Part 14
--Oui, c’est bien là. Imbécile! que ne m’avertissais-tu au lieu de me trahir? Je leur aurais demandé le double. Elles auraient payé; elles en ont le moyen. Je n’aurais pas donné de reçu: je n’en donnerai plus... Non, non! c’est la dernière fois!... Reçu cent mille francs de Mme Simons! quelle sotte phrase! Est-ce bien moi qui aie dicté cela?... Mais j’y songe! je n’ai pas signé!... Oui, mais mon cachet vaut une signature: ils ont vingt lettres de moi. Pourquoi m’as-tu demandé ce reçu! Qu’attendais-tu de ces deux femmes? Quinze mille francs pour ta rançon... L’égoïsme partout! Il fallait t’ouvrir à moi: je t’aurais renvoyé pour rien; je t’aurais même payé. Si tu es pauvre, comme tu le dis, tu dois savoir comme l’argent est bon. Te représentes-tu seulement une somme de quatre-vingt mille francs? Sais-tu quel volume cela fait dans une chambre? combien il y entre de pièces d’or? et combien d’argent on peut gagner dans les affaires avec quatre-vingt mille francs? C’est une fortune, malheureux! Tu m’as volé une fortune! Tu as dévalisé ma fille, le seul être que j’aime au monde. C’est pour elle que je travaille. Mais, si tu connais mes affaires, tu dois savoir que je cours la montagne pendant toute une année pour gagner quarante mille francs. Tu m’as extorqué deux années de ma vie: c’est comme si j’avais dormi pendant deux ans!
J’avais donc enfin trouvé la corde sensible! Le vieux Pallicare était touché au cœur. Je savais que mon compte était bon, je n’espérais point de grâce, et pourtant j’éprouvais une amère joie à bouleverser ce masque impassible et cette figure de pierre. J’aimais à suivre dans les sillons de son visage le mouvement convulsif de la passion, comme le naufragé perdu sur une mer furieuse admire au loin la vague qui doit l’engloutir. J’étais comme le roseau pensant, que l’univers brutal écrase de sa masse, et qui se console en mourant par la conscience hautaine de sa supériorité. Je me disais avec orgueil: «Je périrai dans les tortures, mais je suis le maître de mon maître et le bourreau de mon bourreau.»
CHAPITRE VII
JOHN HARRIS
Le Roi contemplait sa vengeance, comme un homme à jeun depuis trois jours contemple un bon repas. Il en examinait un à un tous les plats, je veux dire tous les supplices; il passait sa langue sur ses lèvres desséchées, mais il ne savait par où commencer ni que choisir. On aurait dit que l’excès de la faim lui coupait l’appétit. Il donnait du poing contre sa tête, comme pour en faire jaillir quelque chose; mais les idées sortaient si rapides et si pressées, qu’il était mal aisé d’en saisir une au passage. «Parlez donc! s’écria-t-il à ses sujets. Conseillez-moi. A quoi serez-vous bons, si vous n’êtes pas en état de me donner un avis? Attendrai-je que le Corfiote soit revenu ou que Vasile élève la voix, du fond de sa tombe? Trouvez-moi, brutes que vous êtes, un supplice de quatre-vingt mille francs!»
Le jeune chiboudgi dit à son maître: «Il me vient une idée. Tu as un officier mort, un autre absent, et un troisième blessé. Mets leurs places au concours. Promets-nous que ceux qui sauront le mieux te venger succéderont à Sophoclis, au Corfiote et à Vasile.»
Hadgi-Stavros sourit complaisamment à cette invention. Il caressa le menton de l’enfant et lui dit:
«Tu es ambitieux, petit homme! A la bonne heure! L’ambition est le ressort du courage. Va pour un concours! C’est une idée moderne, c’est une idée d’Europe; cela me plaît. Pour te récompenser, tu donneras ton avis le premier, et si tu trouves quelque chose de beau, Vasile n’aura pas d’autre héritier que toi.
--Je voudrais, dit l’enfant, arracher quelques dents au milord, lui mettre un mors dans la bouche et le faire courir tout bridé jusqu’à ce qu’il tombât de fatigue.
--Il a les pieds trop malades: il tomberait au deuxième pas. A vous autres! Tambouris, Moustakas, Coltzida, Milotis, parlez, je vous écoute.
--Moi, dit Coltzida, je lui casserais des œufs bouillants sous les aisselles. J’ai déjà essayé cela sur une femme de Mégare et j’ai eu bien du plaisir.
