Le roman d'un mois d'été

Part 1

Chapter 13,758 wordsPublic domain

TRISTAN BERNARD

LE ROMAN D'UN MOIS D'ÉTÉ

PARIS PAUL OLLENDORFF ÉDITEUR

LE ROMAN D'UN MOIS D'ÉTÉ

DU MÊME AUTEUR

=Mémoires d'un Jeune homme rangé= (roman) 1 vol. =Un mari pacifique= (roman) 1 vol. =Vous m'en direz tant= (avec P. VEBER) 1 vol. =Contes de Pantruche et d'Ailleurs= 1 vol. =Sous toutes Réserves= 1 vol. =Citoyens, Animaux, Phénomènes= 1 vol. =Deux amateurs de femmes= (roman) 1 vol. =Secrets d'État= (roman) 1 vol. =Les Veillées du chauffeur= 1 vol.

THÉATRE

Librairie OLLENDORFF. Librairie THÉATRALE. Librairie CALMANN-LÉVY. (Théâtre complet.)

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.

S'adresser, pour traiter, à la librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée d'Antin, Paris.

TRISTAN BERNARD

LE ROMAN D'UN MOIS D'ÉTÉ

PARIS SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES _Librairie Paul Ollendorff_ 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50

Copyright by TRISTAN BERNARD (1909).

_Il a été tiré à part de cet ouvrage_

_10 exemplaires sur papier du Japon_: _1 à 10_ _25_ -- -- _de Hollande_: _11 à 35_ _50_ -- -- _vélin_: _36 à 85_

_numérotés a la presse._

LE ROMAN

D'UN MOIS D'ÉTÉ

CHAPITRE PREMIER

Julien.

--Pourquoi?

--Hé bien, mon vieux, parce que je suis obligé de me lever demain matin à six heures. Si nous commençons un poker, je me connais, et je vous connais: je ne me coucherai pas et, demain matin, je serai claqué pour prendre mon train.

--Hé bien, quoi! tu dormiras dans le train.

--Non, non, mon vieux! Et puis, j'ai pris toutes mes dispositions pour être tranquille cet été au point de vue galette. Suppose que ce soir je perde la grosse somme, il me faudra déplacer des fonds, écrire à un fermier: c'est huit ou quinze jours de tracas.

--Va-t-en au diable! Albert et les deux Harvey seront ici tout à l'heure. Nous jouerons à quatre, voilà tout.

Julien, ainsi congédié, s'en alla et rentra chez lui, un peu triste. Il avait fait parler, tant qu'il avait pu, la Raison, mais il n'eût pas été fâché qu'elle trouvât chez le Vice une plus forte résistance, quitte à succomber avec honneur.

Il n'avait pas sommeil. Ses malles étaient faites. Son petit appartement camphré et tout gris de housses avait pris pour l'été une figure étrangère et sèche. On avait entouré de mousseline les lampes électriques et il dut s'éclairer avec une bougie trop grande, qui ressemblait à un cierge funéraire.

Il fut content d'entendre du bruit dans une pièce du fond. Mme Duble, sa gouvernante, n'était pas encore couchée.

Il avait quitté sa maîtresse depuis le premier janvier, et il était venu s'installer dans ce petit entresol de la rue de Miromesnil, emmenant avec lui, pour faire son ménage, cette vieille ouvrière en journée.

Pendant les six mois de difficultés, de disputes continuelles qui avaient tracassé Julien et son amie, Mme Duble avait été prise par les deux amants comme confidente et comme arbitre. Julien s'était toujours incliné devant son impartialité, mais l'autre partie s'était montrée moins déférente et moins docile. L'autre partie, c'était une petite blonde, mince et exaspérée. Elle avait déjà poussé à bout trois concubins et même un mari chef de gare; mais aussitôt qu'elle était délaissée, la solitude lui donnait un air si gentil de mélancolie, d'apeurement, qu'elle ne demeurait jamais plus d'une quinzaine sans trouver un sérieux consolateur.

Mme Duble, en rendant un jour un verdict très net en faveur de Julien, s'aliéna la confiance de la petite blonde, qui prit immédiatement son chapeau, son face-à-main, son sac de voyage, et partit sans retard à Nice, chez une de ses tantes, une bonne personne qui l'hospitalisait à chaque vacance, et qui, l'aimant tendrement, passait son temps à espérer des orages, puisqu'ils lui ramenaient, comme un oiseau mouillé, sa chère petite nièce.

