Part 11
Le déjeuner que je fis sans témoins, dans la compagnie de ces dames, fut un des plus joyeux repas dont il me souvienne. Tous mes maux étaient donc finis! Je serais libre après deux jours de douce captivité. Peut-être même, au sortir des mains d’Hadgi-Stavros, une chaîne adorable!... je me sentais poète à la façon de Gessner. Je mangeai d’aussi bon cœur que Mme Simons, et je bus assurément de meilleur appétit, je donnai sur le vin blanc d’Égine comme autrefois sur le vin de Santorin. Je bus à la santé de Mary-Ann, à la santé de sa mère, à la santé de mes bons parents et de la princesse Ypsoff. Mme Simons voulut entendre l’histoire de cette noble étrangère, et, ma foi, je ne lui en fis pas un secret. Les bons exemples ne sont jamais trop connus! Mary-Ann prêta à mon récit l’attention la plus charmante. Elle opina que la princesse avait bien fait, et qu’une femme doit prendre son bonheur où elle le trouve. La jolie parole! Les proverbes sont la sagesse des nations et quelquefois leur bonheur. J’étais lancé sur la pente de toutes les prospérités, et je me sentais rouler vers je ne sais quel paradis terrestre. O Mary-Ann! les matelots qui naviguent sur l’Océan n’ont jamais eu pour guides deux étoiles comme vos yeux!
J’étais assis devant elle. En lui faisant passer une aile de poulet, je m’approchai tellement, que je vis mon image se refléter deux fois en miniature entre ses cils noirs. Je me trouvai beau, monsieur, pour la première fois de ma vie. Le cadre faisait si bien valoir le tableau! Une idée bizarre me traversa l’esprit. Je crus surprendre dans cet incident un arrêt de la destinée. Il me sembla que la belle Mary-Ann avait au fond du cœur l’image que je découvrais dans ses yeux.
Tout cela n’était pas de l’amour, je le sais bien, et je ne veux ni m’accuser ni me parer d’un sentiment que je n’ai jamais connu; mais c’était une amitié solide et qui suffit, je pense, à l’homme qui doit entrer en ménage. Aucune émotion turbulente ne remuait les fibres de mon cœur, mais je le sentais fondre lentement, comme un rayon de cire au feu d’un soleil si doux.
Sous l’influence de cette raisonnable extase, je racontai à Mary-Ann et à sa mère toute ma vie, depuis le premier jour. Je leur dépeignis la maison paternelle, la grande cuisine où nous mangions tous ensemble, les casseroles de cuivre pendues au mur par rang de taille, les guirlandes de jambons et de saucisses qui se déroulaient à l’intérieur de la cheminée, notre existence modeste bien souvent difficile, l’avenir de chacun de mes frères: Henri doit succéder à papa; Frédéric apprend l’état de tailleur; Frantz et Jean-Nicolas se sont engagés à dix-huit ans: l’un est brigadier dans la cavalerie, l’autre a déjà les galons de maréchal des logis. Je leur racontai mes études, mes examens, les petits succès que j’avais obtenus à l’université, le bel avenir de professeur auquel je pouvais prétendre, avec trois mille francs d’appointements pour le moins. Je ne sais pas jusqu’à quel point mon récit les intéressa, mais j’y prenais un plaisir extrême, et je me versais à boire de temps en temps.
Mme Simons ne me reparla point de nos projets de mariage, et j’en fus bien aise. Mieux valait n’en pas dire un mot que d’en causer en l’air quand nous nous connaissions si peu. La journée s’écoula pour moi comme une heure; j’entends comme une heure de plaisir. Le lendemain parut un peu long à Mme Simons; quant à moi, j’aurais voulu arrêter le soleil dans sa course. J’enseignais les premiers éléments de la botanique à Mary-Ann. Ah! monsieur, le monde ne sait pas ce qu’on peut exprimer de sentiments tendres et délicats dans une leçon de botanique!
