Le roi des montagnes

Part 13

Chapter 133,852 wordsPublic domain

Je balbutiai quelques excuses; j’essayai de démontrer au juge que je n’étais coupable que par imprudence. Je m’accusai sincèrement d’avoir enivré mon gardien pour échapper à sa surveillance, et fuir sans obstacle de ma prison; mais je me défendis du crime d’assassinat. Était-ce ma faute, à moi, si la crue des eaux l’avait noyé une heure après mon départ? La preuve que je ne lui voulais aucun mal, c’est que je ne l’avais pas frappé d’un seul coup de poignard lorsqu’il était ivre mort, et que j’avais ses armes entre les mains. On pouvait laver son corps et s’assurer qu’il était sans blessure.

«Au moins, reprit le Roi, avouez que votre imprudence est bien égoïste et bien coupable! Quand votre vie n’était pas menacée, quand on ne vous retenait ici que pour une somme d’argent, vous vous êtes enfui par avarice; vous n’avez songé qu’à faire l’économie de quelques écus, et vous ne vous êtes pas occupé de ce pauvre misérable que vous laissiez mourir derrière vous! Vous ne vous êtes pas soucié de moi, que vous alliez priver d’un auxiliaire indispensable! Et quel moment avez-vous choisi pour nous trahir? le jour où tous les malheurs nous assaillent à la fois; où je viens d’essuyer une défaite; où j’ai perdu mes meilleurs soldats; où Sophoclis est blessé; où le Corfiote est mourant; où le jeune Spiro, sur qui je comptais, a perdu la vie; où tous mes hommes sont las et découragés! C’est alors que vous avez eu le cœur de m’enlever mon Vasile! Vous n’avez donc pas de sentiments humains? Ne valait-il pas cent fois mieux payer honnêtement votre rançon, comme il convient à un bon prisonnier, que de laisser dire que vous avez sacrifié la vie d’un homme pour quinze mille francs!

--Eh! morbleu! m’écriai-je à mon tour, vous en avez bien tué d’autres, et pour moins.»

Il répliqua avec dignité: «C’est mon état, monsieur: ce n’est pas le vôtre. Je suis brigand, et vous êtes docteur. Je suis Grec, et vous êtes Allemand.»

A cela je n’avais rien à répondre. Je sentais bien, au tremblement de toutes les fibres de mon cœur, que je n’étais ni né, ni élevé pour la profession de tueur d’hommes. Le Roi, fort de mon silence, haussa la voix d’un ton, et poursuivit ainsi:

«Savez-vous, malheureux jeune homme, quel était l’être excellent dont vous avez causé la mort? Il descendait de ces héroïques brigands de Souli qui ont soutenu de si rudes guerres pour la religion et la patrie contre Ali de Tébélen, pacha de Janina. Depuis quatre générations, tous ses ancêtres ont été pendus ou décapités, pas un n’est mort dans son lit. Il n’y a pas encore six ans que son propre frère a péri en Épire des suites d’une condamnation à mort: il avait assassiné un musulman. La dévotion et le courage sont héréditaires dans sa famille. Jamais Vasile n’a manqué à ses devoirs religieux. Il donnait aux églises, il donnait aux pauvres. Le jour de Pâques, il allumait un cierge plus gros que tous les autres. Il se serait fait tuer plutôt que de violer la loi du jeûne, ou de manger gras un jour d’abstinence. Il économisait pour se retirer dans un couvent du mont Athos. Le saviez-vous?»

Je confessai humblement que je le savais.

«Savez-vous qu’il était le plus résolu de tous mes compagnons? Je ne veux rien ôter au mérite personnel de ceux qui m’écoutent, mais Vasile était d’un dévouement aveugle, d’une obéissance intrépide, d’un zèle à l’épreuve de toutes les circonstances. Aucune besogne n’était trop dure au gré de son courage; aucune exécution ne répugnait à sa fidélité. Il aurait égorgé tout le royaume si je lui avais commandé de le faire. Il aurait arraché un œil à son meilleur ami sur un signe de mon petit doigt. Et vous me l’avez tué! Pauvre Vasile! quand j’aurai un village à brûler, un avare à mettre sur le gril, une femme à couper en morceaux, un enfant à écorcher vif, qui est-ce qui te remplacera?»

