Part 15
D’où provenaient ces trésors? Comment les avait-on transportés là? A force de se creuser la cervelle, Marcel se rappela une légende qui avait cours dans la montagne et que les pâtres se racontaient le soir au coin du feu. Il n’avait d’ailleurs jamais voulu en croire un traître mot. Du temps de la grande révolution, disait-on, plusieurs prêtres de Lyon et de Grenoble, réunis à des religieux de la Grande-Chartreuse, croyant leur vie en danger, s’étaient réfugiés dans la montagne.
Là, ils avaient vécu pendant près d’une année assez tranquilles sous la protection des pâtres, qui pourvoyaient à leur nourriture et achetaient pour eux des vivres dans les fermes. Un jour, une bande de malfaiteurs venus, on ne sait d’où, accoururent, dit-on, pour profiter des discordes civiles. Ils avaient découvert la retraite des fugitifs, l’avaient cernée pendant la nuit, et avaient impitoyablement massacré tous les religieux réfugiés dans la grotte. Cette légende semblait se rapporter assez bien à la découverte imprévue faite par Marcel. Mais il rejeta bientôt cette explication.
--Les gens qui auraient massacré les proscrits, pensa-t-il, auraient évidemment emporté avec eux ces immenses richesses, ou tout au moins je retrouverais les os blanchis de ces pauvres victimes.
Or, rien ne confirmait ces hypothèses. Meubles, tapisseries, tableaux, ornements d’église, etc., étaient là, rangés dans l’ordre le plus parfait et aucun ossement n’était visible.
Tout en faisant ces réflexions, Marcel découvrit une nouvelle issue secrète aboutissant à une grotte naturelle, large, haute et profonde, mais s’ouvrant par une vaste entrée sur une plate-forme assez grande de la montagne.
Lorsqu’il eut promené ses regards investigateurs autour de lui, tout lui fut expliqué.
La légende était vraie.
Les ossements des prêtres et des religieux, blanchis par les ans, gisaient là sans sépulture, et formaient de petits amas d’une blancheur mate, auxquels se mêlaient quelques lambeaux de serge noire jaunie par le temps.
Les cadavres étaient là où ils étaient tombés sous les coups de leurs assassins.
Marcel reconstitua en un instant, dans son esprit, ce lugubre événement tel qu’il avait dû se passer, et, reprenant mot à mot la légende, il pensa:
Les prêtres et les moines réfugiés dans la grotte, avertis, dit-on, du danger qui les menaçait, avaient-ils essayé de fuir? Quelque courageux que puissent être des gens menacés de mort, leur premier mouvement comme leur premier devoir est de tâcher d’échapper à leurs assassins.
La première pensée des fugitifs avait donc été sans doute d’abandonner leur refuge pour en chercher un autre plus sûr; mais, abandonner la garde du trésor de l’église ne constituerait-il pas une véritable désertion? Ces richesses confiées à leurs soins ne deviendraient-elles pas la proie des bandits? Sans doute, dans cette perplexité, ils se mirent en prière, et se plaçant sous la garde de Dieu, ils attendirent les événements.
Mais qui pouvait leur dicter ce devoir impérieux et cette abnégation sublime?
Nous allons dire en quelques mots comment Marcel s’expliqua les faits qui avaient dû avoir lieu.
Depuis la convocation des États-Généraux, le clergé français avait compris le mot de l’abbé Sieyès: «Nous combattons pour mettre au-dessus ce qui est dessous et au-dessous ce qui est dessus.»
Cette phrase si courte contenait le programme de l’avenir; il ne s’agissait plus de réformes plus ou moins sérieuses, mais d’une révolution complète à la suite de laquelle les vaincus, quels qu’ils fussent, seraient proscrits et mis hors la loi par les plus forts.
Le cardinal de Lyon, primat des Gaules, un des plus puissants seigneurs du royaume à cette époque, prévoyant l’orage, résolut de prendre ses précautions. Il s’entendit avec plusieurs évêques et ses suffragants. Dans une réunion secrète, on résolut de mettre sans retard, à l’abri de l’orage, les trésors les plus précieux de l’Église et d’attendre les événements.