Julien se trouva donc, du jour au lendemain, avec un assez grand appartement à sous-louer et, sur les bras, une ouvrière inoccupée, qui avait lâché toutes ses autres clientes pour se consacrer chez ce petit ménage en bisbille à ses fonctions de conciliatrice.

Il émigra, en compagnie de Mme Duble, dans un logis plus étroit, où rien ne lui rappelait l'absente. C'était un jeune homme sensible, mais qui ne cherchait pas à attiser sa douleur. Il mit quatre jours francs à oublier son amie.

Mme Duble, l'ouvrière, était âgée de cinquante ans. A l'âge de trente ans, elle avait été mariée pendant six mois à un employé d'octroi, d'imagination limitée, qui lui révéla les gestes de l'amour, l'en blasa rapidement, et, cette double tâche accomplie, mourut discrètement d'une angine.

Mme Duble redevint vieille fille, avec une âme plus tranquille, allégée, soulagée de toute espèce de regret.

C'était tout à fait la gouvernante qu'il fallait à Julien. Même le sadique le plus paradoxal n'eût pas songé une seconde à la violenter. Julien vivait donc dans un chez-lui que ne hantait aucune vision tentatrice. Depuis qu'il avait quitté son amie, les jours où une idée lui venait, il rendait visite à une des trois ou quatre dames qu'il avait à sa disposition dans Paris. Pendant un semestre, il se trouva heureux ainsi. Son ami Harvey, le remisier, un homme jovial et peu compliqué, lui définit ainsi son bonheur: «Tu es comme un monsieur qui a vendu son automobile, et qui s'aperçoit qu'il est beaucoup plus simple et plus économique de prendre des autos-taxi.»

Mais ce raisonnement, spécieux, en somme, finit par s'user assez vite, et fit voir son revers. Dans l'intervalle de ses courses en taxi, Julien se trouvait très désappointé, très esseulé. Il se rendit compte qu'une femme, même tracassante, était nécessaire à sa vie. L'enchaînement de petits embêtements qui formait le fond de son existence, avait, en disparaissant, laissé un grand vide, que Julien n'osait encore appeler l'ennui. Il restait seul, un peu trop seul avec la divine liberté, une compagne d'humeur égale, insignifiante, terriblement monotone et parfaite, et qui, vraiment, semblait avoir perdu tous les charmes dont l'absence l'avait jadis parée.

Ses amis, qui l'accueillaient toujours d'une façon aimable, ne lui suffisaient pas. Il sentait qu'il ne leur était pas nécessaire.

Il avait souhaité maintes fois, au cours de son union, pouvoir s'échapper vers des voyages. Maintenant, il n'avait plus de goût à voyager.

Il s'en alla à Nancy passer une semaine avec son père et sa mère. Pendant toute une soirée, il se sentit heureux de retrouver la maison natale, dans ce vieux décor où s'était écoulée son enfance... Vingt-quatre heures après, il prétendait avoir reçu de Paris une dépêche pressée, et s'en allait en toute hâte.

Il pouvait se répéter qu'il avait trente-et-un ans, dix-huit mille livres de rentes, et que vraiment, il était le plus heureux des hommes. Mais, quand il s'était dit cela deux ou trois fois par jour, il fallait bien trouver autre chose à ruminer. Sa vie était triste... il hésita longtemps à se l'avouer, mais il finit par se le dire un jour, avec netteté, d'une façon si intelligible que la Providence l'entendit. La sonnette de la porte d'entrée vibra, et Mme Duble, ce matin de mai, vint dire à Monsieur qu'un monsieur l'attendait au salon.

Le visiteur était un quinquagénaire fleuri, au crâne brillant, avec des cheveux gris frisés sur les bas-côtés, et un visage empourpré, d'une belle roseur bourguignonne. C'était un seigneur de la Côte-d'Or, un des derniers champions du cosmétique à la moustache, et qui répondait aux nom et titre d'Hubert Guerchard, marquis de Drouhin.