--Moi, dit Tambouris, je le coucherais par terre avec un rocher de cinq cents livres sur la poitrine. On tire la langue et on crache le sang; c’est assez joli.
--Moi, dit Milotis, je lui mettrais du vinaigre dans les narines et je lui enfoncerais des épines sous tous les ongles. On éternue à ravir et l’on ne sait où fourrer ses mains.»
Moustakas était un des cuisiniers de la bande. Il proposa de me faire cuire à petit feu. La figure du Roi s’épanouit.
Le moine assistait à la Conférence et laissait dire sans donner son avis. Cependant il prit pitié de moi dans la mesure de sa sensibilité, et il me secourut dans la mesure de son intelligence. «Moustakas, dit-il, est trop méchant. On peut bien torturer le milord sans le brûler tout vif. Si vous le nourrissiez de viande salée sans lui permettre de boire, il durerait longtemps, il souffrirait beaucoup, et le Roi satisferait sa vengeance sans encourir celle de Dieu. C’est un conseil bien désintéressé que je vous donne; il ne m’en reviendra rien; mais je voudrais que tout le monde fût content, puisque le monastère a touché la dîme.
--Halte-là! interrompit le cafedgi. Bon vieillard, j’ai une idée qui vaut mieux que la tienne. Je condamne le milord à mourir de faim. Les autres lui feront tout le mal qu’il leur plaira; je ne prétends rien empêcher. Mais je serai en sentinelle devant sa bouche, et j’aurai soin qu’il n’y entre ni une goutte d’eau ni une miette de pain. Les fatigues redoubleront sa faim, les blessures allumeront sa soif, et tout le travail des autres tournera finalement à mon profit. Qu’en dis-tu, sire? Est-ce bien raisonné, et me donneras-tu la succession de Vasile?
--Allez tous au diable! dit le Roi. Vous raisonneriez moins à votre aise si l’infâme vous avait volé quatre-vingt mille francs! Emportez-le dans le camp et prenez sur lui votre récréation. Mais malheur au maladroit qui le tuerait par imprudence! Cet homme ne doit mourir que de ma main. Je prétends qu’il me rembourse en plaisir tout ce qu’il m’a pris en argent. Il versera le sang de ses veines goutte à goutte, comme un mauvais débiteur qui s’acquitte sou par sou.»
Vous ne sauriez croire, monsieur, par quels crampons l’homme le plus malheureux tient encore à la vie. Certes, j’étais bien affamé de mourir; et ce qui pouvait m’arriver de plus heureux était d’en finir d’un seul coup. Cependant quelque chose se réjouit en moi à cette menace d’Hadgi-Stavros. Je bénis la longueur de mon supplice. Un instinct d’espérance me chatouilla le fond du cœur. Si une âme charitable m’avait offert de me brûler la cervelle, j’y aurais regardé à deux fois.
Quatre brigands me prirent par la tête et par les jambes, et me portèrent, comme un paquet hurlant, à travers le Cabinet du Roi. Ma voix réveilla Sophoclis sur son grabat. Il appela ses compagnons, se fit conter les nouvelles, et demanda à me voir de près. C’était un caprice de malade. On me jeta par terre à ses côtés.
«Milord, me dit-il, nous sommes bien bas l’un et l’autre; mais il y a gros à parier que je me relèverai plus tôt que vous. Il paraît qu’on songe déjà à me donner un successeur. Que les hommes sont injustes! Ma place est au concours! Eh bien, je veux concourir aussi et me mettre sur les rangs. Vous déposerez en ma faveur, et vous attesterez par vos gémissements que Sophoclis n’est pas mort. On va vous attacher les quatre membres, et je me charge de vous tourmenter d’une seule main aussi gaillardement que le plus valide de ces messieurs.»