Enfin, le mercredi matin, le moine parut sur l’horizon. C’était un digne homme, à tout prendre, que ce petit moine. Il s’était levé avant le jour pour nous apporter la liberté dans sa poche. Il remit au Roi une lettre du gouverneur de la Banque, et à Mme Simons un billet de son frère. Hadgi-Stavros dit à Mme Simons: «Vous êtes libre, madame, et vous pouvez emmener mademoiselle votre fille. Je souhaite que vous n’emportiez pas de nos rochers un trop mauvais souvenir. Nous vous avons offert tout ce que nous avions; si le lit et la table n’ont pas été dignes de vous, c’est la faute des circonstances. J’ai eu ce matin un mouvement de vivacité que je vous prie d’oublier: il faut pardonner quelque chose à un général vaincu. Si j’osais offrir un petit présent à mademoiselle, je la prierais d’accepter une bague antique qu’on pourra rétrécir à la mesure de son doigt. Elle ne provient pas du brigandage: je l’ai achetée à un marchand de Nauplie. Mademoiselle montrera ce bijou en Angleterre en racontant sa visite à la cour du Roi des montagnes.»
Je traduisis fidèlement ce petit discours, et je glissai moi-même l’anneau du Roi au doigt de Mary-Ann.
«Et moi, demandai-je au bon Hadgi-Stavros, n’emporterai-je rien en mémoire de vous?
--Vous, cher monsieur? Mais vous nous restez. Votre rançon n’est pas payée!»
Je me retournai vers Mme Simons, qui me tendit la lettre suivante:
«Chère sœur,
«Vérification faite, j’ai donné les 4.000 livres sterling contre le reçu. Je n’ai pas pu avancer les 600 autres, parce que le reçu n’était pas en votre nom, et qu’il aurait été impossible de les recouvrer. Je suis, en attendant votre chère présence,
«Tout à vous,
«EDWARD SHARPER.»
J’avais trop bien prêché Hadgi-Stavros. En bonne administration, il avait cru devoir envoyer deux reçus!
Mme Simons me dit à l’oreille: «Vous paraissez bien en peine! Y a-t-il de quoi faire une grimace pareille. Montrez donc que vous êtes un homme, et quittez cette physionomie de poule mouillée. Le plus fort est fait, puisque nous sommes sauvées, ma fille et moi, sans qu’il nous en coûte rien. Quant à vous, je suis tranquille; vous saurez bien vous évader. Votre premier plan, qui ne valait rien pour deux femmes, devient admirable depuis que vous êtes seul. Voyons, quel jour attendrons-nous votre visite?»
Je la remerciai cordialement. Elle m’offrait une si belle occasion de mettre au jour mes qualités personnelles et d’entrer de vive force dans l’estime de Mary-Ann! «Oui, madame, lui dis-je; comptez sur moi. Je sortirai d’ici en homme de cœur, et tant mieux si je cours un peu de danger. Je suis bien aise que ma rançon ne soit pas payée, et je remercie monsieur votre frère de ce qu’il a fait pour moi. Vous verrez si un Allemand ne sait pas se tirer d’affaire. Oui, je vous donnerai bientôt de mes nouvelles!
--Une fois hors d’ici, ne manquez pas de vous faire présenter chez nous.
--Oh! madame!
--Et maintenant, priez ce Stavros de nous donner une escorte de cinq ou six brigands.
--Pour quoi faire, bon Dieu?
--Mais pour nous protéger contre les gendarmes.»
