Part 17
Épuisé par cet effort désespéré, il sentit que sa vue se troublait; il se rejeta vivement en arrière et perdit connaissance.
Son évanouissement fut long; quand, enfin, il en sortit, grâce aux caresses affectueuses de ses chiens, il crut avoir rêvé.
Il était étendu sur son lit, dans sa chambre, en proie à une fièvre brûlante.
Il se demanda en vain comment il était venu là; à défaut d’autre explication possible, il supposa que Mme Gigogne, qui l’accompagnait, l’ayant vu tomber comme foudroyé, l’avait relevé, placé sur ses puissantes épaules et transporté sur son lit, dans son domicile.
Il faisait presque nuit.
Les chiens, les ours et les loutres entouraient la couche où était étendu le malade et fixaient sur lui des regards anxieux. Petiote et Ravaude lui léchaient les mains et le visage.
C’étaient ces caresses qui lui avaient fait reprendre connaissance.
Il remercia chaleureusement ces bonnes et intelligentes bêtes.
Puis il se mit sur son séant et essaya de se lever. Il réussit, mais à grand’peine; ses jambes flageolaient et se dérobaient sous lui.
Cependant, en s’appuyant sur mon ami Pierrot et se soutenant à tous les meubles, il réussit à allumer une lanterne (il en avait fabriqué une demi-douzaine); puis il atteignit à grand’peine sa pharmacie, et se prépara quelques boissons rafraîchissantes, qu’il plaça sur sa table de nuit.
Après avoir donné à manger à ses animaux, il se recoucha. Ses volières et sa basse-cour étaient munies de grains pour plusieurs jours.
A peine couché, et sous la pression d’une fièvre brûlante, il tomba dans un sommeil profond.
Quand il s’éveilla, il était en sueur; sa faiblesse était extrême.
Il tenta en vain de se lever et ne put y réussir.
Cinq jours s’écoulèrent ainsi. Il était en proie à un délire constant.
Le sixième jour, un ouragan terrible se déchaîna; le vent faisait rage, il sifflait avec des plaintes presque humaines; la pluie fouettait le sol; les roulements continus du tonnerre, les éclairs verdâtres qui se succédaient, augmentaient encore la fièvre du malade. Il avait des hallucinations et parlait d’une voix métallique à des êtres créés par son imagination en délire, et que seul il voyait.
Vers minuit, l’orage s’apaisa subitement, ainsi que cela arrive souvent dans les hautes régions. Le vent tomba, la pluie cessa, et les roulements de tonnerre, s’éloignant de plus en plus, ne tardèrent pas à se taire tout à fait.
Un air frais remplaça subitement l’atmosphère embrasée et vint rafraîchir délicieusement la poitrine haletante du malade.
Il but à petites gorgées une tasse de tisane et se laissa retomber avec une expression de bien-être indicible sur sa couche humide de sueur.
La chambre n’était éclairée que par une lanterne, dont la lumière, tamisée par une gaze, ne répandait qu’une lueur incertaine.
Ses animaux, couchés, entouraient son lit.
Accablé par la fièvre et brisé par l’orage, il avait fermé les yeux et cherchait le sommeil.
Soudain chiens, ours et loutres, poussèrent à l’unisson un gémissement étouffé, et ils se glissèrent en rampant sous le lit, où ils se tinrent immobiles, tremblant de tous leurs membres et soufflant avec terreur. Marcel ouvrit les yeux.
Alors, il vit, ou plutôt il crut voir, car lui-même n’aurait pu dire s’il était le jouet d’une hallucination de la fièvre, ou si ce qui s’offrait à ses regards était une réalité.
Marcel vit une ombre, émergeant des profondeurs de la grotte, marcher ou plutôt glisser sur le sol et se diriger vers lui. Les pas de ce fantôme, quel qu’il fût, ne rendaient aucun son en se posant sur la terre battue.
Plus l’ombre approchait, plus Marcel croyait le reconnaître. Les contours de l’apparition se faisaient plus distincts, devenaient plus nets et mieux arrêtés.
Enfin, le fantôme s’arrêta au chevet du malade; celui-ci, les yeux démesurément ouverts, le regardait s’approcher et suivait tous ses mouvements, appuyé sur son coude et le haut du corps penché en avant.