Pour complaire au misérable, on me lia les bras. Il se fit tourner vers moi et commença à m’arracher les cheveux, un à un, avec la patience et la régularité d’une épileuse de profession. Quand je vis à quoi se réduisait ce nouveau supplice, je crus que le blessé, touché de ma misère et attendri par ses propres souffrances, avait voulu me dérober à ses camarades et m’accorder une heure de répit. L’extraction d’un cheveu n’est pas aussi douloureuse, à beaucoup près, qu’une piqûre d’épingle. Les vingt premiers partirent l’un après l’autre sans me laisser de regret, et je leur souhaitai cordialement un bon voyage. Mais bientôt il fallut changer de note. Le cuir chevelu, irrité par une multitude de lésions imperceptibles, s’enflamma. Une démangeaison sourde, puis un peu plus vive, puis intolérable, courut autour de ma tête. Je voulus y porter les mains; je compris dans quelle intention l’infâme m’avait fait garrotter. L’impatience accrut le mal; tout mon sang se porta vers la tête. Chaque fois que la main de Sophoclis s’approchait de ma chevelure, un frémissement douloureux se répandait dans tout le corps. Mille démangeaisons inexplicables tourmentaient mes bras et mes jambes. Le système nerveux, exaspéré sur tous les points, m’enveloppait d’un réseau plus douloureux que la tunique de Déjanire. Je me roulais par terre, je criais, je demandais grâce, je regrettais les coups de bâton sur la plante des pieds. Le bourreau n’eut pitié de moi que lorsqu’il fut au bout de ses forces. Lorsqu’il sentit ses yeux troubles, sa tête pesante et son bras fatigué, il fit un dernier effort, plongea la main dans mes cheveux, les saisit à poignée, et se laissa retomber sur son chevet en m’arrachant un cri de désespoir.
«Viens avec moi, dit Moustakas. Tu décideras, au coin du feu, si je vaux Sophoclis, et si je mérite une lieutenance.»
Il m’enleva comme une plume et me porta dans le camp, devant un monceau de bois résineux et de broussailles entassées. Il détacha les cordes, me dépouilla de mes habits et de ma chemise, et me laissa sans autre vêtement qu’un pantalon. «Tu seras, dit-il, mon aide de cuisine. Nous allons faire du feu et préparer ensemble le dîner du Roi.»
Il alluma le bûcher et m’étendit sur le dos, à deux pieds d’une montagne de flammes. Le bois pétillait; les charbons rouges tombaient en grêle autour de moi. La chaleur était insupportable. Je me traînai sur les mains à quelque distance, mais il revint avec une poêle à frire, et il me repoussa du pied jusqu’à l’endroit où il m’avait placé.
«Regarde bien, dit-il, et profite de mes leçons. Voici la fressure de trois agneaux: c’est de quoi nourrir vingt hommes. Le Roi choisira les morceaux les plus délicats; il distribuera le reste à ses amis. Tu n’en es pas pour l’heure, et si tu goûtes de ma cuisine, ce sera des yeux seulement.»
J’entendis bientôt bouillir la friture, et ce bruit me rappela que j’étais à jeun depuis la veille. Mon estomac se rangea parmi mes bourreaux, et je comptai un ennemi de plus. Moustakas me mettait la poêle sous les yeux, et faisait luire à mes regards la couleur appétissante de la viande. Il secouait sous mes narines les parfums engageants de l’agneau grillé. Tout à coup il s’aperçut qu’il avait oublié quelque assaisonnement, et il courut chercher du sel et du poivre en confiant la poêle à mes bons soins. La première idée qui me vint fut de dérober quelque morceau de viande; mais les brigands n’étaient qu’à dix pas; ils m’auraient arrêté à temps. «Si, du moins, pensai-je en moi-même, j’avais encore mon paquet d’arsenic!» Que pouvais-je en avoir fait? Je ne l’avais pas remis dans la boîte. Je plongeai les mains dans mes deux poches. J’en tirai un papier malpropre et une poignée de cette poudre bienfaitrice qui devait me sauver peut-être et tout au moins me venger.
Moustakas revint au moment où j’avais la main droite ouverte au-dessus de la poêle. Il me saisit le bras, plongea son regard jusqu’au fond de mes yeux, et dit d’une voix menaçante: «Je sais ce que tu as fait.»
Mon bras tomba découragé. Le cuisinier poursuivit:
«Oui, tu as jeté quelque chose sur le dîner du Roi.
--Quoi donc?
--Un sort. Mais peu importe. Va, mon pauvre milord, Hadgi-Stavros est plus grand sorcier que toi. Je vais lui servir son repas. J’en aurai ma part, et tu n’en goûteras point.
--Grand bien te fasse!»
