Le roi des montagnes

Part 12

Chapter 124,078 wordsPublic domain

L’idée me vint de leur créer une occupation sérieuse. Nous étions dans un sentier assez droit, qui s’en allait évidemment vers Athènes. J’avisai à ma gauche une belle touffe de genêts que les soins de la Providence avaient fait croître au sommet d’un rocher. Je feignis d’en avoir envie comme d’un trésor. J’escaladai à cinq ou six reprises le talus escarpé qui la protégeait. Je fis tant, qu’un de mes gardiens eut pitié de mon embarras, et offrit de me faire la courte échelle. Ce n’était pas précisément mon compte. Il fallut bien accepter ses services; mais, en me hissant sur ses épaules, je le meurtris si outrageusement d’un coup de mes souliers ferrés, qu’il hurla de douleur et me laissa tomber à terre. Son camarade, qui s’intéressait au succès de l’entreprise, lui dit: «Attends! Je vais monter à la place du milord, moi qui n’ai pas de clous à mes souliers.» Aussitôt dit que fait; il s’élance, saisit la plante par la tige, la secoue, l’ébranle, l’arrache et pousse un cri. Je courais déjà, sans regarder en arrière. Leur stupéfaction me donna dix bonnes secondes d’avance. Mais ils ne perdirent pas de temps à s’accuser l’un l’autre, car bientôt j’entendis leurs pas qui me suivaient de loin. Je redoublai la vitesse: le chemin était beau, égal, uni, fait pour moi. Nous descendions une pente rapide. J’allais éperdument, les bras collés au corps, sans sentir les pierres qui roulaient sur mes talons et sans regarder où je posais mes pieds. L’espace fuyait sous moi; rochers et buissons semblaient courir en sens inverse aux deux côtés de la route; j’étais léger, j’étais rapide, mon corps ne pesait rien: j’avais des ailes. Mais ce bruit de quatre pieds fatiguait mes oreilles. Tout à coup ils s’arrêtent, je n’entends plus rien. Seraient-ils las de me poursuivre? Un petit nuage de poussière s’élève à dix pas devant moi. Un peu plus loin une tache blanche s’applique brusquement sur un rocher gris. Deux détonations retentissent en même temps.

Les brigands venaient de décharger leurs pistolets, j’avais essuyé le feu de l’ennemi et je courais toujours. La poursuite recommence: j’entends deux voix haletantes qui me crient: «Arrête! arrête!» Je n’arrête pas. Je perds le chemin, et je cours toujours, sans savoir où je vais. Un fossé se présente, large comme une rivière; mais j’étais trop bien lancé pour mesurer les distances. Je saute: je suis sauvé. Mes bretelles cassent, je suis perdu!

Vous riez! Je voudrais bien vous voir courir sans bretelles, en tenant des deux mains la ceinture de votre pantalon! Cinq minutes après, monsieur, les brigands m’avaient rattrapé. Ils s’étaient cotisés pour me mettre des menottes aux poignets, des entraves aux jambes, et ils me poussaient à grands coups de gaule vers le camp d’Hadgi-Stavros.

Le Roi me reçut comme un banqueroutier qui lui aurait emporté quinze mille francs. «Monsieur, me dit-il, j’avais une autre idée de vous. Je pensais me connaître en hommes: votre physionomie m’a bien trompé. Je n’aurais jamais cru que vous fussiez capable de nous faire tort, surtout après la conduite que j’avais tenue envers vous. Ne vous étonnez pas si je prends désormais des mesures sévères: c’est vous qui m’y forcez. Vous serez interné dans votre chambre jusqu’à nouvel ordre. Un de mes officiers vous tiendra compagnie sous votre tente. Ceci n’est encore qu’une précaution. En cas de récidive, c’est à un châtiment qu’il faudrait vous attendre. Vasile, c’est toi que je commets à la garde de monsieur.»

Vasile me salua avec sa politesse ordinaire.

«Ah! misérable! pensai-je en moi-même, c’est toi qui jettes les petits enfants dans le feu! c’est toi qui as pris la taille de Mary-Ann! c’est toi qui as voulu me poignarder le jour de l’Ascension. Eh bien! j’aime mieux avoir affaire à toi qu’à un autre.»

