Le roi des montagnes

Part 7

Chapter 73,975 wordsPublic domain

Le moine, à son tour, nous demanda la permission de se rafraîchir un peu, et, sans attendre une réponse, il prit la coupe et se versa rasade. Il but successivement à chacun de nous. Cinq ou six brigands, attirés par la curiosité, se glissèrent dans la salle. Il les interpella par leur nom et but à chacun d’eux par esprit de justice. Je ne tardai pas à maudire sa visite. Une heure après son arrivée, la moitié de la bande était assise en cercle autour de notre table. En l’absence du Roi, qui faisait la sieste dans son cabinet, les brigands venaient, un à un, cultiver notre connaissance. L’un nous offrait ses services, l’autre nous apportait quelque chose, un autre s’introduisait sans prétexte et sans embarras, en homme qui se sent chez lui. Les plus familiers me priaient amicalement de leur raconter notre histoire; les plus timides se tenaient derrière leurs camarades. Quelques-uns, après s’être rassasiés de notre vue, s’étendaient sur l’herbe et ronflaient sans coquetterie en présence de Mary-Ann. Et les puces montaient toujours, et la présence de leurs premiers maîtres les rendait si hardies, que j’en surpris trois ou quatre sur le dos de ma main. Impossible de leur disputer le droit de pâture: je n’étais plus un homme, mais un pré communal. En ce moment j’aurais donné les trois plus belles plantes de mon herbier pour un quart d’heure de solitude. Mme Simons et sa fille étaient trop discrètes pour me faire part de leurs impressions, mais elles prouvaient, par quelques soubresauts involontaires, que nous étions en communauté d’idées. Je surpris même entre elles un regard désespéré qui signifiait clairement: les gendarmes nous délivreront des voleurs, mais qui nous défera des puces? Cette plainte muette éveilla dans mon cœur un sentiment chevaleresque. J’étais résigné à souffrir, mais voir le supplice de Mary-Ann était chose au-dessus de mes forces. Je me levai rapidement et je dis à nos importuns:

«Allez-vous en tous! Le Roi nous a logés ici pour vivre tranquilles jusqu’à l’arrivée de notre rançon. Le loyer nous coûte assez cher pour que nous ayons le droit de rester seuls. N’êtes-vous pas honteux de vous amasser autour d’une table, comme des chiens parasites? Vous n’avez rien à faire ici. Nous n’avons pas besoin de vous; nous avons besoin que vous n’y soyez pas. Croyez-vous que nous puissions nous enfuir? Par où? Par la cascade? ou par le cabinet du Roi? Laissez-nous donc en paix. Corfiote, chasse-les dehors, et je t’y aiderai, si tu veux!»

Je joignis l’action à la parole. Je poussai les traînards, j’éveillai les dormeurs, je secouai le moine, je forçai le Corfiote à me venir en aide, et bientôt le troupeau des brigands, troupeau armé de poignards et de pistolets, nous céda la place avec une docilité moutonnière, tout en regimbant, en faisant de petits pas, en résistant des épaules et en retournant la tête, à la façon des écoliers qu’on chasse en étude quand la fin de la récréation a sonné.

Nous étions seuls enfin, avec le Corfiote. Je dis à mistress Simons: «Madame, nous voici chez nous. Vous plaît-il que nous séparions l’appartement en deux? Il ne me faut qu’un petit coin pour dresser ma tente. Derrière ces arbres, je ne serai pas trop mal, et tout le reste vous appartiendra. Vous aurez la fontaine sous la main, et ce voisinage ne vous gênera pas, puisque l’eau s’en va tomber en cascade au revers de la montagne.

Mes offres furent acceptées d’assez mauvaise grâce. Ces dames auraient voulu tout garder pour elles et m’envoyer dormir au milieu des brigands. Il est vrai que le _cant_ britannique aurait gagné quelque chose à cette séparation, mais j’y aurais perdu la vue de Mary-Ann. Et d’ailleurs j’étais bien décidé à coucher loin des puces. Le Corfiote appuya ma proposition, qui rendait sa surveillance plus facile. Il avait ordre de nous garder nuit et jour. On convint qu’il dormirait auprès de ma tente. J’exigeai entre nous une distance de six pieds anglais.