Quand ils se furent présentés, les deux interlocuteurs s'inclinèrent, puis prirent tous les deux des positions assez incommodes sur des fauteuils en tapisserie, fort mal accueillants, en dépit du geste, purement traditionnel, de leurs bras ouverts.

--Voici, monsieur, ce qui m'amène, dit le marquis de Drouhin.

Il ajouta qu'il était ennemi des circonlocutions.

Il dit également qu'il irait droit au but.

Il n'était pas de ces gens qui cachent le vrai motif de leur démarche et ne le sortent, le moment venu, que comme une idée tout à fait fortuite et accessoire.

Non, à son avis, les plus courts chemins étaient les meilleurs. On énonçait ce qu'on voulait; la personne interpellée répondait: «Tope-là» ou «Je refuse», et tout était dit. Il n'y avait plus qu'à conclure le marché ou à tirer sa révérence. Il affirma qu'il détestait les arrière-pensées, qu'il était tout d'une pièce, et que, d'ailleurs, selon lui, il n'y avait que cette façon de traiter les affaires. Autrement, il préférait laisser tout aller, et ne plus s'en mêler, car rien ne l'impatientait comme de voir traîner les choses en longueur.

--Le plus simple, ajouta-t-il, est que vous veniez déjeuner à la maison, sans aucune espèce de façons. Je suis votre voisin; j'habite sur le boulevard de Courcelles. Nous fumerons un cigare après déjeuner, et je vous dirai tout bonnement ce qu'il en est.

Julien aurait voulu ne pas attendre davantage pour être au courant..... Mais il n'osait presser encore un monsieur si rond en affaires, et il accepta de venir le surlendemain.

--Sans aucune espèce de façons, répéta le marquis... Il faut m'excuser si je me retire. J'ai aujourd'hui une matinée terriblement chargée.

Dans l'antichambre, il aperçut sur le coffre à bois un renard empaillé que Julien tenait de son père. Le marquis en prit texte pour raconter toutes ses chasses de la saison, puis une foule de détails intéressants sur les habitudes du renard... Une pendule le rappela de nouveau à ses occupations pressantes. Il se précipita sur la porte d'entrée, et tomba en arrêt devant la forme spéciale de la serrure. Il expliqua alors à Julien un nouveau système de fermeture de sûreté qu'un inventeur était venu lui soumettre. Il avait mis deux mille francs dans cette petite affaire, histoire de s'y intéresser. Toutes les spéculations de ce genre ne rapportaient que des déboires... à l'exception, peut-être, de cette petite affaire-là qui, bien conduite... A mercredi, cher monsieur!

CHAPITRE II

Un outsider.

Le marquis de Drouhin avait un vaste château à Sennecey, à quinze kilomètres de Dijon. D'autre part, Julien possédait, dans le même pays, une ferme de quatorze hectares, qui aurait bien complété le domaine de Sennecey. Cela, Julien ne le sut que plus tard, tout à fait incidemment. Non pas, sans doute, que le marquis voulût biaiser, mais il ne trouva pas l'occasion d'en parler par la suite. Ce fut bien par hasard, quelque temps après, qu'en rencontrant Julien, à l'improviste, devant la gare Saint-Lazare, Hubert le retint sur le refuge, auprès des travaux du métro et d'un monticule de sable menaçant, sous une pluie transperçante, et qu'il lui exposa les avantages que les deux trouveraient à la combinaison en question. Ils décidèrent, sans fixer de jour, qu'ils se retrouveraient chez le notaire de Julien. Puis, on ne fit jamais plus allusion à cette affaire.

Au moment de faire pénétrer Julien dans un milieu nouveau où il va sans doute se modifier, se développer, il paraît nécessaire de fixer exactement la «condition» où il se trouve.

De même que les personnes qui ne se sont pas livrées à la pratique du sport ne se rendent pas compte de leurs moyens physiques, de même certains hommes n'ont pas l'occasion de donner, même de connaître eux-mêmes leur mesure, parce qu'ils ne se sont jamais trouvés aux prises avec les difficultés de la vie, parce qu'ils n'ont jamais été «forcés dans leur action», comme on dit pour les chevaux de courses.

Julien, enfant unique, avait passé dans sa famille une enfance monotone et choyée. Son père, un fonctionnaire du ministère des finances, avait perdu toute ambition pour lui et pour les siens, dans l'habitude du fonctionnariat.