Tous les brigands, électrisés par cette oraison funèbre, s’écrièrent unanimement: «Nous! nous!» Les uns tendaient les bras vers le Roi, les autres dégainaient leurs poignards; les plus zélés me couchèrent en joue avec leurs pistolets, Hadgi-Stavros mit un frein à leur enthousiasme: il me fit un rempart de son corps, et poursuivit son discours en ces termes:

«Console-toi, Vasile, tu ne resteras pas sans vengeance. Si je n’écoutais que ma douleur, j’offrirais à tes mânes la tête du meurtrier; mais elle vaut quinze mille francs, et cette pensée me retient. Toi-même, si tu pouvais prendre la parole, comme autrefois dans nos conseils, tu me prierais d’épargner ses jours; tu refuserais une vengeance si coûteuse. Ce n’est pas dans les circonstances où ta mort nous a laissés qu’il convient de faire des folies et de jeter l’argent par les fenêtres.»

Il s’arrêta un moment; je respirai.

«Mais, reprit le Roi, je saurai concilier l’intérêt et la justice. Je châtierai le coupable sans risquer le capital. Sa punition sera le plus bel ornement de tes funérailles; et, du haut de la demeure des Pallicares, où ton âme s’est envolée, tu contempleras avec joie un supplice expiatoire qui ne nous coûtera pas un sou.»

Cette péroraison enleva l’auditoire. Tout le monde en fut charmé, excepté moi. Je me creusais la cervelle pour deviner ce que le Roi me réservait, et j’étais si peu rassuré, que mes dents claquaient à se rompre. Certes, il fallait m’estimer heureux d’avoir la vie sauve, et la conservation de ma tête ne me semblait pas un médiocre avantage; mais je connaissais l’imagination inventive des Hellènes de grand chemin. Hadgi-Stavros, sans me donner la mort, pouvait m’infliger tel châtiment qui me ferait détester la vie. Le vieux scélérat refusa de m’apprendre à quel supplice il me destinait. Il eut si peu de pitié de mes angoisses, qu’il me força d’assister aux funérailles de son lieutenant.

Le corps fut dépouillé de ses habits, transporté auprès de la source et lavé à grande eau. Les traits de Vasile étaient à peine altérés; sa bouche entr’ouverte avait encore le sourire pénible de l’ivrogne; ses yeux ouverts conservaient un regard stupide. Les membres n’avaient rien perdu de leur souplesse; la rigidité cadavérique se fait longtemps attendre chez les individus qui meurent par accident.

Le cafedgi du roi et son porte-chibouque procédèrent à la toilette du mort. Hadgi-Stavros en fit les frais, en sa qualité d’héritier. Vasile n’avait plus de famille, et tous ses biens revenaient au Roi. On revêtit le corps d’une chemise fine, d’une jupe en belle percale et d’une veste brodée d’argent. On enferma ses cheveux humides dans un bonnet presque neuf. On serra dans des guêtres de soie rouge ses jambes, qui ne devaient plus courir. On le chaussa de babouches en cuir de Russie. De sa vie, le pauvre Vasile n’avait été si propre et si beau. On passa du carmin sur ses lèvres: on lui mit du blanc et du rouge comme à un jeune premier qui va entrer en scène. Durant toute l’opération, l’orchestre des brigands exécutait un air lugubre que vous avez dû entendre plus d’une fois dans les rues d’Athènes. Je me félicite de n’être pas mort en Grèce, car c’est une musique abominable, et je ne me consolerais jamais d’avoir été enterré sur cet air-là.

Quatre brigands se mirent à creuser une fosse au milieu de la chambre, sur l’emplacement de la tente de Mme Simons, à l’endroit où Mary-Ann avait dormi. Deux autres coururent au magasin chercher des cierges, qu’ils distribuèrent à l’assistance. J’en reçus un comme tout le monde. Le moine entonna l’office des morts. Hadgi-Stavros psalmodiait les répons d’une voix ferme, qui me remuait jusqu’au fond de l’âme. Il faisait un peu de vent, et la cire de mon cierge tombait sur ma main en pluie brûlante; mais c’était, hélas! bien peu de chose au prix de ce qui m’attendait. Je me serais abonné volontiers à cette douleur-là, si la cérémonie avait pu ne jamais finir.