Le traité conclu, je m’établis dans un coin pour donner la chasse à mon gibier domestique. Mais à peine avais-je sonné le premier hallali, que les curieux reparurent à l’horizon, sous prétexte de nous apporter les tentes. Mme Simons jeta les hauts cris en voyant que sa maison se composait d’une simple bande de feutre grossier, pliée par le milieu, fixée à terre par les bouts, et ouverte au vent de deux côtés. Le Corfiote jurait que nous serions logés comme des princes, sauf le cas de pluie ou de grand vent. La troupe entière se mit en devoir de planter les piquets, de dresser nos lits et d’apporter les couvertures. Chaque lit se composait d’un tapis couvert d’un gros manteau de poil de chèvre. A six heures, le Roi vint s’assurer par ses yeux que nous ne manquions de rien. Mme Simons, plus courroucée que jamais, répondit qu’elle manquait de tout. Je demandai formellement l’exclusion de tous les visiteurs inutiles. Le Roi établit un règlement sévère, qui ne fut jamais suivi. Discipline est un mot français bien difficile à traduire en grec.

Le Roi et ses sujets se retirèrent à sept heures, et l’on nous servit le souper. Quatre flambeaux de bois résineux éclairaient la table. Leur lumière rouge et fumeuse colorait étrangement la figure un peu pâle de Mlle Simons. Ses yeux semblaient s’éteindre et se rallumer au fond de leurs orbites, comme les phares à feu tournant. Sa voix, brisée par la fatigue, reprenait par intervalles un éclat singulier. En l’écoutant, mon esprit s’égarait dans le monde surnaturel, et il me venait je ne sais quelles réminiscences des contes fantastiques. Un rossignol chanta, et je crus voir sa chanson argentine voltiger sur les lèvres de Mary-Ann. La journée avait été rude pour tous, et moi-même, qui vous ai donné des preuves éclatantes de mon appétit, je reconnus bientôt que je n’avais faim que de sommeil. Je souhaitai le bonsoir à ces dames, et je me retirai sous ma tente. Là, j’oubliai en un instant rossignol, danger, rançon, piqûres; je fermai les yeux à double tour, et je dormis.

Une fusillade épouvantable m’éveilla en sursaut. Je me levai si brusquement, que je donnai de la tête contre un des piquets de ma tente. Au même instant, j’entendis deux voix de femmes qui criaient: «Nous sommes sauvées! Les gendarmes!» Je vis deux ou trois fantômes courir confusément à travers la nuit. Dans ma joie, dans mon trouble, j’embrassai la première ombre qui passa à ma portée: c’était le Corfiote.

«Halte-là! cria-t-il; où courez-vous, s’il vous plaît?

--Chien de voleur, répondis-je en essuyant ma bouche, je vais voir si les gendarmes auront bientôt fini de fusiller tes camarades.»

Mme Simons et sa fille, guidées par ma voix, arrivèrent auprès de nous. Le Corfiote nous dit:

«Les gendarmes ne voyagent pas aujourd’hui. C’est l’Ascension et le 1er mai: double fête. Le bruit qui vous avez entendu est le signal des réjouissances. Il est minuit passé; jusqu’à demain à pareille heure, nos compagnons vont boire du vin, manger de la viande, danser la romaïque et brûler de la poudre. Si vous vouliez voir ce beau spectacle, vous me feriez plaisir. Je vous garderais plus agréablement autour du rôti qu’au bord de la fontaine.

--Vous mentez! dit Mme Simons. C’est les gendarmes!

--Allons-y voir,» ajouta Mary-Ann.

Je les suivis. Le vacarme était si grand, qu’à vouloir dormir on eût perdu sa peine. Notre guide nous fit traverser le cabinet du Roi et nous montra le camp des voleurs éclairé comme par un incendie. Des pins entiers flambaient d’espace en espace. Cinq ou six groupes assis autour du feu rôtissaient des agneaux embrochés dans des bâtons. Au milieu de la foule, un ruban de danseurs serpentait lentement au son d’une musique effroyable. Les coups de fusil partaient dans tous les sens. Il en vint un dans notre direction, et j’entendis siffler une balle à quelques pouces de mon oreille. Je priai ces dames de doubler le pas, espérant qu’auprès du Roi nous serions plus loin du danger. Le Roi, assis sur son éternel tapis, présidait avec solennité aux divertissements de son peuple. Autour de lui, les outres se vidaient comme de simples bouteilles; les agneaux se découpaient comme des perdrix; chaque convive prenait un gigot ou une épaule et l’emportait à pleine main. L’orchestre était composé d’un tambourin sourd et d’un flageolet criard: le tambourin était devenu sourd à force d’entendre crier le flageolet. Les danseurs avaient ôté leurs souliers pour être plus agiles. Ils se démenaient sur place et faisaient craquer leurs os en mesure, ou à peu près. De temps en temps, l’un d’eux quittait le bal, avalait une coupe de vin, mordait dans un morceau de viande, tirait un coup de fusil, et retournait à la danse. Tous ces hommes, excepté le Roi, buvaient, mangeaient, hurlaient et sautaient: je n’en vis pas rire un seul.