Je ne vous raconterai pas les trois jours que je passai dans ma chambre en compagnie de Vasile. Le drôle m’a procuré là une dose d’ennui que je ne veux partager avec personne. Il ne me voulait aucun mal; il avait même une certaine sympathie pour moi. Je crois que, s’il m’eût fait prisonnier pour son propre compte, il m’aurait relâché sans rançon. Ma figure lui avait plu dès le premier coup d’œil. Je lui rappelais un frère cadet qu’il avait perdu en Cour d’assises. Mais ces démonstrations d’amitié m’importunaient cent fois plus que les plus mauvais traitements. Il n’attendait pas le lever du soleil pour me donner le bonjour; à la tombée de la nuit, il ne manquait jamais de me souhaiter des prospérités dont la liste était longue. Il me secouait, au plus profond de mon repos, pour s’informer si j’étais bien couvert. A table, il me servait comme un bon domestique; au dessert, il me contait des histoires ou me priait de lui en apprendre. Et toujours la griffe en avant pour me serrer la main! J’opposais à son bon vouloir une résistance acharnée. Outre qu’il me semblait inutile de coucher un rôtisseur d’enfants sur la liste de mes amis, je n’étais nullement curieux de presser la main d’un homme dont j’avais décidé la mort. Ma conscience me permettait bien de le tuer: n’étais-je pas dans le cas de légitime défense? mais je me serais fait scrupule de le tuer par trahison, et je devais au moins le mettre sur ses gardes par mon attitude hostile et menaçante. Tout en repoussant ses avances, en dédaignant ses politesses, en rebutant ses attentions, je guettais soigneusement l’occasion de m’échapper; mais son amitié, plus vigilante que la haine, ne me perdait pas de vue un seul instant. Lorsque je me penchais sur la cascade pour graver dans ma mémoire les accidents du terrain, Vasile m’arrachait à ma contemplation avec une sollicitude maternelle. «Prends garde! disait-il en me tirant par les pieds; si tu tombais, par malheur, je me le reprocherais toute ma vie.» Lorsque, la nuit, j’essayais de me lever à la dérobée, il sautait hors de son lit en demandant si j’avais besoin de quelque chose. Jamais on n’avait vu un coquin plus éveillé. Il tournait autour de moi comme un écureuil en cage.

Ce qui me désespérait par-dessus tout, c’était sa confiance en moi. Je témoignai un jour le désir d’examiner ses armes. Il me mit son poignard dans la main. C’était un poignard russe, en acier damasquiné, de la fabrique de Toula. Je tirai la lame du fourreau, j’essayai la pointe sur mon doigt, je la dirigeai sur sa poitrine en choisissant la place, entre la quatrième et la cinquième côte. Il me dit en souriant: «N’appuie pas, tu me tuerais.» Certes, monsieur, en appuyant un peu je lui aurais fait justice, mais quelque chose me retint le bras. Il est regrettable que les honnêtes gens aient tant de peine à tuer les assassins, qui en ont si peu à tuer les honnêtes gens. Je remis le poignard au fourreau. Vasile me tendit son pistolet, mais je refusai de le prendre, et je lui dis que ma curiosité était satisfaite. Il arma le chien, me fit voir l’amorce, appuya le canon sur sa tête, et me dit: «Voilà! tu n’aurais plus de gardien.»

Plus de gardien! Eh! parbleu! c’est ce que je voulais. Mais l’occasion était trop belle, et le traître me paralysait. Si je l’avais tué dans un pareil moment, je n’aurais pas pu soutenir son dernier regard. Mieux valait faire mon coup pendant la nuit. Par malheur, au lieu de cacher ses armes, il les déposait ostensiblement entre son lit et le mien.

