Part 10
Et il fredonna les premiers vers de sa chanson favorite: «Un Clephte aux yeux noirs...» Il poursuivit: «--Par Jupiter! (comme disait lord Byron) je ne voudrais pas pour vingt mille autres francs être resté chez moi depuis samedi. On mettra encore cela dans mon histoire. On dira qu’à soixante-dix ans passés je suis tombé à grands coups de sabre au milieu des baïonnettes, que j’ai fendu trois ou quatre soldats de ma propre main, et que j’ai fait dix lieues à pied dans la montagne pour revenir ici prendre ma tasse de café. Cafedgi, mon enfant, fais ton devoir: j’ai fait le mien. Mais où diable est Périclès?»
Le joli capitaine reposait encore sous sa tente, Lanni courut le chercher et l’amena tout endormi, les moustaches défrisées, la tête soigneusement emmaillotée dans un mouchoir. Je ne sais rien de tel pour réveiller un homme qu’un verre d’eau froide ou une mauvaise nouvelle. Lorsque M. Périclès apprit que le petit Spiro et deux autres gendarmes étaient restés sur le terrain, ce fut bien une autre déroute. Il arracha son foulard, et, sans le tendre respect qu’il avait pour sa personne, il se serait arraché les cheveux.
«C’est fait de moi, s’écria-t-il. Comment expliquer leur présence parmi vous? et en costume de brigands, encore! On les aura reconnus; les autres sont maîtres du champ de bataille! Dirai-je qu’ils avaient déserté pour se mettre avec vous? Que vous les aviez faits prisonniers? On demandera pourquoi je n’en avais pas parlé. Je l’attendais pour faire mon grand rapport. J’ai écrit hier soir que je te serrais de près sur le Parnès, et que tous nos hommes étaient admirables. Sainte-Vierge, je n’oserai pas me montrer dimanche à Patissia! Que va-t-on dire, le 15, au bal de la cour? Tout le corps diplomatique s’occupera de moi. On réunira le Conseil. Serai-je seulement invité?
--Au Conseil? demanda le brigand.
--Non; au bal de la cour!
--Danseur! va.
--Mon Dieu! mon Dieu! qui sait ce qu’on va faire? S’il ne s’agissait que de ces Anglaises, je ne me mettrais pas en peine. J’avouerais tout au ministre de la Guerre. Des Anglaises, il y en a assez. Mais prêter mes soldats pour attaquer la caisse de l’armée! Envoyer Spiro contre la ligne! On me montrera du doigt; je ne danserai plus.»
Qui est-ce qui se frottait les mains pendant ce monologue? C’était le fils de mon père, entre ses quatre soldats.
Hadgi-Stavros, paisiblement assis, dégustait son café à petites gorgées. Il dit à son filleul: «Te voilà bien embarrassé! Reste avec nous. Je t’assure un minimum de dix mille francs par an, et j’enrôle tes hommes. Nous prendrons notre revanche ensemble.»
L’offre était séduisante. Deux jours plus tôt elle aurait enlevé bien des suffrages. Et pourtant elle parut sourire médiocrement aux gendarmes, nullement au capitaine. Les soldats ne disaient rien; ils regardaient leurs anciens camarades; ils lorgnaient la blessure de Sophoclis, ils pensaient aux morts de la veille, et ils allongeaient le nez dans la direction d’Athènes, comme pour flairer de plus près l’odeur succulente de la caserne.
Quant à M. Périclès, il répondit avec un embarras visible: «Je te remercie, mais j’ai besoin de réfléchir. Mes habitudes sont à la ville, je suis d’une santé délicate; les hivers doivent être rudes dans la montagne; me voici déjà enrhumé. Mon absence serait remarquée à toutes les réunions; on me recherche beaucoup là-bas; on m’a souvent proposé de beaux mariages. D’ailleurs, le mal n’est peut-être pas si grand que nous le croyons. Qui sait si les trois maladroits auront été reconnus? La nouvelle de l’événement arrivera-t-elle avant nous? J’irai d’abord au Ministère; je prendrai l’air du bureau. Personne ne viendra me contredire, puisque les deux compagnies poursuivent leur marche sur Argos... Décidément il faut que je sois là; je dois payer de ma personne. Soigne tes blessés... Adieu!»
Il fit un signe à son tambour.
