Le roi des montagnes

Part 9

Chapter 93,820 wordsPublic domain

--Dieu te bénisse, parrain! Quel est ce Franc qui nous écoute?

--Rien: un Allemand sans conséquence. Tu ne sais rien à faire pour nous?

--Le payeur général envoie vingt mille francs à Argos. Les fonds passeront demain soir par les roches Scironiennes.

--J’y serai. Faut-il beaucoup de monde?

--Oui: la caisse est escortée de deux compagnies.

--Bonnes ou mauvaises?

--Détestables. Des gens à se faire tuer.

--Je prendrai tout mon monde. En mon absence, tu garderas nos prisonniers.

--Avec plaisir. A propos, j’ai les ordres les plus sévères. Tes Anglaises ont écrit à leur ambassadeur. Elles appellent l’armée entière à leur secours.

--Et c’est moi qui leur ai fourni le papier! Ayez donc confiance aux gens.

--Il faudra écrire mon rapport en conséquence. Je leur raconterai une bataille acharnée.

--Nous rédigerons cela ensemble.

--Oui. Cette fois, parrain, c’est moi qui remporte la victoire.

--Non!

--Si! J’ai besoin d’être décoré.

--Tu le seras un autre jour. Quel insatiable! Il n’y a pas un an que je t’ai fait capitaine!

--Mais comprends donc, cher parrain, que tu as intérêt à te laisser vaincre. Lorsqu’on saura que ta bande est dispersée, la confiance renaîtra, les voyageurs viendront et tu feras des affaires d’or.

--Oui, mais si je suis vaincu, la Bourse montera, et je suis à la baisse.

--Tu m’en diras tant! Au moins, laisse-moi te massacrer une douzaine d’hommes!

--Soit. Cela ne fera de mal à personne. De mon côté, il faut que je t’en tue dix.

--Comment? On verra bien à notre retour que la compagnie est au complet.

--Du tout. Tu les laisseras ici; j’ai besoin de recrues.

--En ce cas, je te recommande le petit Spiro, mon adjudant. Il sort de l’école des Évelpides, il a de l’instruction et de l’intelligence. Le pauvre garçon ne touche que soixante-dix-huit francs par mois, et ses parents ne sont pas heureux. S’il reste dans l’armée, il ne sera pas sous-lieutenant avant cinq ou six ans; les cadres sont encombrés. Mais qu’il se fasse remarquer dans ta troupe, on lui offrira de le corrompre, et il aura sa nomination dans six mois.

--Va pour le petit Spiro! Sait-il le français!

--Passablement.

--Je le garderai peut-être. S’il faisait mon affaire, je l’intéresserais dans l’entreprise; il deviendrait actionnaire. Tu remettras à qui de droit notre compte rendu de l’année. Je donne 82 pour 100.

--Bravo! mes huit actions m’auront plus rapporté que ma solde de capitaine. Ah! parrain, quel métier que le mien!

--Que veux-tu? Tu serais brigand, sans les idées de ta mère. Elle a toujours prétendu que tu manquais de vocation. A ta santé! A la vôtre, monsieur l’Allemand! Je vous présente mon filleul, le capitaine Périclès, un charmant jeune homme qui sait plusieurs langues, et qui voudra bien me remplacer auprès de vous pendant mon absence. Mon cher Périclès, je te présente monsieur, qui est docteur et qui vaut quinze mille francs. Croirais-tu que ce grand docteur-là, tout docteur qu’il est, n’a pas encore su faire payer sa rançon par nos Anglaises! Le monde dégénère, petit: il valait mieux de mon temps.»

Là-dessus, il se leva lestement, et courut donner quelques ordres pour le départ. Était-ce le plaisir d’entrer en campagne, ou la joie d’avoir vu son filleul? Il semblait tout rajeuni; il avait vingt ans de moins, il riait, il plaisantait, il secouait sa majesté royale. Je n’aurais jamais supposé que le seul événement capable de dérider un brigand fût l’arrivée de la gendarmerie. Sophoclis, Vasile, le Corfiote et les autres chefs répandirent dans tout le camp les volontés du Roi. Chacun fut bientôt prêt à partir, grâce à l’alerte du matin. Le jeune adjudant Spiro et les neuf hommes choisis parmi les gendarmes échangèrent leurs uniformes contre l’habit pittoresque des bandits. Ce fut un véritable escamotage: le ministre de la Guerre, s’il eût été là, n’en aurait senti que le vent. Les nouveaux brigands ne témoignèrent nul regret de leur premier état. Les seuls qui murmurèrent furent ceux qui restaient sous le drapeau. Deux ou trois moustaches grises disaient hautement qu’on faisait la part trop belle au _choix_ et qu’on ne tenait pas assez compte de l’_ancienneté_. Quelques grognards vantaient leurs états de service et prétendaient avoir fait un _congé_ dans le brigandage. Le capitaine les calma de son mieux en promettant que leur tour viendrait.

