Part 16
--Quel malheur! se dit Marcel en hochant la tête, que je n’aie pas découvert ce souterrain dès les premiers jours de mon arrivée sur la corniche! Ces ânes auraient été pour moi de précieux auxiliaires. Ils m’auraient évité d’énormes fatigues; mes travaux auraient été mieux et plus promptement terminés. Enfin! Dieu l’a voulu ainsi, il faut bien se résigner! Aujourd’hui leur secours n’est pas à dédaigner, je construirai des charrettes et des charrues, je labourerai et rentrerai plus aisément mes récoltes.
Tout en faisant ces projets, il continuait son exploration. Son esprit, disons-le, était autre part; il se creusait la tête pour trouver le moyen de conduire ces utiles animaux sur la corniche.
Il marchait ainsi depuis deux heures, et il était arrivé sur les bords d’un précipice d’une profondeur vertigineuse, au fond duquel grondaient, avec de mystérieux murmures, des eaux invisibles.
Soudain, il s’arrêta et se frappa le front.
Il se trouvait devant la forêt de vieux chênes dans laquelle il avait tué la laie. Les derniers arbres de ce bois centenaire poussaient sur des roches placées à dix mètres à peine des lèvres du précipice près duquel il marchait.
La forêt interrompue par ce gouffre se continuait immense et touffue du côté où il était parvenu, c’est-à-dire sur le plateau des Religieux, ainsi qu’il l’avait nommé.
Plusieurs chênes énormes projetaient leurs branches jusqu’au-dessus du précipice dont les deux bords étaient de niveau.
Marcel était l’homme des décisions rapides. Il grimpa sur un de ces chênes, l’ébrancha sur toute sa longueur, en fit autant à un second et à un troisième. Ces arbres n’avaient pas moins de douze à quinze mètres de hauteur et du haut en bas ils avaient presque une grosseur égale, car il avait eu soin d’en trancher le faîte.
Après avoir soigneusement enlevé et mis en tas les branches, il reprit sa hache et attaqua vigoureusement le pied du premier arbre. C’était un rude travail, mais Marcel était vigoureux et il s’était juré à lui-même d’abattre ces trois géants avant le coucher du soleil.
Les trois arbres, en effet, l’un après l’autre, se penchèrent sous les coups répétés de la terrible hache, et se couchèrent en travers du précipice. Marcel avait si habilement dirigé leur chute, qu’ils semblaient soudés l’un à l’autre.
Ce n’était encore là, à la vérité, qu’une carcasse de pont; mais il était solide et offrait une largeur de près de quatre mètres. Il restait beaucoup à faire pour en rendre le passage commode et accessible aux animaux.
Marcel était accablé de fatigue; il remit au lendemain l’achèvement de cette œuvre, et, franchissant le pont inachevé, il se hâta de retourner à son logis. Ses chiens le suivirent, non sans une certaine hésitation.
Il lui fallut, contrairement à ses calculs et à l’impatience de ses désirs, près d’un mois pour terminer son pont, et l’amener au point de perfection qu’il désirait atteindre. Il interrompait, il est vrai, de temps en temps, ce travail, soit pour préparer une bergerie et un parc, soit pour faire un poulailler, soit enfin pour établir dans de bonnes conditions une écurie assez vaste pour contenir une douzaine d’ânes, avec des greniers à fourrages au-dessus.
Il lui fallut, de plus, établir, à travers la forêt, une route assez large, aboutissant d’un côté au pont, et venant, de l’autre, après de nombreux détours, se terminer à son habitation et à la basse-cour.
Cette route fut tracée un peu plus large que le pont: Marcel donna cinq mètres à son chemin, le garnit, à droite et à gauche, de fossés, l’empierra solidement et en fit une grande voie de communication, qui traversait son domaine de part en part et desservait les prairies et les cultures.
Ces travaux terminés, il surprit, par une nuit obscure, les poules au perchoir, les enferma dans un sac, et, au moyen de sa brouette, les transporta dans leur nouveau domicile, après avoir eu soin de leur couper les ailes.
Deux jours suffirent pour que les pauvres bêtes s’accoutumassent à leur poulailler et commençassent à devenir familières avec leur maître.