Hadgi-Stavros s’excusa galamment de nous avoir éveillés.

«Ce n’est pas moi qui suis coupable, dit-il, c’est la coutume. Si le 1er mai se passait sans coups de fusil, ces braves gens ne croiraient pas au retour du printemps. Je n’ai ici que des êtres simples, élevés à la campagne et attachés aux vieux usages du pays. Je fais leur éducation du mieux que je peux, mais je mourrai avant de les avoir policés. Les hommes ne se refondent pas en un jour comme les couverts d’argent. Moi-même, tel que vous me voyez, j’ai trouvé du plaisir à ces ébats grossiers; j’ai bu et dansé tout comme un autre. Je ne connaissais pas la civilisation européenne: pourquoi me suis-je mis si tard à voyager? Je donnerais beaucoup pour être jeune et n’avoir que cinquante ans. J’ai des idées de réforme qui ne seront jamais exécutées, car je me vois comme Alexandre, sans un héritier digne de moi. Je rêve une organisation nouvelle du brigandage, sans désordre, sans turbulence et sans bruit. Mais je ne suis pas secondé. Je devrais avoir le recensement exact de tous les habitants du royaume, avec l’état approximatif de leurs biens, meubles et immeubles. Quant aux étrangers qui débarquent chez nous, un agent établi dans chaque port me ferait connaître leurs noms, leur itinéraire, et, autant que possible, leur fortune. De cette façon, je saurais ce que chacun peut me donner; je ne serais plus exposé à demander trop ou trop peu. J’établirais sur chaque route un poste d’employés propres, bien élevés et bien mis, car, à quoi bon effaroucher les clients par une tenue choquante et une mine rébarbative. J’ai vu en France, en Angleterre, des voleurs élégants jusqu’à l’excès: en faisaient-ils moins bien leurs affaires?

«J’exigerais chez tous mes subordonnés des manières exquises surtout chez les employés au département des arrestations. J’aurais pour les prisonniers de distinction comme vous des logements confortables, en bon air, avec jardins. Et ne croyez pas qu’il leur en coûterait plus cher: bien au contraire! Si tous ceux qui voyagent dans le royaume arrivaient nécessairement dans mes mains, je pourrais taxer le passant à une somme insignifiante. Que chaque indigène et chaque étranger me donne seulement un quart pour cent sur le chiffre de sa fortune, je gagnerai sur la quantité. Alors le brigandage ne sera plus qu’un impôt sur la circulation: impôt juste, car il sera proportionnel; impôt normal, car il a toujours été perçu depuis les temps héroïques. Nous le simplifierons, s’il le faut, par les abonnements à l’année. Moyennant telle somme une fois payée, on obtiendra un sauf-conduit pour les indigènes, un visa sur le passeport des étrangers. Vous me direz qu’aux termes de la constitution nul impôt ne peut être établi sans le vote des deux Chambres. Ah! monsieur, si j’avais le temps! J’achèterais tout le Sénat; je nommerais une Chambre des députés bien à moi; la loi passerait d’emblée: on créerait, au besoin, un Ministère des grands chemins. Cela me coûterait deux ou trois millions de premier établissement: mais en quatre ans je rentrerais dans tous mes frais..., et j’entretiendrais les routes par-dessus le marché!»