Je finis par trouver un moyen de fuir sans l’éveiller et sans l’égorger. Cette idée me vint le dimanche 11 mai, à six heures. J’avais remarqué, le jour de l’Ascension, que Vasile aimait à boire et qu’il portait mal le vin. Je l’invitai à dîner avec moi. Ce témoignage d’amitié lui monta la tête: le vin d’Égine fit le reste. Hadgi-Stavros, qui ne m’avait pas honoré d’une visite depuis que je n’avais plus son estime, se conduisit encore en hôte généreux. Ma table était mieux servie que la sienne. J’aurais pu boire une outre de vin et un tonneau de rhaki. Vasile, admis à prendre sa part de ces magnificences, commença le repas avec une humilité touchante. Il se tenait à trois pieds de la table, comme un paysan invité chez son seigneur. Peu à peu le vin rapprocha les distances. A huit heures du soir, mon gardien m’expliquait son caractère. A neuf heures, il me racontait, en balbutiant, les aventures de sa jeunesse, et une série d’exploits qui auraient fait dresser les cheveux d’un juge d’instruction. A dix heures, il tomba dans la philanthropie: ce cœur d’acier trempé fondait dans le rhaki, comme la perle de Cléopâtre dans le vinaigre. Il me jura qu’il s’était fait brigand par amour de l’humanité; qu’il voulait faire sa fortune en dix ans, fonder un hôpital avec ses économies, et se retirer ensuite dans un couvent du mont Athos. Il promit de ne pas m’oublier dans ses prières. Je profitai de ces bonnes dispositions pour lui ingérer une énorme tasse de rhaki. J’aurais pu lui offrir de la poix enflammée: il était trop mon ami pour rien refuser de moi. Bientôt il perdit la voix; sa tête pencha de droite à gauche et de gauche à droite avec la régularité d’un balancier; il me tendit la main, rencontra un restant de rôti, le serra cordialement, se laissa tomber à la renverse, et s’endormit du sommeil des sphinx d’Égypte, que le canon français n’a pas éveillés.

Je n’avais pas un instant à perdre: les minutes étaient d’or. Je pris son pistolet, que je lançai dans le ravin. Je saisis son poignard, et j’allais l’expédier dans la même direction, lorsque je réfléchis qu’il pouvait me servir à tailler des mottes de gazon. Ma grosse montre marquait onze heures. J’éteignis les deux foyers de bois résineux qui éclairaient notre table: la lumière pouvait attirer l’attention du Roi. Il faisait beau. Pas plus de lune que sur la main, mais des étoiles en profusion: c’était bien la nuit qu’il me fallait. Le gazon, découpé par longues bandes, s’enlevait comme une pièce de drap. Mes matériaux furent prêts au bout d’une heure. Comme je les portais à la source, je donnai du pied contre Vasile. Il se souleva pesamment et me demanda, par habitude, si j’avais besoin de quelque chose, je laissai choir mon fardeau, je m’assis auprès de l’ivrogne, et je le priai de boire encore un coup à ma santé. «Oui, dit-il; j’ai soif.» Je lui remplis pour la dernière fois la coupe de cuivre. Il en but moitié, répandit le reste sur son menton et sur son cou, essaya de se lever, retomba sur la face, étendit les bras en avant et ne bougea plus. Je courus à ma digue, et tout novice que j’étais, le ruisseau fut solidement barré en quarante-cinq minutes: il était une heure moins un quart. Au bruit de la cascade succéda un silence profond. La peur me prit. Je réfléchis que le Roi devait avoir le sommeil léger, comme tous les vieillards, et que ce silence inusité l’éveillerait probablement. Dans le tumulte d’idées qui me remplissait l’esprit, je me souvins d’une scène du _Barbier de Séville_, où Bartholo s’éveille dès qu’il cesse d’entendre le piano. Je me glissai le long des arbres jusqu’à l’escalier, et je parcourus des yeux le cabinet d’Hadgi-Stavros. Le Roi reposait paisiblement aux côtés de son chiboudgi. Je me glissai jusqu’à vingt pas de son sapin, je tendis l’oreille: tout dormait. Je revins à ma digue à travers une flaque d’eau glacée qui montait déjà jusqu’à mes chevilles. Je me penchai sur l’abîme.

Le flanc de la montagne miroitait imperceptiblement. On apercevait d’espace en espace quelques cavités où l’eau avait séjourné. J’en pris bonne note: c’étaient autant de places où je pouvais mettre le pied. Je retournai à ma tente, je pris ma boîte, qui était suspendue au-dessus de mon lit, et je l’attachai sur mes épaules. En passant par l’endroit où nous avions dîné, je ramassai le quart d’un pain et un morceau de viande que l’eau n’avait pas encore mouillés. Je serrai ces provisions dans ma boîte pour mon déjeuner du lendemain. La digue tenait bon, la brise devait avoir séché ma route; il était tout près de deux heures. J’aurais voulu, en cas de mauvaise rencontre, emporter le poignard de Vasile. Mais il était sous l’eau, et je ne perdis pas mon temps à le chercher. J’ôtai mes souliers, et je les liai ensemble par les cordons et je les pendis aux courroies de ma boîte. Enfin, après avoir songé à tout, jeté un dernier coup d’œil à mes travaux de terrassement, évoqué les souvenirs de la maison paternelle et envoyé un baiser dans la direction d’Athènes et de Mary-Ann, j’allongeai une jambe par-dessus le parapet, je pris à deux mains un arbuste qui pendait sur l’abîme, et je me mis en voyage à la garde de Dieu.

