Le roi des montagnes

Part 6

Chapter 63,895 wordsPublic domain

Encouragements à divers employés de l’ordre administratif et judiciaire: 18.000 » ---------- Total: 135.482 »

Si l’on déduit cette somme du chiffre brut de nos recettes, on trouve un bénéfice net de 126.000 »

Conformément aux statuts, cet excédent est réparti comme il suit:

Fonds de réserve déposé à la banque d’Athènes: 6.000 »

Tiers attribué au gérant: 40.000 »

A partager entre les actionnaires: 80.000 »

Soit 333 fr. 33 par action.

«Ajoutez à ces 333 fr. 33, 50 francs d’intérêt et 23 francs du fonds de réserve, et vous aurez un total de 408 fr. 33 par action. Votre argent est donc placé à près de 82 pour 100.

«Tels sont, messieurs, les résultats de la dernière campagne. Jugez maintenant de l’avenir qui nous est réservé le jour où l’occupation étrangère cessera de peser sur notre pays et sur nos opérations!»

Le Roi dicta ce rapport sans consulter de notes, sans hésiter sur un chiffre et sans chercher un mot. Je n’aurais jamais cru qu’un vieillard de son âge pût avoir la mémoire aussi présente. Il apposa son cachet au bas des trois lettres; c’est sa manière de signer. Il lit couramment; mais il n’a jamais trouvé le temps d’apprendre à écrire. Charlemagne et Alfred le Grand étaient, dit-on, dans le même cas.

Tandis que les sous-secrétaires d’État s’occupaient à transcrire sa correspondance du jour pour la déposer aux archives, il donna audience aux officiers subalternes qui étaient revenus avec leurs détachements dans la journée. Chacun de ses hommes s’asseyait devant lui, le saluait en appuyant la main droite sur le cœur et faisait son rapport en peu de mots, avec une concision respectueuse. Je vous jure que Saint Louis, sous son chêne, n’inspirait pas une vénération plus profonde aux habitants de Vincennes.

Le premier qui se présenta fut un petit homme de mauvaise mine; vraie figure de Cour d’assises. C’était un insulaire de Corfou, poursuivi pour quelques incendies: il avait été le bienvenu, et ses talents l’avaient fait monter en grade. Mais son chef et ses soldats le tenaient en médiocre estime. On le soupçonnait de détourner à son profit une partie du butin. Or, le Roi était intraitable sur le chapitre de la probité. Lorsqu’il prenait un homme en faute, il l’expulsait ignominieusement et lui disait avec une ironie accablante: «Va te faire magistrat!»

Hadgi-Stavros demanda au Corfiote: «Qu’as-tu fait?

--Je me suis rendu, avec mes quinze hommes, au ravin des Hirondelles, sur la route de Thèbes. J’ai rencontré un détachement de la ligne: vingt-cinq soldats.

--Où sont leurs fusils?

--Je les leur ai laissés. Tous fusils à piston qui ne nous auraient pas servi, faute de capsules.

--Bon. Ensuite?

--C’était jour de marché: j’ai arrêté ceux qui revenaient.

--Combien?

--Cent quarante-deux personnes.

--Et tu rapportes?

--Mille six francs quarante-trois centimes.

--Sept francs par tête! C’est peu.

--C’est beaucoup. Des paysans!

--Ils n’avaient donc pas vendu leurs denrées?

--Les uns avaient vendu, les autres avaient acheté.»

Le Corfiote ouvrit un sac pesant qu’il portait sous le bras; il en répandit le contenu devant les secrétaires, qui se mirent à compter la somme. La recette se composait de trente ou quarante piastres mexicaines, de quelques poignées de zwanzigs autrichiens et d’une énorme quantité de billon. Quelques papiers chiffonnés se poursuivaient au milieu de la monnaie.

«Tu n’as pas de bijoux? demanda le Roi.

--Non.

--Il n’y avait donc pas de femmes?

--Je n’ai rien trouvé qui valût la peine d’être rapporté.

--Qu’est-ce que je vois à ton doigt?

--Une bague.

--En or?

--Ou en cuivre; je n’en sais rien.

--D’où vient-elle?

--Je l’ai achetée il y a deux mois.

--Si tu l’avais achetée, tu saurais si elle est en cuivre ou en or. Donne-la!»

Le Corfiote se dépouilla de mauvaise grâce. La bague fut immédiatement encaissée dans un petit coffre plein de bijoux.