Il y eut un instant de silence lugubre. Les animaux gémirent sourdement.
Enfin, le spectre parla d’une voix douce, claire, empreinte d’une admirable expression de tendresse.
--Me reconnais-tu, Marcel? demanda-t-il.
--Oui, mon vieil ami, répondit le malade. Vous êtes l’homme au burnous. Oh! je ne vous ai pas oublié!
--Merci! ni moi non plus, je ne t’ai pas oublié!
--Vous étiez heureux, vous!... Moi, je souffrais, reprit Marcel avec quelque amertume.
--Ce reproche est injuste, mon jeune ami, tu le reconnaîtras bientôt.
--Dieu le veuille!
--Dieu sait tout et peut tout. Tu souffres donc bien, pauvre enfant?
--Oui, mais ma douleur est essentiellement morale. Je souffre d’être loin de tous ceux que j’aime. Hélas! peut-être m’ont-ils oublié?
--Cette pensée est mauvaise, Marcel! Je m’étonne de la voir éclore en toi.
--Vous avez raison, j’ai tort; mais, depuis bientôt trois ans, je vis seul et oublié sur cette corniche.
--Oublié! Non pas, Marcel! Pas un jour, pas une heure, nous n’avons cessé de penser à toi et de chercher les moyens de te venir en aide.
--Soyez donc bénis pour cette constante amitié!... Mais avouez que, jusqu’à ce jour, les résultats en ont été négatifs, ajouta-t-il avec une ironie triste.
--Marcel, reprit le fantôme avec émotion, comment, toi qui es un cœur fort, une âme d’élite, peux-tu parler ainsi?
--Parce que je souffre, que la fièvre m’énerve, que je ne sais même pas, en ce moment, distinguer le rêve de la réalité!
--Pauvre enfant! reprit l’autre avec une douceur émue, prends courage; tu as souffert le plus fort de ta passion. Bientôt, tu seras libre.
--Libre! murmura Marcel, libre! après tant de temps! Non, c’est impossible!
--Prends garde, enfant, le doute est le commencement du désespoir.
--Non! s’écria le malade. Je ne le crains pas; si j’avais près de moi mes amis, je ne consentirais pas à m’éloigner de ce plateau, où j’ai tant souffert, il est vrai, mais où, maintenant, je suis si heureux, au milieu des prodiges qu’à force de volonté et de travail j’ai réussi à accomplir; je ne désirerais qu’une seule chose pour être complètement heureux.
--Laquelle? demanda anxieusement l’ombre, retourner aux Alouettes?
--Oui, mais avec la facilité de revenir ici quand cela me plairait. Le seul désagrément de cette corniche, si étendue et si riante qu’elle soit aujourd’hui, c’est de ne pouvoir en sortir et y rentrer à volonté.
--Oui, l’homme est ainsi fait, murmura le fantôme d’un air pensif. Tout ce qui lui est imposé est pour lui une gêne. Tel n’est jamais sorti, depuis son enfance, de la maison qu’il habite dans une grande ville; condamnez-le à ne pas s’éloigner au delà de vingt lieues de sa demeure: cet homme, sédentaire par humeur, par habitude et par tempérament, sera immédiatement pris d’un amour effréné pour les voyages, qu’il faudra qu’il satisfasse n’importe comment. Tu es cet homme, Marcel.
--Non pas, reprit vivement le jeune homme. Si je l’avais bien sérieusement désiré, peut-être, sur le plateau qui avoisine celui-ci, aurais-je pu me frayer un passage pour descendre dans les vallées.
--Pourquoi ne l’as-tu pas fait? Tu aurais ainsi rejoint tes amis que ton absence désespère, et qui auraient été si heureux de te revoir?
--C’est vrai, répondit Marcel en hochant la tête, mais si j’avais fait cette tentative et si j’avais réussi, j’aurais, il est vrai, comblé de joie mes amis et moi-même, mais...
--Mais?
