Part 8
--Avec ce billet, vous reprendrez vos cent quinze mille francs sans perdre un centime, et vous allez voir comment.
--Bonsoir, monsieur. Ne prenez pas la peine d’en dire davantage. Depuis que nous avons débarqué dans ce bienheureux pays, nous avons été volées par tout le monde. Les douaniers du Pirée nous ont volées; le cocher qui nous a conduites à Athènes nous a volées; notre aubergiste nous a volées; notre domestique de place, qui n’est pas votre ami, nous a jetées entre les mains des voleurs; tous ces messieurs qui boivent là-haut sont des voleurs; vous êtes le seul honnête homme que nous ayons rencontré en Grèce, et vos conseils sont les meilleurs du monde; mais, bonsoir, monsieur, bonsoir!
--Au nom du ciel, madame!... Je ne me justifie pas; pensez de moi ce que vous voudrez. Laissez-moi seulement vous dire comment vous reprendrez votre argent.
--Et comment voulez-vous que je le reprenne, si toute la gendarmerie du royaume ne peut pas nous reprendre nous-mêmes? Hadgi-Stavros n’est donc plus le Roi des montagnes? Il ne sait plus de chemins écartés? Les ravins, les buissons, les rochers ne sont plus ses receleurs et ses complices? Bonsoir, monsieur; je rendrai témoignage de votre zèle; je dirai aux brigands que vous avez fait leur commission; mais, une fois pour toutes, bonsoir!»
La bonne dame me poussa par les épaules en criant bonsoir sur un ton si aigu, que je tremblai qu’elle n’éveillât nos gardiens, et je m’enfuis piteusement sous ma tente. Quelle journée, monsieur! J’entrepris de récapituler tous les incidents qui avaient grêlé sur ma tête depuis l’heure où j’étais parti d’Athènes à la poursuite de la _Boryana variabilis_. La rencontre des Anglaises, les beaux yeux de Mary-Ann, les fusils des brigands, les chiens, les puces, Hadgi-Stavros, quinze mille francs à payer, ma vie à ce prix, l’orgie de l’Ascension, les balles sifflant à mes oreilles, la face avinée de Vasile, et, pour couronner la fête, les injustices de Mme Simons! Il ne me manquait, après tant d’épreuves, que d’être pris moi-même pour un voleur! Le sommeil qui console de tout, ne vint pas à mon secours. J’avais été surmené par les événements, et la force me manquait pour dormir. Le jour se leva sur mes méditations douloureuses. Je suivis d’un œil éteint le soleil qui montait sur l’horizon. Des bruits confus succédèrent peu à peu au silence de la nuit. Je ne me sentais pas le courage de regarder l’heure à ma montre ou de retourner la tête pour voir ce qui se passait autour de moi. Tous mes sens étaient hébétés par la fatigue et le découragement. Je crois que, si l’on m’avait fait rouler au bas de la montagne, je n’aurais pas étendu les mains pour me retenir. Dans cet anéantissement de mes facultés, j’eus une vision qui tenait à la fois du rêve et de l’hallucination, car je n’étais ni éveillé ni endormi, et mes yeux étaient aussi mal fermés que mal ouverts. Il me sembla qu’on m’avait enterré vif; que ma tente de feutre noir était un catafalque orné de fleurs, et qu’on chantait sur ma tête les prières des morts. La peur me prit; je voulus crier; la parole s’arrêta dans ma gorge ou fut couverte par la voix des chantres. J’entendais assez distinctement les versets et les répons pour reconnaître que mes funérailles se célébraient en grec. Je fis un effort violent pour remuer mon bras droit: il était de plomb. J’étendis le bras gauche, il céda facilement, heurta contre la tente et fit tomber quelque chose qui ressemblait à un bouquet. Je me frotte les yeux, je me lève sur mon séant, j’examine ces fleurs tombées du ciel, et je reconnais dans la masse un superbe échantillon de la _Boryana variabilis_. C’était bien elle! Je touchais ses feuilles lobées, son calice gamosépale, sa corolle composée de cinq pétales obliques réunis à la base par un filet staminal, ses dix étamines, son ovaire à cinq loges: je tenais dans ma main la reine des malvacées! Mais par quel hasard se trouvait-elle au fond de ma tombe? et comment l’envoyer de si loin au Jardin des Plantes de Hambourg? En ce moment, une vive douleur attira mon attention vers mon