Hadgi-Stavros se leva, vint se placer devant moi avec son filleul qu’il dominait de toute la tête, et me dit: «Monsieur, voilà un Grec d’aujourd’hui; moi, je suis un Grec d’autrefois. Et les journaux prétendent que nous sommes en progrès!»
Au roulement du tambour, les murs de ma prison s’écartèrent comme les remparts de Jéricho. Deux minutes après, j’étais dans la tente de Mary-Ann. La mère et la fille s’éveillèrent en sursaut. Mme Simons m’aperçut la première et me cria:
«Eh bien! nous partons?
--Hélas! madame, nous n’en sommes pas là!
--Où en sommes-nous donc? Le capitaine nous a donné parole pour ce matin.
--Comment l’avez-vous trouvé, le capitaine?
--Galant, élégant, charmant! Un peu trop esclave de la discipline; c’est bien son seul défaut.
--Coquin et faquin, lâche et bravache, menteur et voleur! voilà ses vrais noms, madame, et je vous le prouverai.
--Çà, monsieur, qu’est-ce que la gendarmerie vous a donc fait?
--Ce qu’elle m’a fait, madame? Daignez venir avec moi, seulement au haut de l’escalier.»
Mme Simons arriva juste à point pour voir les soldats défilant, tambour en tête, les brigands installés à leur place, le capitaine et le Roi bouche à bouche, se donnant le baiser d’adieu. La surprise fut un peu trop forte. Je n’avais pas assez ménagé la bonne dame, et j’en fus puni, car elle s’évanouit tout de son long, à me casser le bras. Je la portai jusqu’à la source; Mary-Ann lui frappa dans les mains; je lui lançai une poignée d’eau par le visage. Mais je crois que c’est la fureur qui la fit revenir.
«Le misérable! cria-t-elle.
--Il vous a dévalisées, n’est-il pas vrai? Il vous a volé vos montres, votre argent?
--Je ne regrette pas mes bijoux; qu’il les garde! Mais je voudrais pour dix mille francs reprendre les poignées de main que je lui ai données. Je suis Anglaise, et je ne serre pas la main de tout le monde!»
Ce regret de Mme Simons m’arracha un gros soupir. Elle repartit de plus belle et fit tomber sur moi tout le poids de sa colère. «C’est votre faute, me dit-elle. Ne pouviez-vous pas m’avertir? Il fallait me dire que les brigands étaient de petits saints en comparaison!
--Mais, madame, je vous avais prévenue qu’il ne fallait pas compter sur les gendarmes.
--Vous me l’avez dit; mais vous me l’avez dit mollement, lourdement, flegmatiquement. Est-ce que je pouvais vous croire? Pouvais-je deviner que cet homme n’était que le geôlier de Stavros? qu’il nous retenait ici pour laisser aux brigands le temps de revenir? qu’il nous effrayait de dangers imaginaires? qu’il se disait assiégé pour se faire admirer de nous? qu’il simulait des attaques nocturnes pour avoir l’air de nous défendre? Je devine tout à présent, mais dites si vous m’avez rien appris!
--Mon Dieu, madame, j’ai dit ce que je savais, j’ai fait ce que je pouvais.
--Mais, Allemand que vous êtes! à votre place, un Anglais se serait fait tuer pour nous, et je lui aurais donné la main de ma fille!»
Les coquelicots sont bien rouges, mais je le fus davantage en entendant l’exclamation de Mme Simons. Je me sentis si troublé que je n’osais ni lever les yeux, ni répondre, ni demander à la chère dame ce qu’elle entendait par ces paroles. Car, enfin, comment une personne aussi raide avait-elle été amenée à tenir un pareil langage devant sa fille et devant moi? Par quelle porte cette idée de mariage avait-elle pu entrer dans son esprit? Mme Simons était-elle vraiment femme à décerner sa fille comme récompense honnête au premier libérateur venu? Il n’y avait pas apparence. N’était-ce pas plutôt une sanglante ironie à l’adresse de mes pensées les plus secrètes?
