Part 15
Il me déposa doucement sur la terre et courut, les poings serrés, au milieu des bandits. «Vous êtes fous! cria-t-il. Le premier qui touchera le milord aura affaire à moi. Quel sort voulez-vous qu’il ait jeté? j’ai mangé avec vous; est-ce que je suis malade? Laissez-le sortir d’ici: c’est un honnête homme; c’est mon ami!»
Tout à coup il changea de visage; ses jambes fléchirent sous le poids de son corps. Il s’assit auprès de moi, se pencha vers mon oreille et me dit avec plus de douleur que de colère:
«Imprudent! Pourquoi ne m’avertissiez-vous pas que vous nous avez empoisonnés?»
Je saisis la main du Roi: elle était froide. Ses traits étaient décomposés; sa figure de marbre avait revêtu une couleur terreuse. A cette vue, la force m’abandonna tout à fait et je me sentis mourir. Je n’avais plus rien à espérer au monde: ne m’étais-je pas condamné moi-même en tuant le seul homme qui eût intérêt à me sauver? Je laissai tomber la tête sur ma poitrine, et je demeurai inerte auprès du vieillard livide et glacé.
Déjà Moustakas et quelques autres étendaient les mains pour me prendre et me faire partager les douleurs de leur agonie. Hadgi-Stavros n’avait plus la force de me défendre. De temps en temps, un hoquet formidable secouait ce grand corps comme la hache du bûcheron ébranle un chêne de cent ans. Les bandits étaient persuadés qu’il rendait l’âme, et que le vieil invincible allait enfin tomber vaincu par la mort. Tous les liens qui les attachaient à leur chef, liens d’intérêt, de crainte, d’espérance et de reconnaissance, se rompirent comme des fils d’araignée. Les Grecs sont la nation la plus rétive de la terre. Leur vanité mobile et intempérante se plie quelquefois, mais comme un ressort prêt à rebondir. Ils savent, au besoin, s’appuyer contre un plus fort, ou se glisser modestement à la suite d’un plus habile, mais jamais ils ne pardonnent au maître qui les protège ou qui les enrichit. Depuis trente siècles et plus, ce peuple est composé d’unités égoïstes et jalouses que la nécessité rassemble, que le penchant divise, et qu’aucune force humaine ne saurait fondre en un tout.
Hadgi-Stavros apprit à ses dépens qu’on ne commande pas impunément à soixante Grecs. Son autorité ne survécut pas une minute à sa vigueur morale et à sa force physique. Sans parler des malades qui nous montraient le poing en nous reprochant leurs souffrances, les hommes valides se groupaient en face de leur Roi légitime, autour d’un gros paysan brutal, appelé Coltzida. C’était le plus bavard et le plus effronté de la bande, un impudent lourdaud sans talent et sans courage, de ceux qui se cachent pendant l’action et qui portent le drapeau après la victoire; mais, en pareils accidents, la fortune est pour les effrontés et les bavards. Coltzida, fier de ses poumons, lançait les injures à pelletées sur le corps d’Hadgi-Stavros, comme un fossoyeur jette la terre sur le cercueil d’un mort. «Te voilà donc, disait-il, habile homme, général invincible, roi tout-puissant, mortel invulnérable! Tu n’avais pas volé ta gloire, et nous avons eu bon nez de nous fier à toi? Qu’avons-nous gagné dans ta compagnie? A quoi nous as-tu servi? Tu nous a donné cinquante-quatre misérables francs tous les mois, une paye de mercenaire! Tu nous as nourris de pain noir et de fromage moisi dont les chiens n’auraient pas voulu, tandis que tu faisais fortune et que tu envoyais des navires chargés d’or à tous les banquiers étrangers. Qu’est-ce qui nous est revenu de nos victoires et de tout ce brave sang que nous avons versé dans la montagne? Rien. Tu gardais tout pour toi, butin, dépouilles, et rançon des prisonniers! Il est vrai que tu nous laissais les coups de baïonnette: c’est le seul profit dont tu n’aies jamais pris ta part. Depuis deux ans que je suis avec toi, j’ai reçu dans le dos quatorze blessures, et tu n’as pas seulement une cicatrice à nous montrer! Si du moins tu avais su nous conduire! Si tu avais choisi les bonnes occasions où il y a peu à risquer et beaucoup à prendre! Mais tu nous as fait rosser par la ligne; tu as été le bourreau de nos camarades; tu nous as mis dans la gueule du loup! Tu es donc bien pressé d’en finir et de prendre ta retraite! Il te tarde bien de nous voir tous enterrés auprès de Vasile, que tu nous livres à ce milord maudit qui a jeté un sort sur nos plus braves soldats! Mais n’espère pas te dérober à notre vengeance. Je sais pourquoi tu veux qu’il s’en aille: il a payé sa rançon. Mais que veux-tu faire de cet argent? L’emporteras-tu dans l’autre monde? Tu es bien malade, mon pauvre Hadgi-Stavros. Le milord ne t’a pas épargné, tu vas mourir aussi, et c’est bien fait! Mes amis, nous sommes nos maîtres. Nous n’obéirons plus à personne, nous ferons ce qui nous plaira, nous mangerons ce qu’il y a de meilleur, nous boirons tout le vin d’Égine, nous brûlerons des forêts entières pour faire cuire des troupeaux entiers, nous pillerons le royaume! nous prendrons Athènes et nous camperons dans les jardins du palais! Vous n’aurez qu’à vous laisser conduire; je connais les bons endroits. Commençons par jeter le vieux dans le ravin avec son milord bien-aimé; je vous dirai ensuite ce qu’il faut faire.»