C’était une rude besogne, plus rude que je ne l’avais supposé de là-haut. La roche mal essuyée me procurait une sensation de froid humide, comme le contact d’un serpent. J’avais mal jugé des distances, et les points d’appui étaient beaucoup plus rares que je ne l’espérais. Deux fois je fis fausse route en inclinant sur la gauche. Il fallut revenir, à travers des difficultés incroyables. L’espérance m’abandonna souvent, mais non la volonté. Le pied me manqua: je pris une ombre pour une saillie, et je tombai de quinze ou vingt pieds de haut, collant mes mains et tout mon corps au flanc de la montagne, sans trouver où me retenir. Une racine de figuier me rattrapa par la manche de mon paletot: vous en voyez ici les marques. Un peu plus loin, un oiseau blotti dans un trou s’échappa si brusquement entre mes jambes, que la peur me fit presque tomber à la renverse. Je marchais des pieds et des mains, surtout des mains. J’avais les bras rompus, et j’entendais trembler tous les tendons comme les cordes d’une harpe. Mes ongles étaient si cruellement endoloris, que je ne les sentais plus. Peut-être aurais-je eu plus de force, si j’avais pu mesurer le chemin qui me restait à faire; mais quand j’essayais de retourner la tête en arrière, le vertige me prenait et je me sentais aller à l’abandon. Pour soutenir mon courage, je m’exhortais moi-même; je me parlais tout haut entre mes dents serrées. Je me disais: «Encore un pas pour mon père! encore un pas pour Mary-Ann! encore un pas pour la confusion des brigands et la rage d’Hadgi-Stavros.»

Enfin mes pieds posèrent sur une plate-forme plus large. Il me sembla que le sol avait changé de couleur. Je pliai les jarrets, je m’assis, je retournai timidement la tête. Je n’étais plus qu’à dix pieds du ruisseau: j’avais gagné les rochers rouges. Une surface plane, percée de petits trous où l’eau séjournait encore, me permit de prendre haleine et de me reposer un peu. Je tirai ma montre: il n’était que deux heures et demie. J’aurais cru, quant à moi, que mon voyage avait duré trois nuits. Je me tâtai bras et jambes, pour voir si j’étais au complet; dans ces sortes d’expéditions, on sait ce qui part, on ne sait pas ce qui arrive. J’avais eu du bonheur: j’en étais quitte pour quelques contusions et deux ou trois écorchures. Le plus malade était mon paletot. Je levai les yeux en l’air, non pas encore pour remercier le ciel, mais pour m’assurer que rien ne bougeait dans mon ancien domicile. Je n’entendis que quelques gouttes d’eau qui filtraient à travers ma digue. Tout allait bien; mes derrières étaient assurés; je savais où trouver Athènes: adieu donc au Roi des montagnes!