Il soupira solennellement, puis il reprit: «Vous voyez avec quel abandon je vous raconte mes affaires. C’est une vieille habitude dont je ne me déferai jamais. J’ai toujours vécu non seulement au grand air, mais au grand jour. Notre profession serait honteuse si on l’exerçait clandestinement. Je ne me cache pas, car je n’ai peur de personne. Quand vous lirez dans les journaux qu’on est à ma recherche, dites sans hésiter que c’est une fiction parlementaire: on sait toujours où je suis. Je ne crains ni les ministres, ni l’armée, ni les tribunaux. Les ministres savent tous que d’un geste je puis changer le Cabinet. L’armée est pour moi: c’est elle qui me fournit des recrues lorsque j’en ai besoin. Je lui emprunte des soldats, je lui rends des officiers. Quant à messieurs les juges, ils connaissent mes sentiments pour eux. Je ne les estime pas, mais je les plains. Pauvres et mal payés, on ne saurait leur demander d’être honnêtes. J’en nourris quelques-uns, j’en habille quelques autres; j’en ai pendu fort peu dans ma vie: je suis donc le bienfaiteur de la magistrature.»

Il me désigna, par un geste magnifique, le ciel, la mer et le pays: «Tout cela, dit-il, est à moi. Tout ce qui respire dans le royaume m’est soumis par la peur, l’amitié ou l’admiration. J’ai fait pleurer bien des yeux, et pourtant il n’est pas une mère qui ne voulût avoir un fils comme Hadgi-Stavros. Un jour viendra que les docteurs comme vous écriront mon histoire, et que les îles de l’Archipel se disputeront l’honneur de m’avoir vu naître. Mon portrait sera dans les cabanes avec les images sacrées qu’on achète au mont Athos. En ce temps-là, les petits-enfants de ma fille, fussent-ils princes souverains, parleront avec orgueil de leur ancêtre, le Roi des montagnes!»

Peut-être allez-vous rire de ma simplicité germanique; mais un si étrange discours me remua profondément. J’admirais malgré moi cette grandeur dans le crime. Je n’avais pas encore eu l’occasion de rencontrer un coquin majestueux. Ce diable d’homme, qui devait me couper le cou à la fin du mois, m’inspirait quasiment du respect. Sa grande figure de marbre, sereine au milieu de l’orgie, m’apparaissait comme le masque inflexible du destin. Je ne pus m’empêcher de lui répondre: «Oui, vous êtes vraiment Roi.

Il répondit en souriant:

«En effet, puisque j’ai des flatteurs, même parmi mes ennemis. Ne vous défendez pas! Je sais lire sur les visages, et vous m’avez regardé ce matin en homme qu’on voudrait voir pendu.

--Puisque vous m’invitez à la franchise, j’avoue que j’ai eu un mouvement d’humeur. Vous m’avez demandé une rançon déraisonnable. Que vous preniez cent mille francs à ces dames qui les ont, c’est une chose naturelle et qui rentre dans votre métier; mais que vous en exigiez quinze mille de moi qui n’ai rien, voilà ce que je n’admettrai jamais.

--Pourtant, rien n’est plus simple. Tous les étrangers qui viennent chez nous sont riches, car le voyage coûte cher. Vous prétendez que vous ne voyagez pas à vos frais, je veux vous croire. Mais ceux qui vous ont envoyé ici vous donnent au moins trois ou quatre mille francs par an. S’ils font cette dépense, ils ont leurs raisons, car on ne fait rien pour rien. Vous représentez donc à leurs yeux un capital de soixante à quatre-vingt mille francs. Donc en vous rachetant pour quinze mille francs, ils y gagnent.

--Mais l’établissement qui me paye n’a point de capital, il n’a que des revenus. Le budget du Jardin des Plantes est voté tous les ans par le Sénat; ses ressources sont limitées: on n’a jamais prévu un cas pareil; je ne sais comment vous expliquer... vous ne pouvez pas comprendre.

