit très longtemps qu'il avait du talent: c'est possible qu'il en ait tout de même. Mais pour tout ce qui n'est pas sa sculpture, c'est un «outil» de première série. En ce moment, il ne parle pas. Il est comme un boa engourdi. S'il se réveille dans trois ou quatre jours, vous verrez ce qu'il va vous sortir. De l'autre côté de la marquise, c'est Jacques de Delle, l'organisateur des comédies de salon, des garden-parties et autres mornes réjouissances. Il paraît vingt-deux ans. Il en a quarante-six. Il a exactement l'importance d'une crécelle ou d'un grelot, à votre choix. Il est presque aussi insignifiant que sa femme, vous voyez, la pauvre rouquine maigre à côté du marchand de petits pois. C'est la fille d'un fabricant de sommiers; elle est très riche; il l'a épousée il y a deux ans; il lui fait maintenant jouer la comédie; elle n'a pas le moindre don. De l'autre côté de la marquise, c'est Georges Dessiré, un secrétaire d'ambassade, le type du vieux Parisien. Je ne vous en dis pas plus long. Vous l'entendrez à l'œuvre. C'est l'homme qui proteste contre l'envahissement du bridge, en disant que c'est la mort de la conversation. Et comme il représente ici la «conversation», je n'ai pas hésité. J'ai appris le bridge. La jeune femme qui est à ma gauche est l'institutrice des petites de Restel. C'est une Anglaise de bonne famille et très gentille. Vous ne la jugerez pas aujourd'hui. Elle a très mal aux dents... Voilà, vous connaissez tout le monde. Il ne reste plus à vous présenter que le guide du musée. J'ai vingt ans. Je suis arrivé d'Angleterre il y a trois mois. Et je suis le fils du premier lit de votre hôte, le marquis de Drouhin.

Comme Julien le regardait, un peu étonné, le jeune homme se mit à rire.

--Je parie que mon père ne vous avait pas dit qu'il avait un fils, et que la marquise était sa seconde femme. Oh! ce n'est pas qu'il ait voulu vous le cacher le moins du monde! Ce n'est pas un homme à rien taire de sa vie. Non! Il n'en a pas trouvé l'occasion, voilà tout! Si la conversation était tombée sur l'Angleterre, par exemple, ou sur les universités, il vous aurait signalé incidemment qu'il avait un fils à Oxford.

Il disait cela gaîment, sans aucune amertume; il avait, quand il regardait le marquis, un sourire, qui n'était pas dénué de tendresse...

--Vous verrez. On ne s'ennuie pas ici plus qu'ailleurs. Ce n'est pas tout à fait au complet. Nous attendons deux couples que papa tient à faire venir, parce qu'ils sont de son monde, et qu'il veut les épater en leur montrant des artistes. Le sculpteur, lui, est de fondation. Quand il a eu la médaille d'honneur, papa en a été heureux et fier, comme lorsqu'il remporte le premier prix pour une bande de bœufs, au concours agricole.

Julien écoutait le jeune homme, qui l'amusait et l'effrayait un peu. Il l'écoutait en riant avec prudence. Et, de temps en temps, il jetait un regard à la marquise. Il la trouva plus belle qu'à Paris, plus libre, plus animée, plus brillante. Et il regarda aussi madame Lorgis, qui était en face d'elle. C'était une jolie femme brune, au teint mat, au visage sympathique et paisible. Le regard de Julien allait de l'une à l'autre. Il écoutait mal ce qu'on disait autour de lui, un peu étourdi par ce milieu nouveau, pendant qu'on lui servait rapidement tous les plats qu'il avait manqués.

Le fils du marquis s'était tourné du côté de la jeune Anglaise. Il essayait, par des plaisanteries, de la distraire de son mal de dents. Julien pensa à tout ce que lui avait raconté ce jeune homme. Il était à la fois content de le trouver là, et un peu ennuyé de se dire qu'il n'était plus isolé dans ses pensées; ce jeune compagnon, sans nul doute, voudrait avoir ses impressions, et Julien sentait qu'il les lui livrerait immanquablement, car il paraissait si expansif, si allant, qu'il était difficile de rester avec lui sur la réserve.

--Comment trouvez-vous cette petite Anglaise? dit le jeune homme, en se levant de table. C'est tout à fait un chopin pour un invité tel que vous. Moi, je ne peux pas la chauffer, parce que je suis chez moi. D'ailleurs, j'ai ma petite amie, à Tours, une petite Bordelaise dont j'ai une peur affreuse. Je suis avec elle depuis deux ans. Elle est venue avec moi en Angleterre...

Le fils du marquis était aussi bavard que son père. Mais son bavardage plaisait davantage à Julien. Il sentait le jeune homme plus près de lui, moins distrait que le marquis, et moins égoïste.