Il me laissa devant le feu, en me recommandant à une douzaine de brigands qui croquaient du pain bis et des olives amères. Ces Spartiates me firent compagnie pendant une heure ou deux. Ils attisaient mon feu avec une attention de garde-malade. Si parfois j’essayais de me traîner un peu plus loin de mon supplice, ils s’écriaient: «Prends garde, tu vas te refroidir! Et ils me poussaient jusque dans la flamme à grands coups de bâtons allumés. Mon dos était marbré de taches rouges, ma peau se soulevait en ampoules cuisantes, mes cils frisaient à la chaleur du feu, mes cheveux exhalaient une odeur de corne brûlée, dont j’étais tout empuanti; et cependant je me frottais les mains à l’idée que le Roi mangerait de ma cuisine, et qu’il y aurait du nouveau sur le Parnès avant la fin du jour.
Bientôt les convives d’Hadgi-Stavros reparurent dans le camp, l’estomac garni, l’œil allumé, la face épanouie. «Allez, pensai-je en moi-même, votre joie et votre santé tomberont comme un masque, et vous maudirez sincèrement chaque bouchée du festin que je vous ai assaisonné!» La célèbre Locuste a dû passer de bons quarts d’heure en sa vie. Lorsqu’on a quelque raison de haïr les hommes, il est assez doux de voir un être vigoureux qui va, qui vient, qui rit, qui chante, en portant dans le tube intestinal une semence de mort qui doit croître et le dévorer. C’est à peu près la même joie qu’éprouve un bon docteur à la vue d’un mourant qu’il sait comment rappeler à la vie. Locuste faisait de la médecine en sens inverse, et moi aussi.
Mes réflexions haineuses furent interrompues par un tumulte singulier. Les chiens aboyèrent en chœur, et un messager hors d’haleine parut sur le plateau avec toute la meute à ses trousses. C’était Dimitri, le fils de Christodule. Quelques pierres lancées par les brigands le délivrèrent de son escorte. Il cria du plus loin qu’il put: «Le Roi! il faut que je parle au Roi!» Lorsqu’il fut à vingt pas de nous, je l’appelai d’une voix dolente. Il fut épouvanté de l’état où il me trouvait, et il s’écria: «Les imprudents! Pauvre fille!
--Mon bon Dimitri! lui dis-je, d’où viens-tu? Ma rançon serait-elle payée?
--Il s’agit bien de rançon! mais ne craignez rien, j’apporte de bonnes nouvelles. Bonnes pour vous, malheureuses pour moi, pour lui, pour elle, pour tout le monde! Il faut que je voie Hadgi-Stavros. Pas une minute à perdre. Jusqu’à mon retour, ne souffrez pas qu’on vous fasse aucun mal: elle en mourrait! Vous entendez, vous autres! ne touchez pas au milord. Il y va de votre vie. Le Roi vous ferait couper en morceaux. Conduisez-moi jusqu’au Roi!»
Le monde est ainsi fait, que tout homme qui parle en maître est presque sûr d’être obéi. Il y avait tant d’autorité dans la voix de ce domestique, et sa passion s’exprimait sur un ton si impérieux, que mes gardiens, étonnés et stupides, oublièrent de me retenir auprès du feu. Je rampai à quelque distance, et je reposai délicieusement mon corps sur la roche froide jusqu’à l’arrivée d’Hadgi-Stavros.
Il ne paraissait ni moins ému ni moins agité que Dimitri. Il me prit dans ses bras comme un enfant malade, et m’emporta tout d’une traite jusqu’au fond de cette chambre fatale où Vasile était enseveli. Il me déposa sur son propre tapis avec des précautions maternelles; il fit deux pas en arrière, et me regarda avec un curieux mélange de haine et de pitié. Il dit à Dimitri: «Mon enfant, c’est la première fois que j’aurai laissé un pareil crime impuni. Il a tué Vasile, cela n’est rien. Il m’a voulu m’assassiner moi-même, je lui pardonne. Mais il m’a volé, le scélérat! Quatre-vingt mille francs de moins dans la dot de Photini? Je cherchais un supplice égal à son crime. Oh! sois tranquille! J’aurais trouvé!... Malheureux que je suis! Pourquoi n’ai-je pas dompté ma colère? Je l’ai traité bien durement. C’est elle qui en portera la peine. Si elle recevait vingt coups de bâton sur ses petits pieds, je ne la reverrais plus. Les hommes n’en meurent pas, mais une femme! une enfant de quinze ans!»
Il fit évacuer la salle par tous les brigands qui se pressaient autour de nous. Il délia doucement les linges ensanglantés qui enveloppaient mes blessures. Il envoya son chiboudgi chercher le baume de Luidgi-Bey. Il s’assit devant moi sur l’herbe humide, prit mes pieds dans ses mains et contempla mes blessures. Chose incroyable à dire, il avait des larmes dans les yeux!
