Part 17
Harris est en route pour le Japon. Dans un an ou deux, j’espère avoir de ses nouvelles. Le petit Lobster m’a écrit à Rome, il s’exerce toujours à tirer le pistolet. Giacomo continue à cacheter des lettres le jour et à casser des noisettes le soir. M. Mérinay a trouvé pour sa pierre une nouvelle interprétation, bien plus ingénieuse que la mienne. Son grand travail sur Démosthène doit s’imprimer un jour ou l’autre. Le Roi des montagnes a fait sa paix avec l’autorité. Il construit une grande maison sur la route du Pentélique, avec un corps de garde pour loger vingt-cinq Pallicares dévoués. En attendant, il a loué un petit hôtel dans la ville moderne, au bord du grand ruisseau. Il reçoit beaucoup de monde et se démène activement pour arriver au ministère de la justice; mais il faudra du temps. C’est Photini qui tient sa maison. Dimitri va quelquefois souper et soupirer à la cuisine.
Je n’ai plus entendu parler de Mme Simons, ni de M. Sharper, ni de Mary-Ann. Si ce silence continue, je n’y penserai bientôt plus. Quelquefois encore, au milieu de la nuit, je rêve que je suis devant elle et que ma longue figure maigre se reflète dans ses yeux. Alors je m’éveille, je pleure à chaudes larmes et je mords furieusement mon oreiller. Ce que je regrette, croyez-le bien, ce n’est pas la femme, c’est la fortune et la position qui m’ont échappé. Bien m’en a pris de ne pas livrer mon cœur, et je rends tous les jours des actions de grâces à ma froideur naturelle. Que je serais à plaindre, mon cher monsieur, si par malheur j’étais tombé amoureux!
CHAPITRE IX
LETTRE D’ATHÈNES
Le jour même où j’allais livrer à l’impression le récit de M. Hermann Schultz, mon honorable correspondant d’Athènes me renvoya le manuscrit avec la lettre suivante:
«Monsieur,
«L’histoire du Roi des montagnes est l’invention d’un ennemi de la vérité et de la gendarmerie. Aucun des personnages qui y sont cités n’a mis le pied sur le sol de la Grèce. La police n’a point visé de passeport au nom de Mme Simons. Le commandant du Pirée n’a jamais entendu parler de _la Fancy_ ni de M. John Harris. Les frères Philip ne se souviennent pas d’avoir employé M. William Lobster. Aucun agent diplomatique n’a connu dans ses bureaux un Maltais du nom de Giacomo Fondi. La Banque nationale de Grèce a bien des choses à se reprocher, mais elle n’a jamais eu en dépôt les fonds provenant du brigandage. Si elle les avait reçus, elle se serait fait un devoir de les confisquer à son profit. Je tiens à votre disposition la liste de nos officiers de gendarmerie. Vous n’y trouverez aucune trace de M. Périclès. Je ne connais que deux hommes, de ce nom: l’un est cabaretier dans la ville d’Athènes, l’autre vend des épices à Tripolitza. Quant au fameux Hadgi-Stavros, dont j’entends aujourd’hui le nom pour la première fois, c’est un être fabuleux qu’il faut reléguer dans la mythologie. Je confesse en toute sincérité qu’il y eut autrefois quelques brigands dans le royaume. Les principaux ont été détruits par Hercule et par Thésée, qui peuvent être considérés comme les fondateurs de la gendarmerie grecque. Ceux qui ont échappé au bras de ces deux héros sont tombés sous les coups de notre invincible armée. L’auteur du roman que vous m’avez fait l’honneur de m’envoyer a prouvé autant d’ignorance que de mauvaise foi, en affectant de considérer le brigandage comme un fait contemporain. Je donnerais beaucoup pour que son récit fût imprimé, soit en France, soit en Angleterre, avec le nom et le portrait de M. Schultz. Le monde saurait enfin par quels grossiers artifices on essaye de nous rendre suspects à toutes les nations civilisées.
«Quant à vous, monsieur, qui nous avez toujours rendu justice, agréez l’assurance de tous les bons sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être
«Votre très reconnaissant serviteur,
«PATRIOTIS PSEFTIS,
«Auteur d’un volume de dithyrambes sur la régénération de la Grèce; rédacteur du journal _l’Espérance_; membre de la Société archéologique d’Athènes, membre correspondant de l’Académie des îles Ioniennes, actionnaire de la Compagnie nationale du Spartiate Pavlos.»
CHAPITRE X
OÙ L’AUTEUR REPREND LA PAROLE
Athénien, mon bel ami, les histoires les plus vraies ne sont pas celles qui sont arrivées.
TABLE DES MATIÈRES
PAGES CHAPITRE I. --M. HERMANN SCHULTZ 1 CHAPITRE II. --PHOTINI 7 CHAPITRE III. --MARY-ANN 33 CHAPITRE IV. --HADGI-STAVROS 59 CHAPITRE V. --LES GENDARMES 119 CHAPITRE VI. --L’ÉVASION 157 CHAPITRE VII. --JOHN HARRIS 197 CHAPITRE VIII.--LE BAL DE LA COUR 233 CHAPITRE IX. --LETTRE D’ATHÈNES 244 CHAPITRE X. --OÙ L’AUTEUR REPREND LA PAROLE 246