Le Général des Chartreux, aidé des Pères et des Frères du monastère placé au fond du désert, se chargea volontiers de faire construire, sur un plateau ignoré des Alpes, une cachette sûre dans laquelle on enfouirait les trésors précieux, au triple point de vue de la religion, des beaux-arts et de la richesse.
Cette cachette fut en effet construite dans les admirables conditions de sécurité que nous avons dites; le secret en fut scrupuleusement gardé.
Quatre ans furent nécessaires pour mener à bien cette œuvre difficile.
On s’occupa alors à mettre en sûreté ces richesses accumulées pendant des siècles dans les églises et les couvents. Le temps pressait; on était arrivé aux jours les plus difficiles de 1793. La France républicaine, envahie de toute part par les nations étrangères, déchirée chez elle par la guerre civile, la plus terrible et la plus dangereuse de toutes, la France blessée, meurtrie, et presque aux abois, se défendait avec l’énergie du désespoir et l’enthousiasme de la liberté! Rendant coup pour coup, elle faisait arme de tout bois pour maintenir au-dehors l’intégrité de ses frontières et établir à jamais au-dedans les droits de l’homme et du citoyen.
Vingt-cinq prêtres furent délégués pour exécuter, dans le plus grand secret, le transport de ces richesses incalculables. A la plupart de ces pauvres religieux ou prêtres, on ne fit que des demi-confidences. Six d’entre eux, seuls, connaissaient le secret tout entier.
Lorsque le trésor eut été enfoui dans les entrailles de la terre, les chefs choisis par l’archevêque déclarèrent à leurs compagnons que tous avaient été désignés, en raison de leur vertu et de leur piété, pour veiller jour et nuit sur les objets sacrés confié à leur garde.
Lorsque le secret de leur refuge fut connu par les bandits, qui profitaient de ces époques troublées pour promener partout le massacre et le pillage, les montagnards conseillèrent aux religieux de s’enfuir au plus vite et de gagner une autre cachette qui leur avait été préparée par leurs soins pieux. Les saints hommes, craignant que leur disparition n’exaspérât leurs ennemis et que dans la rage de les voir à l’abri de leurs poursuites, les bandits ne découvrissent le trésor et n’y portassent leurs mains sacrilèges, firent avec un dévoûment plus admirable que réfléchi le sacrifice de leur vie. Ils espéraient que leur froide résignation désarmerait les assassins et que ceux-ci, ne trouvant là que de pauvres prêtres désarmés et prêts à mourir, ne pousseraient pas plus loin leurs recherches.
Cette dernière partie de leurs prévisions se réalisa seule. Les bandits, furieux de ne rien trouver des richesses dont ils avaient espéré s’emparer, massacrèrent lâchement ces hommes sans défense et se retirèrent les bras rouges du sang de ces innocentes victimes.
C’est par suite de cet événement terrible que le trésor sacré avait été perdu pour tout le monde. Ceux qui seuls en possédaient le secret l’ayant emporté avec eux dans la tombe.
Plus tard, lorsque des temps plus calmes furent revenus, l’ancien cardinal-archevêque de Lyon était mort; son successeur fit faire, dans les Alpes, de minutieuses recherches qui restèrent infructueuses. Nul ne trouva rien.
Certaines parties des montagnes bouleversées par les ouragans et les éboulements avaient complètement changé d’aspect. Les quelques points de repère que l’on avait notés, avaient disparu. Il fallait en prendre son parti et renoncer pour toujours, peut-être, à rentrer en possession de cet immense trésor.
Le hasard, comme on le voit, avait favorisé Marcel, en lui faisant, sans qu’il y songeât, retrouver ces richesses, si longtemps et si vainement cherchées.
Du reste, à quoi toutes ces choses précieuses pouvaient-elles lui être utiles dans la situation où il était placé? Il se rappela en souriant le coq de la fable qui a trouvé une perle et dont un simple grain de mil ferait bien mieux l’affaire. D’ailleurs, quand bien même il eût trouvé l’utilisation de ces trésors, son honnêteté lui imposait le devoir de le rendre intact à ses propriétaires dès que cela lui serait possible.