--Mais j’aurais condamné à une mort inévitable les pauvres animaux dévoués dont j’ai peuplé ma solitude, ces humbles amis dont le concours précieux ne m’a jamais manqué. La plupart d’entre eux m’ont sauvé la vie à plusieurs reprises et ont chaque fois été récompensés par une caresse. La solitude agrandit l’âme en tuant l’égoïsme; la souffrance m’a appris la bonté et la reconnaissance; il n’y a pas d’animal, si petit qu’il soit, qui ne se fasse avec joie l’ami et le serviteur de l’homme, lorsque celui-ci sait lui prouver, par ses soins, qu’il n’est pas ingrat; je souffre horriblement, je l’avoue, d’être séparé de mon père et de ma mère adoptifs, de ma sœur, de mes amis de la ferme, de vous, mon vieil ami, en particulier. Tous, vous souffrez de cette séparation, je le sais, je le sens, mais mon cœur me défend d’abandonner les amis de ma solitude, si humbles qu’ils soient. Ils se sont donnés à moi tout entiers, sans arrière-pensée. Mes amis de la ferme, si grand que soit le chagrin que leur cause mon absence, peuvent attendre; ceux que j’abandonnerais ici mourraient de chagrin et de douleur de ne plus me voir. En les quittant ainsi volontairement, je commettrais une mauvaise action, une lâcheté. Mon cœur se révolte à cette seule pensée. Si je ne puis les emmener avec moi, ou établir une voie de communication qui me permette d’aller et venir d’ici à la ferme et de la ferme ici, à ma guise, je suis résolu, bien que mon cœur se brise à cette pensée, à rester ici, près de mes bêtes. Je ne veux pas payer par la plus noire ingratitude le dévouement sans bornes dont ils se sont si souvent montrés prodigues envers moi.
Il y eut un court silence.
--C’est bien, dit enfin le fantôme. Tu as parlé en homme de cœur et de caractère. Je ne t’oublierai pas; Tout sera fait selon tes désirs. Je ne te dis pas: courage, enfant! Le tien est à toute épreuve. Je te dis: patience et bon espoir!
--La patience n’est qu’une forme de la résignation. J’ai, depuis longtemps, appris à être patient en me résignant.
--Tu sembles souffrir, Marcel?
--Beaucoup. Depuis cinq jours et cinq nuits, la fièvre me tient cloué sur cette couche.
L’homme au burnous, ou le fantôme, comme il plaira au lecteur, examina un instant le jeune homme avec la plus sérieuse attention; puis il fouilla dans sa gibecière, en retira une boîte oblongue en chagrin, l’ouvrit au moyen d’une clé microscopique. Le malade aperçut alors une douzaine de petits flacons soigneusement bouchés à l’émeri et alignés dans des compartiments séparés.
L’homme mystérieux choisit un de ces flacons, emplit une tasse d’eau, puis y laissa tomber quelques gouttes de liqueur. L’eau prit aussitôt une teinte jaune d’or. L’être étrange reboucha le flacon et referma la boîte, qu’il remit dans sa gibecière.
Tout cela fut fait lentement, presque d’une façon automatique. Puis prenant la tasse et la présentant à Marcel:
--Bois, lui dit-il affectueusement.
Le jeune homme prit la tasse et but, puis il la rendit à demi vide à l’homme au burnous qui la replaça sur la table de nuit.
Au fur et à mesure qu’il buvait, il sentait un bien-être indicible se répandre dans tout son corps et dans toutes ses articulations.
--Maintenant, dors! reprit le fantôme. Quand tu t’éveilleras, tu seras guéri, pauvre enfant!
Marcel retomba sur son lit, avec un soupir de bien-être. Ses yeux se fermaient; cependant, entre ses paupières mi-closes, il suivait, tant que cela lui était possible, les mouvements de son étrange visiteur.
Il lui semblait que celui-ci s’éloignait de son pas de statue, silencieux et automatique, vers le fond de la grotte; mais ses idées se brouillèrent presque subitement; il perdit le sentiment et s’endormit profondément.
Lorsqu’il s’éveilla, il faisait grand jour. Le soleil lançait ses flèches d’or sur toute la nature; un air frais et embaumé pénétrait dans la chambre; le temps était magnifique.
Les chiens, les ours et les loutres, assis gravement autour du lit de leur maître, épiaient son réveil d’un air anxieux.
Marcel se sentait tout ragaillardi, il n’éprouvait plus la moindre souffrance. Il était gai et heureux.
Il caressa chaleureusement ses bonnes bêtes, leur parla et sauta joyeusement hors du lit.
Il fit sa toilette avec le plus grand soin, puis il sortit pour donner la pâture à ses animaux, qu’il avait, bien malgré lui, négligés depuis cinq jours.