Hadgi-Stavros, avant de partir, remit toutes les clefs à son suppléant. Il lui montra la grotte au vin, la caverne aux farines, la crevasse au fromage et le tronc d’arbre où l’on serrait le café. Il lui enseigna toutes les précautions qui pouvaient empêcher notre fuite et conserver un capital si précieux. Le beau Périclès répondit en souriant: «Que crains-tu? Je suis actionnaire.»

A sept heures du matin, le Roi se mit en marche et ses sujets défilèrent un à un derrière lui. Toute la bande s’éloigna dans la direction du nord, en tournant le dos aux roches Scironiennes. Elle revint, par un chemin assez long, mais commode, jusqu’au fond du ravin qui passait sous notre appartement. Les brigands chantaient du haut de leur tête, en piétinant dans l’eau de la cascade. Leur marche guerrière était une chanson de quatre vers, un péché de jeunesse d’Hadgi-Stavros:

Un Clephte aux yeux noirs descend dans les plaines; Son fusil doré..., etc.

Vous devez connaître cela; les petits garçons d’Athènes ne chantent pas autre chose en allant au catéchisme.

Mme Simons, qui dormait auprès de sa fille et qui rêvait gendarmes, comme toujours, se réveilla en sursaut et courut à la fenêtre, c’est-à-dire à la cascade. Elle fut cruellement désabusée en voyant des ennemis où elle espérait des sauveurs. Elle reconnut le Roi, le Corfiote et beaucoup d’autres. Ce qui l’étonna plus encore, c’est l’importance et le nombre de cette expédition matinale. Elle compta jusqu’à soixante hommes à la suite d’Hadgi-Stavros. «Soixante! pensa-t-elle: il n’en resterait que vingt pour nous garder!» L’idée d’une évasion, qu’elle repoussait l’avant-veille, se représenta avec quelque autorité à son esprit. Au milieu de ses réflexions, elle vit défiler une arrière-garde qu’elle n’attendait pas. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vingt hommes! Il ne restait donc plus personne au camp! Nous étions libres! «Mary-Ann!» cria-t-elle. Le défilé continuait toujours. La bande se composait de quatre-vingts brigands; il en partait quatre-vingt-dix! Une douzaine de chiens fermaient la marche; mais elle ne prit pas la peine de les compter.

Mary-Ann se leva au cri de sa mère et se précipita hors de la tente.

«Libres! criait Mme Simons. Ils sont tous partis. Que dis-je? Il en est parti plus qu’il n’y en avait. Courons, ma fille!»

Elles coururent à l’escalier et virent le camp du Roi occupé par les gendarmes. Le drapeau grec flottait triomphalement au faîte du sapin. La place d’Hadgi-Stavros était occupée par M. Périclès. Mme Simons vola dans ses bras avec un tel emportement, qu’il eut du mal à parer l’embrassade.

«Ange de Dieu, lui dit-elle, les brigands sont partis!»

Le capitaine répondit en anglais: «Oui, madame.

--Vous les avez mis en fuite?

--Il est vrai, madame, que sans nous ils seraient encore ici.

--Excellent jeune homme! La bataille a dû être terrible!

--Pas trop: bataille sans larmes. Je n’ai eu qu’un mot à dire.

--Et nous sommes libres?

--Assurément.

--Nous pouvons retourner à Athènes?

--Quand il vous plaira.

--Eh bien, partons!

--Impossible pour le moment.

--Que faisons-nous ici?

--Notre devoir de vainqueurs: nous gardons le champ de bataille!

--Mary-Ann, serrez la main de monsieur.»

La jeune Anglaise obéit.