CHAPITRE VI
L’ÉVASION
Au milieu de nos adieux, il se répandit autour de nous une odeur alliacée qui me prit à la gorge. C’était la femme de chambre de ces dames qui venait se recommander à leur générosité. Cette créature avait été plus incommode qu’utile, et depuis deux jours on l’avait dispensée de tout service. Cependant Mme Simons regretta de ne pouvoir rien faire pour elle, et me pria de conter au Roi comment elle avait été dépouillée de son argent. Hadgi-Stavros ne parut ni surpris ni scandalisé. Il haussa simplement les épaules, et dit entre ses dents: «Ce Périclès!... mauvaise éducation... la ville... la cour... J’aurais dû m’attendre à cela.» Il ajouta tout haut: «Priez ces dames de ne s’inquiéter de rien. C’est moi qui leur ai donné une servante, c’est à moi de la payer. Dites-leur que, si elles ont besoin d’un peu d’argent pour retourner à la ville, ma bourse est à leur disposition. Je les fais escorter jusqu’au bas de la montagne, quoiqu’elles ne courent aucun danger. Les gendarmes sont moins à craindre qu’on ne pense généralement. Elles trouveront un déjeuner, des chevaux et un guide au village de Castia: tout est prévu et tout est payé. Pensez-vous qu’elles me fassent le plaisir de me donner la main, en signe de réconciliation?»
Mme Simons se fit un peu tirer l’oreille, mais sa fille tendit résolument sa main au vieux pallicare. Elle lui dit en anglais, avec une espièglerie assez plaisante: «C’est beaucoup d’honneur que vous nous faites, très intéressant monsieur, car en ce moment c’est nous qui sommes les Clephtes, et vous qui êtes la victime.»
Le Roi répondit de confiance: «Merci, mademoiselle; vous avez trop de bonté.»
La jolie main de Mary-Ann était hâlée comme une pièce de satin rose qui serait restée en étalage pendant trois mois d’été. Cependant croyez bien que je ne me fis pas prier pour y appliquer mes lèvres. Je baisai ensuite le métacarpe austère de Mme Simons. «Bon courage! monsieur,» cria la vieille dame en s’éloignant. Mary-Ann ne dit rien; mais elle me lança un coup d’œil capable d’électriser une armée. De tels regards valent une proclamation.
Lorsque le dernier homme de l’escorte eut disparu, Hadgi-Stavros me prit à part et me dit: «Eh bien! nous avons donc fait quelque maladresse?
--Hélas! oui. _Nous_ n’avons pas été adroits.
--Cette rançon n’est pas payée. Le sera-t-elle? Je le crois. Les Anglaises ont l’air d’être au mieux avec vous.
--Soyez tranquille, sous trois jours je serai loin du Parnès.
--Allons, tant mieux! J’ai grand besoin d’argent, comme vous savez. Nos pertes de lundi vont grever notre budget. Il faut compléter le personnel et le matériel.
--Vous avez bonne grâce à vous plaindre! vous venez d’encaisser cent mille francs d’un coup!
--Non, quatre-vingt-dix: le moine a déjà prélevé la dîme. Sur cette somme qui vous semble énorme, il n’y aura pas vingt mille francs pour moi. Nos frais sont considérables; nous avons de lourdes charges. Que serait-ce donc si l’assemblée des actionnaires se décidait à fonder un hôtel des Invalides, comme il en a été question? Il ne manquerait plus que de faire une pension aux veuves et aux orphelins du brigandage! Comme les fièvres et les coups de fusil nous enlèvent trente hommes par an, vous voyez où cela nous conduirait. Nos frais seraient à peine couverts; j’y mettrais du mien, mon cher monsieur!
--Vous est-il jamais arrivé de perdre sur une affaire?
--Une seule fois. J’avais touché cinquante mille francs pour le compte de la société. Un de mes secrétaires, que j’ai pendu depuis, s’enfuit en Thessalie avec la caisse. J’ai dû combler le déficit: je suis responsable. Ma part s’élevait à sept mille francs; j’en ai donc perdu quarante-trois mille. Mais le drôle qui m’avait volé l’a payé cher. Je l’ai puni à la mode de Perse. Avant de le pendre, on lui a arraché toutes les dents l’une après l’autre et on les lui a plantées à coup de marteau dans le crâne... pour le bon exemple, vous entendez? Je ne suis pas méchant, mais je ne souffre pas qu’on me fasse du tort.»