Le seul bénéfice réel qu’il retira de cette découverte fut la provision de ciment, de plâtre, d’outils dont il s’empara, ainsi que de la meule à affûter, et les caisses de verre qui lui servirent à vitrer ses fenêtres et construire une serre chaude.
Après avoir pieusement donné la sépulture aux restes des infortunés religieux, il plaça une croix sur leur tombe. Il referma ensuite toutes les issues qui lui avaient livré passage, enleva le ciment et tout ce qui pourrait lui être utile pour ses constructions et transporta le tout dans sa grotte. Il se mit aussitôt à l’œuvre pour faire son moulin à farine.
Grâce à ses nouveaux outils, crics, leviers, palans, échafaudages, il réussit à se fabriquer avec un quartier de rocher dure une meule convenable d’un poids suffisant et très bien travaillée.
Deux mois plus tard, le moulin fonctionnait et Marcel, sur l’emplacement même de la trappe qui donnait accès dans le souterrain des religieux, avait construit un charmant kiosque en briques, de forme octogone, et y avait placé un plancher en bois dissimulant la trappe et ne la laissant à découvert que grâce à un système d’ouverture dont il avait le secret.
Il s’était ménagé ainsi un charmant retiro.
Il se réservait de faire une excursion dans la partie de la montagne qu’il avait découverte à l’issue du souterrain.
Peut-être trouverait-il là enfin un passage pour descendre dans les vallées.
CHAPITRE XIX
Où Marcel complète sa basse-cour dans des conditions merveilleuses et pourquoi il construit un pont.
Disons-le tout de suite, le jeune solitaire n’éprouvait plus un grand désir de trouver un passage.
Depuis près de deux ans que durait son exil, ses pensées s’étaient fortement modifiées à ce sujet.
La rude lutte qu’il avait été obligé de soutenir contre les éléments conjurés, la peine qu’il avait eue pour se faire une place convenable sur ce coin ignoré du monde, l’avaient peu à peu, et pour ainsi dire sans qu’il y songeât, identifié à cette terre qu’il avait transformée. Pas un des ruisseaux, des rochers, des arbres, ne lui était inconnu; les prairies étaient son œuvre ou constituaient son domaine. Les oiseaux, les poissons, les quadrupèdes, étaient devenus ses tributaires et ses associés. Les arbres lui fournissaient leurs fruits, les animaux leurs fourrures, leur chair et leur lait; les volatiles leurs œufs et leurs plumes. La terre féconde, habilement travaillée, donnait des récoltes magnifiques. Tout ce qui vivait et végétait sur la corniche avait été contraint de reconnaître la supériorité de l’homme et de s’incliner devant sa volonté.
Après avoir été tour à tour maçon, charpentier, menuisier, ébéniste, fumiste, fabricant de briques, couvreur, boulanger, fabricant d’huile, de suif et de graisse, charpentier, cuisinier, pâtissier, architecte, il était devenu arpenteur, meunier, tourneur (car il s’était fabriqué un tour), mécanicien, chandelier. Avec la cire de ses ruches, il avait moulé des bougies; il s’était fait vannier, tonnelier et vitrier. Enfin, à force de patience, il était parvenu à se faire un métier, et il était devenu tisserand. Les plantes textiles ne manquaient pas sur la corniche; Marcel, qui y avait cultivé le chanvre et le lin, savait comment les préparer, les rouir, les teiller, les battre, les filer. Les étoffes sorties de son métier primitif étaient solides, sinon d’une irréprochable finesse.
Rien ne lui faisait défaut. Grâce à son travail, à son courage et à son habileté, il avait vaincu toutes les difficultés, renversé tous les obstacles qui dans le principe l’arrêtaient à chaque pas. Il avait travaillé d’abord pour se donner l’indispensable; plus tard il avait trouvé l’utile; maintenant il arrivait à se procurer le bien-être, le confortable et ce qu’on est convenu d’appeler le superflu.