«Monsieur, reprit Mme Simons, c’est Dieu qui vous envoie. Nous avions perdu toute espérance. Notre seul défenseur était un jeune Allemand de la classe moyenne, un savant qui cueille des herbes et qui voulait nous sauver par les chemins les plus saugrenus. Enfin, nous voici! J’étais bien sûre que nous serions délivrées par la gendarmerie. N’est-il pas vrai, Mary-Ann?

--Oui, maman.

--Sachez, monsieur, que ces brigands sont les derniers des hommes. Ils ont commencé par nous prendre tout ce que nous avions sur nous.

--Tout? demanda le capitaine.

--Tout, excepté ma montre, que j’avais eu soin de cacher.

--Vous avez bien fait, madame. Et ils ont gardé ce qu’ils vous avaient pris?

--Non, ils nous ont rendu trois cents francs, un nécessaire d’argent et la montre de ma fille.

--Ces objets sont encore en votre possession?

--Sans doute.

--Vous avait-on pris vos bagues et vos pendants d’oreilles?

--Non, monsieur le capitaine.

--Soyez assez bonne pour me les donner.

--Vous donner quoi?

--Vos bagues, vos pendants d’oreilles, un nécessaire d’argent, deux montres et une somme de trois cents francs.»

Mme Simons se récria vivement: «Quoi! monsieur, vous voulez nous reprendre ce que les brigands nous ont rendu?»

Le capitaine répondit avec dignité: «Madame, je fais mon devoir.

--Votre devoir est de nous dépouiller?

--Mon devoir est de recueillir toutes les pièces de conviction nécessaires au procès d’Hadgi-Stavros.

--Il sera donc jugé?

--Dès que nous l’aurons pris.

--Il me semble que nos bijoux et notre argent ne serviront de rien, et que vous avez abondamment de quoi le faire pendre. D’abord, il a arrêté deux Anglaises: que faut-il de plus?

--Il faut, madame, que les formes de la justice soient observées.

--Mais, cher monsieur, parmi les objets que vous me demandez, il en est auxquels je tiens beaucoup.

--Raison de plus, madame, pour me les confier.

--Mais si je n’ai plus de montre, je ne saurai jamais...

--Madame, je me ferai toujours un bonheur de vous dire quelle heure il est.»

Mary-Ann fit observer à son tour qu’il lui répugnait de quitter ses pendants d’oreilles.

«Mademoiselle, répliqua le galant capitaine, vous êtes assez belle pour n’avoir pas besoin de parure. Vous vous passerez mieux de joyaux que vos joyaux ne se passeront de vous.

--Vous êtes trop bon, monsieur, mais mon nécessaire est un meuble indispensable. Qui dit nécessaire dit chose dont on ne saurait se passer.

--Vous avez mille fois raison, mademoiselle; aussi je vous supplie de ne pas insister sur ce point. Ne redoublez point le regret que j’ai déjà de dépouiller légalement deux personnes aussi distinguées. Hélas! mademoiselle, nous autres militaires, nous sommes les esclaves de la consigne, les instruments de la loi, les hommes du devoir. Daignez accepter mon bras, j’aurai l’honneur de vous conduire jusqu’à votre tente. Là, nous procéderons à l’inventaire, si vous voulez bien le permettre.»

Je n’avais pas perdu un mot de tout ce dialogue, et je m’étais contenu jusqu’à la fin; mais quand je vis ce friponneau de gendarme offrir son bras à Mary-Ann pour la dévaliser poliment, je me sentis bouillir, et je marchai droit à lui pour lui dire son fait. Il dut lire dans mes yeux l’exorde de mon discours, car il me lança un regard menaçant, abandonna ces dames sur l’escalier de leur chambre, plaça une sentinelle à la porte et revint à moi en disant: «A nous deux!»

Il m’entraîna, sans ajouter un mot, jusqu’au fond du cabinet du Roi. Là, il se campa devant moi, me regarda entre les yeux et me dit:

«Monsieur, vous entendez l’anglais?»

Je confessai ma science. Il reprit:

«Vous savez le grec aussi?

--Oui, monsieur.

--Alors, vous êtes trop savant. Comprenez-vous mon parrain qui s’amuse à raconter nos affaires devant vous? Passe encore pour les siennes; il n’a pas besoin de se cacher. Il est Roi, il ne relève que de son sabre. Mais moi, que diable! mettez-vous à ma place. Ma position est délicate, et j’ai bien des choses à ménager. Je ne suis pas riche; je n’ai que ma solde, l’estime de mes chefs et l’amitié des brigands. L’indiscrétion d’un voyageur peut me faire perdre les deux tiers de ma fortune.