Je me réjouis à l’idée que le pallicare, qui n’était pas méchant, perdrait quatre-vingt mille francs sur la rançon de Mme Simons, et qu’il en recevrait la nouvelle lorsque mon crâne et mes dents ne seraient plus à sa portée. Il passa son bras sous le mien et me dit familièrement:
«Comment allez-vous faire pour tuer le temps jusqu’à votre départ? Ces dames vont vous manquer et la maison vous paraîtra grande. Voulez-vous jeter un coup d’œil sur les journaux d’Athènes? le moine me les a apportés. Moi, je ne les lis presque jamais. Je sais au juste prix ce que valent les articles de journal, puisque je les paye. Voici la _Gazette officielle_, l’_Espérance_, le _Pallicare_, la _Caricature_. Tout cela doit parler de nous. Pauvres abonnés! Je vous laisse. Si vous trouvez quelque chose de curieux, vous me le conterez.»
L’_Espérance_, rédigée en français et destinée à jeter de la poudre aux yeux de l’Europe, avait consacré un long article à démentir les dernières nouvelles du brigandage. Elle plaisantait spirituellement les voyageurs naïfs qui voient un voleur dans tout paysan déguenillé, une bande armée dans chaque nuage de poussière, et qui demandent grâce au premier buisson qui les arrête par la manche de leur habit. Cette feuille véridique vantait la sécurité des chemins, célébrait le désintéressement des indigènes, exaltait le calme et le recueillement qu’on est sûr de trouver sur toutes les montagnes du royaume.
Le _Pallicare_, rédigé sous l’inspiration de quelques amis d’Hadgi-Stavros, contenait une biographie éloquente de son héros. Il racontait que ce Thésée des temps modernes, le seul homme de notre siècle qui n’eût jamais été vaincu, avait tenté une forte reconnaissance dans la direction des roches Scironiennes. Trahi par la mollesse de ses compagnons, il s’était retiré avec des pertes insignifiantes. Mais, saisi d’un profond dégoût pour une profession dégénérée, il renonçait désormais à l’exercice du brigandage et quittait le sol de la Grèce; il s’expatriait en Europe, où sa fortune, glorieusement acquise, lui permettrait de vivre en prince. «Et maintenant, ajoutait le _Pallicare_, allez, venez, courez dans la plaine et dans la montagne! Banquiers et marchands, Grecs, étrangers, voyageurs, vous n’avez plus rien à craindre: le Roi des montagnes a voulu, comme Charles-Quint, abdiquer au plus haut de sa gloire et de sa puissance.»
On lisait dans la _Gazette officielle_:
«Dimanche, 3 courant, à cinq heures du soir, la caisse militaire que l’on dirigeait sur Argos, avec une somme de vingt mille francs, a été attaquée par la bande d’Hadgi-Stavros, connu sous le nom de Roi des montagnes. Les brigands, au nombre de trois ou quatre cents, ont fondu sur l’escorte avec une fureur incroyable. Mais les deux premières compagnies du 2e bataillon et du 4e de ligne, sous le commandement du brave major Nicolaïdis, ont opposé une résistance héroïque. Les sauvages agresseurs ont été repoussés à coups de baïonnette, en laissant le champ de bataille couvert de morts. Hadgi-Stavros est, dit-on, grièvement blessé. Nos pertes sont insignifiantes.
«Le même jour, à la même heure, les troupes de Sa Majesté remportaient une autre victoire à dix lieues de distance. C’est vers le sommet du Parnès, à quatre stades de Castia, que la 2e compagnie du 1er bataillon de gendarmerie a défait la bande d’Hadgi-Stavros. Là encore, suivant le rapport du brave capitaine Périclès, le Roi des montagnes aurait reçu un coup de feu. Malheureusement ce succès a été payé cher. Les brigands, abrités par les rochers et les buissons, ont tué ou blessé grièvement dix gendarmes. Un jeune officier de grande espérance, M. Spiro, élève sortant de l’école des Évelpides, a trouvé sur le champ de bataille une mort glorieuse. En présence de si grands malheurs, ce n’est pas une médiocre consolation de penser que là, comme partout, force est restée à la loi.»