bras droit. On eût dit qu’il était en proie à une fourmilière de petits animaux invisibles. Je le secouai de la main gauche, et peu à peu il revint à l’état normal. Il avait porté ma tête pendant plusieurs heures, et la pression l’avait engourdi. Je vivais donc, puisque la douleur est un des privilèges de la vie! Mais, alors, que signifiait cette chanson funèbre qui bourdonnait obstinément à mes oreilles? Je me levai. Notre appartement était dans le même état que la veille au soir. Mme Simons et Mary-Ann dormaient profondément. Un gros bouquet pareil au mien pendait au sommet de leur tente. Je me rappelai enfin que les Grecs avaient coutume de fleurir toutes leurs habitations dans la nuit du 1er mai. Ces bouquets et la _Boryana variabilis_ provenaient donc de la munificence du Roi. La chanson funèbre me poursuivait toujours. Je gravis l’escalier qui conduisait au cabinet d’Hadgi-Stavros, et j’aperçus un spectacle plus curieux que tout ce qui m’avait étonné la veille. Un autel était dressé sous le sapin royal. Le moine, revêtu d’ornements magnifiques, célébrait avec une dignité imposante l’office divin. Nos buveurs de la nuit, les uns debout, les autres agenouillés dans la poussière, tous religieusement découverts, s’étaient métamorphosés en petits saints: l’un baisait dévotement une image peinte sur bois, l’autre se signait à tour de bras et comme à la tâche; les plus fervents donnaient du front contre terre et balayaient le sol avec leurs cheveux. Le jeune chiboudgi du Roi circulait dans les rangs avec un plateau en disant: «Faites l’aumône! qui donne à l’Église prête à Dieu.» Et les centimes pleuvaient devant lui, et le grésillement du cuivre tombant sur le cuivre accompagnait la voix du prêtre et les prières des assistants. Lorsque j’entrai dans l’assemblée des fidèles, chacun d’eux me salua avec une cordialité discrète qui rappelait les premiers temps de l’Église. Hadgi-Stavros, debout auprès de l’autel, me fit une place à ses côtés. Il tenait un grand livre à la main, et jugez de ma surprise lorsque je vis qu’il psalmodiait les leçons à haute voix. Le brigand officiait! Il avait reçu dans sa jeunesse le deuxième des ordres mineurs! il était lecteur ou anagnoste. Un degré de plus, il aurait été exorciste et investi du pouvoir de chasser les démons! Assurément, monsieur, je ne suis pas de ces voyageurs qui s’étonnent de tout, et je pratique assez énergiquement le _nil admirari_; mais je restai tout ébahi et tout pantois devant cette étrange cérémonie. En voyant les génuflexions, en écoutant les prières, on aurait pu supposer que les acteurs n’étaient coupables que d’un peu d’idolâtrie. Leur foi paraissait vive et leur conviction profonde; mais moi qui les avais vus à l’œuvre et qui savais comme ils étaient peu chrétiens en action, je ne pouvais m’empêcher de dire en moi-même: «Qui trompe-t-on ici?»
L’office dura jusqu’à midi et quelques minutes. Une heure après, l’autel avait disparu, les brigands s’étaient remis à boire, et le _bon vieillard_ leur tenait tête.
Hadgi-Stavros me prit à part et me demanda si j’avais écrit. Je lui promis de m’y mettre à l’instant même et il me fit donner des roseaux, de l’encre et du papier. J’écrivis à John Harris, à Christodule et à mon père. Je suppliai Christodule d’intercéder pour moi auprès de son vieux camarade, et de lui dire combien j’étais incapable de trouver quinze mille francs. Je me recommandai au courage et à l’imagination de Harris, qui n’était pas homme à laisser un ami dans l’embarras. «Si quelqu’un peut me sauver, lui dis-je, c’est vous. Je ne sais comment vous vous y prendrez, mais j’espère en vous de toute mon âme: vous êtes un si grand fou! Je ne compte pas que vous trouverez quinze mille francs pour me racheter: il faudrait les emprunter à M. Mérinay, qui ne prête pas. D’ailleurs, vous êtes trop Américain pour consentir à un pareil marché. Agissez comme il vous plaira; mettez le feu au royaume; j’approuve tout à l’avance: mais ne perdez pas de temps. Je sens que ma tête est faible, et que la raison pourrait déménager avant la fin du mois.»