Pour les moutons, Marcel procéda à peu près de la même façon. Il les surprit endormis, leur attacha les pattes et les transporta dans la bergerie préparée pour eux. C’est ainsi qu’il devint propriétaire d’un fort joli troupeau de moutons et de brebis, dont la laine, le lait et la chair, devinrent pour lui d’un excellent rapport.
Sur la terrasse des religieux, il y avait aussi des chèvres sauvages. Marcel, ayant déjà un troupeau assez nombreux, les laissa libres et se réserva seulement de les chasser de temps en temps, pour les besoins de sa cuisine, et afin de ne pas les laisser se trop multiplier.
Avec les ânes, il fallut procéder avec plus de précautions et de finesse; mais il finit le pont avant de s’occuper d’eux.
Voici de quelle manière il procéda à cette construction.
Les arbres formant la carcasse du pont étaient fort gros; leur longueur était double de la largeur du précipice; il s’agissait de les faire dépasser des deux côtés les bords d’une longueur égale, c’est-à-dire de cinq mètres environ. Il vint donc avec ses chiens et ses ours, auxquels il fit traîner sa brouette chargée des prolonges. Grâce à ses efforts combinés avec ceux de ses animaux, et avec l’aide de ces prolonges, il parvint, non sans peine, au résultat désiré. Les arbres, débordant ainsi de chaque côté de l’abîme, et soigneusement rapprochés dans leur longueur, offrirent une solidité à toute épreuve; pour les maintenir dans cette situation, Marcel enfonça profondément de longs pieux en terre, six à droite, six à gauche, de chaque côté du précipice. Les troncs de chêne, ou, pour mieux dire, le tablier du pont, furent ainsi maintenus, sans qu’on eût à redouter un écartement possible.
A l’aide d’une herminette, Marcel aplanit les arbres sur la surface supérieure, fit disparaître les gibbosités du bois et put éviter ainsi les faux pas. Ce travail important eut lieu sur toute la longueur du tablier.
Il noya ensuite les arbres dans un lit de ciment, puis, dans toute la longueur du pont dépassant d’environ cinquante centimètres le niveau du pont. Cette sorte de double muraille était destinée à maintenir un sol factice de terre battue et de pierres concassées; si bien que lorsque cette aire fut terminée, elle avait le même aspect que la chaussée du chemin dont elle semblait être la continuation.
On comprend que ces travaux minutieux devaient être fort longs et surtout fort pénibles.
Mais ce n’était pas tout.
Le pont terminé, Marcel disposa de chaque côté de solides garde-fous, à hauteur d’appui, composés d’une série de pieux cloués droit et reliés entre eux par d’autres pieux, en forme de croix de Saint-André.
Comme dernière précaution, afin d’éviter que les animaux du plateau des Religieux ne vinssent fourrager dans ses champs et endommager ses récoltes, il établit une porte à chaque extrémité du pont. Ces portes étaient solides, épaisses, larges et hautes, elles fermaient non seulement au loquet, mais elles étaient encore renforcées par une barre de sûreté en chêne, qu’aucun animal, si vigoureux qu’il fût, n’aurait réussi à forcer.
Cette dernière précaution fort sage était prise surtout contre les ânes sauvages dont Marcel se promettait de s’emparer, afin qu’une fois captifs, ils ne pussent regagner leur ancien domaine, et aussi pour que ceux qui resteraient en liberté ne pussent pénétrer sur la corniche et venir y ravager les moissons.
Ce pont, jeté sur un abîme en apparence infranchissable, cette nouvelle route établie et traversant toute l’exploitation, avaient complètement modifié l’aspect du paysage, et, loin de lui nuire, lui avaient donné un côté pittoresque et animé qui faisait plaisir à voir.
Il s’agissait maintenant de se rendre maître d’une certaine quantité d’ânes. Marcel en avait, à plusieurs reprises, aperçu qui lui avaient semblé très beaux et très vigoureux. Il leur jetait, de temps en temps, des poignées de blé, d’orge et d’avoine.