L’éloquence de Coltzida fut bien près de nous coûter la vie, car l’auditoire applaudit. Les vieux compagnons d’Hadgi-Stavros, dix ou douze Pallicares dévoués qui auraient pu lui venir en aide, avaient mangé la desserte de sa table: ils se tordaient dans les coliques. Mais un orateur populaire ne s’élève pas au pouvoir sans faire des jaloux. Lorsqu’il parut démontré que Coltzida deviendrait le chef de la bande, Tambouris et quelques autres ambitieux firent volte-face et se rangèrent de notre parti. Capitaine pour capitaine, ils aimaient mieux celui qui savait les conduire que ce bavard outrecuidant dont la nullité leur répugnait. Ils pressentaient d’ailleurs que le Roi n’avait plus longtemps à vivre et qu’il prendrait son successeur parmi les fidèles qui resteraient autour de lui. Ce n’était pas chose indifférente. Il y avait gros à parier que les bailleurs de fonds ratifieraient plutôt le choix d’Hadgi-Stavros qu’une élection révolutionnaire. Huit ou dix voix s’élevaient en notre faveur. Notre, car nous ne faisions plus qu’un. Je me cramponnais au Roi des montagnes, et lui-même avait un bras passé autour de mon cou. Tambouris et les siens se concertèrent en quatre mots; un plan de défense fut improvisé; trois hommes profitèrent du tapage pour courir avec Dimitri à l’arsenal de la bande, faire provision d’armes et de cartouches, et tracer, à travers le chemin, une longue traînée de poudre. Ils revinrent discrètement se mêler à la foule. Les deux partis se dessinaient de minute en minute; les injures volaient d’un groupe à l’autre. Nos champions, adossés à la chambre de Mary-Ann, gardaient l’escalier, nous faisaient un rempart de leur corps, et rejetaient l’ennemi dans le cabinet du Roi. Au plus fort de la poussée, un coup de pistolet retentit. Un ruban de feu courut sur la poussière et l’on entendit sauter les rochers avec un fracas épouvantable.
Coltzida et ses partisans, surpris par la détonation, coururent en bloc à l’arsenal. Tambouris ne perd pas une minute: il enlève Hadgi-Stavros, descend l’escalier en deux enjambées, le dépose en lieu sûr, revient à moi, m’emporte et me jette aux pieds du Roi. Nos amis se retranchent dans la chambre, coupent les arbres, barricadent l’escalier et organisent la défense avant que Coltzida soit revenu de sa promenade et de sa surprise.