--Et vous comptez que je garderai le secret sur vos infamies!

--Lorsque je compte sur quelque chose, monsieur, ma confiance est bien rarement trompée. Je ne sais pas si vous sortirez vivant de ces montagnes, et si votre rançon sera jamais payée. Si mon parrain doit vous couper la tête, je suis tranquille, vous ne causerez pas. Si, au contraire, vous repassez par Athènes, je vous conseille en ami de vous taire sur ce que vous avez vu. Imitez la discrétion de feu Mme la duchesse de Plaisance, qui fut arrêtée par Bibichi et qui mourut dix ans plus tard sans avoir conté à personne les détails de son aventure. Connaissez-vous un proverbe qui dit: «La langue coupe la tête»? Méditez-le sérieusement, et ne vous mettez point dans le cas d’en vérifier l’exactitude.

--La menace...

--Je ne vous menace pas, monsieur. Je suis un homme trop bien élevé pour m’emporter à des menaces: je vous avertis. Si vous bavardiez, ce n’est pas moi qui me vengerais. Mais tous les hommes de ma compagnie ont un culte pour leur capitaine. Ils prennent mes intérêts plus chaudement que moi-même, et ils seraient impitoyables, à mon grand regret, pour l’imprudent qui m’aurait causé quelque ennui.

--Que craignez-vous, si vous avez tant de complices?

--Je ne crains rien des Grecs, et, en temps ordinaire, j’insisterais moins fortement sur mes recommandations. Nous avons bien parmi nos chefs quelques forcenés qui prétendent qu’on doit traiter les brigands comme des Turcs; mais je trouverais aussi des défenseurs convaincus si l’affaire devait se débattre en famille. Le mal est que les diplomates pourraient s’en mêler et que la présence d’une armée étrangère nuirait sans doute au succès de ma cause. S’il m’arrivait malheur par votre faute, voyez, monsieur, à quoi vous seriez exposé! On ne fait pas quatre pas dans le royaume sans rencontrer un gendarme. La route d’Athènes au Pirée est sous la surveillance de ces mauvaises têtes, et un accident est bientôt arrivé.

--C’est bien, monsieur, j’y réfléchirai.

--Vous me promettez le secret?

--Vous n’avez rien à me demander, et je n’ai rien à vous promettre. Vous m’avertissez du danger des indiscrétions. J’en prends note, et je me le tiens pour dit.

--Quand vous serez en Allemagne, vous pourrez raconter tout ce qu’il vous plaira. Parlez, écrivez, imprimez; peu m’importe. Les ouvrages qu’on publie contre nous ne font de mal à personne, si ce n’est peut-être à leurs auteurs. Libre à vous de tenter l’aventure. Si vous dépeignez fidèlement ce que vous avez vu, les bonnes gens d’Europe vous accuseront de dénigrer un peuple illustre et opprimé. Nos amis, et nous en avons beaucoup parmi les hommes de soixante ans, vous taxeront de légèreté, de caprice et même d’ingratitude. On vous rappellera que vous avez été l’hôte d’Hadgi-Stavros et le mien; on vous reprochera d’avoir trahi les saintes lois de l’hospitalité. Mais le plus plaisant de l’affaire, c’est que l’on ne vous croira pas. Le public n’accorde sa confiance qu’aux mensonges vraisemblables. Allez donc persuader aux badauds de Paris, de Londres ou de Berlin que vous avez vu un capitaine de gendarmerie embrasser un chef de brigands! Une compagnie de troupes d’élite faire sentinelle autour des prisonniers d’Hadgi-Stavros pour lui donner le temps de piller la caisse de l’armée! Les plus hauts fonctionnaires de l’État fonder une compagnie par actions pour détrousser les voyageurs! Autant vaudrait leur raconter que les souris de l’Attique ont fait alliance avec les chats, et que nos agneaux vont chercher leur nourriture dans la gueule des loups. Savez-vous ce qui nous protège contre les mécontentements de l’Europe? C’est l’invraisemblance de notre civilisation. Heureusement pour le royaume, tout ce qu’on écrira de vrai contre nous sera toujours trop violent pour être cru. Je pourrais vous citer un petit livre qui n’est pas à notre louange, quoiqu’il soit exact d’un bout à l’autre. On l’a lu un peu partout; on l’a trouvé curieux à Paris, mais je ne sais qu’une ville où il ait paru vrai: Athènes! Je ne vous défends pas d’y ajouter un second volume, mais attendez que vous soyez parti: sinon, il y aurait peut-être une goutte de sang à la dernière page.