Chose singulière! Plus il travaillait, plus le travail lui semblait chose facile. Son esprit, tenu constamment en éveil, trouvait, sans effort apparent, la solution des problèmes les plus difficiles à résoudre: la construction et l’aménagement de sa serre chaude en étaient une preuve indiscutable.
C’était comme en se jouant qu’il venait à bout des travaux les plus compliqués.
Plus on fait travailler son intelligence, plus elle grandit et embrasse un large horizon.
Et puis, au fur et à mesure que ses constructions et ses aménagements prenaient une forme, que ses champs et ses potagers s’étendaient, que la culture remplaçait les fourrés et les bois, que l’exploitation prenait des proportions plus considérables, Marcel se sentait pris d’un immense intérêt pour toutes ces transformations magiques. Il était fier en pensant que ces améliorations étaient dues à son génie et que sa volonté, comme la baguette d’une fée, avait fait jaillir des trésors de ce sol jusqu’alors improductif.
Les bois, les champs, les prairies, les jardins, les ruisseaux, les rochers eux-mêmes de son vaste domaine lui étaient devenus chers.
Il aimait les animaux de toutes sortes réunis par lui, apprivoisés par ses soins. C’était avec une joie profonde qu’il les voyait accourir vers lui, le saluer chacun de son langage et lui témoigner, par leurs naïves caresses, leur reconnaissance pour le bien-être qu’il leur avait donné. Les sangliers eux-mêmes l’aimaient; les canards, les oies, les faisans, les coqs de bruyère, les gelinottes, les pigeons et tous les autres oiseaux enfermés dans la basse-cour ou dans les volières, battaient joyeusement des ailes à sa vue et recevaient avec des transports le pain qu’il émiettait pour eux.
Quand il sortait, même pour une simple promenade, ses chiens, ses ours, ses loutres le suivaient. Les abeilles voletaient autour de lui familières, s’embarrassaient dans ses cheveux, se posaient sur ses épaules, et jusque sur ses mains, faisant bruire leurs ailes sans jamais songer à lui faire de mal.
Les animaux sont créés pour être les amis et les collaborateurs de l’homme; leur instinct les pousse à se mettre sous sa protection; la méchanceté humaine seule les éloigne et en fait ses ennemis.
Le solitaire connaissait tous ses commensaux ailés ou autres; il leur parlait et s’en faisait comprendre. Lorsqu’il sortait, il lui suffisait d’un mot, d’un geste, pour les appeler, ou les faire rentrer au logis. A son retour il les retrouvait l’attendant à certaine distance de la grotte et la bande joyeuse lui faisait cortège jusqu’au logis.
Il se sentait l’âme attendrie par ce dévoûment et cet abandon. Jamais il n’aurait consenti à accepter la liberté au prix d’une séparation avec les amis de sa solitude.
En un mot, la corniche si triste, si désolée, dix-huit mois auparavant, était devenue pour lui un paradis terrestre. Sans y songer, il y avait ressuscité l’âge d’or.
Les premières souffrances de l’exil avaient donc complètement disparu. Il vivait là avec ses animaux, résigné et content, comme s’il eût dû y passer sa vie entière. Quand sonnerait l’heure de la délivrance, il la saluerait avec joie, mais il en était arrivé à ne rien faire pour la hâter.
Il se trouvait heureux et il avait raison, car il avait en partage tout ce que les conditions de la nature humaine permettent de bonheur.
«L’homme heureux, a dit un sage, est celui qui sait se contenter de ce que lui donne la providence.»
Marcel était dans ces conditions.
Comme ses travaux lui laissaient quelques loisirs et qu’il ne pouvait rester les bras croisés, il avait fait un journal.
Ce journal était des plus singuliers. Voici en quoi il consistait:
Amplement muni de papier et de crayons, Marcel avait fait avec une habileté remarquable une suite de dessins à la plume, au crayon ou au fusain. Au bas de chacun il avait écrit une légende se rapportant à un des incidents les plus remarquables de son séjour sur la corniche.