«Pauvre enfant! dit-il, vous devez souffrir cruellement. Pardonnez-moi. Je suis un vieux brutal. Un loup de montagne, un Pallicare! J’ai été instruit à la férocité depuis l’âge de vingt ans. Mais vous voyez que mon cœur est bon, puisque je regrette ce que j’ai fait. Je suis plus malheureux que vous, car vous avez les yeux secs, et moi je pleure. Je vais vous mettre en liberté sans perdre une minute; ou plutôt, non: vous ne pouvez pas vous en aller ainsi. Je veux d’abord vous guérir. Le baume est souverain, je vous soignerai comme un fils, la santé reviendra vite. Il faut que vous marchiez demain. Elle ne peut pas rester un jour de plus entre les mains de votre ami.
«Au nom du ciel, ne comptez à personne notre querelle d’aujourd’hui! Vous savez que je ne vous haïssais pas; je vous l’ai dit souvent; j’avais de la sympathie pour vous, je vous donnais ma confiance. Je vous disais mes secrets les plus intimes. Souvenez-vous que nous avons été deux amis jusqu’à la mort de Vasile. Il ne faut pas qu’un instant de colère vous fasse oublier douze jours de bons traitements. Vous ne voulez pas que mon cœur de père soit déchiré. Vous êtes un brave jeune homme; votre ami doit être bon comme vous.
--Mais qui donc? m’écriais-je.
--Qui? Ce maudit Harris! cet Américain d’enfer! ce pirate exécrable! ce voleur d’enfants! cet assassin de jeunes filles! cet infâme que je voudrais tenir avec toi pour vous broyer dans mes mains, vous choquer l’un contre l’autre et vous jeter en poussière au vent de mes montagnes! Vous êtes tous les mêmes, Européens, race de traîtres qui n’osez vous attaquer aux hommes, et qui n’avez de courage que contre les enfants. Lis ce qu’il vient de m’écrire, et réponds-moi s’il est des tortures assez cruelles pour châtier un crime comme le sien!»
Il me jeta brutalement une lettre froissée. J’en reconnus l’écriture au premier coup d’œil, et lus:
«Dimanche, 11 mai,
à bord de _la Fancy_, rade de Salamine.
«Hadgi-Stavros, Photini est à mon bord, sous la garde de quatre canons américains. Je la retiendrai en otage aussi longtemps qu’Hermann Schultz sera prisonnier. Comme tu traiteras mon ami, je traiterai ta fille. Elle payera cheveu pour cheveu, dent pour dent, tête pour tête. Réponds-moi sans délai, sinon j’irai te voir.
«JOHN HARRIS.»
A cette lecture, il me fut impossible de renfermer ma joie. «Ce bon Harris! m’écriai-je tout haut. Moi qui l’accusais! Mais explique-moi, Dimitri, pourquoi il ne m’a pas secouru plus tôt.
--Il était absent, monsieur Hermann; il donnait la chasse aux pirates. Il est revenu hier matin, bien malheureusement pour nous. Pourquoi n’est-il pas resté en route!
--Excellent Harris! il n’a pas perdu un seul jour! Mais où a-t-il déniché la fille de ce vieux scélérat?
--Chez nous, monsieur Hermann. Vous la connaissez bien, Photini. Vous avez dîné plus d’une fois avec elle.
--La fille du Roi des montagnes était donc cette pensionnaire au nez aplati qui soupirait pour John Harris!
J’en conclus tout bas que l’enlèvement s’était opéré sans violence.
Le chiboudgi revint avec un paquet de toile et un flacon rempli d’une pommade jaunâtre. Le Roi pansa mes deux pieds en praticien expérimenté, et j’éprouvai sur l’heure un certain soulagement. Hadgi-Stavros était en ce moment un beau sujet d’étude psychologique. Il y avait autant de brutalité dans ses yeux que de délicatesse dans ses mains. Il enroulait si doucement les bandes autour de mon cou-de-pied, que je le sentais à peine; mais son regard disait tout haut: «Que je te serrerais bien une corde autour du cou!» Il piquait les épingles aussi adroitement qu’une femme; mais de quel appétit il m’aurait planté son cangiar au milieu du corps!