Il fut accueilli avec des cris de joie et des battements d’ailes. Quand tout fut remis dans l’ordre habituel, il monta sur Jean-Pierre et fit une longue promenade à travers ses plantations, afin de constater les dégâts causés par l’orage de la nuit.
Ces dégâts étaient insignifiants. Deux ou trois heures suffiraient pour tout réparer.
Il rentra alors au logis, et, après avoir remis Jean-Pierre à l’écurie, il se hâta de préparer son déjeûner. Il se sentait un véritable appétit de convalescent.
Tout en mangeant et en distribuant de friands morceaux à ses commensaux ordinaires, il réfléchissait.
Il était fort intrigué par son aventure de la nuit. Il ne se rappelait que très vaguement l’entretien qu’il avait eu avec l’homme au burnous. Il se demandait si cette entrevue fantastique était réelle, ou si ce n’était qu’un rêve, une hallucination de la fièvre; l’un était aussi possible que l’autre, d’autant plus que son système nerveux, surexcité par l’orage et la fièvre intense qui le dévorait, pouvait très bien avoir produit ce rêve bizarre; cependant, sans se souvenir positivement de ce qui s’était dit entre lui et l’homme au burnous, ou le fantôme créé par son imagination surexcitée, il se souvenait que cet entretien avait duré pendant très longtemps, et que son interlocuteur l’avait terminé en lui présentant une boisson rafraîchissante préparée par lui, en lui disant: «Bois; demain tu seras guéri»; puis le fantôme avait semblé s’évanouir vers le fond de la grotte; du reste, la prophétie de l’apparition s’était complètement réalisée, puisqu’il était, en effet, complètement guéri.
--Ce rêve, si c’en est un, est bien singulier, dit Marcel. Il y a, au fond de tout cela, quelque chose d’étrange et de bizarre qui m’échappe. Oh! fit-il tout à coup, en se frappant le front, je vais savoir tout de suite si cette entrevue est réelle ou si ce n’est qu’un rêve; la potion que l’homme au burnous m’a présentée et dont, je me le rappelle très bien, je n’ai bu que la moitié, était d’une admirable teinte d’or, d’un goût piquant et aromatique. Le reste est dans la tasse... Voyons!
Il se leva et ne fit qu’un bond jusqu’à la table de nuit.
La tasse était là, à moitié pleine, mais ce qu’elle contenait était une simple infusion de violettes préparée par Marcel lui-même, et sa couleur était d’un bleu un peu violet.
--Allons! s’écria le jeune homme avec quelque dépit, j’ai rêvé; il est évident que j’ai eu une hallucination.
Puis il ajouta en souriant, tout en se remettant à déjeûner:
--C’est égal! hallucination ou non, ce qui est certain, c’est qu’elle a si profondément frappé mon imagination que, ma foi! j’ai été subitement guéri. Ne pensons plus à cela et reprenons nos habitudes. J’ai fort à faire en ce moment, et cette maladie ne m’a pas mis en avance.
CHAPITRE XXI
Comment Marcel découvrit enfin un passage et préféra rester sur la corniche.
Marcel demeura assez longtemps préoccupé de cette étrange hallucination, dont tous les détails lui étaient peu à peu revenus en mémoire.
Mais il avait des occupations tellement multiples, son esprit était rempli de tant de choses importantes, qu’il finit par renoncer à déchiffrer cet insoluble problème.
D’ailleurs, il n’était pas homme à perdre son temps dans des rêveries creuses. Il finit par oublier complètement cet incident bizarre.
Depuis quelque temps, un événement assez sérieux le préoccupait.
Nous avons dit qu’il s’était construit sur le plateau des Religieux un coquet pavillon, qu’il avait appelé sa maison de campagne, et dans lequel, rarement à la vérité, mais au moins une fois ou deux par mois, il passait la nuit. Marcel, à côté de l’agréable, plaçait toujours l’utile, c’était chez lui un principe arrêté; en conséquence, tout autour de cette demeure, il avait défriché une assez grande étendue de terrain dont il avait fait un jardin d’agrément d’abord, puis un jardin potager. Il y avait joint un champ de pommes de terre et avait environné le tout d’une épaisse haie vive de houx.