Nous nous comptons alors. Notre armée se composait du Roi, de ses deux domestiques, de Tambouris avec huit brigands, de Dimitri et de moi: en tout, quatorze hommes, dont trois hors de combat. Le cafedgi s’était empoisonné avec son maître, et il commençait à ressentir les premières atteintes du mal. Mais nous avions deux fusils par personne et des cartouches à discrétion, tandis que les ennemis ne possédaient d’armes et de munitions que ce qu’ils portaient sur eux. Ils avaient l’avantage du nombre et du terrain. Nous ne savions pas précisément combien ils comptaient d’hommes valides, mais il fallait s’attendre à vingt-cinq ou trente assaillants. Je n’ai plus besoin de vous décrire la place assiégée: vous la connaissez depuis longtemps. Croyez cependant que l’aspect des lieux avait bien changé depuis le jour où j’y déjeunai pour la première fois, sous l’œil du Corfiote, entre Mme Simons et Mary-Ann. Nos beaux arbres avaient les racines en l’air, et le rossignol était loin. Ce qu’il vous importe de savoir, c’est que nous étions défendus à droite et à gauche par des rochers inaccessibles, même à l’ennemi. Il nous attaquait d’en haut par le cabinet du Roi, et il nous surveillait au bas du ravin. D’un côté ses feux plongeaient sur nous; de l’autre, nous plongions sur ses sentinelles, mais à si longue portée, que c’était jeter la poudre aux moineaux.
Si Coltzida et ses compagnons avaient eu la moindre notion de la guerre, c’était fait de nous. Il fallait enlever la barricade, entrer de vive force, nous acculer contre un mur ou nous culbuter dans le ravin. Mais l’imbécile, qui avait plus de deux hommes contre un, s’avisa de ménager ses munitions et de placer en tirailleurs vingt maladroits qui ne savaient pas tirer. Les nôtres n’étaient pas beaucoup plus habiles. Cependant, mieux commandés et plus sages, ils cassèrent bel et bien cinq têtes avant la tombée de la nuit. Les combattants se connaissaient tous par leurs noms. Ils s’interpellaient de loin à la façon des héros d’Homère. L’un essayait de convertir l’autre en le couchant en joue, l’autre ripostait par une balle et par un raisonnement. Le combat n’était qu’une discussion armée où de temps en temps la poudre disait son mot.
Pour moi, étendu dans un coin à l’abri des balles, j’essayais de défaire mon fatal ouvrage et de rappeler à la vie le pauvre Roi des montagnes. Il souffrait cruellement; il se plaignait d’une soif ardente et d’une vive douleur dans l’épigastre. Ses mains et ses pieds glacés se contractaient avec violence. Le pouls était rare, la respiration haletante. Son estomac semblait lutter contre un bourreau intérieur sans parvenir à l’expulser. Cependant son esprit n’avait rien perdu de sa vivacité et de sa présence; son regard vif et pénétrant cherchait à l’horizon la rade de Salamine et la prison flottante de Photini.
Il me dit, en crispant sa main autour de la mienne: «Guérissez-moi, mon cher enfant! Vous êtes docteur, vous devez me guérir. Je ne vous reproche pas ce que vous m’avez fait; vous étiez dans votre droit; vous aviez raison de me tuer, car je jure que, sans votre ami Harris, je ne vous aurais pas manqué! N’y a-t-il rien pour éteindre le feu qui me brûle? Je ne tiens pas à la vie, allez; j’ai bien assez vécu; mais, si je meurs, ils vous tueront, et ma pauvre Photini sera égorgée. Je souffre. Tâtez mes mains; il me semble qu’elles ne sont déjà plus à moi. Mais croyez-vous que cet Américain ait le cœur d’exécuter ses menaces? Qu’est-ce que vous me disiez tout à l’heure? Photini l’aime! La malheureuse! Je l’avais élevée pour devenir la femme d’un roi. J’aimerais mieux la voir morte que... Non, j’en suis bien aise, après tout, qu’elle ait de l’amour pour ce jeune homme; il aura pitié d’elle, peut-être. Qu’êtes-vous pour lui? un ami, rien de plus: vous n’êtes même pas son compatriote. On a des amis tant qu’on veut; on ne trouve pas deux femmes comme Photini. Moi, j’étranglerais bien tous mes amis si j’y trouvais mon compte; mais jamais je ne tuerais une femme qui aurait de l’amour pour moi. Si du moins il savait combien elle est riche! Les Américains sont des hommes positifs, au moins on le dit. Mais la pauvre innocente ne connaît pas sa fortune. J’aurais dû l’avertir. Maintenant, comment lui faire savoir qu’elle aura quatre millions de dot? Nous sommes prisonniers d’un Coltzida! Guérissez-moi donc, par tous les saints du paradis, que j’écrase cette vermine!»
