Part 14
Grâce à ses pièges, ses gluaux et quelques filets qu’il avait confectionnés pendant la saison d’hiver, Marcel eut la joie de posséder, après une dizaine de jours d’affût, une vingtaine d’échantillons de chacune des espèces qu’il convoitait. Ces oiseaux s’habituèrent promptement à une captivité d’autant plus douce qu’ils y trouvaient tout ce qui pouvait leur rendre la vie agréable.
Marcel avait fort à faire; il passait ses journées entières à labourer, à piocher, à abattre des arbres, à ensemencer des champs nouveaux dont il se proposait de faire une ceinture autour de son habitation. Dès l’aube, il était debout et donnait ses soins à ses cultures.
Il s’était fabriqué une herse et un rouleau, dont l’absence à l’automne lui avait été douloureuse et pénible, et il se proposait, pour les faire traîner sur ses semis du printemps, d’utiliser le bon vouloir et la vigueur de ses deux ours.
Les graines rapportées de chez Pierre Morin vinrent aussi successivement agrandir par des récoltes nouvelles les richesses déjà si considérables de Marcel.
Dans ses moments perdus, ou à ses heures de rêverie, le jeune homme herborisait et faisait des provisions de plantes utiles et médicinales. Après les avoir fait sécher avec soin à l’ombre, il les enfermait dans une armoire spécialement construite à cet effet, afin de les avoir toujours sous la main si jamais le besoin venait de s’en servir. C’est ainsi qu’il s’approvisionna de fleurs de mauve, de violette, de pensée, de bourrache, de bouillon blanc. Les arbres lui fournirent la fleur de tilleul et la fleur de sureau. Il fit des provisions de racines de rhubarbe, de racines de guimauve et de la précieuse racine de gentiane.
Il mettait à chaque instant à profit ses connaissances botaniques. C’est ainsi qu’il sema devant ses ruches encore vides un grand champ de sarriette dont il avait trouvé les graines dans son sac; il savait, en effet, qu’en dehors de sa saveur et de son parfum qui rend cette plante précieuse par l’assaisonnement de certains mets, les abeilles en sont friandes, et c’est le suc de ces fleurs qui donne au miel de Narbonne son goût délicat et exquis.
Cette précaution ne fut pas vaine. Ce qu’il avait prévu arriva. Ses ours lui firent découvrir plusieurs essaims dans les bois. Il réussit à s’en emparer en les enfumant, et, outre une provision de miel et de cire qui fut sa récompense, il transporta les abeilles fugitives dans ses ruches, où elles ne tardèrent pas à s’habituer et à se plaire. Marcel, à qui l’achèvement de ses travaux laissait d’assez grands loisirs, résolut de mettre à exécution un projet depuis longtemps conçu, mais dont il n’avait pas encore eu le temps de s’occuper.
Il s’agissait de tenter l’ascension des rochers d’où sortait la cascade, et à la base desquels s’ouvrait la grotte dans laquelle il avait établi sa demeure.
Cette masse énorme s’élevait à plus de cent mètres au-dessus du sol de la corniche et devait être couronnée par une sorte de terrasse, car on voyait d’en bas verdir à son sommet un grand nombre de sapins centenaires. De ce côté, les rochers se reliaient à la montagne, mais ils étaient si escarpés qu’il était matériellement impossible de franchir leurs flancs abrupts et à pic. Du côté du lac, il semblait qu’on pût en tenter l’escalade et atteindre le bois de sapins qui formait le point culminant. Marcel s’était promis de construire sur le sommet de cette aiguille une espèce d’observatoire. Il entreprit donc un matin la douloureuse et difficile ascension. Les commencements furent rudes, mais peu à peu, à sa grande surprise, et grâce à son agilité surprenante, il vit les difficultés s’aplanir, et quand il fut parvenu au but de ses désirs, il constata qu’un peu de travail lui permettrait de se frayer un sentier commode sur les flancs rocailleux et d’atteindre le sommet sans de trop grandes fatigues.