«Je te pardonne, dit le Roi, en faveur de ta mauvaise éducation. Les gens de ton pays déshonorent le vol en y mêlant la friponnerie. Si je n’avais que des Ioniens dans ma troupe, je serais obligé de faire mettre des tourniquets sur les chemins, comme aux portes de l’Exposition de Londres, pour compter les voyageurs et recevoir l’argent. A un autre!»

Celui qui vint ensuite était un gros garçon bien portant, de la physionomie la plus avenante. Ses yeux ronds, à fleur de tête, respiraient la droiture et la bonhomie. Ses lèvres entr’ouvertes laissaient voir, à travers leur sourire, deux rangées de dents magnifiques; il me séduisit au premier coup d’œil, et je me dis que, s’il s’était fourvoyé en mauvaise compagnie, il ne manquerait pas de rentrer un jour ou l’autre dans le bon chemin. Ma figure lui plut aussi, car il me salua très poliment avant de s’asseoir devant le Roi.

Hadgi-Stavros lui dit: «Qu’as-tu fait, mon Vasile?

--Je suis arrivé hier soir avec mes six hommes à Pigadia, le village du sénateur Zimbélis.

--Bien.

--Zimbélis était absent, comme toujours; mais ses parents, ses fermiers et ses locataires étaient tous chez eux, et couchés.

--Bien.

--Je suis entré au khan; j’ai réveillé le khangi; je lui ai acheté vingt-cinq bottes de paille, et, pour paiement, je l’ai tué.

--Bien.

--Nous avons porté la paille au pied des maisons, qui sont toutes en planches ou en osier, et nous avons mis le feu en sept endroits à la fois. Les allumettes étaient bonnes: le vent venait du nord, tout a pris.

--Bien.

--Nous nous sommes retirés doucement vers les puits. Tout le village s’est éveillé à la fois en criant. Les hommes sont venus avec leurs seaux de cuir pour chercher de l’eau. Nous en avons noyé quatre que nous ne connaissions pas; les autres se sont sauvés.

--Bien.

--Nous sommes retournés au village. Il n’y avait plus personne qu’un enfant oublié par ses parents et qui criait comme un petit corbeau tombé du nid. Je l’ai jeté dans une maison qui brûlait, et il n’a plus rien dit.

--Bien.

--Alors nous avons pris des tisons et nous avons mis le feu aux oliviers. La chose a bien réussi. Nous nous sommes remis en route vers le camp; nous avons soupé et couché à moitié chemin, et nous sommes rentrés à neuf heures, tous bien portants, sans une brûlure.

--Bien. Le sénateur Zimbélis ne fera plus de discours contre nous. A un autre!»

Vasile se retira en me saluant aussi poliment que la première fois; mais je ne lui rendis pas son salut.

Il fut aussitôt remplacé par le grand diable qui nous avait pris. Par un singulier caprice du hasard, le premier auteur du drame où j’étais appelé à jouer un rôle se nommait Sophoclis. Au moment où il commença son rapport, je sentis quelque chose de froid couler dans mes veines. Je suppliai Mme Simons de ne pas risquer une parole imprudente. Elle me répondit qu’elle était Anglaise et qu’elle savait se conduire. Le Roi nous pria de nous taire et de laisser la parole à l’orateur.

Il étala d’abord les biens dont il nous avait dépouillés, puis il tira de sa ceinture quarante ducats d’Autriche, qui faisaient une somme de quatre cent soixante-dix francs, au cours de 11 fr. 75.

«Les ducats, dit-il, viennent du village de Castia; le reste m’a été donné par les milords. Tu m’avais dit de battre les environs; j’ai commencé par le village.

--Tu as mal fait, répondit le Roi. Les gens de Castia sont nos voisins, il fallait les laisser. Comment vivrons-nous en sûreté, si nous nous faisons des ennemis à notre porte? D’ailleurs, ce sont de braves gens, qui peuvent nous donner un coup de main à l’occasion.

--Oh! je n’ai rien pris aux charbonniers! Ils ont disparu dans les bois sans me laisser le temps de leur parler. Mais le parèdre avait la goutte; je l’ai trouvé chez lui.

--Qu’est-ce que tu lui as dit?

--Je lui ai demandé de l’argent; il a soutenu qu’il n’en avait pas. Je l’ai enfermé dans un sac avec son chat; et je ne sais pas ce que le chat lui a fait, mais il s’est mis à crier que son trésor était derrière la maison, sous une grosse pierre. C’est là que j’ai trouvé les ducats.