--Madame Lorgis est une femme admirable, dit le jeune homme. Moi, je suis de ceux qui la préfèrent à la femme du patron. Antoinette n'est pas du tout mon type. Et j'ajouterai que c'est heureux. Car, avec ma perversité naturelle, j'aurais été tenté de tomber amoureux de ma marâtre. Et j'en aurais beaucoup souffert, étant très vertueux, malgré la liberté de mes propos. Nous sommes très bons camarades, elle et moi, avec un peu de méfiance, si vous voulez, de manque d'abandon. Il faut vous dire qu'on se voit pas mal, tous les étés, mais qu'on se connaît très peu. Depuis que je ne suis plus un gosse, je n'ai pas causé avec elle pendant un quart d'heure de suite... Vous, je crois qu'elle vous plaît. Vous la regardiez pas mal à table, et avec l'assurance d'un monsieur pas très sûr de lui. Regardez-la donc; ça ne présente aucun inconvénient; vous n'irez pas très loin avec elle. Elle est tout de suite très aimable, mais elle n'est jamais plus aimable que ça. C'est le type de la femme sérieuse. Et j'en suis bien content pour le patron, car avec sa façon de semer les gens, d'oublier qu'ils existent, s'il avait eu affaire à une autre personne, il était tout désigné pour les plus fâcheuses aventures... Je vais dire à ces dames que je vous fais visiter le château. Ce qui nous permettra de couper au café. L'heure du café est ici la plus sinistre, étant donné le choix d'embêteurs que papa a su rassembler autour de lui. Il n'y a que le marchand de petit pois qui soit agréable... mais vraiment agréable. Seulement, il faut l'avoir tout seul. Avec les autres, il ne desserre pas les dents... Une seule recommandation: dites que vous ne savez pas jouer au billard, car papa est un vieil amateur de ce noble jeu. Il jouerait avec vous matin et soir, toutes affaires cessantes...

Il avait emmené Julien dans une grande cour ouverte sur un côté. Ils allèrent jusqu'aux écuries.

--Voilà, dit le jeune homme, où j'ai passé toute mon enfance. Je m'asseyais auprès du coffre, et j'enfonçais mes bras nus dans l'avoine froide. J'adorais cette odeur de grain et de crottin de luxe. Au moment du déjeuner ou du dîner, on criait: Henri! du côté des écuries. On était toujours sûr de me trouver par ici... Maintenant, je commence à me blaser un peu sur les chevaux. Il faut vous dire que, tel que vous me voyez, je suis dragon. Je fais mes deux ans à Tours, et j'ai beau connaître très bien le colonel et les officiers, je ne suis pas encore mon maître au régiment. Comme fils du marquis de Drouhin, je suis guetté par les soldats égalitaires. Ils sont une dizaine là-bas à compter mes jours de permission. Seulement, comme je suis bon garçon, je commence à les «avoir» un peu et, d'ici quelque temps, quand j'aurai fait faire à chacun d'eux trois ou quatre promenades en auto, ils me laisseront à peu près tranquille. Je pourrai demander une permission de huit jours; on ne pipera pas à l'escadron...

... Ils étaient assis, Julien et lui, sur des bottes de paille. Henri, tout en parlant, jouait avec des brins. Julien était pris par le charme de cette intimité subite. C'est une impression que son nouvel ami dut éprouver en même temps que lui, car ils restèrent rêveurs l'un et l'autre, et la conversation s'arrêta. Henri se leva au bout d'un instant, et se mit à arpenter le sol dallé...

--Ah! nos écuries ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis. Tous les box étaient occupés, et il y en a vingt-huit. Maintenant, nous n'avons plus que neuf chevaux, et les box vacants servent de débarras. C'est un véritable musée de vieux harnais. Papa n'a pas attelé à quatre depuis deux ans. Les chevaux de selle sont promenés chaque matin par les hommes d'écurie. Papa ne veut pas vendre, parce qu'il est l'homme de cheval traditionnel. Mais au fond, il n'a plus aucun goût à ça. Et il fait semblant de croire, de temps en temps, qu'un de ses chevaux a quelque vice pour avoir un prétexte de s'en débarrasser...

Henri s'aperçut tout à coup qu'il accaparait son hôte, et qu'il fallait sans doute le ramener au salon. Cette remarque, pleine de sollicitude, coïncida avec un désir de faire sa sieste, qui lui était venu depuis quelques instants...

--Je ne vous ai pas vanté, comme j'aurais dû le faire, l'architecture du château. Il est de l'époque Louis XIII, comme je suppose que vous l'avez remarqué. Si vous ne l'avez pas remarqué, je ne vous en veux pas. Ce qui est, à coup sûr, plus intéressant pour vous, c'est qu'il a été fortement restauré intérieurement. On n'a guère conservé que les murs; tout ce qui est habitation est complètement moderne. On a dû vous «désigner» comme on dit au régiment, la petite chambre du deuxième, qui donne sur la grande allée. C'est la chambre des invités nouveau-nés. Ils ont droit, la première année, à cette vue magnifique, dont ils sont dispensés dès leur second séjour...

CHAPITRE VIII

Travail d'approche.