Elle finit cependant. Quand la dernière oraison fut dite, le Roi s’approcha solennellement de la civière où le corps était déposé, et il le baisa sur la bouche. Les brigands, un à un, suivirent son exemple. Je frémissais à l’idée que mon tour allait venir. Je me cachai derrière ceux qui avaient déjà joué leur rôle, mais le Roi m’aperçut et me dit: «C’est à vous. Marchez donc! Vous lui devez bien cela.»

Était-ce enfin l’expiation dont il m’avait menacé? Un homme juste se serait contenté à moins. Je vous jure, monsieur, que ce n’est pas un jeu d’enfant de baiser les lèvres d’un cadavre, surtout lorsqu’on se reproche de l’avoir tué. Je m’avançai vers la civière, je contemplai face à face cette figure dont les yeux ouverts semblaient rire de mon embarras; je penchai la tête, j’effleurai les lèvres. Un brigand facétieux m’appuya la main sur la nuque. Ma bouche s’aplatit sur la bouche froide; je sentis le contact de ses dents de glace, et je me relevai saisi d’horreur, emportant je ne sais quelle saveur de mort qui me serre encore la gorge au moment où je vous parle. Les femmes sont bien heureuses: elles ont la ressource de s’évanouir.

Alors on descendit le cadavre dans la terre. On lui jeta une poignée de fleurs, un pain, une pomme et quelques gouttes de vin d’Égine. C’était la chose dont il avait le moins besoin. La fosse se ferma bien vite, plus vite que je n’aurais voulu. Un brigand fit observer qu’il faudrait deux bâtons pour faire une croix. Hadgi-Stavros lui répondit: «Sois tranquille; on mettra les bâtons du milord.» Je vous laisse à penser si mon cœur faisait un vacarme dans ma poitrine. Quels bâtons? Qu’y avait-il de commun entre les bâtons et moi?

Le Roi fit un signe à son chiboudgi, qui courut aux bureaux et revint avec deux longues gaules de laurier d’Apollon. Hadgi-Stavros prit la civière funèbre et la porta sur la tombe. Il l’appuya sur la terre fraîchement remuée, la fit relever par un bout, tandis que l’autre touchait au sol, et me dit en souriant: «C’est pour vous que je travaille. Déchaussez-vous, s’il vous plaît.»

Il dut lire dans mes yeux une interrogation pleine d’angoisse et d’épouvante, car il répondit à la demande que je n’osais lui adresser:

«Je ne suis pas méchant, et j’ai toujours détesté les rigueurs inutiles. C’est pourquoi je veux vous infliger un châtiment qui nous profite en nous dispensant de vous surveiller à l’avenir. Vous avez depuis quelques jours une rage de vous évader. J’espère que lorsque vous aurez reçu vingt coups de bâton sur la plante des pieds, vous n’aurez plus besoin de gardien, et votre amour des voyages se calmera pour quelque temps. C’est un supplice que je connais; les Turcs me l’ont fait subir dans ma jeunesse, et je sais par expérience qu’on n’en meurt pas. On en souffre beaucoup; vous crierez, je vous en avertis. Vasile vous entendra du fond de sa tombe, et il sera content de nous.»

A cette annonce, ma première idée fut d’user de mes jambes tandis que j’en avais encore la libre disposition. Mais il faut croire que ma volonté était bien malade, car il me fut impossible de mettre un pied devant l’autre. Hadgi-Stavros m’enleva de terre aussi légèrement que nous cueillons un insecte sur un chemin. Je me sentis lier et déchausser avant qu’une pensée sortie de mon cerveau eût le temps d’arriver au bout de mes membres. Je ne sais ni sur quoi on appuya mes pieds, ni comment on les empêcha de reculer jusqu’à ma tête au premier coup de bâton. Je vis les deux gaules tournoyer devant moi, l’une à droite, l’autre à gauche; je fermai les yeux, et j’attendis. Je n’attendis pas assurément la dixième partie d’une seconde, et pourtant, dans un si court espace, j’eus le temps d’envoyer une bénédiction à mon père, un baiser à Mary-Ann, et plus de cent mille imprécations à partager entre Mme Simons et John Harris.