En effet, le fonctionnaire mesure d'avance les étapes qu'il a à parcourir. Il sait que rien ne peut raccourcir sensiblement leur durée. Il perd donc la croyance au miracle qui, seul, soutient l'homme impatient et ambitieux.

Julien, assez bon élève du lycée de Nancy, avait eu des intentions de préparer tantôt Polytechnique, tantôt Normale-Lettres, suivant qu'une bonne place en calcul ou en version latine orientait ses aspirations vers l'une ou l'autre de ces deux écoles. A dix-sept ans, il avait écrit une pièce de vers, et à la suite de l'approbation enthousiaste de son voisin de classe, il avait conçu, pendant quatre mois, des rêves de gloire littéraire. Puis, un jour, il s'était risqué à montrer son poème à son professeur qui l'avait assez dédaigneusement critiqué. Il fut, pendant une semaine, très frappé par cet incident. Il hésitait entre deux partis: mépriser le jugement du professeur ou renoncer à la littérature. Il finit par donner tort à son maître. Mais il renonça tout de même à écrire.

Il vint faire son droit à Paris. Il espérait vaguement mener au Quartier une vie pittoresque, car on disait que la folle existence des étudiants de jadis allait recommencer. On allait jusqu'à parler de bérets, de différentes couleurs, qu'arboraient les diverses facultés.

Julien, qui avait un jugement un peu paresseux, mais assez juste, devinait que ces folies-là n'étaient pas sérieuses. Ses bruyants compagnons lui paraissaient trop conscients, trop raisonnablement décidés à faire la fête. L'orgie à laquelle ils devaient se livrer lui semblait trop concertée et méthodique.

D'autre part, Julien n'était guère fait pour le plaisir en bande. Il avait un petit quant à soi, un amour-propre, pas très vigilant, mais qui, de temps en temps, faisait qu'il se regardait comme un être exceptionnel.

Il ne jouissait pas naïvement des choses, il fallait que son plaisir fût un peu spécial, afin d'en tirer quelque orgueil.

Il ne mena au Quartier ni l'existence du travailleur, ni celle de l'étudiant fêtard; il travailla d'une façon médiocre et s'amusa sans aucun excès. Son passe-temps le plus agréable était d'aller aux courses. Mais il se mit dans des embarras d'argent continuels, qui, d'ailleurs, constituèrent sa principale distraction. Sa vie était jalonnée d'emprunts à faire ou à rembourser, de notes à payer...

Il avait vingt-huit ans quand une de ses tantes mourut, en lui léguant d'importantes propriétés immobilières qui lui assurèrent un revenu de dix-huit mille francs environ. A partir de ce moment, il cessa de jouer aux courses. Il avait fait souvent un poker avec des amis, au temps de ses ennuis d'argent. Quand il perdait, il geignait douloureusement. Il avait la réputation de «faire de la musique.» Il souffrait d'ailleurs de paraître aussi intéressé. Quand il se trouva à la tête d'une petite fortune, il se promit de n'en rien dire à ses amis, et de jouer, maintenant qu'il avait de quoi, avec un «estomac» qui les étonnerait. Mais il vit bientôt que la perte lui était aussi, et même plus sensible, depuis qu'il avait pris l'habitude de payer comptant. Alors il décida de renoncer au poker, où pourtant son désœuvrement le ramenait quelquefois.

Quelle opinion avait-on de Julien dans son entourage? Assez médiocre. D'après ce qui a été dit, on a pu voir qu'il avait été très peu cultivé par la vie, qu'il n'avait pas eu l'occasion de se développer, qu'il n'était pas «en condition», comme disent les sportsmen. Or, l'opinion publique, quand elle juge les gens, ne s'inquiète pas de la «condition» où ils se trouvent. Elle les suppose toujours en forme parfaite et les apprécie d'après leurs états de service, leurs performances. Les performances de Julien étaient assez faibles. Aussi le traitait-on avec un peu d'indifférence, comme un sujet sans valeur qui ne faisait ni honneur ni honte à sa génération.

A l'inverse, on accorde une «bonne presse» à des gens que, simplement, la chance a favorisés, qui ont profité d'un formidable vent dans le dos ou d'une descente. Le public qui les juge d'ailleurs ne les admire ou ne les dénigre, que par un besoin d'enthousiasme ou de critique.