--Et quand je comprendrais, reprit-il d’un ton hautain, croyez-vous que je reviendrais sur ce que j’ai dit? Mes paroles sont des lois: si je veux qu’on les respecte, je ne dois pas les violer moi-même. J’ai le droit d’être injuste; je n’ai pas le droit d’être faible. Mes injustices ne nuisent qu’aux autres: une faiblesse me perdrait. Si l’on me savait exorable, mes prisonniers chercheraient des prières pour me vaincre, au lieu de chercher de l’argent pour me payer. Je ne suis pas un de vos brigands d’Europe, qui font un mélange de rigueur et de générosité, de spéculation et d’imprudence, de cruauté sans cause et d’attendrissement sans excuse, pour finir sottement sur l’échafaud. J’ai dit devant témoins que j’aurais quinze mille francs ou votre tête. Arrangez-vous; mais, d’une façon ou de l’autre, je serai payé. Écoutez: en 1854, j’ai condamné deux petites filles qui avaient l’âge de ma chère Photini. Elles me tendaient les bras en pleurant, et leurs cris faisaient saigner mon cœur de père. Vasile, qui les a tuées, s’y est repris à plusieurs fois; sa main tremblait. Et cependant j’ai été inflexible, parce que la rançon n’était pas payée. Croyez-vous qu’après cela je vais vous faire grâce! A quoi me servirait de les avoir tuées, les pauvres créatures, si l’on apprenait que je vous ai renvoyé pour rien?»

Je baissai la tête sans trouver un mot à répondre. J’avais mille fois raison, mais je ne savais rien opposer à l’impitoyable logique du vieux bourreau. Il me tira de mes réflexions par une tape amicale sur l’épaule: «Du courage, me dit-il. J’ai vu la mort de plus près que vous, et je me porte comme un chêne. Pendant la guerre de l’Indépendance, Ibrahim m’a fait fusiller par sept Égyptiens. Six balles se sont perdues; la septième m’a frappé au front sans entrer. Quand les Turcs sont venus ramasser mon cadavre, j’avais disparu dans la fumée. Vous avez peut-être plus longtemps à vivre que vous ne pensez. Écrivez à tous vos amis de Hambourg. Vous avez reçu de l’éducation: un docteur doit avoir des amis pour plus de quinze mille francs. Je le voudrais, quant à moi. Je ne vous hais pas: vous ne m’avez jamais rien fait; votre mort ne me causerait aucun plaisir, et je me plais à croire que vous trouverez les moyens de payer en argent. En attendant, allez vous reposer avec ces dames. Mes gens ont bu un coup de trop, et ils regardent les Anglaises avec des yeux qui ne disent rien de bon. Ces pauvres diables sont condamnés à une vie austère, et ils n’ont pas soixante-dix ans comme moi. En temps ordinaire, je les dompte par la fatigue; mais, dans une heure, si la demoiselle restait là, je ne répondrais de rien.»

En effet, un cercle menaçant se formait autour de Mary-Ann, qui examinait ces figures étranges avec une innocente curiosité. Les brigands, accroupis devant elle, se parlaient haut à l’oreille, et faisaient son éloge en des termes que, par bonheur, elle ne comprit pas. Le Corfiote, qui avait réparé le temps perdu, lui tendit une coupe de vin, qu’elle repoussa fièrement et qui vint arroser l’assistance. Cinq ou six buveurs, plus enflammés que les autres, se poussaient, se battaient et échangeaient de grands coups de poing, comme pour s’échauffer et s’enhardir à d’autres exploits. Je fis un signe à Mme Simons: elle se leva avec sa fille. Mais au moment où j’offrais le bras à Mary-Ann, Vasile, rouge de vin, s’avança en chancelant, et fit le geste de la prendre par la taille. A cette vue, il me monta au cerveau je ne sais quelle fumée de colère. Je sautai sur le misérable et je lui fis une cravate de mes dix doigts. Il porta la main à sa ceinture et chercha en tâtonnant le manche d’un couteau; mais, avant qu’il eût rien trouvé, je le vis arraché de mes mains et lancé à dix pas en arrière par la grande main puissante du vieux Roi. Un murmure gronda dans les bas-fonds de l’assemblée. Hadgi-Stavros éleva sa voix au-dessus du bruit et cria: «Taisez-vous! Montrez que vous êtes des Hellènes et non des Albanais!» Il reprit à voix basse: «Nous, marchons vite; Corfiote, ne me quitte pas; monsieur l’Allemand, dites aux dames que je coucherai à la porte de leur chambre.»

Il partit avec nous, précédé de son chiboudgi, qui ne le quittait ni jour ni nuit. Deux ou trois ivrognes firent mine de le suivre: il les repoussa rudement. Nous n’étions pas à cent pas de la foule, lorsqu’une balle de fusil passa en sifflant au milieu de nous. Le vieux pallicare ne daigna pas même retourner la tête. Il me regarda en souriant et me dit à demi-voix: «Il faut de l’indulgence; c’est le jour de l’Ascension.» Chemin faisant, je profitai des distractions du Corfiote, qui trébuchait à chaque pas, pour demander, à Mme Simons un entretien particulier. «J’ai, lui dis-je, un secret important à vous apprendre. Permettez-moi de me glisser jusqu’à votre tente, pendant que notre espion dormira du sommeil de Noé.»