Je ne m’évanouis pas un seul instant; c’est un sens qui me manque, je vous l’ai dit. Aussi n’y eut-il rien de perdu. Je sentis tous les coups de bâton, l’un après l’autre. Le premier fut si furieux, que je crus qu’il ne resterait rien à faire pour les suivants. Il me prit par le milieu de la plante des pieds, sous cette petite voûte élastique qui précède le talon et qui supporte le corps de l’homme.

Ce n’est pas le pied qui me fit mal à cette fois; mais je crus que les os de mes pauvres jambes allaient sauter en éclats. Le second m’atteignit plus bas, juste sous les talons; il me donna une secousse profonde, violente, qui ébranla toute la colonne vertébrale, et remplit d’un tumulte effroyable mon cerveau palpitant et mon crâne près d’éclater. Le troisième donna droit sur les orteils et produisit une sensation aiguë et lancinante, qui frisait toute la partie antérieure du corps et me fit croire un instant que l’extrémité du bâton était venue me retrousser le bout du nez. C’est à ce moment, je pense, que le sang jaillit pour la première fois. Les coups se succédèrent dans le même ordre et aux mêmes places, à des intervalles égaux. J’eus assez de courage pour me taire aux deux premiers; je criai au troisième, je hurlai au quatrième, je gémis au cinquième et aux suivants. Au dixième, la chair elle-même n’avait plus la force qu’il faut pour se plaindre: je me tus. Mais l’anéantissement de ma vigueur physique ne diminuait en rien la netteté de mes perceptions. J’aurais été incapable de soulever mes paupières, et cependant le plus léger bruit arrivait trop à mes oreilles. Je ne perdis pas un mot de ce qui se disait autour de moi. C’est une observation dont je me souviendrai plus tard si je pratique la médecine. Les docteurs ne se font pas faute de condamner un malade à quatre pas de son lit, sans songer que le pauvre diable a peut-être encore assez d’oreille pour les entendre. J’entendis un jeune brigand qui disait au Roi: «Il est mort. A quoi bon fatiguer deux hommes sans profit pour personne?» Hadgi-Stavros répondit: «Ne crains rien. J’en ai reçu soixante à la file, et deux jours après je dansais la Romaïque.

--Comment as-tu fait?

--J’ai employé la pommade d’un renégat italien appelé Luidgi-Bey... Où en sommes-nous? Combien de coups de bâton?

--Dix-sept.

--Encore trois, enfants; et soignez-moi les derniers.»

Le bâton eut beau faire, les derniers coups tombaient sur une matière saignante, mais insensible. La douleur m’avait presque paralysé.

On m’enleva du brancard, on délia les cordes; on emmaillota mes pieds dans des compresses d’eau fraîche, et, comme j’avais une soif de blessé, on me fit boire un grand verre de vin. La colère me revint avec la force. Je ne sais si vous êtes bâti comme moi, mais je ne connais rien d’humiliant comme un châtiment physique. Je ne supporte pas que le souverain du monde puisse devenir pour une minute l’esclave d’un vil bâton. Être né au dix-neuvième siècle, manier la vapeur et l’électricité, posséder une bonne moitié des secrets de la nature, connaître à fond tout ce que la science a inventé pour le bien-être et la sécurité de l’homme, savoir comme on guérit la fièvre, comme on prévient la petite vérole, comme on brise la pierre dans la vessie, et ne pouvoir se défendre d’un coup de canne, c’est un peu trop fort, en vérité! Si j’avais été soldat et soumis aux peines corporelles, j’aurais tué mes chefs inévitablement.