Du point élevé où il était parvenu, il voyait se dérouler devant ses yeux un magnifique et immense panorama. Dans le lointain de l’horizon, blanchissaient çà et là les maisons blanches de nombreux villages. Plus près, mais encore éloignées, il apercevait, avec sa lorgnette d’approche, des taches noires et mouvantes qui ne pouvaient être produites que par des troupeaux. En effet, depuis quelques jours, la saison était venue où les grands troupeaux des plaines arides de la Crau arrivaient dans les Alpes pour y passer toute la belle saison. Marcel demeura longtemps en admiration devant ce splendide et magique spectacle. Il ne pouvait en rassasier ses yeux. Enfin, par un effort suprême, il s’arracha à cette contemplation fascinatrice et se mit résolument à l’œuvre. Il abattit sans pitié tous ces arbres vétérans du sol, ne conservant qu’un bouquet touffu, presque impénétrable aux rayons du soleil. Au centre de cette sorte de remise, qui ne comptait pas moins d’une trentaine de mètres en carré, il construisit une cabane pour se mettre à l’abri de la pluie; à l’entrée de la remise s’étendait un bosquet naturel où il ne conserva que les arbustes et à travers lequel il pouvait contempler l’horizon. Il garnit le bosquet et la cabane de bancs, et d’escabeaux grossièrement construits, car il cherchait plus la commodité que le luxe.
Cela fait, grâce au système des cordes qu’il avait établi, et dont les extrémités tombaient sur l’esplanade, Marcel hissa, en guise de pavillon, la toile décousue d’un sac qui avait contenu du blé et qu’il avait trouvée dans la hutte du pâtre.
Au bout de quelques minutes d’efforts, il eut la satisfaction de voir flotter à une hauteur vertigineuse dans les airs ce drapeau singulier, qui devait, il l’espérait du moins, révéler à ses amis son existence et le lieu de sa réclusion. Dès lors ce signal fut hissé tous les matins au lever du soleil, et amené tous les soirs, à la nuit tombante. Cette installation ne fut pas faite en un jour. Marcel mit près de deux semaines à la terminer et à construire le sentier commode qui devait conduire à ce qu’il appelait complaisamment son belvédère.
Bien souvent, depuis cette époque, lorsque ses travaux lui laissaient quelques heures de loisir, il venait là en compagnie de ses chiens, quelquefois même de ses ours, passer quelques heures, lire et rêver sous son bosquet. A de certains jours même il y apportait son déjeûner. Il se décida à y transporter, non sans peine, quelques sièges commodes, pour remplacer ceux, un peu trop primitifs, qu’il y avait placés d’abord.
Après son repas, les regards plongés dans l’espace, il se laissait aller à de douces ou mélancoliques rêveries, suivant les dispositions gaies ou tristes de son esprit.
Un jour qu’il était venu déjeûner à son belvédère, après avoir achevé son repas, il ouvrit un volume des _Essais_ de Montaigne et se disposait à en savourer quelques pages. Tout à coup, il tressaillit, pencha son corps en avant, et prêta attentivement l’oreille. Il lui semblait avoir entendu le _hââou_ des montagnards, se parlant d’une cime à l’autre. En effet, presque aussitôt, un second _hââou_ plus rapproché se fit entendre. Un tremblement nerveux s’empara de Marcel. La foule de pensées et de souvenirs qui envahit son cœur couvrit de pâleur son visage.
Il ne pouvait voir ceux qui s’appelaient ainsi au travers l’espace, et ne pouvait être vu par eux. Il subissait pourtant un sentiment d’émotion irrésistible. Il se leva, s’approcha des bords de l’esplanade, se pencha dans le vide, et, à son tour, il poussa à plein gosier un _hââou_ strident qui bondit à travers les airs et alla se répercuter aux échos des mornes. Presque aussitôt, la réponse se fit entendre de plusieurs côtés. Il y eut un court silence; puis, tout à coup, plusieurs voix fortes et bien timbrées entonnèrent en chœur un chant montagnard, dont les paroles arrivaient nettement aux oreilles du solitaire. Les chanteurs invisibles étaient sans doute placés au-dessous de Marcel; les voix montaient à lui, distinctes et vibrantes.