--Mais, repris-je, s’il se commet une indiscrétion avant mon départ, comment saurez-vous qu’elle vient de moi?

--Vous êtes seul dans mon secret. Les Anglaises sont persuadées que je les délivre d’Hadgi-Stavros. Je me charge de les tenir dans l’erreur jusqu’au retour du Roi. C’est l’affaire de deux jours, trois au plus. Nous sommes à quarante nouveaux stades (40 kilomètres) des roches Scironiennes; nos amis y arriveront dans la nuit. Ils feront leur coup demain soir, et, vainqueurs ou vaincus, ils seront ici lundi matin. On saura prouver aux prisonnières que les brigands nous ont surpris. Tant que mon parrain sera absent, je vous protégerai contre vous-même en vous tenant loin de ces dames. Je vous emprunte votre tente. Vous devez voir, monsieur, que j’ai la peau plus délicate que ce digne Hadgi-Stavros, et que je ne saurais exposer mon teint aux intempéries de l’air. Que dirait-on, le 15, au bal de la Cour, si l’on me voyait hâlé comme un paysan? D’ailleurs, il faut que je tienne compagnie à ces pauvres désolées; c’est mon devoir de libérateur. Quant à vous, vous coucherez ici au milieu de mes soldats. Permettez-moi de donner un ordre que vous concerne. Lanni! brigadier Lanni! Je te confie la garde de monsieur. Place autour de lui quatre sentinelles qui le surveilleront nuit et jour et l’accompagneront partout, l’arme au bras. Tu les relèveras de deux heures en deux heures. Marche!»

Il me salua avec une politesse légèrement ironique et descendit en chantonnant l’escalier de Mme Simons. La sentinelle lui porta les armes.

Dès cet instant commença pour moi un supplice dont l’esprit humain ne saurait se faire aucune idée. Chacun sait ou devine ce que peut être une prison; mais essayez de vous figurer une prison vivante et ambulante, dont les quatre murs vont et viennent, s’écartent et se rapprochent, tournent et retournent, se frottent les mains, se grattent, se mouchent, se secouent, se démènent et fixent obstinément huit grands yeux noirs sur le prisonnier! J’essayai de la promenade; mon cachot à huit pattes régla son pas sur le mien. Je poussai jusqu’aux frontières du camp: les deux hommes qui me précédaient s’arrêtèrent court, et je donnai du nez contre leurs uniformes. Cet accident m’expliqua une inscription que j’avais lue souvent, sans la comprendre, dans le voisinage des places fortes: _Limite de la garnison_. Je revins: mes quatre murs tournèrent sur eux-mêmes comme des décors de théâtre dans un changement à vue. Enfin, las de cette façon d’aller, je m’assis. Ma prison se mit à marcher autour de moi: je ressemblais à un homme ivre qui voit tourner sa maison. Je fermais les yeux: le bruit cadencé du pas militaire me fatigua bientôt le tympan. «Au moins, pensai-je en moi-même, si ces quatre guerriers daignaient causer avec moi! Je vais leur parler grec: c’est un moyen de séduction qui m’a toujours réussi auprès des sentinelles.» J’essayai, mais en pure perte. Les murs avaient peut-être des oreilles, mais l’usage de la voix leur était interdit: on ne parle pas sous les armes! Je tentai de la corruption. Je tirai de ma poche l’argent qu’Hadgi-Stavros m’avait rendu et que le capitaine avait oublié de me prendre. Je le distribuai aux quatre points cardinaux de mon logis. Les murs sombres et renfrognés prirent une physionomie riante, et mon cachot fut illuminé comme d’un rayon de soleil. Mais, cinq minutes plus tard, le brigadier vint relever les sentinelles; il y avait juste deux heures que j’étais prisonnier! La journée me parut longue, la nuit éternelle. Le capitaine s’était adjugé du même coup ma chambre et ma couche, et le rocher qui me servait de lit n’était pas moelleux comme la plume. Une petite pluie pénétrante comme un acide me fit sentir cruellement que la toiture est une belle invention, et que les couvreurs rendent de vrais services à la société. Si parfois, en dépit des rigueurs du ciel, je parvenais à m’endormir, j’étais presque aussitôt réveillé par le brigadier Lanni, qui donnait le mot d’ordre. Enfin, vous le dirai-je? dans la veille et dans le sommeil, je croyais voir Mary-Ann et sa respectable mère serrer les mains de leur libérateur. Ah! monsieur, comme je commençai à rendre justice au bon vieux Roi des montagnes! Comme je retirai les malédictions que j’avais lancées contre lui! Comme je regrettai son gouvernement doux et paternel! comme je soupirai après son retour! comme je le recommandai chaudement dans mes prières! «Mon Dieu! disais-je avec ferveur, donnez la victoire à votre serviteur Hadgi-Stavros! Faites tomber devant lui tous les soldats du royaume! Remettez en ses mains la caisse et jusqu’au dernier écu de cette infernale, armée! Et renvoyez-nous les brigands pour que nous soyons délivrés des gendarmes!»