Quand je descendais en moi, je constatais avec un légitime orgueil la tiédeur innocente de tous mes sentiments. Je me rendais cette justice, que le feu des passions n’avait pas élevé d’un degré la température de mon cœur. A chaque instant du jour, pour me sonder moi-même, je m’exerçais à penser à Mary-Ann. Je m’étudiais à construire des châteaux en Espagne dont elle était la châtelaine. Je fabriquais des romans dont elle était l’héroïne et moi le héros. Je supposais à plaisir les circonstances les plus absurdes. J’imaginais des événements aussi invraisemblables que l’histoire de la princesse Ypsoff et du lieutenant Reynauld. J’allais jusqu’à me représenter la jolie Anglaise assise à ma droite au fond d’une chaise de poste et passant son beau bras autour de mon long cou. Toutes ces suppositions flatteuses, qui auraient agité profondément une âme moins philosophe que la mienne, ne troublaient pas ma sérénité. Je n’éprouvais point les alternatives de crainte et d’espérance qui sont les symptômes caractéristiques de l’amour. Jamais, au grand jamais, je n’avais senti ces grandes convulsions du cœur dont il est question dans les romans. Donc je n’aimais pas Mary-Ann, j’étais un homme sans reproche, et je pouvais marcher la tête levée. Mais Mme Simons, qui n’avait pas lu dans ma pensée, était bien capable de se tromper sur la nature de mon dévouement. Qui sait si elle ne me soupçonnait pas d’être amoureux de sa fille? si elle n’avait pas interprété dans un mauvais sens mon trouble et ma timidité? si elle n’avait pas lâché ce mot mariage pour me forcer à me trahir? Ma fierté se révéla contre un soupçon si injuste, et je lui répondis d’une voix ferme, sans toutefois la regarder en face:
«Madame, si j’étais assez heureux pour vous tirer d’ici, je vous jure que cela ne serait pas pour épouser mademoiselle votre fille.
--Et pourquoi donc? dit-elle d’un ton piqué. Est-ce que ma fille ne vaut pas qu’on l’épouse? Je vous trouve plaisant, en vérité! N’est-elle pas assez jolie? ou assez riche? ou d’une assez bonne famille? L’ai-je mal élevée? Et savez-vous quelque chose à dire contre elle! Épouser Mlle Simons, mon petit monsieur, c’est un beau rêve; et le plus difficile s’en contenterait.
--Hélas! madame, répondis-je, vous m’avez mal compris. J’avoue que mademoiselle est parfaite, et, sans sa présence, qui me rend timide, je vous dirais quelle admiration passionnée elle m’a inspirée dès le premier jour. C’est justement pour cela que je n’ai pas l’impertinence de penser qu’aucun hasard puisse m’élever jusqu’à elle.»
J’espérais que mon humilité fléchirait cette mère foudroyante. Mais sa colère ne baissa pas d’un demi-ton!
«Pourquoi? reprit-elle. Pourquoi ne méritez-vous pas ma fille? Répondez-moi donc!
--Mais, madame, je n’ai ni fortune, ni position.
--La belle affaire! Pas de position! Vous en auriez une, monsieur, si vous épousiez ma fille. Être mon gendre, n’est-ce donc pas une position? Vous n’avez pas de fortune! Est-ce que nous vous avons jamais demandé de l’argent? N’en avons-nous pas assez pour nous, pour vous et pour bien d’autres? D’ailleurs l’homme qui nous tirera d’ici ne nous fera-t-il pas un cadeau de cent mille francs? C’est peu de chose, j’en conviens, mais c’est quelque chose. Direz-vous que cent mille francs soient une somme méprisable? Alors, pourquoi ne méritez-vous pas d’épouser ma fille?
--Madame, je ne suis pas...
--Voyons, qu’est-ce encore que vous n’êtes pas? Vous n’êtes pas Anglais!
--Oh! nullement.
--Eh bien, vous nous croyez donc assez ridicules pour vous faire un crime de votre naissance? Eh! monsieur, je sais bien qu’il n’est pas donné à tout le monde d’être Anglais. La terre entière ne peut pas être Anglaise... au moins avant quelques années. Mais on peut être honnête homme et homme d’esprit sans être né positivement en Angleterre.
--Pour ce qui est de la probité, madame, c’est un bien que nous nous transmettons de père en fils. De l’esprit, j’en ai juste ce qu’il faut pour être docteur. Mais malheureusement je ne me fais pas d’illusion sur les défauts de ma personne physique, et...
--Vous voulez dire que vous êtes laid, n’est-ce pas? Non, monsieur, vous n’êtes pas laid. Vous avez une figure intelligente. Mary-Ann, monsieur a-t-il une figure intelligente?