Le journal la _Caricature_ contenait une lithographie mal dessinée, où je reconnus cependant les portraits du capitaine Périclès et du Roi des montagnes. Le filleul et le parrain se tenaient étroitement embrassés. Au bas de cette image, l’artiste avait écrit la légende suivante:
COMME ILS SE BATTENT!
«Il paraît, dis-je en moi-même, que je ne suis pas seul dans la confidence, et que le secret de Périclès ressemblera bientôt au secret de Polichinelle.»
Je repliai les journaux, et en attendant le retour du Roi, je méditai sur la position où Mme Simons m’avait laissé. Certes, il était glorieux de ne devoir ma liberté qu’à moi-même, et mieux valait sortir de prison par un trait de courage que par une ruse d’écolier. Je pouvais, du jour au lendemain, passer à l’état de héros de roman et devenir un objet d’admiration pour toutes les demoiselles de l’Europe. Nul doute que Mary-Ann ne se prît à m’adorer lorsqu’elle me reverrait sain et sauf après une évasion périlleuse. Cependant le pied pouvait me manquer dans cette formidable glissade. Si je me cassais un bras ou une jambe, Mary-Ann verrait-elle de bon œil un héros boiteux ou manchot? De plus, il fallait m’attendre à être gardé nuit et jour. Mon plan, si ingénieux qu’il fût, ne pouvait s’exécuter qu’après la mort de mon gardien. Tuer un homme n’est pas une petite affaire, même pour un docteur. Cela n’est rien en paroles, surtout lorsqu’on parle à la femme qu’on aime. Mais depuis le départ de Mary-Ann je n’avais plus la tête à l’envers. Il me semblait moins facile de me procurer une arme et moins commode de m’en servir. Un coup de poignard est une opération chirurgicale qui doit donner la chair de poule à tout homme de bien. Qu’en dites-vous, monsieur? Moi, je pensai que ma future belle-mère avait peut-être agi légèrement avec son gendre en espérance. Il ne lui coûtait pas beaucoup de m’envoyer quinze mille francs de rançon, quitte à les imputer ensuite sur la dot de Mary-Ann. Quinze mille francs seraient peu de chose pour moi le jour du mariage. C’était beaucoup dans l’état où je me trouvais, à la veille d’égorger un homme et de descendre quelques centaines de mètres par une échelle sans échelons. J’en vins à maudire Mme Simons aussi cordialement que la plupart des gendres maudissent leur belle-mère dans tous les pays civilisés. Comme j’avais des malédictions à revendre, j’en dirigeai aussi quelques-unes contre mon excellent ami John Harris, qui m’abandonnait à mon sort. Je me disais que, s’il eût été à ma place et moi à la sienne, je ne l’aurais pas laissé huit grands jours sans nouvelles. Passe encore pour Lobster, qui était trop jeune; pour Giacomo, qui n’était qu’une force inintelligente, et pour M. Mérinay, dont je connaissais l’égoïsme renforcé! On pardonne aisément une trahison aux égoïstes, parce qu’on a pris l’habitude de ne point compter sur eux. Mais Harris, qui avait exposé sa vie pour sauver une vieille négresse de Boston! Est-ce que je ne valais pas une négresse? Je croyais, en bonne justice, en valoir au moins deux ou trois.
Hadgi-Stavros vint changer le cours de mes idées en m’offrant un moyen d’évasion plus simple et moins dangereux. Il n’y fallait que des jambes, et Dieu merci, c’est un bien dont je ne suis pas dépourvu. Le Roi me surprit au moment où je bâillais comme le plus humble des animaux.