--Tu as eu tort. Le parèdre ameutera tout le village contre nous.

--Oh non! En le quittant, j’ai oublié d’ouvrir le sac, et le chat doit lui avoir mangé les yeux.

--A la bonne heure!... Mais entendez-moi bien tous: je ne veux pas qu’on inquiète nos voisins. Retire-toi.»

Notre interrogatoire allait commencer. Hadgi-Stavros, au lieu de nous faire comparaître devant lui, se leva gravement et vint s’asseoir à terre auprès de nous. Cette marque de déférence nous parut d’un favorable augure. Mme Simons se mit en devoir de l’interpeller de la bonne sorte. Pour moi, prévoyant trop bien ce qu’elle pourrait dire, et connaissant l’intempérance de sa langue, j’offris au Roi mes services en qualité d’interprète. Il me remercia froidement et appela le Corfiote, qui savait l’anglais.

«Madame, dit le Roi à mistress Simons, vous semblez courroucée. Auriez-vous à vous plaindre des hommes qui vous ont conduite ici?

--C’est une horreur! dit-elle. Vos coquins m’ont arrêtée, jetée dans la poussière, dépouillée, exténuée et affamée.

--Veuillez agréer mes excuses. Je suis forcé d’employer des hommes sans éducation. Croyez, madame, que ce n’est pas sur mes ordres qu’ils ont agi ainsi. Vous êtes Anglaise?

--Anglaise de Londres!

--Je suis allé à Londres; je connais et j’estime les Anglais. Je sais qu’ils ont bon appétit, et vous avez pu remarquer que je me suis empressé de vous offrir des rafraîchissements. Je sais que les dames de votre pays n’aiment pas à courir dans les rochers, et je regrette qu’on ne vous ait pas laissée marcher à votre pas. Je sais que les personnes de votre nation n’emportent en voyage que les effets qui leur sont nécessaires, et je ne pardonnerai pas à Sophoclis de vous avoir dépouillée, surtout si vous êtes une personne de condition.

--J’appartiens à la meilleure société de Londres.

--Daignez reprendre ici l’argent qui est à vous. Vous êtes riche?

--Assurément.

--Ce nécessaire n’est-il pas de vos bagages?

--Il est à ma fille.

--Reprenez également ce qui est à mademoiselle votre fille. Vous êtes très riche?

--Très riche.

--Ces objets n’appartiennent-ils point à monsieur votre fils?

--Monsieur n’est pas mon fils; c’est un Allemand. Puisque je suis Anglaise, comment pourrais-je avoir un fils allemand?

--C’est trop juste. Avez-vous bien vingt mille francs de revenu?

--Davantage.

--Un tapis à ces dames! Êtes-vous donc riches à trente mille francs de rente?

--Nous avons mieux que cela!

--Sophoclis est un manant que je corrigerai. Logothète, dis qu’on prépare le dîner de ces dames. Serait-il possible, madame, que vous fussiez millionnaire?

--Je le suis.

--Et moi je suis confus de la manière dont on vous a traitée. Vous avez assurément de belles connaissances à Athènes?

--Je connais le ministre d’Angleterre et si vous vous étiez permis!...

--Oh! madame!... Vous connaissez aussi des commerçants, des banquiers?

--Mon frère, qui est à Athènes, connaît plusieurs banquiers de la ville.

--J’en suis ravi. Sophoclis, viens ici! Demande pardon à ces dames.»

Sophoclis marmotta entre ses dents je ne sais quelles excuses. Le Roi reprit:

«Ces dames sont des Anglaises de distinction; elles ont plus d’un million de fortune; elles sont reçues à l’ambassade d’Angleterre; leur frère, qui est à Athènes, connaît tous les banquiers de la ville.

--A la bonne heure!» s’écria Mme Simons. Le Roi poursuivit:

«Tu devais traiter ces dames avec tous les égards dus à leur fortune.

--Bien! dit Mme Simons.

--Les conduire ici doucement.

--Pourquoi faire? murmura Mary-Ann.

--Et t’abstenir de toucher à leur bagage. Lorsqu’on a l’honneur de rencontrer dans la montagne deux personnes du rang de ces dames, on les salue avec respect, on les amène au camp avec déférence, on les garde avec circonspection, et on leur offre poliment toutes les choses nécessaires à la vie, jusqu’à ce que leur frère ou leur ambassadeur nous envoie une rançon de cent mille francs.»

