Part 16
«Figurez-vous, me dit-il, que j’arrivais de ma croisière, assez content de moi, et tout fier d’avoir coulé une demi-douzaine de pirates. Je mouille au Pirée le dimanche à six heures, je descends à terre, et comme il y avait huit jours que je vivais en tête-à-tête avec mon état-major, je me promettais une petite débauche de conversation. J’arrête un fiacre sur le port, et je le prends pour la soirée. Je tombe chez Christodule au milieu d’une consternation générale: je n’aurais jamais cru que tant d’ennui pût tenir dans la maison d’un pâtissier. Tout le monde était réuni pour le souper, Christodule, Maroula, Dimitri, Giacomo, William, M. Mérinay et la petite fille des dimanches, plus endimanchée que jamais; William me conta votre affaire. Si j’ai poussé de beaux cris, inutile de vous le dire. J’étais furieux contre moi de n’avoir pas été là. Le petit m’assure qu’il a fait tout ce qu’il a pu. Il a battu toute la ville pour quinze mille francs, mais ses parents lui ont ouvert un crédit fort limité; bref, il n’a pas trouvé la somme. Il s’est adressé, en désespoir de cause, à M. Mérinay; mais le doux Mérinay prétend que tout son argent est prêté à des amis intimes, loin d’ici, bien loin, plus loin que le bout du monde.
«Hé! morbleu! dis-je à Lobster, c’est en monnaie de plomb qu’il faut payer le vieux scélérat. A quoi te sert-il d’être plus adroit que Nemrod, si ton talent n’est bon qu’à écorner la prison de Socrate? Il faut organiser une chasse aux Pallicares! J’ai refusé dans le temps un voyage dans l’Afrique centrale; et j’en suis encore aux regrets. C’est double plaisir de tirer un gibier qui se défend. Fais provision de poudre et de balles, et demain matin nous entrons en campagne.» William mord à l’hameçon, Giacomo donne un grand coup de poing sur la table; vous connaissez les coups de poing de Giacomo. Il jure de nous accompagner, pourvu qu’on lui procure un fusil à un coup. Mais le plus enragé de tous était M. Mérinay. Il voulait teindre ses mains dans le sang des coupables. On accepta ses services, mais j’offris de lui acheter le gibier qu’il rapporterait. Il enflait sa petite voix de la façon la plus comique, et disait, en montrant ses poings de demoiselle, qu’Hadgi-Stavros aurait affaire à lui.
«Moi, je riais de bon cœur, d’autant plus qu’on est toujours gai la veille d’une bataille. Lobster devint tout guilleret à l’idée de montrer aux brigands les progrès qu’il avait fait. Giacomo ne se tenait pas de joie; les coins de sa bouche lui entraient dans les oreilles; il cassait ses noisettes avec la figure d’un casse-noisette de Nuremberg. M. Mérinay avait des rayons autour de la tête. Ce n’était plus un homme, mais un feu d’artifice.
«Excepté nous, tous les convives avaient des mines d’une aune. La grosse pâtissière se confondait en signes de croix; Dimitri levait les yeux au ciel, le lieutenant de la phalange nous conseillait d’y regarder à deux fois avant de nous frotter au Roi des montagnes. Mais la fille au nez aplati, celle que vous avez baptisée du nom de _Crinolina invariabilis_, était plongée dans une douleur tout à fait plaisante. Elle poussait des soupirs de fendeur de bois, elle ne mangeait que par contenance, et j’aurais pu faire entrer dans mon œil gauche le souper qu’elle mit dans sa bouche.
--C’est une brave fille, Harris.
--Brave fille tant que vous voudrez, mais je trouve que votre indulgence pour elle passe les bornes. Moi, je n’ai jamais pu lui pardonner ses robes qui se fourrent obstinément sous les pieds de ma chaise, l’odeur de patchouli qu’elle répand autour de moi, et les regards pâmés qu’elle promène autour de la table. On dirait, sur ma parole, qu’elle n’est pas capable de regarder une carafe sans lui faire les yeux doux. Mais si vous l’aimez telle qu’elle est, il n’y a rien à dire. Elle partit à neuf heures pour sa pension; je lui souhaitai un bon voyage. Dix minutes après, je serre la main de nos amis, nous prenons rendez-vous pour le lendemain, je sors, je réveille mon cocher, et devinez un peu qui je trouve dans la voiture? _Crinolina invariabilis_ avec la servante du pâtissier.