Je ne suis pas médecin, et je sais de toxicologie le peu qu’on en apprend dans les traités élémentaires; cependant je me rappelai que l’empoisonnement par l’arsenic se guérit par une méthode qui ressemble un peu à celle du docteur Sangrado. Je chatouillai l’œsophage du malade pour délivrer son estomac du fardeau qui le torturait. Mes doigts lui servirent d’émétique, et bientôt j’eus lieu d’espérer que le poison était en grande partie expulsé. Les phénomènes de réaction se produisirent ensuite; la peau devint brûlante, le pouls accéléra sa marche, la face se colora, les yeux s’injectèrent de filets rouges. Je lui demandai si un de ses hommes serait assez adroit pour le saigner. Il se banda le bras lui-même et il s’ouvrit tranquillement une veine, au bruit de la fusillade et au milieu des balles perdues qui venaient l’éclabousser. Il jeta par terre une bonne livre de sang et me demanda d’une voix douce et tranquille ce qui lui restait à faire. Je lui ordonnai de boire, et de boire encore, et de boire toujours, jusqu’à ce que les dernières parcelles de l’arsenic fussent emportées par le torrent de la boisson. Tout justement, l’outre de vin blanc qui avait causé la mort de Vasile était encore dans la chambre. Ce vin, étendu d’eau, servit à rendre la vie au Roi. Il m’obéit comme un enfant. Je crois même que, la première fois que je lui tendis la coupe, sa pauvre vieille majesté souffrante s’empara de ma main pour la baiser.
Vers dix heures du soir il allait mieux, mais son cafedgi était mort. Le pauvre diable ne put ni se défaire du poison ni se réchauffer. On le lança dans le ravin, du haut de la cascade. Tous nos défenseurs paraissaient en bon état, sans une blessure, mais affamés comme des loups en décembre. Quant à moi, j’étais à jeun depuis vingt-quatre heures, et mon estomac criait famine. L’ennemi, pour nous braver, passa la nuit à boire et à manger sur nos têtes. Il nous lançait des os de mouton et des outres vides. Les nôtres ripostaient par quelques coups de fusil, au jugé. Nous entendions distinctement les cris de joie et les cris de mort. Coltzida était ivre; les blessés et les malades hurlaient ensemble; Moustakas ne cria pas longtemps. Le tumulte me tint éveillé toute la nuit auprès du vieux Roi. Ah! monsieur, que les nuits semblent longues à celui qui n’est pas sûr du lendemain!
La matinée du mardi fut sombre et pluvieuse. Le ciel se brouilla au lever du soleil, et une pluie grisâtre s’abattit avec impartialité sur nos amis et nos ennemis. Mais si nous étions assez éveillés pour préserver nos armes et nos cartouches, l’armée du général Coltzida n’avait pas pris les mêmes précautions. Le premier engagement fut tout à notre honneur. L’ennemi se cachait mal, et tirait d’une main avinée. La partie me parut si belle, que je pris un fusil comme les autres. Ce qui en advint, je vous l’écrirai dans quelques années, si je me fais recevoir médecin. Je vous ai déjà avoué assez de meurtres pour un homme qui n’en fait pas son état. Hadgi-Stavros voulut suivre mon exemple; mais ses mains lui refusaient le service; il avait les extrémités enflées et douloureuses, et je lui annonçai avec ma franchise ordinaire que cette incapacité de travail durerait peut-être aussi longtemps que lui.
Sur les neuf heures, l’ennemi, qui semblait fort attentif à nous répondre, nous tourna brusquement le dos. J’entendis une fusillade effrénée qui ne s’adressait pas à nous, et j’en conclus que maître Coltzida s’était laissé surprendre par derrière. Quel était l’allié inconnu qui nous servait si bien? Était-il prudent d’opérer une jonction et de démolir nos barricades? Je ne demandais pas autre chose, mais le Roi rêvait à la troupe de ligne, et Tambouris mordait sa moustache. Tous nos doutes furent bientôt aplanis. Une voix qui ne m’était pas inconnue cria: _All right!_ Trois jeunes gens armés jusqu’aux dents s’élancèrent comme des tigres, franchirent la barricade et tombèrent au milieu de nous. Harris et Lobster tenaient dans chaque main un revolver à six coups. Giacomo brandissait un fusil de munition, la crosse en l’air comme une massue: c’est ainsi qu’il entend l’emploi des armes à feu.