Pauvre Mme Simons! chère Mary-Ann! Elles ne s’attendaient ni l’une ni l’autre à cette conclusion. Pour moi, je n’en fus pas surpris. Je savais à quel rusé coquin nous avions affaire. Je pris hardiment la parole, et je lui dis à brûle-pourpoint: «Tu peux garder ce que tes hommes m’ont volé, car c’est tout ce que tu auras de moi. Je suis pauvre, mon père n’a rien, mes frères mangent souvent leur pain sec, je ne connais ni banquiers ni ambassadeurs, et si tu me nourris dans l’espoir d’une rançon, tu en seras pour tes frais, je te le jure!»

Un murmure d’incrédulité s’éleva dans l’auditoire, mais le Roi parut me croire sur parole.

«S’il en est ainsi, me dit-il, je ne ferai pas la faute de vous garder ici malgré vous. J’aime mieux vous renvoyer à la ville. Madame vous confiera une lettre pour monsieur son frère, et vous partirez aujourd’hui même. Si cependant vous aviez besoin de rester un jour ou deux dans la montagne, je vous offrirais l’hospitalité; car je suppose que vous n’êtes pas venu jusqu’ici avec cette grande boîte pour regarder le paysage.»

Ce petit discours me procura un soulagement notable. Je promenai autour de moi un regard de satisfaction. Le Roi, ses secrétaires et ses soldats me parurent beaucoup moins terribles; les rochers voisins me semblèrent plus pittoresques, depuis que je les envisageais avec les yeux d’un hôte et non d’un prisonnier. Le désir que j’avais de voir Athènes se calma subitement, et je me fis à l’idée de passer deux ou trois jours dans la montagne. Je sentais que mes conseils ne seraient pas inutiles à la mère de Mary-Ann. La bonne dame était dans un état d’exaltation qui pouvait la perdre. Si par aventure elle s’obstinait à refuser la rançon! Avant que l’Angleterre vînt à son secours, elle avait le temps d’attirer quelque malheur sur une tête charmante. Je ne pouvais m’éloigner d’elle sans lui raconter, pour sa gouverne, l’histoire des petites filles de Mistra. Que vous dirai-je encore? Vous savez ma passion pour la botanique. La flore du Parnès est bien séduisante à la fin d’avril. On trouve dans la montagne cinq ou six plantes aussi rares que célèbres. Une surtout: la _Boryana variabilis_, découverte et baptisée par M. Bory de Saint-Vincent. Devais-je laisser une telle lacune dans mon herbier et me présenter au muséum de Hambourg sans la _Boryana variabilis_?

Je répondis au Roi: «J’accepte ton hospitalité, mais à une condition.

--Laquelle?

--Tu me rendras ma boîte.

--Eh bien, soit! mais à une condition aussi.

--Voyons!

--Vous me direz à quoi elle vous sert.

--Qu’à cela ne tienne! Elle me sert à loger les plantes que je recueille.

--Et pourquoi cherchez-vous des plantes? Pour les vendre?

--Fi donc! Je ne suis pas un marchand; je suis un savant.»

Il me tendit la main et me dit avec une joie visible: «J’en suis charmé. La science est une belle chose. Nos aïeux étaient savants; nos petits-fils le seront peut-être. Quant à nous, le temps nous a manqué. Les savants sont très estimés dans votre pays?

--Infiniment.

--On leur donne de belles places?

--Quelquefois.

--On les paye bien?

--Assez.

--On leur attache de petits rubans sur la poitrine?

--De temps en temps.

--Est-il vrai que les villes se disputent à qui les aura?

--Cela est vrai en Allemagne.

--Et qu’on regarde leur mort comme une calamité publique?

--Assurément.

--Ce que vous dites me fait plaisir. Ainsi vous n’avez pas à vous plaindre de vos concitoyens?

--Bien au contraire! C’est leur libéralité qui m’a permis de venir en Grèce.

--Vous voyagez à leurs frais?

--Depuis six mois.

--Vous êtes donc bien instruit?

--Je suis docteur.

--Y a-t-il un grade supérieur dans la science?

--Non.

--Et combien compte-t-on de docteurs dans la ville que vous habitez?

--Je ne sais pas au juste, mais il n’y a pas autant de docteurs à Hambourg que de généraux à Athènes.