«Elle appuie un doigt sur sa bouche, je monte sans rien dire, et nous partons. «Monsieur Harris, me dit-elle en assez bon anglais, ma foi! monsieur Harris, jurez-moi de renoncer à vos projets contre le Roi des montagnes.»
«Je me mets à rire, elle se met à pleurer. Elle jure que je me ferai tuer; je réponds que c’est moi qui tue les autres; elle s’oppose à ce qu’on tue Hadgi-Stavros, je veux savoir pourquoi, et enfin, à bout d’éloquence, elle s’écrie, comme au cinquième acte d’un drame: «C’est mon père!» Là-dessus, je commence à réfléchir sérieusement: une fois n’est pas coutume. Je songe qu’il me serait possible de récupérer un ami perdu sans en risquer deux ou trois autres, et je dis à la jeune Pallicare:
«Votre père vous aime-t-il?
«--Plus que sa vie.
«--Vous a-t-il jamais refusé quelque chose?
«--Rien de ce qu’il me faut.
«--Et si vous lui écriviez que vous avez besoin de M. Hermann Schultz, vous l’enverrait-il par retour du courrier?
«--Non.
«--Vous en êtes sûre?
«--Absolument.
«--Alors, mademoiselle, je n’ai plus qu’une chose à faire. A brigand, brigand et demi. Je vous emporte à bord de _la Fancy_, et je vous garde en otage jusqu’au retour d’Hermann.
«--J’allais vous le proposer, dit-elle. A ce prix papa vous rendra votre ami.»
J’interrompis à ce mot le récit de John Harris.
«Hé bien, lui dis-je, vous n’admirez pas la pauvre fille qui vous aime assez pour se livrer entre vos mains?
--La belle affaire! répondit-il; elle voulait sauver son honnête homme de père, et elle savait bien qu’une fois la guerre déclarée, nous ne le manquerions pas. Je lui promis de la traiter avec tous les égards qu’un galant homme doit à une femme. Elle pleura jusqu’au Pirée, je la consolai comme je pus. Elle murmurait entre ses dents: «Je suis une fille perdue!» Je lui démontrai par A plus B qu’elle se retrouverait. Je la vis descendre de voiture, je l’embarquai avec la servante dans mon grand canot, le même qui nous attend là-bas. J’écrivis au vieux brigand une lettre catégorique et je renvoyai la bonne femme à la ville avec le petit message pour Dimitri.
«Depuis ce temps, la belle éplorée jouit sans partage de mon appartement. Ordre de la traiter comme la fille d’un roi. J’ai attendu jusqu’à lundi soir la réponse de son père, puis la patience m’a manqué; je suis revenu à ma première idée; j’ai pris mes pistolets, j’ai fait signe à nos amis, et vous savez le reste. Maintenant, à votre tour! vous devez avoir tout un volume à raconter.
--Je suis à vous, lui dis-je. Il faut d’abord que j’aille glisser un mot dans l’oreille d’Hadgi-Stavros.»
Je m’approchai du Roi des montagnes, et je lui dis tout bas: «Je ne sais pourquoi je vous ai conté que Photini aimait John Harris. Il fallait que la peur m’eût tourné la tête. Je viens de causer avec lui, et je vous jure sur la tête de mon père qu’elle lui est aussi indifférente que s’il ne lui avait jamais parlé.»
Le vieillard me remercia de la main, et j’allai raconter à John mes aventures avec Mary-Ann. «Bravo! fit-il. Je trouvais que le roman n’était pas complet, faute d’un peu d’amour. En voilà beaucoup, ce qui ne gâte rien.
--Excusez-moi, lui dis-je. Il n’y a pas d’amour dans tout ceci: une bonne amitié d’un côté, un peu de reconnaissance de l’autre. Mais il ne faut rien de plus, je pense, pour faire un mariage raisonnablement assorti.
--Épousez, mon ami, et prenez-moi pour témoin de votre bonheur.
--Vous l’avez bien gagné, John Harris.
--Quand la reverrez-vous? Je donnerais beaucoup pour assister à l’entrevue.
--Je voudrais lui faire une surprise et la rencontrer comme par hasard.