Quant à mon malheureux père, je n’eus garde de lui dire à quelle enseigne j’étais logé. A quoi bon lui mettre la mort dans l’âme en lui montrant les dangers auxquels il ne pouvait me soustraire? Je lui écrivis, comme le premier de chaque mois, que je me portais bien et que je souhaitais que ma lettre trouvât la famille en bonne santé. J’ajoutai que je voyageais dans la montagne, que j’avais découvert la _Boryana variabilis_ et une jeune Anglaise plus belle et plus riche que la princesse Ypsoff, de romanesque mémoire. Je n’étais pas encore parvenu à lui inspirer de l’amour, faute de circonstances favorables; mais je trouverais peut-être sous peu l’occasion de lui rendre quelque grand service ou de me montrer devant elle dans l’habit irrésistible de mon oncle Rosenthaler. «Cependant, ajoutai-je avec un sentiment de tristesse invincible, qui sait si je ne mourrai pas garçon? Alors, ce serait à Frantz ou à Jean-Nicolas de faire la fortune de la famille. Ma santé est plus florissante que jamais, et mes forces ne sont pas encore entamées; mais la Grèce est un traître de pays qui a bon marché de l’homme le plus vigoureux. Si j’étais condamné à ne jamais revoir l’Allemagne et à finir ici, par quelque coup imprévu, au terme de mon voyage et de mes travaux, croyez bien, cher et excellent père, que mon dernier regret serait de m’éteindre loin de ma famille, et que ma dernière pensée s’envolerait vers vous.»
Hadgi-Stavros survint au moment où j’essuyais une larme, et je crois que cette marque de faiblesse me fit tort dans son estime.
«Allons, jeune homme, me dit-il, du courage! Il n’est pas encore temps de pleurer sur vous-même. Que diable! on dirait que vous suivez votre enterrement! La dame anglaise vient d’écrire une lettre de huit pages, et elle n’a pas laissé choir une larme dans l’encrier. Allez un peu lui tenir compagnie: elle a besoin de distraction. Ah! si vous étiez un homme de ma trempe! Je vous jure qu’à votre âge et à votre place je ne serais pas resté longtemps prisonnier. Ma rançon eût été payée avant deux jours, et je sais bien qui en aurait fait les fonds. Vous n’êtes point marié?
--Non.
--Hé bien? vous ne comprenez pas? Retournez à votre appartement, et soyez aimable. Je vous ai fourni une belle occasion de faire fortune. Si vous n’en profitez pas, vous serez un maladroit, et si vous ne me mettez point au rang de vos bienfaiteurs, vous serez un ingrat!»
Je trouvai Mary-Ann et sa mère assises auprès de la source. En attendant la femme de chambre qu’on leur avait promise, elles travaillaient elles-mêmes à raccourcir leurs amazones. Les brigands leur avaient fourni du fil, ou plutôt de la ficelle, et des aiguilles propres à coudre la toile à voiles. De temps en temps elles interrompaient leur besogne pour jeter un regard mélancolique sur les maisons d’Athènes. Il était dur de voir la ville si près de soi et de ne pouvoir s’y transporter qu’au prix de cent mille francs! Je leur demandai comment elles avaient dormi. La sécheresse de leur réponse me prouva qu’elles se seraient bien passées de ma conversation. C’est à ce moment que je remarquai pour la première fois les cheveux de Mary-Ann: elle était nu-tête, et, après avoir fait une ample toilette dans le ruisseau, elle laissait sécher sa chevelure au soleil. Je n’aurais jamais cru qu’une seule femme pût avoir une telle profusion de boucles soyeuses. Ses longs cheveux châtains tombaient le long des joues et derrière les épaules. Mais ils ne pendaient pas sottement comme ceux de toutes les femmes qui sortent du bain. Ils se courbaient en ondes pressées, comme la surface d’un petit lac frisé par le vent. La lumière, en glissant à travers cette forêt vivante, la colorait d’un éclat doux et velouté; sa figure ainsi encadrée ressemblait trait pour trait à une rose mousseuse. Je vous ai dit, monsieur, que je n’avais jamais aimé personne, et, certes, je n’aurais pas commencé par une fille qui me prenait pour un voleur. Mais je puis avouer, sans me contredire, que j’eusse voulu, au prix de ma vie, sauver ces beaux cheveux des griffes d’Hadgi-Stavros. Je conçus, séance tenante, un plan d’évasion hardi, mais non pas impossible. Notre appartement avait deux issues: il donnait sur le cabinet du Roi et sur un précipice. Fuir par le cabinet d’Hadgi-Stavros était absurde: il eût fallu ensuite traverser le camp des voleurs et la deuxième ligne de défense, gardée par les chiens. Restait le précipice. En me penchant sur l’abîme, je reconnus que le rocher, presque perpendiculaire, offrait assez d’anfractuosités, de touffes d’herbe, de petits arbustes et d’accidents de toute espèce pour qu’on pût descendre sans se briser. Ce qui rendait la fuite dangereuse de ce côté, c’était la cascade. Le ruisseau qui sortait de notre chambre formait sur le flanc de la montagne une nappe horriblement glissante. D’ailleurs il était malaisé de garder son sang-froid et de descendre en équilibre avec une pareille douche sur la tête.