Le physique de Julien ne plaidait ni contre lui ni trop en sa faveur. De taille moyenne, de visage régulier, avec ses fines moustaches châtain clair, il aurait l'air parfaitement insignifiant tant que sa vie resterait obscure. Mais aussitôt que quelque prouesse l'aurait mis en lumière, rien ne devait empêcher qu'on le trouvât beau garçon.

Le jour, enfin tout proche, où il entrerait dans le monde, c'est-à-dire dans la lice, il était évident que personne ne ferait, dès l'abord, attention à cet «outsider». On sait qu'on appelle ainsi, en terme de courses, un concurrent à qui ses états de services ne donnent pas une chance régulière, et dont le succès constituerait une surprise. D'ailleurs l'outsider, lui-même, ne se rendait pas compte de ses chances. Et c'était simplement par une attente bien humaine du nouveau et de l'imprévu qu'il sentait vaguement que sa vie allait changer.

... Julien, cependant, s'était occupé de prendre des informations sur le marquis de Drouhin. Mais il ne faisait pas partie du même monde, et la première personne à qui il s'adressa, l'aîné des Harvey, qui était à la Bourse, ne connaissait pas le nom en question. Un ingénieur, assez haut fonctionnaire de la traction à la Compagnie du Nord, leva les yeux de côté, chercha quelques instants dans ses souvenirs, et n'émit que cette réflexion d'ordre général: «Vous savez, ce monsieur peut très bien s'intituler marquis, sans être vraiment marquis. De nos jours, les titres sont à qui veut les prendre.»

Julien se dit: «Au fond, je ne risque rien d'aller chez ces gens-là. Une fois chez eux, je me rendrai bien compte.» Le mardi soir, il rencontra, aux Folies-Bergère, un camarade de régiment, un monsieur qui était dans l'automobile, garage ou assurance. Julien lui dit, dans la conversation, qu'il déjeunait chez le marquis de Drouhin.

--Fichtre! dit l'autre. Vous vous mettez bien!

--Vous le connaissez? demanda Julien.

--Si je le connais! Ce sont des gens tout ce qu'il y a de plus «hurf».

--Bonne noblesse? demanda négligemment Julien.

--Premier choix. Ce ne sont pas des aventuriers.

--En effet, dit Julien, ce monsieur m'avait fait bonne impression...

--Et qu'est-ce que vous direz de sa femme? Justement elle est venue l'autre matin à l'Auto-Hall. Son mari faisait le prix pour une voiture. C'est une femme dans les vingt-cinq à trente ans, blonde, fort élégante, enfin à la hauteur.

Il ajouta, non sans brutalité, qu'il aimerait mille fois mieux passer la nuit avec cette dame toute nue qu'avec Julien tout habillé, et releva cette plaisanterie un peu «usagée» en disant affectueusement à Julien: «Mon vieux, vous ne vous formaliserez pas de cette préférence.»

Julien sourit avec complaisance, puis il quitta son ami à première occasion, afin d'être seul, tout seul, avec son rêve et la dame blonde.

Comment était-elle? Faudrait-il lui apporter des fleurs? Il ne le pensait pas. Et, en tout cas, s'il lui en apportait, il fallait qu'elle y vît seulement l'hommage d'un monsieur poli, et pas du tout la moindre intention.

Il était probable qu'elle était très adulée. Julien ne lui ferait pas la cour... Si c'était vraiment une jolie femme, tant mieux. Il aimait bien regarder les jolies femmes. Mais quelle satisfaction pour un jeune homme de son âge de se sentir sûr de soi, en dehors de leurs atteintes!

Certes, de sa maîtresse partie, Julien regrette toutes sortes de petites câlineries, de caresses tendres et machinales. Mais ce n'est pas cela que pourra lui donner la marquise de Drouhin. Admettons, folle hypothèse, qu'il songe à faire la cour à cette dame. Poussons les choses au mieux, admettons qu'il réussisse à se faire aimer d'elle... Ce sera encore des transports, on lui dira qu'on l'aime, que l'on tient à lui. Mais il a eu de cela à satiété; il n'y tient presque plus.