--Oui, maman,» dit Mary-Ann. Si elle rougit en répondant, sa mère le vit mieux que moi, car mes yeux étaient obstinément cloués à terre.
«D’ailleurs, ajouta Mme Simons, fussiez-vous dix fois plus laid, vous ne le seriez pas encore autant que feu mon mari. Et pourtant je vous prie de croire que j’étais aussi jolie que ma fille, le jour où je lui donnai ma main. Que répondrez-vous à cela?
--Rien, madame, sinon que vous me comblez, et qu’il ne tiendra pas à moi que vous ne soyez demain sur la route d’Athènes.
--Que comptez-vous faire? Cette fois tâchez de trouver un expédient moins ridicule que l’autre jour!
--J’espère que vous serez satisfaite de moi si vous voulez bien m’entendre jusqu’au bout.
--Oui, monsieur.
--Sans m’interrompre.
--Je ne vous interromprai pas. Vous a-t-on jamais interrompu?
--Oui.
--Non.
--Si.
--Quand?
--Jamais. Madame, Hadgi-Stavros a tous ses fonds placés chez MM. Barley et Cie.
--Chez nous!
--Cavendish-Square, 31, à Londres. Mercredi dernier, il a dicté devant nous une lettre d’affaires à l’adresse de M. Barley.
--Et vous ne m’avez pas dit cela plus tôt!
--Vous ne m’en avez jamais laissé le temps.
--Mais c’est monstrueux! Votre conduite est inexplicable! Nous serions en liberté depuis six jours. Je serais allée droit à lui; je lui aurais dit nos relations...
--Et il vous aurait demandé deux ou trois cent mille francs! Croyez-moi, madame, le mieux est de ne rien lui dire du tout. Payez votre rançon; faites-vous donner un reçu, et dans quinze jours envoyez-lui un compte courant avec la mention suivante:
«_Item_, 100.000 francs remis personnellement par Mme Simons, notre associée, contre reçu.»
De cette façon, vous rentrez dans votre argent, sans le secours de la gendarmerie. Est-ce clair?»
Je levai les yeux et je vis le joli sourire de Mary-Ann, tout radieux de reconnaissance. Mme Simons haussait furieusement les épaules et ne semblait émue que de dépit.
«En vérité, me dit-elle, vous êtes un homme surprenant! Vous êtes venu nous proposer une évasion acrobatique lorsque nous avions un moyen si simple de nous échapper! Et vous savez cela depuis mercredi matin! Je ne vous pardonnerai jamais de ne pas nous l’avoir dit le premier jour.
--Mais, madame, veuillez vous rappeler que je vous priais d’écrire à monsieur votre frère pour lui demander cent quinze mille francs.
--Pourquoi cent quinze?
--Je veux dire cent mille.
--Non; cent quinze. C’est trop juste. Êtes-vous bien sûr que ce Stavros ne nous retiendra pas ici lorsqu’il aura reçu l’argent?
--Je vous en réponds. Les brigands sont les seuls Grecs qui ne manquent jamais à leur parole. Vous comprenez que s’il leur arrivait une fois de garder les prisonniers après avoir touché la rançon, personne ne se rachèterait plus.
--Il est vrai. Mais quel singulier Allemand vous faites, de n’avoir pas parlé plus tôt!
--Vous m’avez toujours coupé la parole.
--Il fallait parler quand même!
--Mais, madame...
--Taisez-vous? et conduisez-nous à ce maudit Stavros.»
Le Roi déjeunait d’un rôti de tourterelles, sous son arbre de justice, avec les officiers valides qui lui restaient encore. Sa toilette était faite: il avait lavé le sang de ses mains et changé d’habit. Il cherchait avec ses convives le moyen le plus expéditif de combler les vides que la mort avait faits dans ses rangs. Vasile, qui était de Janina, offrait d’aller lever trente hommes en Épire, où la surveillance des autorités turques a mis plus de mille brigands en retrait d’emploi. Un Laconien voulait qu’on acquît à beaux deniers comptants la petite bande du Spartiate Pavlos, qui exploitait la province du Magne, dans le voisinage de Calamata. Le Roi, toujours imbu des idées anglaises, pensait à organiser un recrutement par force et à enlever tous les bergers de l’Attique. Ce système semblait d’autant plus avantageux qu’il n’entraînait aucun débours, et qu’on gagnait les troupeaux par-dessus le marché.