J’allais sauter au fond du ravin, quand une forme blanchâtre se dressa devant moi, et j’entendis le plus furieux aboiement qui ait jamais éveillé les échos à pareille heure. Hélas! monsieur, j’avais compté sans les chiens de mon hôte. Ces ennemis de l’homme rôdaient à toute heure autour du camp, et l’un d’eux m’avait flairé. Ce que j’éprouvai de fureur et de haine à sa rencontre est impossible à dire; on ne déteste pas à ce point un être déraisonnable. J’aurais mieux aimé me trouver face à face avec un loup, avec un tigre ou un ours blanc, nobles bêtes qui m’auraient mangé sans rien dire, mais qui ne m’auraient pas dénoncé. Les animaux féroces vont à la chasse pour eux-mêmes; mais que penser de cet horrible chien qui m’allait dévorer bruyamment pour faire sa cour au vieil Hadgi-Stavros? Je le criblai d’injures; je fis pleuvoir sur lui les noms les plus odieux; mais j’avais beau faire, il parlait plus haut que moi. Je changeai de note, j’essayai l’effet des bonnes paroles, je l’interpellai doucement en grec, dans la langue de ses pères; il ne savait qu’une réponse à tous mes propos, et sa réponse ébranlait la montagne. Je fis silence, c’était une idée; il se tut. Je me couchai parmi les flaques d’eau; il s’étendit au pied du rocher en grognant entre ses dents. Je feignis de dormir; il dormit. Je me laissai glisser insensiblement vers le ruisseau; il se leva d’un bond, et je n’eus que le temps de remonter sur mon piédestal. Mon chapeau resta entre les mains ou plutôt entre les dents de l’ennemi. L’instant d’après, ce n’était plus rien qu’une pâte, une marmelade, une bouillie de chapeau! Pauvre chapeau! je le plaignais; je me mettais à sa place. Si j’avais pu sortir d’affaire moyennant quelques morsures, je n’y aurais pas regardé de trop près, j’aurais fait la part du chien. Mais ces monstres-là ne se contentent pas de mordre les gens, ils les mangent!

Je m’avisai que sans doute il avait faim; que, si je trouvais de quoi le rassasier, il me mordrait probablement encore, mais il ne me mangerait plus. J’avais des provisions, j’en fis le sacrifice; mon seul regret était de n’en avoir pas cent fois plus. Je lui lançai la moitié de mon pain; il l’engloutit comme un gouffre: figurez-vous un caillou qui tombe dans un puits. Je regardais piteusement le peu qui me restait à lui offrir, quand je reconnus au fond de la boîte un paquet blanc qui me donna des idées. C’était une petite provision d’arsenic, destinée à mes préparations zoologiques. Je m’en servais pour empailler des oiseaux, mais aucune loi ne me défendait d’en glisser quelques grammes dans l’enveloppe du chien. Mon interlocuteur, mis en appétit, ne demandait qu’à poursuivre son repas. «Attends, lui dis-je, je vais te servir un plat de ma façon...» Le paquet contenait environ trente-cinq grammes d’une jolie poudre blanche et brillante. J’en versai cinq ou six dans un petit réservoir d’eau claire, et je remis le reste dans ma poche. Je délayai soigneusement la part de l’animal; j’attendis que l’acide arsénieux fût bien dissous; je plongeai dans la solution un morceau de pain qui but tout, comme une éponge. Le chien s’élança de bon appétit et avala sa mort en une bouchée.

Mais pourquoi ne m’étais-je pas muni d’un peu de strychnine, ou de quelque autre bon poison plus foudroyant que l’arsenic? Il était plus de trois heures, et les essais de mon invention se firent cruellement attendre. Vers la demie, le chien se mit à hurler de toutes ses forces. Je n’y gagnais pas beaucoup: aboiements ou hurlements, cris de fureur ou cris d’angoisse, allaient toujours au même but, c’est-à-dire aux oreilles d’Hadgi-Stavros. Bientôt l’animal se tordit dans des convulsions horribles; il écuma; il fut pris de nausées, il fit des efforts violents pour chasser le poison qui le dévorait. C’était un spectacle bien doux pour moi, et je goûtais savoureusement le plaisir des dieux; mais la mort de l’ennemi pouvait seule me sauver, et la mort se faisait tirer l’oreille. J’espérais que, vaincu par la douleur, il finirait par me livrer passage; mais il s’acharnait contre moi, il me montrait sa gueule baveuse et sanguinolente, comme pour me reprocher mes présents et me dire qu’il ne mourrait pas sans vengeance. Je lui lançai mon mouchoir de poche: il le déchira aussi vigoureusement que mon chapeau. Le ciel commençait à s’éclaircir, et je pressentais bien que j’avais commis un meurtre inutile. Une heure encore, et les brigands seraient sur mes bras. Je levais la tête vers cette chambre maudite que j’avais quittée sans esprit de retour, et où la puissance d’un chien allait me faire rentrer. Une cataracte formidable me renversa la face contre terre.