Le tonnerre, en tombant dans la chambre, eût produit un effet moins tragique que l’entrée de ces hommes qui distribuaient des balles à poignées et qui semblaient avoir de la mort plein les mains. Mes trois commensaux, ivres de bruit, de mouvement et de victoire, n’aperçurent ni Hadgi-Stavros ni moi; ils ne virent que des hommes à tuer, et Dieu sait s’ils allèrent vite en besogne. Nos pauvres champions, étonnés, éperdus, furent hors de combat sans avoir eu le temps de se défendre ou de se reconnaître. Moi-même, qui aurais voulu leur sauver la vie, j’eus beau crier dans mon coin; ma voix était couverte par le bruit de la poudre et par les exclamations des vainqueurs. Dimitri, tapi entre Hadgi-Stavros et moi, joignait vainement sa voix à la mienne. Harris, Lobster et Giacomo tiraient, couraient, frappaient en comptant les coups, chacun dans sa langue.
--_One!_ disait Lobster.
--_Two!_ répondait Harris.
--_Tre! quatro! cinque!_ hurlait Giacomo. Le cinquième fut Tambouris. Sa tête éclata sous le fusil comme une noix fraîche sous une pierre. La cervelle jaillit aux alentours, et le corps s’affaissa dans la fontaine comme un paquet de haillons qu’une blanchisseuse jette au bord de l’eau. Mes amis étaient beaux à voir dans leur travail épouvantable. Ils tuaient avec ivresse, ils se complaisaient dans leur justice. Le vent et la course avaient emporté leurs coiffures; leurs cheveux flottaient en arrière; leurs regards étincelaient d’un éclat si meurtrier, qu’il était difficile de discerner si la mort partait de leurs yeux ou de leurs mains. On eût dit que la destruction s’était incarnée dans cette trinité haletante. Lorsque tout fut aplani autour d’eux et qu’ils ne virent plus d’autres ennemis que trois ou quatre blessés rampant sur le sol, ils respirèrent. Harris fut le premier qui se souvint de moi. Giacomo n’avait qu’un souci: il ne savait pas si, dans le nombre, il avait cassé la tête d’Hadgi-Stavros. Harris cria de toutes ses forces: «Hermann, où êtes-vous?
--Ici!» répondis-je, et les trois destructeurs accoururent à ma voix.
Le Roi des montagnes, tout faible qu’il était, appuya une main sur mon épaule, s’adossa au rocher, regarda fixement ces hommes qui n’avaient tué tant de monde que pour arriver jusqu’à lui, et leur dit d’une voix ferme:
«Je suis Hadgi-Stavros.»
Vous savez si mes amis attendaient depuis longtemps l’occasion de châtier le vieux Pallicare. Ils s’étaient promis sa mort comme une fête. Ils avaient à venger les filles de Mistra, mille autres victimes, et moi, et eux-mêmes. Et cependant je n’eus pas besoin de leur retenir le bras. Il y avait un tel reste de grandeur dans ce héros en ruines, que leur colère tomba d’elle-même et fit place à l’étonnement. Ils étaient jeunes tous les trois, et dans cet âge où l’on ne trouve plus ses armes devant un ennemi désarmé. Je leur appris en quelques mots comment le Roi m’avait défendu contre toute sa bande, tout mourant qu’il était, et le jour même où je l’avais empoisonné. Je leur expliquai la bataille qu’ils avaient interrompue, les barricades qu’ils venaient de franchir et cette guerre étrange où ils étaient intervenus pour tuer nos défenseurs.
«Tant pis pour eux! dit John Harris. Nous portions, comme la justice, un bandeau sur les yeux. Si les drôles ont eu un bon mouvement avant de mourir, on leur en tiendra compte là-haut; je ne m’y oppose pas.
--Quant aux secours dont nous vous avons privé, dit Lobster, ne vous en mettez pas en peine. Avec deux revolvers dans les mains et deux autres dans les poches, nous valons chacun vingt-quatre hommes. Nous avons tué ceux-ci; les autres n’ont qu’à revenir! N’est-il pas vrai, Giacomo?
--Moi, dit le Maltais, j’assommerais une armée de taureaux: je suis en veine! Et dire qu’on est réduit à cacheter des lettres avec ces deux poignets-là.