Les animaux, remarquant qu’il n’avait pas l’air de s’occuper d’eux, s’étaient peu à peu habitués à sa présence. Ils mangeaient gaîment ce qu’il leur jetait, mais, au plus léger mouvement qu’ils lui voyaient faire, ils s’enfuyaient à fond de train.
Le jeune homme avait remarqué l’endroit où ils se remisaient pour passer la nuit; il usa, pour les surprendre, de procédés employés pour chasser les ours et les autres fauves.
Il creusa de larges fosses, profondes d’environ 1m,20, et larges de près de 2 mètres, dont les parois étaient complètement à pic. Il recouvrit ces fosses de branchages entrelacés, qui devaient céder au plus léger effort. Au-dessus, il plaça des grains en grande quantité.
Il fit une douzaine de fosses, sur plusieurs points éloignés les uns des autres, dans les parages préférés par les animaux dont il désirait s’emparer.
Ces pièges dressés, il attendit.
Constatons en passant qu’on s’est plû à faire à l’âne une réputation de stupidité complètement injuste. L’âne est rempli de grandes qualités: il est fort intelligent, très modeste, très docile et très courageux. Il aime son maître et le sert avec un dévouement à toute épreuve, même quand il en est maltraité injustement. Il est sobre, patient et d’une prudence extrême.
En France, malheureusement, on semble avoir pris à tâche de battre les animaux sans rime ni raison. Cochers, charretiers, etc., se font un plaisir de martyriser les pauvres animaux qu’on leur confie; ils les abrutissent ainsi et n’en retirent pas, à beaucoup près, la somme de travail qu’on serait en droit d’en attendre, en les traitant avec plus d’humanité. Il en sera malheureusement longtemps ainsi, à moins qu’on ne se décide enfin à punir sévèrement les actes de cruauté commis envers ces utiles et excellents auxiliaires.
Aujourd’hui, cette tâche est commencée; on condamne les cochers et les charretiers pour les actes de brutalité excessive; mais il y a beaucoup à faire. Grâce à la douceur, encouragée par la Société protectrice des animaux, espérons que le but désiré sera enfin atteint d’une façon définitive.
Les ânes sont, quoi qu’on ait dit, intelligents et surtout très méfiants. Ces mets délicats qu’ils voyaient déposer çà et là, ne leur disaient rien qui vaille; ils flairaient le sol, allongeaient le cou, mais soudain ils s’enfuyaient comme s’ils avaient pressenti un piège. Ils tournaient et gambadaient volontiers autour des fosses, mais ils se gardaient bien de se risquer dessus.
Une lutte s’était engagée entre leur gourmandise (bien que très sobres, les ânes sont gourmands) et leur méfiance.
La gourmandise semblait leur dire: «Ce blé est appétissant, cette avoine doit être de bon goût, que cette orge flaire bon? Pourquoi ne pas y goûter?...» Mais la méfiance répondait aussitôt: «Pourquoi cet homme nous fait-il ces présents? Ils viennent sûrement de lui; c’est l’ennemi-né de notre race; ses dons cachent un piège; gardons-nous d’y toucher, car il nous en cuirait.»
Ainsi devaient certainement raisonner les fortes têtes de la race asine, les vieux, les expérimentés. Quant aux jeunes, ils les croyaient et s’abstenaient.
Marcel, qui connaissait le caractère des ânes, ne parut plus sur le plateau; pendant plusieurs jours, il s’abstint de traverser le pont.
Les ânes, ne le voyant plus, se rassurèrent, les jeunes surtout, que la gourmandise aiguillonnait.
Le résultat de ces discussions était facile à prévoir.
Une nuit, Marcel, un peu après le lever de la lune, traversa le pont et alla visiter ses trappes.
Toutes avaient été saccagées, trois ou quatre étaient vides. Les animaux s’étaient sans doute aperçu à temps du piège et avaient pu fuir.
Les autres étaient habitées; trois contenaient chacune une ânesse avec son petit; dans les autres, il y avait dix ânes jeunes et de la plus belle venue.
Les pauvres bêtes tremblaient de terreur; elles mouraient littéralement de faim.
Quand elles aperçurent le jeune homme, elles gémirent si lamentablement et n’essayèrent pas de résister. La faim et la terreur les avaient domptées.