Des mottes de gazon, des cailloux, des fragments de rocher roulèrent autour de moi avec un torrent d’eau glaciale. La digue était rompue, et le lac tout entier se vidait sur ma tête. Un tremblement me saisit: chaque flot en passant emportait quelques degrés de ma chaleur animale, et mon sang devenait aussi froid que le sang d’un poisson. Je jette les yeux sur le chien: il était toujours au pied de mon rocher, luttant contre la mort, contre le courant, contre tout, la gueule ouverte et les yeux braqués sur moi. Il fallait en finir. Je détachai ma boîte, je la pris par les deux sangles, et je frappai cette hideuse tête avec tant de fureur que l’ennemi me laissa le champ de bataille. Le torrent le prit en flanc, le roula deux ou trois fois sur lui-même, et le porta je ne sais où.

Je saute dans l’eau: j’en avais jusqu’à mi-corps; je me cramponne aux rochers de la rive; je sors du courant, j’aborde sur la rive, je me secoue et je crie: Hourra pour Mary-Ann!

Quatre brigands sortent de terre et me prennent au collet en disant: «Te voilà donc, assassin! Venez tous! nous le tenons! le Roi sera content! Vasile sera vengé!»

Il paraît que, sans le savoir, j’avais noyé mon ami Vasile.

En ce temps-là, monsieur, je n’avais pas encore tué d’hommes: Vasile était mon premier. J’en ai abattu bien d’autres depuis, à mon corps défendant, et uniquement pour sauver ma vie; mais Vasile est le seul qui m’ait laissé des remords, quoique sa fin soit le résultat d’une imprudence fort innocente. Vous savez ce que c’est qu’un premier pas! Aucun assassin découvert par la police et reconduit de brigade en brigade jusqu’au théâtre de son crime ne baissa la tête plus humblement que moi. Je n’osais lever les yeux sur les braves gens qui m’avaient arrêté: je ne me sentais pas la force de soutenir leurs regards réprobateurs; je pressentais, en tremblant, une épreuve redoutable: j’étais sûr de comparaître devant mon juge et d’être mis en présence de ma victime. Comment affronter les sourcils du Roi des montagnes, après ce que j’avais fait? Comment revoir sans mourir de honte, le corps inanimé du malheureux Vasile? Plus d’une fois mes genoux se dérobèrent sous moi, et je serais resté en route, sans les coups de pied qui me suivaient par derrière.

Je traversai le camp désert, le Cabinet du Roi, occupé par quelques blessés, et je descendis, ou plutôt je tombai jusqu’au bas de l’escalier de ma chambre. Les eaux s’étaient retirées en laissant des taches de fange à tous les murs et à tous les arbres. Une dernière flaque restait encore à la place où j’avais enlevé le gazon. Les brigands, le Roi et le moine se tenaient debout, en cercle, autour d’un objet gris et limoneux, dont la vue fit dresser les cheveux sur ma tête: c’était Vasile. Le ciel vous préserve, monsieur, de voir jamais un cadavre de votre façon! L’eau et la boue, en s’écoulant, avaient déposé un enduit hideux autour de lui. Avez-vous jamais vu une grosse mouche prise depuis trois ou quatre jours dans une toile d’araignée? L’artisan des filets, ne pouvant se défaire d’un pareil hôte, l’enveloppe d’un peloton de fils grisâtres, et le change en une masse informe et méconnaissable; tel était Vasile quelques heures après avoir soupé avec moi. Je le retrouvai à dix pas de l’endroit où je lui avais dit adieu. Je ne sais si les brigands l’avaient changé de place, ou s’il s’était transporté là lui-même dans les convulsions de l’agonie; cependant j’incline à croire que la mort lui avait été douce. Plein de vin comme je l’ai laissé, il a dû succomber sans débat à quelque bonne congestion cérébrale.

Un grondement de mauvais augure salua mon arrivée. Hadgi-Stavros, pâle et le front crispé, marcha droit à moi, me saisit par le poignet gauche, et me tira si violemment, qu’il faillit me désarticuler le bras. Il me jeta au milieu du cercle avec une telle vivacité, que je pensai mettre le pied sur le corps de ma victime: je me rejetai vivement en arrière.

«Regardez! me cria-t-il d’une voix tonnante; regardez ce que vous avez fait! jouissez de votre ouvrage! rassasiez vos yeux de votre crime. Malheureux! mais où donc vous arrêterez-vous? Qui m’aurait dit, le jour où je vous ai reçu ici, que j’ouvrais ma porte à un assassin?»