Interrompu au milieu de la délibération, Hadgi-Stavros fit à ses prisonnières un accueil glacial. Il n’offrit pas même un verre d’eau à Mme Simons, et comme elle n’avait point déjeuné, elle fut sensible à cet oubli des convenances. Je pris la parole au nom des Anglaises, et, en l’absence du Corfiote, le Roi fut bien forcé de m’accepter pour intermédiaire. Je lui dis qu’après le désastre de la veille il serait content d’apprendre la détermination de Mme Simons; qu’elle avait résolu de payer, dans le plus bref délai, sa rançon et la mienne; que les fonds seraient versés le lendemain, soit à la Banque d’Athènes, soit en tout autre lieu qu’il lui plairait de désigner, contre son reçu.
«Je suis bien aise, dit-il, que ces femmes aient renoncé à convoquer l’armée grecque à leur secours. Dites-leur qu’on leur remettra, pour la seconde fois, tout ce qu’il faut pour écrire, mais qu’elles n’abusent plus de ma confiance! qu’elles ne m’attirent pas les soldats ici! Au premier pompon qui paraît dans la montagne, je leur fais couper la tête. Je le jure par la Vierge du Mégaspiléon, qui fut sculptée de la propre main de saint Luc!
--N’ayez aucun doute. J’engage la parole de ces dames et la mienne. Où voulez-vous que les fonds soient déposés?
--A la Banque nationale de Grèce. C’est la seule qui n’ait pas encore fait banqueroute.
--Avez-vous un homme sûr pour porter la lettre?
--J’ai le bon vieillard. On va le faire appeler. Quelle heure est-il? Neuf heures du matin. Le révérend n’a pas encore assez bu pour être gris.
--Va pour le moine! Lorsque le frère de Mme Simons aura versé la somme et pris votre reçu, le moine viendra vous en porter la nouvelle.
--Quel reçu? Pourquoi un reçu? Je n’en ai jamais donné. Quand vous serez tous en liberté, on verra bien que vous m’avez payé ce qui m’était dû.
--Je croyais qu’un homme comme vous devait traiter les affaires à la mode d’Europe. En bonne administration...
--Je traite les affaires à ma guise, et je suis trop vieux pour changer la méthode.
--Comme il vous plaira. Je vous demandais cela dans l’intérêt de Mme Simons. Elle est tutrice de sa fille mineure, et elle lui devra compte de la totalité de sa fortune.
--Qu’elle s’arrange! Je me soucie de ses intérêts comme elle des miens. Quand elle payerait pour sa fille, le grand malheur! Je n’ai jamais regretté ce que je débourse pour Photini. Voici du papier, de l’encre et des roseaux. Soyez assez bon pour surveiller la rédaction de la lettre. Il y va de votre tête aussi.»
Je me levai tout penaud et je suivis ces dames qui devinaient ma confusion sans en pénétrer la cause. Mais une inspiration soudaine me fit revenir sur mes pas. Je dis au Roi: «Décidément, vous avez bien fait de refuser le reçu, et j’ai eu tort de le demander. Vous êtes plus sage que moi; la jeunesse est imprudente.
--Qu’est-ce à dire?
--Vous avez raison, vous dis-je. Il faut s’attendre à tout. Qui sait si vous n’essuierez pas une seconde défaite plus terrible que la première? Comme vous n’aurez pas toujours vos jambes de vingt ans, vous pourriez tomber vivant aux mains des soldats.
--Moi!
--On vous ferait votre procès comme à un simple malfaiteur; les magistrats ne vous craindraient plus. En pareille circonstance, un reçu de cent quinze mille francs serait une preuve accablante. Ne donnez pas d’armes à la justice contre vous. Peut-être Mme Simons ou ses héritiers se porteraient-ils parties civiles pour revendiquer ce qui leur a été pris. Ne signez jamais de reçus!»