--C’est une idée! Après-demain, au bal de la cour! Vous êtes invité, moi aussi. La lettre vous attend sur votre table, chez Christodule. D’ici là, mon garçon, il faut rester à mon bord pour vous refaire un peu. Vos cheveux sont roussis et vos pieds endommagés: nous avons le temps de remédier à tout.»
Il était six heures du soir lorsque le grand canot de _la Fancy_ nous mit tous à bord. On porta le Roi des montagnes jusque sur le pont. Il ne se soutenait plus. Photini se jeta dans ses bras en pleurant. C’était beaucoup de voir que tous ceux qu’elle aimait avaient survécu à la bataille, mais elle trouva son père vieilli de vingt ans. Peut-être aussi eut-elle à souffrir de l’indifférence de Harris. Il la remit au Roi avec un sans-façon tout américain, en lui disant:
«Nous sommes quittes. Vous m’avez rendu mon ami, je vous restitue mademoiselle. Donnant, donnant. Les bons comptes font les bons amis. Et maintenant, auguste vieillard, sous quel climat béni du ciel irez-vous chercher qui vous pende? Vous n’êtes pas homme à vous retirer des affaires!
--Excusez-moi, répondit-il avec une certaine hauteur: j’ai dit adieu au brigandage, et pour toujours. Que ferais-je dans la montagne? Tous mes hommes sont morts, blessés ou dispersés. J’en pourrais lever d’autres; mais ces mains qui ont fait ployer tant de têtes me refusent le service. C’est aux jeunes à prendre ma place; mais je les défie d’égaler ma fortune et ma renommée. Que vais-je faire de ce restant de vieillesse que vous m’avez laissé? Je n’en sais rien encore; mais soyez sûrs que mes derniers jours seront bien remplis. J’ai ma fille à établir, mes mémoires à dicter. Peut-être encore, si les secousses de cette semaine n’ont pas trop fatigué mon cerveau, consacrerai-je au service de l’État mes talents et mon expérience. Que Dieu me donne la santé de l’esprit: avant six mois je serai président du conseil des ministres.»
CHAPITRE VIII
LE BAL DE LA COUR
Le jeudi 15 mai, à six heures du soir, John Harris, en grand uniforme, me ramena chez Christodule. Le pâtissier et sa femme me firent fête, non sans pousser quelques soupirs à l’adresse du Roi des montagnes. Pour moi, je les embrassai de bon cœur. J’étais heureux de vivre, et je ne voyais partout que des amis. Mes pieds étaient guéris, mes cheveux coupés, mon estomac satisfait. Dimitri m’assura que Mme Simons, sa fille et son frère étaient invités au bal de cour, et que la blanchisseuse venait de porter une robe à l’hôtel des Étrangers. Je jouissais par avance de la surprise et de la joie de Mary-Ann. Christodule m’offrit un verre de vin de Santorin. Dans ce breuvage adorable, je crus boire la liberté, la richesse et le bonheur. Je montai l’escalier de ma chambre, mais, avant d’entrer chez moi, je crus devoir frapper à la porte de M. Mérinay. Il me reçut au milieu d’une bagarre de livres et de papiers. «Cher Monsieur, me dit-il, vous voyez un homme perdu de travail. J’ai trouvé au-dessus du village de Castia une inscription antique qui m’a privé du plaisir de combattre pour vous et qui, depuis deux jours, me met à la torture. Elle est absolument inédite, je viens de m’en assurer. Personne ne l’a vue avant moi; j’aurai l’honneur de la découverte; je compte y attacher mon nom. La pierre est un petit monument de calcaire coquillier, haut de trente-cinq centimètres sur vingt-deux et planté par hasard au bord du chemin. Les caractères sont de la bonne époque et sculptés dans la perfection. Voici l’inscription, telle que je l’ai copiée sur mon carnet.
S. T. X. X. I. I. M. D. C. C. C. L. I.
«Si je parviens à l’expliquer, ma fortune est faite. Je serai membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres de Pont-Audemer! Mais la tâche est longue et difficile. L’antiquité garde ses secrets avec un soin jaloux. Je crains bien d’être tombé sur un monument relatif aux mystères d’Éleusis. En ce cas, il y aurait peut-être deux interprétations à trouver, l’une vulgaire ou démotique, l’autre sacrée ou hiératique. Il faudra que vous me donniez votre avis.