Marcel les caressa, procéda à leur sauvetage, et, les unes après les autres, elles se laissèrent mettre un licou. Elles suivirent docilement leur nouveau maître.
Au lever du soleil, tous les prisonniers étaient installés sur une moelleuse litière, dans l’écurie construite à leur intention, et mangeaient la provende placée dans les auges et les rateliers.
Dix jours suffirent pour les dompter complètement.
Marcel estima que le nombre de ses captifs était suffisant: il laissa leurs camarades en liberté, certain que, s’il en avait jamais besoin, il lui serait aisé de remonter sa cavalerie.
Il lui fallait maintenant des charrettes; il se mit à l’œuvre, avec l’intention d’en construire quatre. Les difficultés ne l’effrayaient pas. Il ferait des véhicules du modèle le plus primitif, avec des roues pleines et d’un seul morceau.
Cette fois, la corniche était devenue véritablement une grande exploitation agricole.
Rien n’y manquait, que des bœufs et des vaches; mais les ânes et les chèvres pouvaient largement suffire aux besoins de la culture et à ceux de la cuisine.
Malheureusement, Marcel n’avait pas de débouchés pour écouler ses produits. Cela le peinait.
CHAPITRE XX
Comment Marcel tomba malade, et fut guéri par un fantôme qui lui fit, pendant la nuit, une visite amicale.
Deux ans s’étaient écoulés depuis que Marcel était prisonnier sur la corniche.
Son domaine s’était considérablement accru; l’annexion du plateau des Religieux en avait plus que doublé l’étendue; et il avait suffi, pour opérer cet agrandissement, de construire un pont.
Le jeune solitaire faisait maintenant ses excursions et ses promenades, monté sur un âne magnifique, d’une douceur remarquable, auquel il avait donné le nom de Jean-Pierre.
La laiterie avait pris des proportions considérables: lait de chèvres, de brebis et d’ânesses. Le beurre et le fromage ne manquaient pas.
Il dressa ainsi l’état de ses animaux domestiques:
Cinq chiens (Petiote avait fait une nouvelle portée): Petiote, Ravaude, Briffaut, Gamin et Lisette;
Deux ours: mon ami Pierrot et madame Gigogne;
Douze ânes, deux nouvelles ânesses ayant mis bas chacune un ânon. Chacun des ânes avait un nom particulier, Nous ne rappellerons pour mémoire que Jean-Pierre;
Deux loutres: Jeannette et Mariette;
Environ quatre-vingts moutons;
Vingt-cinq chèvres;
Une centaine de poules;
Quinze sangliers domestiques. Marcel en salait deux pour l’hiver et en mangeait deux autres frais;
Une cinquantaine d’oies et de canards.
Puis venaient les pigeons, les lapins, les faisans, les coqs de bruyère, les gelinottes, les perdrix blanches, rouges et grises, et une foule d’autres oiseaux: grives, ortolans, merles, cailles, râles, poules d’eau, etc., etc.
Son vivier rempli de poissons et six essaims d’abeilles complétaient sa richesse.
Comme on le voit, rien ne manquait à la ferme de Marcel.
Mais il fallait soigner et nourrir les animaux, et c’était un rude travail.
Depuis, il avait, jusque-là, faute de charrue et de bêtes de trait, dû faire tous ses défrichements à la bêche.
Le labourage n’avançait que lentement; bientôt, il allait avoir une charrue, dont il ferait le soc en buis, faute de fer pour le fabriquer.
Déjà il possédait une herse et un rouleau auxquels il attelait des ânes, qui lui faisaient gagner du temps. Ses quatre charrettes lui permettaient de rentrer sa récolte en peu de jours.
Dès que ses grains étaient mis en grange, il établissait ses moutons dans des parcs.
Ses ânes lui servaient encore à battre le blé en galopant sur l’aire. Les grains vannés étaient enfermés dans des sacs, et, à leur défaut, dans de grandes corbeilles.