Tout venait à souhait; le potager était en plein rapport; les cerisiers, les poiriers, les abricotiers, qu’il avait greffés, poussaient à ravir. Les pommes de terre promettaient d’être magnifiques.
Un matin, Marcel s’aperçut, avec une désagréable surprise, que sa haie avait été trouée, et que ses pommes de terre avaient été bouleversées. Il pensa immédiatement que le sanglier mâle qu’il avait fait veuf deux ans auparavant venait de se venger tout à coup.
On se rappelle que, deux ans auparavant, Marcel avait tué dans la forêt de chênes une laie, dont les marcassins avaient été le point de départ du beau troupeau de sangliers qu’il nourrissait maintenant dans sa basse-cour et qui lui était fort utile sous bien des rapports.
Il s’était bien promis de tuer au plus vite le sanglier qu’il avait fait veuf; mais soit que celui-ci se fût méfié des intentions meurtrières du jeune homme à son endroit, soit que le chasseur eût mal pris ses mesures, il est certain qu’il ne réussit pas à retrouver le sanglier et finit même par ne plus s’occuper de lui; de son côté, le sanglier--rendons-lui cette justice--ne fit rien pour se rappeler au souvenir du jeune homme.
Les choses avaient duré ainsi pendant deux ans. Puis, tout à coup, à l’improviste, le sanglier mâle avait révélé sa présence sur le plateau des Religieux.
Tourmenté et effrayé par les défrichements opérés par Marcel, et se trouvant mal à l’aise et peu en sûreté dans la forêt des chênes où il avait établi sa demeure, il avait profité d’une belle nuit, alors que le pont, non terminé, n’avait pas encore ses portes, pour le traverser et émigrer sur le plateau des Religieux où il espérait sans doute vivre plus tranquille.
Les glandées ne lui manquaient pas; la nourriture était à foison; le solitaire aurait pu vivre et mourir paisiblement sans que le chasseur songeât à le tourmenter. La gourmandise le perdit; il lui prit fantaisie de goûter aux pommes de terre de Marcel et les paya cher.
Que de malheurs n’a pas déjà causés la gourmandise depuis le commencement du monde! Le malheureux sanglier vint encore augmenter la liste de ces infortunés; ayant tout à souhait, s’il n’avait pas voulu, lui aussi, goûter au fruit défendu, peut-être serait-il mort de vieillesse.
Marcel s’embusqua dans la maisonnette avec ses cinq chiens, redoutables animaux, presque aussi gros que des ânes, admirablement dressés et capables de ne faire qu’une bouchée du sanglier, si leur maître le leur avait permis.
Celui-ci n’était pas un ennemi à dédaigner. Il était haut sur pieds, armé de défenses formidables et arrivé à cette époque où les animaux de son espèce, ayant achevé leur croissance, jouissent de toute leur vigueur.
En sus de son fusil au bout duquel il avait emmanché la baïonnette, Marcel avait un fort couteau à lame droite et large.
Pendant quatre nuits il guetta la bête sans la voir paraître.
Comme il lui importait d’en finir au plus vite, Marcel, qui savait la finesse, le flair et la prudence de ces animaux, comprit que le sanglier l’avait éventé et qu’il avait changé de quartiers pour se dérober à ses poursuites.
Marcel résolut de se mettre à la recherche de l’animal, puisque celui-ci s’obstinait à ne pas se montrer.
Vers quatre heures du matin, il quitta son affût et se mit résolument en route, afin de relever les passées du sanglier. Il eut soin de lui couper la retraite du côté de la corniche, pour le cas où il tenterait d’y fuir. Les deux portes du pont furent fermées.
Une heure après, les chiens avaient la piste.
Cela fait, la chasse commença; elle fut menée rondement. Une heure à peine après s’être mis en route, les chiens reconnurent les passées du sanglier et se lancèrent sur sa piste.
Elle fut suivie jusqu’au fort du solitaire. Mais celui-ci, averti par les aboiements formidables de la meute, avait deviné le danger; il avait aussitôt décampé en piquant une pointe tout droit devant lui.
L’animal était très vigoureux. Il se fit battre longtemps en plaine; puis, par un crochet soudain, il se lança sous bois, où la chasse recommença avec un nouvel acharnement.
Pendant cinq heures, ce fut à peine s’il se laissa apercevoir. Mais enfin ses forces s’épuisèrent; il devint lourd et commença à raser.