Quand je me vis assis sur la terre gluante, les pieds enchaînés par la douleur, les mains mortes; quand j’aperçus autour de moi les hommes qui m’avaient battu, celui qui m’avait fait battre et ceux qui m’avaient regardé battre, la colère, la honte, le sentiment de la dignité outragée, de la justice violée, de l’intelligence brutalisée, soufflèrent dans mon corps débile un gonflement de haine, de révolte et de vengeance. J’oubliai tout calcul, intérêt, prudence, avenir; je lâchai la bonde à toutes les vérités qui m’étouffaient; un torrent d’injures bouillonnantes monta droit à mes lèvres, tandis que la bile extravasée débordait en écume jaune jusque dans le blanc de mes yeux. Certes, je ne suis pas orateur, et mes études solitaires ne m’ont pas exercé au maniement de la parole; mais l’indignation, qui a fait des poètes, me prêta pour un quart d’heure l’éloquence sauvage de ces prisonniers cantabres qui rendaient l’âme avec des injures et qui crachaient leur dernier soupir à la face des Romains vainqueurs. Tout ce qui peut outrager un homme dans son orgueil, dans sa tendresse et dans ses sentiments les plus chers, je le dis au Roi des montagnes. Je le mis au rang des animaux immondes, et je lui déniai jusqu’au nom d’homme. Je l’insultai dans sa mère, et dans sa femme, et dans sa fille, et dans toute sa postérité. Je voudrais vous répéter textuellement tout ce que je le contraignis d’entendre, mais les mots me manquent aujourd’hui que je suis de sang-froid. J’en forgeais alors de toute sorte, qui n’étaient pas dans le dictionnaire et que l’on comprenait pourtant, car l’auditoire de forçats hurlait sous mes paroles comme une meute de chiens sous le fouet des piqueurs. Mais j’avais beau surveiller le visage du vieux Pallicare, épier tous les muscles de sa face et fouiller avidement dans les moindres rides de son front, je n’y surpris pas la trace d’une émotion. Hadgi-Stavros ne sourcillait pas plus qu’un buste de marbre. Il répondait à tous mes outrages par l’insolence du mépris. Son attitude m’exaspéra jusqu’à la folie. J’eus un instant de délire. Un nuage rouge comme le sang passa devant mes yeux. Je me lève brusquement sur mes pieds meurtris, j’avise un pistolet à la ceinture d’un brigand, je l’arrache, je l’arme, je vise le Roi à bout portant, le coup part, et je tombe à la renverse en murmurant: «Je suis vengé!»

C’est lui-même qui me releva. Je le contemplai avec une stupéfaction aussi profonde que si je l’avais vu sortir des enfers. Il ne semblait pas ému, et souriait tranquillement comme un immortel. Et pourtant, monsieur, je ne l’avais pas manqué. Ma balle l’avait touché au front, à un centimètre au-dessus du sourcil gauche: une trace sanglante en faisait foi. Mais, soit que l’arme fût mal chargée, soit que la poudre fût mauvaise, soit plutôt que le coup eût glissé sur l’os du crâne, mon coup de pistolet n’avait fait qu’une écorchure!

Le monstre invulnérable m’assit doucement sur la terre, se pencha vers moi, me tira l’oreille et me dit: «Pourquoi tentez-vous l’impossible, jeune homme? Je vous ai prévenu que j’avais la tête à l’épreuve des balles, et vous savez que je ne mens jamais. Ne vous a-t-on pas conté aussi qu’Ibrahim m’avait fait fusiller par sept Égyptiens et qu’il n’avait pas eu ma peau? J’espère que vous n’avez pas la prétention d’être plus fort que sept Égyptiens! Mais savez-vous que vous avez la main légère pour un homme du Nord? C’est affaire à vous! Peste! si ma mère, dont vous parliez tout à l’heure, ne m’avait pas construit avec solidité, j’étais un homme à mettre en terre. Tout autre à ma place serait mort sans dire merci. Quant à moi, ces choses-là me rajeunissent. Cela me rappelle mon bon temps. A votre âge, j’exposais ma vie quatre fois par jour, et je n’en digérais que mieux. Allons, je ne vous en veux pas, et je vous pardonne votre mouvement de vivacité. Mais comme tous mes sujets ne sont pas à l’épreuve de la balle et que vous pourriez vous laisser aller à quelque nouvelle imprudence, nous appliquerons à vos mains le même traitement qu’à vos pieds. Rien ne nous empêcherait de commencer sur l’heure: cependant j’attendrai jusqu’à demain, dans l’intérêt de votre santé. Vous voyez que le bâton est une arme courtoise qui ne tue pas les gens; vous venez de prouver vous-même qu’un homme bâtonné en vaut deux. La cérémonie de demain vous occupera. Les prisonniers ne savent à quoi passer leur temps. C’est l’oisiveté qui vous a donné de mauvais conseils. D’ailleurs, soyez tranquille: dès que votre rançon sera arrivée, je guérirai vos écorchures. Il me reste encore du baume de Luidgi-Bey. Il n’y paraîtra plus au bout de deux jours, et vous pourrez valser au bal du palais sans apprendre à vos danseuses qu’elles sont au bras d’un cavalier rossé.»