Comme j’achevais cette oraison, un feu de file bien nourri se fit entendre au milieu du camp. Cette surprise se renouvela plusieurs fois dans le cours de la journée et de la nuit suivante. C’était encore un tour de M. Périclès. Pour mieux tromper Mme Simons et lui persuader qu’il la défendait contre une armée de bandits, il commandait, de temps à autre, un exercice à feu.

Cette fantaisie faillit lui coûter cher. Quand les brigands arrivèrent au camp, le lundi, au petit jour, ils crurent avoir affaire à de vrais ennemis, et ripostèrent par quelques balles, qui malheureusement n’atteignirent personne.

Je n’avais jamais vu d’armée en déroute lorsque j’assistai au retour du Roi des montagnes. Ce spectacle eut donc pour moi tout l’attrait d’une première représentation. Le ciel avait mal exaucé mes prières. Les soldats grecs s’étaient défendus avec tant de fureur, que le combat s’était prolongé jusqu’à la nuit. Formés en carré autour des deux mulets qui portaient la caisse, ils avaient d’abord répondu par un feu régulier aux tirailleurs d’Hadgi-Stavros. Le vieux pallicare, désespérant d’abattre un à un cent vingt hommes qui ne reculaient pas, avait attaqué la troupe à l’arme blanche. Ses compagnons nous assurèrent qu’il avait fait des merveilles, et le sang dont il était couvert montrait assez qu’il avait payé de sa personne. Mais la baïonnette avait eu le dernier mot. La troupe avait tué quatorze brigands dont un chien. Une balle de calibre avait arrêté l’avancement du jeune Spiro, cet officier de tant d’avenir! Je vis arriver une soixantaine d’hommes recrus de fatigue, poudreux, sanglants, contusionnés et blessés. Sophoclis avait une balle dans l’épaule; on le portait. Le Corfiote et quelques autres étaient restés en route, qui chez les bergers, qui dans un village, qui sur la roche nue, au bord du chemin.

Toute la bande était morne et découragée. Sophoclis hurlait de douleur. J’entendis quelques murmures contre l’imprudence du Roi, qui exposait la vie de ses compagnons pour une misérable somme, au lieu de détrousser paisiblement les voyageurs riches et débonnaires.

Le plus valide, le plus reposé, le plus content, le plus gaillard de la troupe était le Roi. On lisait sur son visage la fière satisfaction du devoir accompli. Il me reconnut tout d’abord au milieu de mes quatre hommes, et me tendit cordialement la main. «Cher prisonnier, me dit-il, vous voyez un roi bien maltraité. Ces chiens de soldats n’ont pas voulu lâcher la caisse. C’était de l’argent à eux: ils ne se seraient pas fait tuer pour le bien d’autrui. Ma promenade aux roches Scironiennes ne m’a rien rapporté, et j’ai dépensé quatorze combattants, sans compter quelques blessés qui ne guériront pas. Mais n’importe: je me suis bien battu. Ces coquins-là étaient plus nombreux que nous, et ils avaient des baïonnettes. Sans quoi...! Allons, cette journée m’a rajeuni. Je me suis prouvé à moi-même que j’avais encore du sang dans les veines.»