Cependant l’ennemi, revenu de sa stupeur, avait recommencé le siège. Trois ou quatre brigands avaient allongé le nez par-dessus nos remparts et aperçu le carnage. Coltzida ne savait que penser de ces trois fléaux qu’il avait vus frapper aveuglément sur ses amis et ses ennemis; mais il conjectura que le fer ou le poison l’avait délivré du Roi des montagnes. Il ordonna de démolir prudemment nos ouvrages de défense. Nous étions hors de vue, abrités contre un mur, à dix pas de l’escalier. Le bruit des matériaux qui croulaient avertit mes amis de recharger leurs armes. Hadgi-Stavros les laissa faire. Il dit ensuite à John Harris:
«Où est Photini?
--A mon bord.
--Vous ne lui avez pas fait de mal?
--Est-ce que j’ai pris de vos leçons pour torturer les jeunes filles?
--Vous avez raison, je suis un misérable vieillard; pardonnez-moi. Promettez-moi de lui faire grâce!
--Que diable voulez-vous que je lui fasse? Maintenant que j’ai retrouvé Hermann, je vous la rendrai quand vous voudrez.
--Sans rançon?
--Vieille bête!
--Vous allez voir, dit le Roi, si je suis une vieille bête.»
Il passa le bras gauche autour du cou de Dimitri, il étendit sa main crispée et tremblante vers la poignée de son sabre, tira péniblement la lame hors du fourreau, et marcha vers l’escalier où les insurgés de Coltzida s’aventuraient en hésitant. Ils reculèrent à sa vue, comme si la terre se fût ouverte pour laisser passer le grand juge des enfers. Ils étaient quinze ou vingt, tous armés: aucun d’eux n’osa ni se défendre, ni s’excuser, ni fuir. Ils tremblaient sur leurs jambes devant la face terrible du Roi ressuscité. Hadgi-Stavros marcha droit à Coltzida, qui se cachait, plus pâle et plus glacé que tous les autres. Il jeta le bras en arrière par un effort impossible à mesurer, et d’un coup trancha cette tête ignoble d’épouvante. Le tremblement le reprit ensuite. Il laissa tomber son sabre le long du cadavre, et ne daigna point le ramasser.
«Marchons, dit-il, j’emporte mon fourreau. La lame n’est plus bonne à rien, ni moi non plus: j’ai fini.»
Ses anciens compagnons s’approchèrent de lui pour lui demander grâce. Quelques-uns le supplièrent de ne point les abandonner; ils ne savaient que devenir sans lui. Il ne les honora pas d’un seul mot de réponse. Il nous pria de le conduire à Castia pour prendre des chevaux, et à Salamine pour chercher Photini.
Les brigands nous laissèrent partir sans résistance. Au bout de quelques pas, mes amis s’aperçurent que je me traînais avec peine; Giacomo me soutint; Harris s’informa si j’étais blessé. Le Roi me lança un regard suppliant; pauvre homme! Je contai à mes amis que j’avais tenté une évasion périlleuse, et que mes pieds s’en étaient mal trouvés. Nous descendîmes lentement les sentiers de la montagne. Les cris des blessés et la voix des bandits qui délibéraient sur place nous poursuivirent à un demi-quart de lieue. A mesure que nous approchions du village, le temps se remettait, les chemins séchaient sous nos pas. Le premier rayon de soleil me parut bien beau. Hadgi-Stavros prêtait peu d’attention au monde extérieur: il regardait en lui-même. C’est quelque chose de rompre avec une habitude de cinquante ans.
Aux premières maisons de Castia, nous fîmes la rencontre du moine, qui portait un essaim dans un sac. Il nous présenta ses civilités et s’excusa de n’être point venu nous voir depuis la veille. Les coups de fusil lui avaient fait peur. Le Roi le salua de la main et passa outre.
Les chevaux de mes amis les attendaient avec leur guide auprès de la fontaine. Je demandai comment ils avaient quatre chevaux. Ils m’apprirent que M. Mérinay faisait partie de l’expédition, mais qu’il était descendu de cheval pour considérer une pierre curieuse, et qu’il n’avait point reparu.
Giacomo Fondi me porta sur ma selle, toujours à bras tendu: c’était plus fort que lui. Le Roi, aidé de Dimitri, se hissa péniblement sur la sienne. Harris et son neveu sautèrent à cheval; le Maltais, Dimitri et le guide nous précédèrent à pied.
Chemin faisant, je m’approchai de Harris, et il me raconta comment la fille du Roi était tombée en son pouvoir.