«Vous vous ennuyez? me dit-il. C’est la lecture. Je n’ai jamais pu ouvrir un livre sans danger pour mes mâchoires. Je vois avec plaisir que les docteurs n’y résistent pas mieux que moi. Mais pourquoi n’employez-vous pas mieux le temps qui vous reste? Vous étiez venu ici pour cueillir les plantes de la montagne; il ne paraît pas que votre boîte se soit remplie dans ces huit jours. Voulez-vous que je vous envoie en promenade sous la surveillance de deux hommes? Je suis trop bon prince pour vous refuser cette petite faveur. Il faut que chacun fasse son métier en ce bas monde. A vous les herbages, à moi l’argent. Vous direz à ceux qui vous ont envoyé ici: «Voilà des herbes cueillies dans le royaume d’Hadgi-Stavros!» Si vous en trouviez une qui fût belle et curieuse, et dont on n’eût jamais entendu parler dans votre pays, il faudrait lui donner mon nom et l’appeler la Reine des montagnes.
--Mais au fait! pensai-je, si j’étais à une lieue d’ici, entre deux brigands, il ne serait pas trop malaisé de les gagner de vitesse. Le danger doublerait mes forces; il n’en faut point douter. Celui qui court le mieux est celui qui a le plus grand intérêt à courir. Pourquoi le lièvre est-il le plus vif de tous les animaux? Parce qu’il est le plus menacé.»
J’acceptai l’offre du Roi, et, séance tenante, il plaça deux gardes du corps auprès de ma personne. Il ne leur fit pas de recommandations minutieuses. Il leur dit simplement:
«C’est un milord de quinze mille francs; si vous le laissez perdre, il faudra le payer ou le remplacer.»
Mes acolytes ne ressemblaient nullement à des invalides: ils n’avaient ni blessure, ni contusion, ni avarie d’aucune sorte; leurs jarrets étaient d’acier, et il ne fallait pas espérer que leurs pieds se trouveraient gênés dans leur chaussure, car ils portaient des mocassins très amples qui laissaient voir le talon. En les passant en revue, je signalai, non sans regret, deux pistolets aussi longs que des fusils d’enfant. Cependant je ne perdis pas courage. A force de fréquenter la mauvaise compagnie, le sifflement des balles m’était devenu familier. Je sanglai ma boîte sur mes épaules et je partis.
«Bien du plaisir! me cria le Roi.
--Adieu, sire!
--Non pas, s’il vous plaît; au revoir!»
J’entraînai mes compagnons dans la direction d’Athènes: c’était autant de pris sur l’ennemi. Ils ne firent aucune résistance, et me permirent d’aller où je voulais. Ces brigands, beaucoup mieux élevés que les quatre gendarmes de Périclès, laissaient à mes mouvements toute la latitude désirable. Je ne sentais point à chaque pas leurs coudes s’enfoncer dans mes flancs. Ils herborisaient, de leur côté, pour le repas du soir. Quant à moi, je paraissais très âpre à la besogne: j’arrachais à droite et à gauche des touffes de gazon qui n’en pouvaient mais; je feignais de choisir un brin d’herbe dans la masse, et je le déposais précieusement au fond de ma boîte, en prenant garde de ne point me surcharger: c’était bien assez du fardeau que je portais. J’avais remarqué dans une course de chevaux qu’un admirable jockey s’était laissé battre parce qu’il portait une surcharge de cinq kilogrammes. Mon attention semblait attachée à la terre, mais vous pouvez croire qu’il n’en était rien. En semblable circonstance, on n’est plus botaniste, on est prisonnier. Pellisson ne se serait pas amusé aux araignées s’il avait eu seulement un clou pour scier ses barreaux. J’ai peut-être rencontré ce jour-là des plantes inédites qui auraient fait la fortune d’un naturaliste; mais je m’en souciais comme d’une giroflée jaune. Je suis sûr d’avoir passé auprès d’un admirable pied de _Boryana variabilis_: il pesait une demi-livre avec les racines. Je ne lui fis pas l’honneur d’un regard; je ne voyais que deux choses: Athènes à l’horizon, et les brigands à mes côtés. J’épiais les yeux de mes coquins, dans l’espoir qu’une bonne distraction me délivrerait de leur surveillance; mais, qu’ils fussent sous ma main ou à dix pas de ma personne, qu’ils fussent occupés à cueillir leur salade ou à regarder voler les vautours, ils avaient toujours au moins un œil braqué sur mes mouvements.