Mais n’y avait-il aucun moyen de détourner le torrent? Peut-être. En examinant de plus près l’appartement où l’on nous avait logés, je reconnus à n’en pas douter que les eaux y avaient séjourné avant nous. Notre chambre n’était qu’un étang desséché. Je soulevai un coin du tapis qui croissait sous nos pieds, et je découvris un sédiment épais, déposé par l’eau de la fontaine. Un jour, soit que les tremblements de terre, si fréquents dans ces montagnes, eussent rompu la digue en un endroit, soit qu’une veine de rocher plus molle que les autres eût donné passage au courant, toute la masse liquide s’était jetée hors de son lit. Un canal de dix pieds de long sur trois de large la conduisait jusqu’au revers de la montagne. Pour fermer cette écluse ouverte depuis des années et emprisonner les eaux dans leur premier réservoir, il ne fallait pas deux heures de travail. Une heure au plus suffisait pour donner aux rochers humides le temps de s’égoutter: la brise de la nuit aurait bientôt séché la route. Notre fuite ainsi préparée n’eût pas demandé plus de vingt-cinq minutes. Une fois parvenus au pied de la montagne, nous avions Athènes devant nous, les étoiles nous servaient de guides; les chemins étaient détestables, mais nous ne courions pas risque d’y rencontrer un brigand. Lorsque le Roi viendrait au matin nous faire sa visite pour savoir comment nous avions passé la nuit, il verrait que nous l’avions passée à courir; et, comme on s’instruit à tout âge, il apprendrait à ses dépens qu’il ne faut compter que sur soi-même, et qu’une cascade s’entend mal à garder les prisonniers.
Ce projet me parut si merveilleux, que j’en fis part sur l’heure à celle qui me l’avait inspiré. Mary-Ann et Mme Simons m’écoutèrent d’abord comme les conspirateurs prudents écoutent un agent provocateur. Cependant la jeune Anglaise mesura sans trembler la profondeur du ravin: «On pourrait descendre, dit-elle. Non pas seule, mais avec l’aide d’un bras solide. Êtes-vous fort, monsieur?»
Je répondis, sans savoir pourquoi: «Je le serais si vous aviez confiance en moi.» Ces paroles, auxquelles je n’attachais aucun sens particulier, renfermaient sans doute quelque sottise, car elle rougit en détournant la tête. «Monsieur, reprit-elle, il se peut que nous vous ayons mal jugé: le malheur aigrit. Je croirais volontiers que vous êtes un brave jeune homme.»
Elle aurait trouvé quelque chose de plus aimable à dire; mais elle me glissa ce demi-compliment avec une voix si douce et un regard si pénétrant, que j’en fus ému jusqu’au fond de l’âme. Tant il est vrai, monsieur, que l’air fait passer la chanson!
Elle me tendit sa main charmante, et j’allongeais déjà mes cinq doigts pour la prendre; mais elle se ravisa tout à coup et dit en se frappant le front: «Où trouverez-vous des matériaux pour une digue?
--Sous nos pieds: le gazon!
--L’eau finira par l’emporter.
--Pas avant deux heures. Après nous le déluge.
--Bien!» dit-elle. Cette fois, elle me livra sa main, et je l’approchai de mes lèvres. Mais cette main capricieuse se retira brusquement. «Nous sommes gardés nuit et jour: y avez-vous pensé?»