De deux choses l'une: ou le cœur de cette dame est libre, alors, le prendra qui voudra, ou alors elle aime quelqu'un d'autre, et Julien n'est pas homme à venir dissocier un couple bien uni...

Il allait, faisant ainsi des rêves divers, tout le long du chemin. Et quand il arriva chez lui, il avait déjà possédé, refusé et consolé plusieurs fois le cœur de cette marquise qu'il n'avait pas encore aperçue.

CHAPITRE III

La marquise.

Le lendemain, Julien était prêt à onze heures du matin. Il avait chez lui tout ce qu'il fallait pour s'habiller convenablement. Justement on venait de lui apporter une jaquette neuve.

--Quelle cravate? avait demandé Mme Duble.

--N'importe laquelle.

Mais il repoussa celle que Mme Duble lui tendit, et, pendant un bon quart d'heure, réfléchit, hésita devant le tiroir aux cravates. Finalement, il se décida pour un vert sombre...

Mme Duble l'habilla comme on arme une jeune fille pour le bal.

Il se trouva un peu bête d'être tout prêt une bonne heure avant le moment de s'en aller. Il n'avait aucune course à faire. Il ne voulait pas se promener, car le sol de la rue était gras.

Il marchait donc à petits pas, dans sa chambre, un peu gêné, contre son habitude, dans ses vêtements.

Ne sachant que faire, il s'assit devant son bureau; ce qui fit croître en lui son impression de désœuvrement. Il jeta un coup d'œil sur un tas de papiers d'affaires, mais c'était un dossier poudreux et salissant...

A qui écrire? Il adressa une commande à une maison d'hydrothérapie pour un appareil dont il ajournait l'achat depuis deux ans. Puis il envoya un chèque à son médecin, pour une petite note d'honoraires. Tout cela ne lui prit qu'un quart d'heure à peine. Ses parents, il leur avait écrit la veille. Et que leur dire? Il ne pouvait pas leur raconter ce qui l'occupait, et qu'il allait voir une dame blonde que l'on disait fort jolie.

Et puis, s'il disait à ses parents qu'il déjeunait chez un marquis, ils feraient des histoires à n'en plus finir. Ils montreraient la lettre à toute la famille, et cette ostentation semblerait ridicule à bien des gens.

De guerre lasse, il demanda à Madame Duble son livre de comptes, et, simplement pour passer le temps, il l'examina avec une minutie inaccoutumée; ce qui sembla froisser sa gouvernante. Julien s'en aperçut, et, très ennuyé, s'efforça d'être le plus aimable possible, afin d'effacer chez elle cette impression fâcheuse.

Le marquis lui avait dit midi et demi. Pour ne pas arriver trop tôt, il fallait partir à midi trente-cinq. Il redoutait beaucoup son arrivée dans ce pays nouveau, son entrée dans le vestibule, puis la pénétration pénible dans un salon inconnu, au milieu d'invités... Tout ce cérémonial lui fut épargné. Quand son fiacre le déposa devant l'hôtel du marquis, il vit une foule sur le trottoir. Le marquis de Drouhin était sur le siège d'une automobile arrêtée, dont le moteur tournait avec un bruit formidable.

--Bonjour! bonjour!... Très gentil d'être venu! lui cria son hôte. Vous voyez, c'est une voiture nouvelle qu'on vient de m'amener. Mais je n'aime pas son bruit. Ne trouvez-vous pas?

Julien fit une moue de pure complaisance.

--Il faudra prendre la voiture, dit le marquis à son chauffeur, et la conduire chez M. Pellin. M. Pellin, ajouta-t-il pour Julien, c'est l'ingénieur de la fabrique. Je tiens à ce qu'il entende lui-même le bruit de ce tacot-là.

--Vous savez, monsieur, dit le chauffeur, ce n'est rien de ça. C'est plutôt que la voiture est un peu neuve.

Il ajouta quelques explications que Julien entendit confusément: des organes essentiels n'étaient pas encore rodés, une pièce ne tournait pas rond...

--Il vaut mieux que M. Pellin voie ça, et surtout qu'il l'entende, insista le marquis. Est-ce que vous vous y connaissez en automobile? demanda-t-il à Julien, en l'entraînant vers la maison.

--... Oui, oui...