Il récoltait, en outre, des châtaignes, des noix, des noisettes, des sorbes, des pommes, des poires, des airelles, des faînes, du colza, des pommes de terre, des topinambours, des tomates, des carottes, des choux, des navets, etc., etc. Tout cela constituait une si grande somme de travail, que le jeune homme, sans aides, n’avait pas un instant de libre.
Il lui fallait moudre son blé, faire de l’huile, du cidre, de la chandelle, des bougies de cire, filer le chanvre, le lin ou la laine, tisser des étoffes, construire des barils pour l’huile, des sacs de toile, des vêtements de drap, récolter le miel, préparer des conserves pour l’hiver, faire le cidre et bien d’autres choses encore.
L’existence du solitaire était donc des plus actives. Il s’était construit, sur le plateau des Religieux, une maisonnette en briques (il avait la rage de la construction) très coquette et très solide, et l’avait appelée sa maison de campagne; il l’avait meublée, et il y passait parfois la nuit, lorsque le mauvais temps le surprenait loin de la ferme, ainsi qu’il nommait son logis habituel, ou s’il se sentait trop fatigué pour aller plus loin.
Il connaissait à fond la flore de ses deux domaines; il avait réuni une grande quantité de plantes médicinales, qu’il avait fait sécher avec soin et qu’il avait emmagasinées dans un compartiment séparé de la grotte, auquel il avait donné le nom de pharmacie.
Deux ou trois fois, à de longs intervalles, tandis qu’il était assis dans le kiosque du belvédère, il avait entendu se renouveler les chœurs des chanteurs invisibles. Toujours, il les avait écoutés avec émotion et y avait répondu. Ce faible lien qui le rattachait à la société des autres hommes était pour lui une sorte d’encouragement à la patience et une espérance, bien fugitive à la vérité, d’une délivrance possible, dans un avenir plus ou moins éloigné.
Un jour, il lui vint une pensée, celle de correspondre avec ses amis invisibles.
Cette pensée, il la mit aussitôt à exécution.
Il écrivit une relation très abrégée de ce qui lui était arrivé, de la vie qu’il menait, des ressources qu’il avait su se créer. Il ajouta à ce récit le plan topographique de la corniche et du plateau des Religieux, dont il mentionna la découverte, sans cependant souffler mot de ce qu’il avait trouvé dans le souterrain. Il termina en disant que, malgré ses efforts, il lui était impossible de trouver un passage, et que sa délivrance ne pourrait venir que du dehors. Il priait enfin la personne qui lirait cet écrit de le communiquer au propriétaire de la ferme des Alouettes.
Cela fait, il plia le papier, l’enveloppa soigneusement dans une peau de lapin, noua le tout à une lourde pierre, qu’il attacha à des lianes solidement tressées et dont il avait fait une corde d’au moins cinquante mètres. Il fila ce câble dans l’espace et attacha, à un quartier de roche surplombant sur le précipice, le bout qu’il avait conservé dans la main.
Cela fait, la chose lui parut si élémentaire et si simple, qu’il s’étonna de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Parfois, la solitude lui pesait lourdement.
Pendant ces heures de mélancolie, quelque affectueuses et empressées que se montrassent ses bêtes, il sentait que leur société n’était pas suffisante pour lui, car il ne pouvait causer avec elles et échanger ses idées. Cependant, à aucun prix, il n’eût consenti à se séparer d’amis si dévoués.
Il ne désirait pas précisément sa délivrance, mais il aurait voulu pouvoir communiquer à son aise avec ses amis du dehors, et sans abandonner son domaine, avoir la possibilité d’aller et venir de la montagne à la vallée. Ce sol, qu’il avait défriché, fertilisé, lui était devenu cher, et, si ceux qu’il aimait eussent été près de lui, il eût volontiers consenti à ne jamais rentrer dans la société des autres hommes.
Instruit par l’expérience, il était devenu une sorte de philosophe pratique, sans ambition; ses désirs se bornaient à vivre dans la médiocrité qu’il s’était faite, et de partager cette modeste aisance avec les amis de son enfance.
En faisant une exploration minutieuse des confins du plateau des Religieux, il avait, à plusieurs reprises et à divers endroits, trouvé les traces d’anciens passages. Ces voies avaient été détruites peut-être par les religieux mêmes, désireux d’assurer la sûreté de leur refuge; en d’autres endroits, on reconnaissait aisément que les orages et les cyclones avaient détruit les anciens chemins.