Je n’y avais pas songé un instant, mais j’étais trop avancé pour reculer devant les obstacles. Je répondis avec une résolution qui m’étonna moi-même: «Le Corfiote? je m’en charge. Je l’attacherai au pied d’un arbre.
--Il criera.
--Je le tuerai.
--Et des armes?
--J’en volerai.» Voler, tuer, tout cela me semblait naturel, depuis que j’avais failli lui baiser la main. Jugez, monsieur, de quoi je serais capable si jamais je tombais amoureux!
Mme Simons me prêtait ses oreilles avec une certaine bienveillance, et je crus remarquer qu’elle m’approuvait du regard et du geste. «Cher monsieur, me dit-elle, votre deuxième idée vaut mieux que la première; oui, infiniment mieux. Je n’aurais jamais pu condescendre à payer une rançon, même avec la certitude de la recouvrer ensuite. Redites-moi donc, s’il vous plaît, ce que vous comptez faire pour nous sauver.
--Je réponds de tout, madame. Je me procure un poignard aujourd’hui même. Cette nuit, nos brigands se coucheront de bonne heure, et ils auront le sommeil dur. Je me lève à dix heures, je garrotte notre gardien, je le bâillonne, et, au besoin, je le tue. Ce n’est pas un assassinat, c’est une exécution: il a mérité vingt morts pour une. A dix heures et demie, j’arrache cinquante pieds carrés de gazon, vous le portez au bord du ruisseau, je construis la digue: total, une heure et demie. Il sera minuit. Nous travaillerons à consolider l’ouvrage, tandis que le vent essuiera notre chemin. Une heure sonne: je prends mademoiselle sur mon bras gauche; nous glissons ensemble jusqu’à cette crevasse, nous nous retenons à ces deux touffes d’herbe, nous gagnons ce figuier sauvage, nous nous reposons contre ce chêne vert, nous rampons le long de cette saillie jusqu’au groupe de rochers rouges, nous sautons dans le ravin, et nous sommes libres!
--Bien! et moi?»
Ce _moi_ tomba sur mon enthousiasme comme un seau d’eau glacée. On ne s’avise pas de tout, et j’avais oublié le sauvetage de Mme Simons. De retourner la prendre, il n’y fallait pas songer. L’ascension était impossible sans échelle. La bonne dame s’aperçut de ma confusion. Elle me dit avec plus de pitié que de dépit: «Mon pauvre monsieur, vous voyez que les projets romanesques pèchent toujours par quelque endroit. Permettez-moi de m’en tenir à ma première idée et d’attendre la gendarmerie. Je suis Anglaise, et je me suis fait une vieille habitude de placer ma confiance, dans la loi. D’ailleurs, je connais des gendarmes d’Athènes; je les ai vus parader sur la place du palais. Ils sont beaux hommes et assez propres pour des Grecs. Ils ont de longues moustaches et des fusils à piston. Ce sont eux, ne vous en déplaise, qui nous tireront d’ici.»
Le Corfiote survint à propos pour me dispenser de répondre. Il amenait la femme de chambre de ces dames. C’était une Albanaise assez belle, malgré son nez camard. Deux brigands qui rôdaient dans la montagne l’avaient prise tout endimanchée, entre sa mère et son fiancé. Elle poussait des cris à fendre le marbre, mais on la consola bientôt en lui promettant de la relâcher sous quinze jours et de la payer. Elle prit son parti en brave et se réjouit presque d’un malheur qui devait grossir sa dot. Heureux pays, où les blessures du cœur se guérissent avec des pièces de cinq francs! Cette servante philosophe ne fut pas d’un grand secours à Mme Simons: de tous les travaux de son sexe, elle ne connaissait que le labourage. Quant à moi, elle me rendit la vie insupportable par l’habitude qu’elle avait de grignoter une gousse d’ail par friandise et par coquetterie, comme les dames de Hambourg s’amusent à croquer des bonbons.
La journée s’acheva sans autre accident. Le lendemain nous parut à tous d’une longueur intolérable. Le Corfiote ne nous quittait pas d’une semelle. Mary-Ann et sa mère cherchaient les gendarmes à l’horizon et ne voyaient rien venir. Moi qui suis accoutumé à une vie active, je me rongeais dans l’oisiveté. J’aurais pu courir dans la montagne et herboriser, sous bonne garde: mais un certain je ne sais quoi me retenait auprès de ces dames. Pendant la nuit, je dormais mal: mon projet d’évasion me trottait obstinément par la tête. J’avais remarqué la place où le Corfiote logeait son poignard avant de se coucher; mais j’aurais cru commettre une trahison en me sauvant sans Mary-Ann.