Rien de curieux comme ce panorama dont le premier dessin représentait la catastrophe qui l’avait jeté dans son désert. Ensuite se trouvait une vue d’ensemble du paysage primitif: puis, en feuilletant les pages de l’album, l’aspect des lieux se modifiait; au dernier feuillet le paysage était complètement transformé. Chaque page représentant un fait, on pouvait suivre, pour ainsi dire pas à pas, les changements opérés et les circonstances dans lesquelles Marcel s’était trouvé tour à tour.
Rien de saisissant comme certaines de ces feuilles, en raison des scènes comiques ou sérieuses qu’elles représentaient. Le tout formait l’histoire la plus curieuse qu’on pût imaginer.
Chaque jour, il ajoutait une page nouvelle à ce singulier journal. Les légendes en étaient tantôt tristes et tantôt gaies. Dans aucune, on n’eût trouvé trace de désespoir et de découragement.
Lorsqu’il eut mis son album, ou, comme il le disait, son journal au courant, Marcel établit aussi le plan parcellaire de ses possessions.
Ce travail lui suggéra la pensée de visiter en détail le plateau sur lequel s’ouvrait la grotte dans laquelle les malheureux prêtres avaient été massacrés.
Peut-être ce plateau lui fournirait-il de nouvelles ressources; il y trouverait probablement une route qui lui permettrait de descendre dans la vallée.
Ce point, nous l’avons dit, était de médiocre importance pour lui; il n’entrait que pour mémoire dans ses combinaisons.
Quand il s’était mis un projet en tête, il l’exécutait aussitôt.
Il résolut donc de faire le lendemain même cette longue excursion, si toutefois le temps était favorable.
On était au plus fort de l’hiver, mais la saison n’était pas rude.
Le soleil se leva radieux; tout promettait une journée assez froide. Marcel, qui ne vit rien là d’effrayant, distribua à tous ses animaux la nourriture de toute la journée et avisa au moyen de les empêcher de souffrir de son absence si elle venait à se prolonger jusqu’au lendemain.
Après avoir fait sa toilette et déjeûné de bon appétit, il chargea son sac, rempli de provisions de bouche et de quelques outils, sur ses larges épaules, pendit sa hache à sa ceinture, mit son fusil en bandoulière, prit son bâton de montagnard, siffla ses chiens et se mit en route.
Le temps était froid, mais le voyageur était bien couvert; comme il marchait d’un bon pas, il fut vite réchauffé. Il arriva au kiosque qu’il avait construit, souleva la table et pénétra dans le souterrain.
Parmi les objets qu’il y vit, beaucoup lui auraient été très utiles. Tels étaient les flambeaux, des sièges et des bahuts antiques et surtout un certain nombre de pièces de vin destinées sans doute aux repas des fugitifs, deux ou trois fûts d’eau-de-vie, des glaces, des vitraux et d’autres choses encore.
Il ne voulut ni s’approprier ces richesses, ni même y toucher. Ce trésor devait avoir un possesseur légitime, le cardinal-archevêque de Lyon. Il semblait à Marcel que s’emparer du moindre objet serait commettre un vol. Il était résolu, dès qu’il en trouverait l’occasion ou la possibilité, de rendre ces richesses intactes à leur propriétaire.
Il traversa donc les grottes d’un pas rapide, sans même jeter un regard distrait sur ces trésors amoncelés. Les outils, les caisses de verre et les matériaux entassés dans le vestibule suffisaient à ses désirs, et il n’avait eu aucun scrupule à s’en servir parce que cela ne faisait pas partie du trésor.
Il arriva ainsi jusqu’à la dernière grotte. Il en referma la porte derrière lui. Après avoir donné aux malheureux ensevelis là un adieu suprême, il sortit et commença son excursion.
Il fit presque aussitôt une remarque singulière.
Dans un angle de la grotte, il avait vu des coquilles d’œufs et ces œufs étaient des œufs de poules.
Sans doute les religieux avaient apporté dans leur cachette quelques-uns de ces volatiles qui, après l’assassinat de leurs maîtres, avaient dû être abandonnés. Les poules s’étaient sans doute alors sauvées dans les bois; Marcel ne désespérait pas, en cherchant bien, de découvrir leur perchoir.