Je ne sais si cette comparaison biblique lui parut irrévérencieuse; mais elle me répondit sèchement qu’elle ne savait point avoir des secrets à partager avec moi. J’insistai; elle tint bon. Je lui dis que j’avais trouvé le moyen de nous sauver, tous, sans bourse délier. Elle me lança un regard de défiance, consulta sa fille et finit par accorder ce que je demandais. Hadgi-Stavros favorisa notre rendez-vous en retenant le Corfiote auprès de lui. Il fit porter son tapis au haut de l’escalier rustique qui conduisait à notre campement, déposa ses armes à portée de sa main, fit coucher le chiboudgi à sa droite et le Corfiote à sa gauche, et nous souhaita des rêves dorés.

Je me tins prudemment sous ma tente jusqu’au moment où trois ronflements distincts m’assurèrent que nos gardiens étaient endormis. Le tapage de la fête s’éteignait sensiblement. Deux ou trois fusils retardataires troublaient seuls de temps en temps le silence de la nuit. Notre voisin le rossignol poursuivait tranquillement sa chanson commencée. Je rampai le long des arbres jusqu’à la tente de Mme Simons. La mère et la fille m’attendaient sur l’herbe humide: les mœurs anglaises m’interdisaient l’entrée de leur chambre à coucher.

«Parlez, monsieur, me dit Mme Simons; mais faites vite. Vous savez si nous avons besoin de repos.»

Je répondis avec assurance: «Mesdames, ce que j’ai à vous dire vaut bien une heure de sommeil. Voulez-vous être libres dans trois jours?

--Mais, monsieur, nous le serons demain, ou l’Angleterre ne serait plus l’Angleterre! Dimitri a dû avertir mon frère vers cinq heures; mon frère a vu notre ministre à l’heure du dîner; on a donné les ordres avant la nuit; les gendarmes sont en route, quoi qu’en ait dit le Corfiote, et nous serons délivrés au matin pour notre déjeuner.

--Ne nous berçons pas d’illusions; le temps presse. Je ne compte pas sur la gendarmerie: nos vainqueurs en parlent trop légèrement pour la craindre. J’ai toujours entendu dire que, dans ce pays, chasseur et gibier, gendarme et brigand, faisaient bon ménage ensemble. Je suppose, à la rigueur, qu’on envoie quelques hommes à notre secours: Hadgi-Stavros les verra venir et il nous entraînera, par des chemins écartés, dans un autre repaire. Il sait le pays sur le bout du doigt; tous les rochers sont ses complices, tous les buissons ses alliés, tous les ravins ses receleurs. Le Parnès est avec lui contre nous; il est le Roi des Montagnes!

--Bravo, monsieur! Hadgi-Stavros est Dieu, et vous êtes son prophète. Il serait touché d’entendre avec quelle admiration, vous parlez de lui. J’avais déjà deviné que vous étiez de ses amis, à voir comme il vous frappait sur l’épaule et comme il vous parlait en confidence. N’est-ce pas lui qui vous a suggéré le plan d’évasion que vous venez nous proposer?

--Oui, madame, c’est lui; ou plutôt c’est sa correspondance. J’ai trouvé ce matin, pendant qu’il dictait son courrier, le moyen infaillible de nous délivrer gratis. Veuillez écrire à monsieur votre frère de rassembler une somme de cent quinze mille francs, cent pour votre rançon, quinze pour la mienne, et de les envoyer ici le plus tôt possible par un homme sûr, par Dimitri.

--Par votre Dimitri, à votre ami le Roi des montagnes? Grand merci, mon cher monsieur! C’est à ce prix que nous serons délivrés pour rien!

--Oui, madame. Dimitri n’est pas mon ami, et Hadgi-Stavros ne se ferait pas de scrupule de me couper la tête. Mais je continue: en échange de l’argent, vous exigerez que le Roi vous signe un reçu.

--Le bon billet que nous aurons là!