Le samedi matin, entre cinq et six heures, un bruit inusité m’attira vers le Cabinet du Roi. Ma toilette fut bientôt faite: je me mettais au lit tout habillé.
Hadgi-Stavros, debout au milieu de sa troupe, présidait un Conseil tumultueux. Tous les brigands étaient sur le pied de guerre, armés jusqu’aux dents. Dix ou douze coffres que je n’avais jamais aperçus reposaient sur des brancards. Je devinai qu’ils contenaient les bagages et que nos maîtres se préparaient à lever le camp. Le Corfiote, Vasile et Sophoclis délibéraient à tue-tête et parlaient tous à la fois. On entendait aboyer au loin les sentinelles avancées. Une estafette en guenilles accourut vers le Roi en criant: «Les gendarmes!»
CHAPITRE V
LES GENDARMES
Le Roi ne paraissait pas fort ému. Cependant ses sourcils étaient plus rapprochés qu’à l’ordinaire, et les rides de son front formaient un angle aigu entre les deux yeux. Il demanda au nouveau venu:
«Par où montent-ils?
--Par Castia.
--Combien de compagnies?
--Une.
--Laquelle?
--Je ne sais.
--Attendons.»
Un second messager arrivait à toutes jambes pour donner l’alarme. Hadgi-Stavros lui cria du plus loin qu’il le vit: «Est-ce la compagnie de Périclès?»
Le brigand répondit: «Je n’en sais rien; je ne sais pas lire les numéros.» Un coup de feu retentit dans le lointain. «Chut!» fit le Roi en tirant sa montre. L’assemblée observa un silence religieux. Quatre coups de fusil se succédèrent de minute en minute. Le dernier fut suivi d’une détonation violente qui ressemblait à un feu de peloton. Hadgi-Stavros remit en souriant sa montre dans sa poche.
«C’est bien, dit-il; rentrez les bagages au dépôt, et servez-nous du vin d’Égine; c’est la compagnie de Périclès.»
Il m’aperçut dans mon coin, juste au moment où il achevait sa phrase. Il m’appela d’un ton goguenard:
«Venez, monsieur l’Allemand, vous n’êtes pas de trop. Il est bon de se lever matin: on voit des choses curieuses. Votre soif est-elle éveillée? Vous boirez un verre de vin d’Égine avec nos braves gendarmes.»
Cinq minutes plus tard on apporta trois outres énormes, tirées de quelque magasin secret. Une sentinelle attardée vint dire au Roi:
«Bonne nouvelle! les gendarmes de Périclès!»
Quelques brigands s’empressèrent au-devant de la troupe. Le Corfiote, beau parleur, courut haranguer le capitaine. Bientôt on entendit le tambour; on vit poindre le drapeau bleu, et soixante hommes bien armés défilèrent sur deux rangs jusqu’au cabinet d’Hadgi-Stavros. Je reconnus M. Périclès pour l’avoir admiré à la promenade de Patissia. C’était un jeune officier de trente-cinq ans, brun, coquet, aimé des dames, beau valseur à la cour, et portant avec grâce les épaulettes de fer-blanc. Il remit son sabre au fourreau, courut au Roi des montagnes et l’embrassa sur la bouche en lui disant: «Bonjour, parrain!
--Bonjour, petit, répondit le Roi en lui caressant la joue du revers de la main. Tu t’es toujours bien porté?
--Merci. Et toi?
--Comme tu vois. Et la famille?
--Mon oncle l’évêque a les fièvres.
--Amène-le moi ici, je le guérirai. Le préfet de police va mieux?
--Un peu; il te dit bien des choses; le ministre aussi.
--Quoi de nouveau?
--Bal au palais pour le 15. C’est décidé: _le Siècle_ l’a dit.
--Tu danses donc toujours? Et que fait-on à la Bourse?
--Baisse sur toute la ligne.
--Bravo! As-tu des lettres pour moi?
--Oui; les voici. Photini n’était pas prête. Elle t’écrira par la poste.
--Un verre de vin... A ta santé, petit!