Certains de ces passages pourraient peut-être, à force de travail et de patience, être rétablis.
Marcel en avait noté un surtout, et l’avait tracé sur son plan. C’était sans doute le seul que les fugitifs avaient conservé pour se garder une issue. Il faisait mille détours enchevêtrés les uns dans les autres de la façon la plus bizarre; c’était par ce sentier sans doute qu’étaient arrivés les assassins. Ceux-ci, leur crime commis, furieux de n’avoir pas trouvé les richesses qu’ils convoitaient, avaient dû, en se retirant, détruire le passage, afin de ne laisser aucune trace de leur crime horrible.
Ce chemin n’était interrompu que sur une trentaine de mètres. Il ne s’agissait donc que de creuser à nouveau le roc sur ce point et de rétablir cette partie de rampe détruite. Ce travail, en raison des dangers qu’il présentait, ne pouvait, en aucun cas, être accompli par un homme seul; mais évidemment une vingtaine d’ouvriers habilement dirigés auraient aisément réussi à le terminer en moins de quinze jours.
Toutes ces hypothèses et ces espérances reposaient sur les documents écrits par Marcel et suspendus dans l’espace. C’était une chance bien aléatoire.
La pierre à laquelle ils étaient attachés serait-elle recueillie, ou irait-elle s’enfouir à jamais au fond d’un précipice inabordable? En admettant même qu’elle fût recueillie, tomberait-elle entre les mains d’un homme sachant lire?
Cela admis, cet homme ajouterait-il foi à un écrit si invraisemblable, le porterait-il à sa destination au lieu de le déchirer ou de le brûler avec dédain?
Le solitaire se livrait à cette série de pensées, se demandait encore si, en admettant même que son papier tombât entre des mains amies et bien intentionnées, les recherches que ses révélations provoqueraient ne s’égareraient point, et si, devant un premier insuccès, ceux qui voudraient le sauver ne désespéreraient pas?
Toutes ces hypothèses fort logiques tenaient son esprit dans un état de tension perpétuelle.
En jetant son papier dans l’espace, il avait dit ce mot, écho de ses appréhensions:
--A la grâce de Dieu!
Dieu seul, en effet, pouvait le sauver et faire tomber cette frêle preuve de son existence en des mains amies.
Cependant le temps s’écoulait; les jours succédaient aux jours. Dès qu’il avait un instant, Marcel montait à son belvédère et visitait sa corde; elle était toujours tendue, et la pierre continuait à se balancer à son extrémité.
Cette préoccupation incessante avait altéré la santé du solitaire; ses nuits s’écoulaient sans sommeil; souvent, il se sentait, dans la journée, envahi par des frissons et un indéfinissable malaise.
Néanmoins, à chacune de ses visites, il ajoutait quelques mètres de corde; elle ne tarda pas à atteindre une longueur de cent mètres.
Un jour, vers trois heures de l’après-midi, Marcel gravissait péniblement les pentes, assez douces pourtant, qui devaient le conduire à son poste d’observation, qu’il n’avait pas visité depuis près de deux semaines: il lui sembla entendre au loin une détonation qui lui parut être un coup de fusil.
Il tressaillit et alla en courant jusqu’à la lèvre de l’abîme.
Il saisit la corde de liane avec une anxiété fébrile et la tira à lui.
La corde flottait dans l’espace.
Il se hâta de la ramener sur la terrasse. Elle était coupée au tiers de sa longueur par une section aussi nette que si elle eût été faite à l’aide d’un rasoir.
Naturellement, la pierre et l’écrit avaient disparu. Au moment où la dernière brasse de la corde arrivait sur le rocher, un _hââou_ strident s’éleva des profondeurs de l’abîme et sembla dire au solitaire:
--Sois tranquille! Ta lettre est tombée entre bonnes mains.
Marcel se coucha sur le sol, pencha sa tête sur le précipice et répondit par un _hââou_ puissant, dont les vibrations stridentes furent répétées à l’infini.