Rien ne saurait rendre l’émotion poignante que ressentit Marcel, en entendant chanter, si près de lui, cet air populaire.
Depuis quelques minutes, les voix mystérieuses s’étaient tues. Marcel écoutait encore, enfiévré par cette scène étrange. Tout à coup, cédant au désir d’entendre une fois encore le son de la voix humaine résonner à son oreille, il poussa un éclatant _hââou_!
La réponse lui arriva après un instant, mais faible et assez éloignée déjà. Sans doute, les chanteurs s’en retournaient. Le jeune homme revint, pensif, s’asseoir sous son bosquet. Il rêva longtemps à cette scène à la fois si émouvante et si douloureuse pour lui. Était-ce seulement le hasard qui avait conduit ces gens, sans qu’ils le sussent, assez près de lui pour qu’il pût les entendre et leur répondre?
Ne seraient-ce pas plutôt ses amis, qui, ayant aperçu son signal, étaient venus pour s’assurer de son existence, et en lui montrant qu’ils ne l’avaient pas oublié, l’assurer qu’il pouvait compter sur eux?
Un fait, peu important en lui-même, le faisait pencher vers cette dernière hypothèse. Les chanteurs avaient ajouté au refrain de la chanson le _hââou_, qui n’en faisait pas partie.
Ce _hââoulement_ répété devait évidemment avoir un sens; Marcel supposait qu’il s’adressait à lui.
Bientôt, cette croyance s’incrusta si bien dans son cœur, qu’à chaque instant il s’attendait à voir apparaître ses amis, ou, tout au moins, à recevoir de leurs nouvelles.
Mais ce fut en vain qu’il s’établit presque à demeure à son observatoire; il ne vit et n’entendit plus rien. Un calme majestueux continuait à régner partout.
Peu à peu l’impression que lui avait causée cette scène diminua et finit par disparaître. Son esprit, préoccupé de mille choses relatives à ses travaux, s’attacha à de nouvelles pensées. Ce fait finit donc, sinon par s’effacer complètement de sa mémoire, du moins, par ne plus lui apparaître que comme quelque fantaisie singulière du hasard.
Un mois plus tard, il constata que c’était l’anniversaire de son arrivée sur la corniche: un an, jour pour jour, s’était écoulé depuis la catastrophe qui l’avait jeté dans ce désert, meurtri, désespéré et presque dénué de tout. En songeant aux changements prodigieux opérés par son travail et son courage, il éleva son âme reconnaissante vers l’auteur de toutes choses, qui l’avait si constamment protégé. Il sentit alors redoubler son énergie et ses forces, pour lutter contre les calamités qui, peut-être, viendraient encore l’assaillir et lui imposer de nouvelles épreuves.
Il se sentait devenu un homme, parce que le malheur lui avait appris la patience et la résignation, en lui donnant l’expérience et la fermeté inébranlable.
L’enfant avait complètement disparu et avait cédé la place à l’homme, dans la sincère et véritable acception du mot.
CHAPITRE XVIII
Dans lequel Marcel fait à l’improviste une découverte étrange et qui lui prouve que toutes les légendes ne sont pas des contes.
Marcel avait accompli, à lui seul, un véritable miracle qui rappelait les travaux mythologiques des géants. Il avait fait le travail de dix hommes. Vouloir, c’est pouvoir, dit un proverbe. Il avait voulu, et il avait accompli des prodiges.