Lorsque l’appareil fut posé, il tendit le poing du côté de la mer, et dit avec un rugissement sauvage:
«Je ne suis donc plus Roi, puisqu’il m’est défendu d’assouvir ma colère! Moi qui ai toujours commandé, j’obéis à une menace! Celui qui fait trembler un million d’hommes a peur! Ils se vanteront sans doute; ils le diront à tout le monde. Le moyen d’imposer silence à ces Européens bavards! On mettra cela dans les journaux, peut-être même dans les livres. C’est bien fait! Pourquoi me suis-je marié? Est-ce qu’un homme comme moi devrait avoir des enfants? Je suis né pour hacher des soldats, et non pour bercer des petites filles. Le tonnerre n’a pas d’enfants; le canon n’a pas d’enfants. S’ils en avaient, on ne craindrait plus la foudre, et les boulets resteraient en chemin. Ce John Harris doit bien rire de moi! Si je lui déclarais la guerre! Si je prenais son navire à l’abordage! J’en ai attaqué bien d’autres, du temps que j’étais pirate, et je me souciais de vingt canons comme de cela! Mais ma fille n’était pas à bord. Chère petite! Vous la connaissiez donc, monsieur Hermann? Pourquoi ne m’avez-vous pas dit que vous logiez chez Christodule? Je ne vous aurais rien demandé; je vous aurais relâché sur-le-champ, pour l’amour de Photini. Justement, je veux qu’elle apprenne votre langue. Elle sera princesse en Allemagne un jour ou l’autre. N’est-il pas vrai qu’elle fera une jolie princesse? Mais j’y songe! puisque vous la connaissez, vous défendrez à votre ami de lui faire du mal. Auriez-vous le cœur de voir tomber une larme de ses chers yeux? Elle ne vous a rien fait, la pauvre innocente. Si quelqu’un doit expier vos souffrances, c’est moi. Dites à M. John Harris que vous vous êtes écorché les pieds dans les chemins; vous me ferez ensuite tout le mal qu’il vous plaira!»
Dimitri arrêta ce flot de paroles. «Il est bien fâcheux, dit-il, que M. Hermann soit blessé. Photini n’est pas en sûreté au milieu de ces hérétiques, et je connais M. Harris: il est capable de tout!»
Le Roi fronça le sourcil. Les soupçons de l’amoureux entrèrent de plein-pied dans le cœur du père. «Allez-vous-en, me dit-il; je vous porterai, s’il le faut, jusqu’au bas de la montagne; vous attendrez dans quelque village un cheval, une voiture, une litière; je fournirai ce qu’il faudra. Mais faites-lui savoir dès aujourd’hui que vous êtes libre, et jurez-moi sur la tête de votre mère que vous ne parlerez à personne du mal qu’on vous a fait!»
Je ne savais pas trop comment je supporterais les fatigues du transport; mais tout me semblait préférable à la compagnie de mes bourreaux. Je craignais qu’un nouvel obstacle ne s’élevât entre moi et la liberté. Je dis au Roi: «Partons. Je jure sur tout ce qu’il y a de plus sacré qu’on ne touchera pas un cheveu de ta fille.»
Il m’enleva dans ses bras, me jeta sur son épaule et monta l’escalier de son cabinet. La troupe entière accourut au-devant de lui et nous barra le chemin. Moustakas, livide comme un cholérique, lui dit: «Où vas-tu? L’Allemand a jeté un sort sur la friture. Nous souffrons tous comme des damnés d’enfer. Nous allons crever par sa faute, et nous voulons qu’il meure avant nous.»
Je retombai tout à plat du haut de mes espérances. L’arrivée de Dimitri, l’intervention providentielle de John Harris, le revirement d’Hadgi-Stavros, l’humiliation de cette tête superbe aux pieds de son prisonnier, tant d’événements entassés dans un quart d’heure m’avaient troublé la cervelle: j’oubliais déjà le passé et je me lançais à corps perdu dans l’avenir.
A la vue de Moustakas, le poison me revint en mémoire. Je sentis que chaque minute allait précipiter un événement terrible. Je m’attachai au Roi des montagnes, je nouai mes bras autour de son cou, je l’adjurai de m’emporter sans retard: «Il y va de ta gloire, lui dis-je. Prouve à ces enragés que tu es le Roi! Ne réponds pas: les paroles sont inutiles. Passons-leur sur le corps. Tu ne sais pas toi-même quel intérêt tu as à me sauver. Ta fille aime John Harris; j’en suis sûr, elle me l’a avoué!
--Attends! répondit-il. Nous passerons d’abord; nous causerons ensuite.»