--Mon avis, lui répondis-je, est celui d’un ignorant. Je pense que vous avez découvert une borne comme on en voit beaucoup le long des chemins, et que l’inscription qui vous a donné tant de peine pourrait sans nul inconvénient se traduire ainsi: «Stade, 22, 1851.» Bonsoir, cher monsieur Mérinay; je vais écrire à mon père et endosser mon bel habit rouge.»
Ma lettre à mes parents fut une ode, un hymne, un chant de bonheur. L’ivresse de mon cœur coulait sur le papier entre les deux becs de ma plume. J’invitai la famille à mon mariage, sans oublier la bonne tante Rosenthaler. Je priai mon père de vendre au plus tôt son auberge, dût-il la donner à vil prix. J’exigeai que Frantz et Jean Nicolas quittassent le service; j’adjurai mes autres frères de changer d’état. Je prenais tout sur moi; je me chargeais de l’avenir de tous les nôtres. Sans perdre un seul moment, je cachetai la dépêche, et je la fis porter par un exprès au Pirée, à bord du _Lloyd_ autrichien qui partait le vendredi matin, à six heures. «De cette façon, me disais-je, ils jouiront de mon bonheur presque aussitôt que moi.»
A neuf heures moins un quart, heure militaire, j’entrais au palais avec John Harris. Ni Lobster, ni M. Mérinay, ni Giacomo n’étaient invités. Mon tricorne avait un reflet imperceptiblement roussâtre, mais, à la clarté des bougies, ce petit défaut ne s’apercevait pas. Mon épée était trop courte de sept ou huit centimètres; mais qu’importe? le courage ne se mesure pas à la longueur de l’épée, et j’avais, sans vanité, le droit de passer pour un héros. L’habit rouge était juste, il me gênait sous les bras, et le parement des manches arrivait assez loin de mes poignets; mais la broderie faisait bien, comme papa l’avait prophétisé.
La salle de bal, décorée avec un certain goût et splendidement éclairée, se divisait en deux camps. D’un côté étaient les fauteuils réservés aux dames, derrière le trône du roi et de la reine; de l’autre étaient les chaises destinées au sexe laid. J’embrassai d’un coup d’œil avide l’espace occupé par les dames. Mary-Ann n’y était pas encore.
A neuf heures, je vis entrer le roi et la reine, précédés de la grande maîtresse, du maréchal du palais, des aides de camp, des dames d’honneur et des officiers d’ordonnance, parmi lesquels on me montra M. George Micrommatis. Le roi était magnifiquement vêtu en Pallicare, et la reine portait une toilette admirable, dont les élégances exquises ne pouvaient venir que de Paris. Le luxe des toilettes et l’éclat des costumes nationaux ne m’éblouirent pas au point de me faire oublier Mary-Ann. J’avais les yeux fixés sur la porte, et j’attendais.
Les membres du corps diplomatique et les principaux invités se rangèrent en cercle autour du roi et de la reine, qui leur distribuèrent des paroles aimables, durant une demi-heure environ. J’étais au dernier rang, avec John Harris. Un officier placé devant nous se recula si maladroitement qu’il me marcha sur le pied et m’arracha un cri. Il retourna la tête, et je reconnus le capitaine Périclès, tout fraîchement décoré de l’ordre du Sauveur. Il me fit ses excuses et me demanda de mes nouvelles. Je ne pus m’empêcher de lui répondre que ma santé ne le regardait pas. John Harris, qui savait mon histoire de bout en bout, dit poliment au capitaine:
«N’est-ce pas à monsieur Périclès que j’ai l’honneur de parler?
--A lui-même.
--Je suis charmé de la rencontre. Seriez-vous assez aimable pour m’accompagner un instant dans le salon de jeu? Il est encore désert, et nous y serons seuls.
--A vos ordres, monsieur.»
M. Périclès, plus pâle qu’un soldat qui sort de l’hôpital, nous suivit en souriant. Arrivé, il fit face à John Harris, et lui dit: «Monsieur, j’attends votre bon plaisir.»
Pour toute réponse, Harris lui arracha sa croix avec le ruban neuf, et la mit dans sa poche en disant:
«Voilà, monsieur, tout ce que j’avais à vous dire.
--Monsieur, cria le capitaine en faisant un pas en arrière.