--Oh! Oh! je ne priverai pas votre pays d’un homme si rare. Vous retournerez à Hambourg, monsieur le docteur. Que dirait-on là-bas si l’on apprenait que vous êtes prisonnier dans nos montagnes?

--On dirait que c’est un malheur.

--Allons! Plutôt que de perdre un homme tel que vous, la ville de Hambourg fera bien un sacrifice de quinze mille francs. Reprenez votre boîte, courez, cherchez, herborisez et poursuivez le cours de vos études. Pourquoi ne remettez-vous pas cet argent dans votre poche? Il est à vous et je respecte trop les savants pour les dépouiller. Mais votre pays est assez riche pour payer sa gloire. Heureux jeune homme! Vous reconnaissez aujourd’hui combien le titre de docteur ajoute à votre valeur personnelle! Je n’aurais pas demandé un centime de rançon si vous aviez été un ignorant comme moi.»

Le Roi n’écouta ni mes objections ni les interjections de Mme Simons. Il leva la séance, et nous montra du doigt notre salle à manger. Mme Simons y descendit en protestant qu’elle dévorerait le repas, mais qu’elle ne payerait jamais la carte. Mary-Ann semblait fort abattue; mais telle est la mobilité de la jeunesse, qu’elle poussa un cri de joie en voyant le lieu de plaisance où notre couvert était mis. C’était un petit coin de verdure enchâssé dans la roche grise. Une herbe fine et serrée formait le tapis; quelques massifs de troènes et de lauriers servaient de tentures et cachaient les murailles à pic. Une belle voûte bleue s’étendait sur nos têtes; deux vautours au long col qui planaient dans l’air semblaient avoir été suspendus pour le plaisir des yeux. Dans un coin de la salle une source limpide comme le diamant se gonflait silencieusement dans sa coupe rustique, se répandait par-dessus les bords et roulait en nappe argentée sur le revers glissant de la montagne. De ce côté, la vue s’étendait à l’infini vers le fronton du Pentélique, le gros palais blanc qui règne sur Athènes, les bois d’oliviers sombres, la plaine poudreuse, le dos grisonnant de l’Hymette, arrondi comme l’échine d’un vieillard, et cet admirable golfe Saronique, si bleu qu’on dirait un lambeau tombé du ciel. Assurément, Mme Simons n’avait pas l’esprit tourné à l’admiration, et pourtant elle avoua que le loyer d’une vue si belle coûterait cher à Londres ou à Paris.

La table était servie avec une simplicité héroïque. Un pain bis, cuit au four de campagne, fumait sur le gazon et saisissait l’odorat par sa vapeur capiteuse. Le lait caillé tremblait dans une jatte de bois. Les grosses olives et les piments verts s’entassaient sur des planchettes mal équarries. Une outre velue gonflait son large ventre auprès d’une coupe de cuivre rouge naïvement ciselée. Un fromage de brebis reposait sur le linge qui l’avait pressé, et dont il gardait encore l’empreinte. Cinq ou six laitues appétissantes nous offraient une belle salade, mais sans aucun assaisonnement. Le Roi avait mis à notre disposition son argenterie de campagne, consistant en cuillers sculptées à coups de couteau, et nous avions, pour surcroît de luxe, la fourchette de nos cinq doigts. On n’avait pas poussé la tolérance jusqu’à nous servir de la viande, mais en revanche le tabac doré d’Almyros me promettait une admirable digestion.

Un officier du Roi était chargé de nous servir et de nous écouter. C’était ce hideux Corfiote, l’homme à la bague d’or, qui savait l’anglais. Il découpa le pain avec son poignard, et nous distribua de tout à pleines mains, en nous priant de ne rien ménager. Mme Simons, sans perdre un coup de dent, lui lança quelques interrogations hautaines. «Monsieur, lui dit-elle, est-ce que votre maître a cru sérieusement que nous lui paierions une rançon de cent mille francs?

--Il en est sûr, madame.

--C’est qu’il ne connaît pas la nation anglaise.

--Il la connaît, bien, madame, et moi aussi. A Corfou j’ai fréquenté plusieurs Anglais de distinction: des juges!

--Je vous en fais mon compliment; mais dites à ce Stavros de s’armer de patience, car il attendra longtemps les cent mille francs qu’il s’est promis.