Non loin de sa demeure, deux ruisseaux assez larges tombaient des rochers, en formant des chutes assez considérables. Il résolut de les utiliser et d’y construire deux _moulins à eau_: le premier destiné à scier des planches; nous savons que Marcel possédait une scie; ce travail était donc comparativement facile pour un ouvrier et un mécanicien habile comme l’était le jeune homme. L’autre, dont il voulait faire un moulin à farine, était d’une exécution plus difficile; il ne désespéra pourtant pas d’y réussir. L’engin principal, la meule, lui manquait. Il résolut d’en fabriquer une. Grâce aux livres d’agriculture qu’il avait achetés à Grenoble, il avait pu compléter la science acquise qu’il avait déjà sur ces genres de travaux. Il étudia avec la plus sérieuse attention les plans et la coupe des deux moulins projetés par lui; bientôt, il ne douta plus du succès; la meule seule l’inquiétait; en somme, c’était l’instrument essentiel du moulin à farine. La scierie fut construite entièrement, en moins de trois mois, et fonctionna à merveille. Marcel s’occupa du second problème.
Cette année-là, par une exception extraordinaire dans ces régions élevées, l’hiver fut très doux, en dehors de quelques orages. La température ne descendit guère au-dessous de six à huit degrés au-dessous de zéro, même au plus fort de l’hiver. Le jeune ingénieur put donc vaquer en toute liberté à ses occupations ordinaires sans souffrir du froid, ni être arrêté par les neiges, qui furent fort rares et fondaient presque aussitôt après être tombées. Le lac ne fut recouvert que d’une couche très mince de glace; la plupart des ruisseaux ne gelèrent même pas.
Marcel, profitant de cette clémence inaccoutumée de la température, poussait vivement ses travaux et profitait du temps dont il pouvait disposer pour faire de longues et minutieuses explorations sur la corniche. Il l’étudia, pour ainsi dire, centimètre par centimètre, et la connut bientôt dans ses moindres détails. C’est ainsi qu’il fit, alors qu’il y pensait le moins, de précieuses découvertes, que rien ne pouvait lui faire pressentir.
Nous avons dit qu’il avait conservé son potager de la hutte, qu’il l’avait agrandi et l’avait entouré de terrains défrichés et ensemencés. Les cendres résultant de l’incendie, mises en tas, après avoir été fouillées et refouillées, avaient été employées comme engrais dans les nouvelles cultures. A l’époque des labours d’automne et des semailles, Marcel s’était mis à l’œuvre avec son ardeur accoutumée, transportant les cendres dans sa brouette, les étalant et les mélangeant avec soin aux terres fraîchement remuées.
Ce travail, assez fatigant, tirait à sa fin. Marcel chargeait la dernière brouette, et, avec sa pelle, il raclait la terre avec soin, lorsqu’il lui sembla que le fer de son outil, en grattant le sol, rendait un bruit singulier. Il crut s’être trompé et renouvela l’expérience en redoublant d’attention. Cette fois, non seulement la pelle rendit le même son, mais elle se heurta tout à coup contre un corps dur, qui lui opposa une sérieuse résistance. De plus en plus intrigué, le jeune homme s’arrêta et réfléchit. Après quelques instants, il se pencha vers l’obstacle, le déblaya, et, à sa grande surprise, vit un fort anneau de fer.
Il demeura pensif, regardant autour de lui, essayant de reconstituer dans sa mémoire la situation exacte de la hutte, et la place que devait, avant l’incendie, occuper cet anneau de fer si singulièrement découvert. Sa surprise était d’autant plus grande, que le sol de la cabane était une aire en terre battue; il se disait avec raison que si, pendant qu’il habitait la demeure du pâtre, cet anneau avait été à découvert, il n’aurait pas manqué de l’apercevoir. Ce mystérieux anneau devait donc être enterré ou dissimulé sous quelque meuble. A force de se creuser la tête, Marcel finit par établir sa place exacte. Il devait être dissimulé par le coffre servant de lit au pâtre; et, pour plus de sûreté, caché sous une couche de terre plus ou moins épaisse. En effet, s’il en eût été autrement, soit pendant qu’il bouleversait la paillasse de ce maigre grabat, soit lorsqu’il l’avait enlevé, Marcel aurait évidemment découvert l’anneau placé à fleur du sol.