--Point de bruit, monsieur, je vous en prie. Si vous tenez à ce joujou, veuillez l’envoyer prendre chez M. John Harris, commandant de _la Fancy_, par deux de vos amis.
--Monsieur, reprit Périclès, je ne sais de quel droit vous me prenez une croix dont la valeur est de quinze francs, et que je serai forcé de remplacer à mes frais.
--Qu’à cela ne tienne, monsieur; voici un souverain à l’effigie de la reine d’Angleterre: quinze francs pour la croix, dix pour le ruban. S’il restait quelque chose, je vous prierais de le boire à ma santé.
--Monsieur, dit l’officier en empochant la pièce, je n’ai plus qu’à vous remercier.» Il nous salua sans ajouter un mot, mais ses yeux ne promettaient rien de bon.
«Mon cher Hermann, me dit Harris, vous ferez prudemment de quitter ce pays le plus tôt possible avec votre future. Ce gendarme m’a l’air d’un brigand fini. Quant à moi, je resterai huit jours, pour lui laisser le temps de me rendre la monnaie de ma pièce; après quoi, je suivrai l’ordre qui m’envoie dans les mers du Japon.
--Je suis bien fâché, lui répondis-je, que votre vivacité vous ait emporté si loin. Je ne voulais pas sortir de Grèce sans un exemplaire ou deux de la _Boryana variabilis_. J’en avais un incomplet, sans les racines, et je l’ai oublié là-haut avec ma boîte de fer-blanc.
--Laissez un dessin de votre plante à Lobster ou à Giacomo. Ils feront un pèlerinage à votre intention dans la montagne. Mais, pour Dieu! hâtez-vous de mettre votre bonheur en sûreté!»
En attendant, mon bonheur n’arrivait pas au bal, et je me tuais les yeux à dévisager toutes les danseuses. Vers minuit, je perdis l’espérance. Je sortis du grand salon, et je me plantai mélancoliquement devant une table de whist, où quatre joueurs habiles faisaient courir les cartes avec une dextérité admirable. Je commençais à m’intéresser à ce jeu d’adresse, lorsqu’un éclat de rire argentin me fit bondir le cœur. Mary-Ann était là derrière moi. Je ne la voyais pas, et je n’osais me retourner vers elle, mais je la sentais présente, et la joie me serrait la gorge à m’étouffer. Ce qui causait son hilarité, je ne l’ai jamais su. Peut-être quelque costume ridicule: on en rencontre en tout pays dans les bals officiels. L’idée me vint que j’avais une glace devant moi. Je levai les yeux, et je la vis, sans être vu, entre sa mère et son oncle, plus belle et plus radieuse que le jour où elle m’était apparue pour la première fois. Un triple collier de perles caressantes ondulait mollement autour de son cou et suivait le doux contour de ses épaules divines. Ses beaux yeux scintillaient au feu des bougies, ses dents riaient avec une grâce inexprimable, la lumière jouait comme une folle dans la forêt de ses cheveux. Sa toilette était celle de toutes les jeunes filles; elle ne portait pas, comme Mme Simons, un oiseau de paradis sur la tête, mais elle n’en était que plus belle; sa jupe était relevée par quelques bouquets de fleurs naturelles; elle avait des fleurs au corsage et dans les cheveux, et quelles fleurs, monsieur? Je vous le donne en mille. Moi, je pensai mourir de joie en reconnaissant sur elle la _Boryana variabilis_. Tout me tombait du ciel en même temps. Y a-t-il rien de plus doux que d’herboriser dans les cheveux de celle qu’on aime? J’étais le plus heureux des hommes et des naturalistes! L’excès du bonheur m’entraîna par-dessus toutes les bornes des convenances. Je me retournai brusquement vers elle, je lui tendis les mains, je criai: «Mary-Ann! c’est moi!»
Le croyez-vous, monsieur? elle recula comme épouvantée, au lieu de tomber dans mes bras. Mme Simons leva si haut la tête, qu’il me sembla que son oiseau de paradis s’envolait au plafond. Le vieux monsieur me prit par la main, me conduisit à l’écart, m’examina comme une bête curieuse et me dit: «Monsieur, êtes-vous présenté à ces dames?
--Il s’agit bien de tout cela, mon digne monsieur Sharper! mon cher oncle! Je suis Hermann! Hermann Schultz! leur compagnon de captivité! leur sauveur! Ah! j’en ai vu de belles, allez! depuis leur départ. Je vous conterai tout cela chez nous.