Je ne suis pas un Grec, moi, et les injures me blessent aussi grièvement que les coups. Je montrai le poing au vieux scélérat et je criai de toutes mes forces:

«Non, misérable, ma rançon ne sera jamais payée! non! je n’ai demandé d’argent à personne! Tu n’auras de moi que ma tête, qui ne te servira de rien. Prends-la tout de suite, si bon te semble. C’est me rendre service, et à toi aussi. Tu m’épargneras deux semaines de tortures et le dégoût de te voir, qui est la pire de toutes. Tu économiseras ma nourriture de quinze jours. N’y manque pas, c’est le seul bénéfice que tu puisses faire sur moi!»

Il sourit, haussa les épaules et répondit: «Ta! ta! ta! ta! Voilà bien mes jeunes gens! extrêmes en tout! Ils jettent le manche après la cognée. Si je vous écoutais, j’en serais aux regrets avant huit jours, et vous aussi. Les Anglaises payeront, j’en suis sûr. Je connais encore les femmes, quoiqu’il y ait longtemps que je vive dans la retraite. Qu’est-ce qu’on dirait si je vous tuais aujourd’hui et si la rançon arrivait demain? On répandrait le bruit que j’ai manqué à ma parole, et mes prisonniers à venir se laisseraient égorger comme des agneaux sans demander un centime à leurs parents. Ne gâtons pas le métier!

--Ah! tu crois que les Anglaises t’ont payé, habile homme! Oui, elles t’ont payé comme tu le méritais!

--Vous êtes bien bon.

--Leur rançon te coûtera quatre-vingt mille francs, entends-tu? Quatre-vingt mille francs hors de ta poche!

--Ne dites donc pas ces choses-là! On croirait que les coups de bâton vous ont frappé sur la tête.

--Je dis ce qui est. Te rappelles-tu le nom de tes prisonnières?

--Non, mais je l’ai par écrit.

--Je veux aider ta mémoire. La dame s’appelait Mme Simons.

--Eh bien?

--Associée de la maison Barley de Londres.

--Mon banquier?

--Précisément.

--Comment sais-tu le nom de mon banquier?

--Pourquoi as-tu dicté ta correspondance devant moi?

--Qu’importe après tout? Ils ne peuvent pas me voler; ils ne sont pas Grecs, ils sont Anglais; les tribunaux... Je plaiderai!

--Et tu perdras. Ils ont un reçu.

--C’est juste. Mais par quelle fatalité leur ai-je donné un reçu?

--Parce que je te l’ai conseillé, pauvre homme!

--Misérable! chien mal baptisé! schismatique d’enfer! tu m’as ruiné! tu m’as trahi! tu m’as volé! Quatre-vingt mille francs! Je suis responsable! Si du moins les Barley étaient banquiers de la Compagnie! je ne perdrais que ma part. Mais ils n’ont que mes capitaux, je perdrai tout. Es-tu bien sûr au moins qu’elle soit associée de la maison Barley?

--Comme je suis sûr de mourir aujourd’hui.

--Non; tu ne mourras que demain. Tu n’as pas assez souffert. On te fera du mal pour quatre-vingt mille francs. Quel supplice inventer? Quatre-vingt mille francs! Quatre-vingt mille morts seraient peu. Qu’est-ce que j’ai donc fait à ce traître qui m’en a volé quarante mille? Peuh! Un jeu d’enfant, une plaisanterie! Il n’a pas hurlé deux heures! Je trouverai mieux. Mais s’il y avait deux maisons du même nom?

--Cavendish-Square, 31!