Il répondit d’une voix tonnante: «J’en signerai! Et plutôt deux qu’un! J’en signerai tant qu’on en voudra! J’en signerai toujours, et à tout le monde. Ah! les soldats s’imaginent qu’ils auront bon marché de moi, parce qu’une fois le hasard et le nombre leur ont donné l’avantage! Je tomberais vivant entre leurs mains, moi dont le bras est à l’épreuve de la fatigue et la tête à l’épreuve des balles! J’irais m’asseoir sur un banc, devant un juge, comme un paysan qui a volé des choux! Jeune homme, vous ne connaissez pas encore Hadgi-Stavros. Il serait plus facile de déraciner le Parnès et de le planter sur la cime du Taygète, que de m’arracher de mes montagnes pour me jeter sur le banc d’un tribunal! Écrivez-moi en grec le nom de Mme Simons! Bien. Le vôtre aussi!
--Il n’est pas nécessaire, et...
--Écrivez toujours. Vous savez mon nom, et je suis sûr que vous ne l’oublierez pas. Je veux avoir le vôtre, pour m’en souvenir.»
Je griffonnai mon nom comme je pus, dans la langue harmonieuse de Platon. Les lieutenants du Roi applaudirent à sa fermeté sans prévoir qu’elle lui coûtait cent quinze mille francs. Je courus, content de moi et le cœur léger, à la tente de Mme Simons. Je lui racontai que son argent l’avait échappé belle, et elle daigna sourire en apprenant comment je m’y étais pris pour voler nos voleurs. Une demi-heure après, elle soumit à mon approbation la lettre suivante:
«Du Parnèse, au milieu des démons de ce Stavros.
«Mon cher frère,
«Les gendarmes que vous avez envoyés à notre secours nous ont trahies et volées indignement. Je vous recommande bien de les faire pendre. Il faudra une potence de cent pieds de haut pour leur capitaine Périclès. Je me plaindrai de lui particulièrement, dans la dépêche que je compte envoyer, à lord Palmerston, et je lui consacrerai tout un paragraphe de la lettre que j’écrirai à l’éditeur du _Times_, dès que vous nous aurez remises en liberté... Il est inutile de rien espérer des autorités locales. Tous les natifs s’entendent contre nous, et, le lendemain de notre départ, le peuple grec se rassemblera dans quelque coin pour partager nos dépouilles. Heureusement, ils auront peu de chose. J’ai appris par un jeune Allemand, que je prenais d’abord pour un espion et qui est un très honnête gentleman, que ce Stavros, _dit_ Hadgi-Stavros, avait ses capitaux placés dans notre maison. Je vous prie de vérifier le fait, et, s’il est exact, rien ne nous empêche de payer la rançon qu’on exige de nous. Faites verser à la Banque de Grèce 115.000 francs (4.600 l. st.) contre un reçu régulier, scellé du sceau ordinaire de ce Stavros. On lui portera la somme en compte, et tout sera dit. Notre santé est bonne, quoique la vie de montagne ne soit nullement confortable. Il est monstrueux que deux Anglaises, citoyennes du plus grand empire du monde, soient réduites à manger leur rôti sans moutarde et sans _pickles_, et à boire de l’eau claire, comme le dernier des poissons.
«Dans l’espoir que vous ne tarderez pas à nous rendre à nos habitudes, je suis, mon cher frère,
«Très sincèrement votre
«REBECCA SIMONS.
«Lundi, 5 mai 1856.»
Je portai moi-même au Roi l’autographe de la bonne dame. Il le prit avec défiance et l’examina d’un œil si perçant, que je tremblais qu’il n’en pénétrât le sens. J’étais pourtant bien sûr qu’il ne savait pas un mot d’anglais. Mais ce diable d’homme m’inspirait une terreur superstitieuse, et je le croyais capable de miracles. Il ne parut satisfait que lorsqu’il arriva au chiffre de 4.600 livres sterling. Il vit bien alors qu’il ne s’agissait pas de gendarmes. La lettre fut déposée avec d’autres papiers dans un cylindre de fer blanc. On nous amena le _bon vieillard_, qui avait pris tout juste assez de vin pour se délier les jambes, et le Roi lui donna la boîte aux lettres avec les instructions précises. Il partit, et mon cœur courut avec lui jusqu’au terme de son voyage. Horace ne suivit pas d’un regard plus tendre le vaisseau qui portait Virgile.
Le Roi se radoucit beaucoup lorsqu’il put regarder cette grande affaire comme terminée. Il commanda pour nous un véritable festin; il fit distribuer double ration de vin à ses hommes: il s’en alla voir les blessés et extraire de ses propres mains la balle de Sophoclis. Ordre fut donné à tous les bandits de nous traiter avec les égards dus à notre argent.