--Il m’a chargé de vous dire qu’il les attendrait jusqu’au 15 mai, à midi juste.

--Et si nous n’avons pas payé le 15 à midi?

--Il aura le regret de vous couper le cou, ainsi qu’à mademoiselle.»

Mary-Ann laissa tomber le pain qu’elle portait à sa bouche. «Donnez-moi à boire un peu de vin,» dit-elle. Le brigand lui tendit la coupe pleine; mais à peine y eut-elle trempé ses lèvres, qu’elle laissa échapper un cri de répugnance et d’effroi. La pauvre enfant s’imagina que le vin était empoisonné. Je la rassurai en vidant la coupe d’un seul trait. «Ne craignez rien, lui dis-je; c’est la résine.

--Quelle résine?

--Le vin ne se conserverait pas dans les outres si l’on n’y ajoutait une certaine dose de résine, qui l’empêche de se corrompre. Ce mélange ne le rend pas agréable, mais vous voyez qu’on le boit sans danger.»

Malgré mon exemple, Mary-Ann et sa mère se firent apporter de l’eau. Le brigand courut à la source et revint en trois enjambées. «Vous comprenez, mesdames, dit-il en souriant, que le Roi ne ferait pas la faute d’empoisonner des personnes aussi chères que vous.» Il ajouta, en se tournant vers moi: «Vous, monsieur le docteur, j’ai ordre de vous apprendre que vous avez trente jours pour terminer vos études et payer la somme. Je vous fournirai, ainsi qu’à ces dames, tout ce qu’il faut pour écrire.

--Merci, dit Mme Simons. Nous y penserons dans huit jours, si nous ne sommes pas délivrées.

--Et par qui, madame?

--Par l’Angleterre!

--Elle est loin.

--Ou par la gendarmerie.

--C’est la grâce que je vous souhaite. En attendant, désirez-vous quelque chose que je puisse vous donner?

--Je veux d’abord une chambre à coucher.

--Nous avons près d’ici des grottes qu’on appelle _les Étables_. Vous y seriez mal; on y a mis des moutons pendant l’hiver, et l’odeur en est restée. Je ferai prendre deux tentes chez les bergers d’en bas, et vous camperez ici... jusqu’à l’arrivée des gendarmes.

--Je veux une femme de chambre.

--Rien n’est plus facile. Nos hommes descendront dans la plaine et arrêteront la première paysanne qui passera... si toutefois la gendarmerie le permet.

--Il me faut des vêtements, du linge, des serviettes de toilette, du savon, un miroir, des peignes, des odeurs, un métier à tapisserie, un...

--C’est beaucoup de choses, madame, et pour vous trouver tout cela, nous serions forcés de prendre Athènes. Mais on fera pour le mieux. Comptez sur moi et ne comptez pas trop sur les gendarmes.

--Que Dieu ait pitié de nous! dit Mary-Ann.

Un écho vigoureux répondit: _Kyrie eleison_. C’était le _bon vieillard_ qui venait nous faire une visite et qui chantait en marchant pour se tenir en haleine. Il nous salua cordialement, déposa sur l’herbe un vase plein de miel et s’assit auprès de nous. «Prenez et mangez, nous dit-il: mes abeilles vous offrent le dessert.»

Je lui serrai la main; Mme Simons et sa fille se détournèrent avec dégoût. Elles s’obstinaient à voir en lui un complice des brigands. Le pauvre bonhomme n’avait pas tant de malice. Il ne savait que chanter ses prières, soigner ses petites bêtes, vendre sa récolte, encaisser les revenus du couvent et vivre en paix avec tout le monde. Son intelligence était bornée, sa science nulle, sa conduite innocente comme celle d’une machine bien réglée. Je ne crois pas qu’il sût distinguer clairement le bien du mal, et qu’il mît une grande différence entre un voleur et un honnête homme. Sa sagesse consistait à faire quatre repas tous les jours et à se tenir prudemment entre deux vins, comme le poisson entre deux eaux. C’était d’ailleurs un des meilleurs moines de son ordre.

Je fis honneur au présent qu’il nous avait apporté. Ce miel à demi-sauvage ressemblait à celui que vous mangez en France comme la chair d’un chevreuil à la viande d’un agneau. On eût dit que les abeilles avaient distillé dans un alambic invisible tous les parfums de la montagne. J’oubliai, en mangeant ma tartine, que je n’avais qu’un mois pour trouver quinze mille francs ou mourir.