Enfin, se sentant perdu, le pauvre animal revint à son fort, où il tint désespérément tête aux chiens. Ceux-ci le coiffèrent si rudement que Marcel, ne pouvant se servir de son fusil, lui plongea son couteau jusqu’au manche dans le cœur.
Il fit la curée aux chiens, puis il songea à conduire sa proie à la grotte.
Ce n’était pas chose facile, car l’animal était énorme et pesait près de trois cents kilogrammes.
Il fallut l’emporter dans une charrette que Marcel alla chercher.
Aussitôt arrivé, il flamba, échauda le sanglier et le prépara pour le saloir.
Le saloir, lorsqu’il était plein, était placé dans la cuisine. Celle-ci étant déjà fort encombrée d’objets de toutes sortes, sans compter le fourneau et le four, qui tenaient une grande place, Marcel, pour se débarrasser, avait relégué le saloir vide dans un compartiment assez éloigné de la grotte.
Dès que le sanglier fut préparé, le jeune homme alluma une lanterne et s’enfonça dans les profondeurs de la grotte.
Soudain, il poussa un cri étouffé de surprise et se pencha vivement vers le sol, qu’il examina avec la plus scrupuleuse attention. Il marchait avec précaution, le corps presque courbé en deux et les yeux obstinément fixés à terre.
--C’est singulier! murmura-t-il à plusieurs reprises. Sur ma foi, je n’y comprends rien, dit-il tout à coup; est-ce que ce serait vrai? Terminons d’abord notre affaire. Cette nuit, j’aurai tout le temps de me livrer aux recherches que je jugerai nécessaires. Commençons par le plus pressé.
Il chargea le saloir sur sa brouette et le transporta dans la cuisine, où il l’installa à sa place accoutumée.
Il le lava, le nettoya avec soin; puis procéda au salage, qui lui prit un temps considérable. Il était un peu plus de sept heures du soir, quand il eut terminé ce travail.
Il remit tout en ordre, prépara son dîner et se mit à table. Tout en mangeant de bon appétit, il était en proie à une surexcitation nerveuse, qui allait croissant à mesure que la nuit se faisait plus profonde.
Enfin il leva la tête.
--Je suis fatigué, murmura-t-il. Cette exploration peut être longue; car jamais la pensée ne m’est venue de m’assurer de l’étendue de cette grotte. Cette fois, quoi qu’il arrive, je la parcourrai tout entière. Je veux avoir le cœur net de cette affaire. Je vais dormir jusqu’à une heure du matin. Ce repos de quelques heures me donnera les forces nécessaires. Près de quatre heures de sommeil, c’est plus qu’il ne m’en faut.
Là-dessus, il s’étendit tout habillé sur son lit et s’endormit presque aussitôt.
A une heure précise, il s’éveilla.
Il sauta d’un bond hors du lit et fit, en toute hâte, ses préparatifs de départ. Il mit des provisions de bouche dans sa gibecière, attacha sa hache américaine à sa ceinture, passa son fusil en bandoulière et prit son bâton de montagnard. Au lieu de sortir du logis, il se dirigea vers le fond de la grotte, une lanterne allumée à la main.
Il siffla ses chiens et appela ses ours; les uns et les autres accoururent; mais quand les ours virent la direction que prenait leur maître, ils hésitèrent d’abord, refusèrent d’aller plus loin, et, finalement, retournèrent se coucher.
--Voilà qui est étrange, murmura Marcel. Tout prouve cependant que c’est par cette voie que ces animaux sont venus ici. Que signifie la répugnance qu’ils éprouvent à refaire un chemin qu’ils doivent connaître? Les ours ont la mémoire longue. Ceux-ci ont peut-être été chassés et n’ont échappé que par miracle à ceux qui les ont blessés. Ce doit être cela. Qu’ils dorment tranquilles; je n’ai pas besoin d’eux pour me guider. En avant!
Et il se remit en marche.
Où allait-il, et comment cette pensée, qu’il n’avait jamais eue jusqu’alors, lui était-elle venue si subitement d’explorer la grotte dans toute son étendue? Comment surtout cette idée avait-elle surgi à l’improviste et presque subitement dans son esprit?
C’est ce que nous allons, en quelques mots, faire savoir au lecteur.