Ce fut ce qui arriva en effet. Dans un bois touffu, éloigné au plus d’une portée de pistolet de la grotte, il découvrit ce refuge et il aperçut même quelques poules. Malheureusement, du plus loin qu’elles le virent, elles se sauvèrent en caquetant et disparurent dans le plus profond du fourré.
Il constata qu’elles étaient fort belles; leur fuite ne l’inquiéta nullement; il savait que, si sauvages qu’elles fussent devenues, il lui serait facile de s’en emparer. Dans son for intérieur, il se promit même d’en prendre le jour même le plus grand nombre qu’il pourrait.
Ces débuts lui semblaient de bon augure; aussi continua-t-il gaîment sa route.
Le plateau qu’il visitait, fort boisé, était beaucoup plus étendu que celui sur lequel avait eu lieu son naufrage; mais il n’était arrosé que par quelques maigres ruisseaux qui se précipitaient en cascades dans les vallées.
Le jeune homme y découvrit quelques traces fort anciennes de sentiers, mais, soit que les passages eussent été détruits par la main de l’homme après le massacre des religieux, soit plutôt qu’ils eussent été obstrués par des éboulements semblables à celui dont lui-même avait été victime, il ne trouva aucun sentier permettant soit de descendre, soit d’atteindre le sommet de la montagne. Les prairies naturelles foisonnaient et couvraient toutes les parties du sol que les bois n’avaient pas envahies. Marcel y remarqua quelques traces de chèvres et de moutons; enfin, à sa grande surprise, il découvrit trois ou quatre ânes sauvages.
Ces trouvailles l’avaient complètement dérouté. Ainsi qu’il le faisait toujours en pareilles circonstances, il s’assit sur un quartier de roche, plaça son fusil près de lui, ouvrit son sac, et se mit à manger tout en réfléchissant.
Il y avait là un problème à résoudre.
La même raison qui expliquait la présence des poules justifiait celle des autres animaux.
Lorsque les religieux s’étaient réfugiés sur la montagne, ils avaient emporté avec eux tous les objets de première nécessité dont il leur avait été possible de se fournir.
Marcel, en effet, dans le souterrain, avait découvert des lits très peu moelleux à la vérité, mais en somme suffisants pour y dormir, des vêtements, du linge et une batterie de cuisine assez complète. Le jeune homme ne s’était fait aucun scrupule de s’approprier ces objets sans valeur pour tout autre que pour lui. Les fûts de vin et de liqueur seuls lui avaient paru mériter d’être conservés intacts.
Ces bagages, forcément transportés à dos d’âne, avaient nécessité la venue des animaux qu’il avait aperçus sans réussir encore à s’en emparer. Livrés à eux-mêmes ils s’étaient réfugiés dans les bois, ils étaient peu à peu retournés à la vie sauvage et ce ne fut pas sans quelque surprise que le solitaire remarqua que leur voix avait changé, et qu’au lieu de braire, ainsi que le font les ânes domestiques, ils bramaient comme les cerfs.
La découverte de ces animaux divers était précieuse pour Marcel. Mais il s’agissait de s’en emparer et de les conduire sur la corniche.
Là, commençait toute une série de difficultés.
Pour les ânes il était impossible de songer à leur faire traverser les souterrains et à les hisser par l’escalier jusqu’à la trappe qui servait de fermeture.
Les poules et les moutons ne l’inquiétaient pas; il les aurait, au besoin, transportés sur ses épaules. C’eût été fort long sans doute, mais il y serait parvenu. Comment donc entrer en possession des ânes dont l’aide lui serait si précieuse?
Toutes ses pensées convergèrent vers la solution de ces difficultés.
Son repas terminé, il serra ses provisions et se remit en route. Tout autour de lui, mais à distance respectable, ânes et moutons sautaient, gambadaient, le regardaient avec de grands yeux effarés et semblaient le narguer.
--C’est bon! c’est bon! grommelait le jeune homme en leur jetant un regard railleur. Moquez-vous de moi, mes gaillards! J’aurai ma revanche. Rira bien qui rira le dernier!
Les ânes se cabraient, lançaient des pétarades et galopaient à qui mieux mieux.