--_Yes, yes_, répondit-il. Mais la coutume anglaise, monsieur, exige absolument qu’on soit présenté aux dames avant de leur raconter des histoires.
--Mais puisqu’elles me connaissent, mon bon et excellent monsieur Sharper! nous avons dîné plus de dix fois ensemble! Je leur ai rendu un service de cent mille francs! vous le savez bien? chez le Roi des montagnes?
--_Yes, yes_; mais vous n’êtes pas présenté.
--Mais vous ne savez donc pas que je me suis exposé à mille morts pour ma chère Mary-Ann?
--Fort bien; mais vous n’êtes pas présenté.
--Enfin, monsieur, je dois l’épouser, sa mère l’a permis. Ne vous a-t-on pas dit que je devais me marier avec elle?
--Pas avant d’être présenté.
--Présentez-moi donc vous-même!
--_Yes, yes_; mais il faut d’abord vous faire présenter à moi.
--Attendez!»
Je courus comme un fou à travers le bal, je heurtai plus de six groupes de valseurs; mon épée s’embarrassa dans mes jambes, je glissai sur le parquet et je tombai scandaleusement de toute ma longueur. Ce fut John Harris qui me releva.
«Que cherchez-vous? dit-il.
--Elles sont ici, je les ai vues: je vais épouser Mary-Ann; mais il faut d’abord que je leur sois présenté. C’est la mode anglaise. Aidez-moi! Où sont-elles? N’avez-vous pas vu une grande femme coiffée d’un oiseau de paradis?
--Oui, elle vient de quitter le bal avec une bien jolie fille.
--Quitter le bal! mais, mon ami, c’est la mère de Mary-Ann!
--Calmez-vous, nous la retrouverons. Je vous ferai présenter par le ministre d’Amérique.
--C’est cela. Je vais vous montrer mon oncle Edward Sharper. Je l’ai laissé ici. Où diable s’est-il sauvé? Il ne saurait être loin!»
L’oncle Edward avait disparu. J’entraînai le pauvre Harris jusque sur la place du palais, devant l’hôtel des Étrangers. L’appartement de Mme Simons était éclairé. Au bout de quelques minutes, les lumières s’éteignirent. Tout le monde était au lit.
«Faisons comme eux, fit Harris. Le sommeil vous calmera. Demain, entre une heure et deux, j’arrangerai vos affaires.»
Je passai une nuit pire que les nuits de ma captivité. Harris dormit avec moi, c’est-à-dire ne dormit pas. Nous entendions les voitures du bal qui descendaient la rue d’Hermès avec leurs cargaisons d’uniformes et de toilettes. Sur les cinq heures, la fatigue me ferma les yeux. Trois heures après, Dimitri entra dans ma chambre en disant: «Grandes nouvelles!
--Quoi?
--Vos Anglaises viennent de partir.
--Pour où?
--Pour Trieste.
--Malheureux! en es-tu bien sûr?
--C’est moi qui les ai conduites au bateau.
--Mon pauvre ami, dit Harris en me serrant les mains, la reconnaissance s’impose, mais l’amour ne se commande pas.
--Hélas!» fit Dimitri. Il y avait de l’écho dans le cœur de ce garçon.
Depuis ce jour, monsieur, j’ai vécu comme les bêtes, buvant, mangeant et humant l’air. J’ai expédié mes collections à Hambourg sans une seule fleur de _Boryana variabilis_. Mes amis m’ont conduit au bateau français le lendemain du bal. Ils ont trouvé prudent de faire le voyage pendant la nuit, de peur de rencontrer les soldats de M. Périclès. Nous sommes arrivés sans encombre au Pirée; mais à vingt-cinq brasses du rivage, une demi-douzaine de fusils invisibles ont chanté tout près de nos oreilles. C’était l’adieu du joli capitaine et de son beau pays.
J’ai parcouru les montagnes de Malte, de la Sicile et de l’Italie, et mon herbier s’est enrichi plus que moi. Mon père, qui avait eu le bon esprit de garder son auberge, m’a fait savoir, à Messine, que mes envois étaient appréciés là-bas. Peut-être trouverai-je une place en arrivant; mais je me suis fait une loi de ne plus compter sur rien.