Il y avait donc là une trappe soigneusement cachée et recouvrant, selon toutes probabilités, l’entrée d’une cave, d’un souterrain quelconque, ou, tout au moins, d’un caveau. Mais que renfermait ce caveau?
Les paysans méridionaux, surtout les Provençaux, sont avares, méfiants et cachottiers. Ce sont là leurs moindres défauts et leurs péchés mignons; Marcel les connaissait de longue date et savait à quoi s’en tenir sur leur compte.
--Il y a peut-être là tout un magasin très curieux, murmura Marcel, qui s’agenouilla sur le sol et commença à enlever la terre avec précaution, tout autour de l’anneau. Bientôt, ainsi qu’il l’avait prévu, à une profondeur de quelques centimètres, il vit le bois apparaître. Il redoubla d’efforts, et, en moins d’une heure, toute la plaque fut mise à découvert sur un carré de 1m,25 de côté; l’anneau formait le centre. Cette trappe était en bois de chêne. Recouverte de larges plaques de fer, elle reposait sur quatre rainures en ciment. Marcel nettoya les joints avec le plus grand soin et se releva, pensif.
--Ceci n’est pas l’œuvre d’un pâtre, murmura-t-il. Le travail est trop bien exécuté. Il y a là un mystère! Dans quel but a-t-on pu faire, dans ces montagnes isolées, une cachette de ce genre? Car, évidemment, c’est une cachette. Par qui a-t-elle été construite? Qu’y a-t-on enfermé?... Il saisit alors un levier en fer, en passa l’extrémité dans l’anneau et pesa fortement.
La trappe ne bougea pas; il redoubla de vigueur, elle oscilla légèrement.
--J’y arriverai, dit Marcel; seulement, je m’y suis mal pris. C’est à recommencer mais dans d’autres conditions.
Il alla chercher des pierres de différentes grosseurs, les plaça à sa portée, puis il reprit son levier. Mais, au lieu de le passer dans l’anneau, il en introduisit la pince dans un des joints de la trappe et il fit une pesée lente, de plus en plus vigoureuse. La trappe se souleva légèrement d’un demi-pouce au plus. Marcel poussa du pied une petite pierre qu’il introduisit dans la solution de continuité qui s’était produite. Il recommença à peser, et, au fur et à mesure que la plaque se soulevait, il poussait des pierres plus grosses, afin de l’empêcher de retomber. Ce travail était lourd et extrêmement pénible. Marcel s’arrêtait, reprenant haleine, et se remettait à l’œuvre avec une nouvelle ardeur. Après une heure d’efforts, la plaque était soulevée de cinquante centimètres environ. Le jeune homme passa une corde dans l’anneau, il disposa un lit de pierres formant une pente de quarante-cinq degrés, saisit la corde qu’il fit passer sur la maîtresse branche d’un pin placé à l’arrière de la trappe, et, réunissant toutes ses forces, il donna une secousse vigoureuse: la plaque, cédant, se leva toute droite. Marcel donna une secousse nouvelle, fila doucement la corde, et la trappe se coucha sur l’amas de pierres disposé pour la recevoir. Grâce à cette façon de procéder, rien ne lui serait plus facile que de refermer l’ouverture quand il le jugerait convenable. De plus, il ne risquait pas de la voir se refermer toute seule et à l’improviste. Il se hâta de se pencher sur l’orifice qui venait d’être mis à découvert. Il aperçut les premières marches d’un escalier; mais ce fut tout. Une obscurité complète régnait au fond du trou béant. Cela ne l’inquiéta que médiocrement, il savait comment se procurer de la lumière; en moins d’un quart d’heure, il eut confectionné une demi-douzaine de torches en sapin. Il les attacha en faisceau derrière son dos, en alluma une qu’il tint à la main, et pénétra résolument dans le caveau, suivi fidèlement par ses chiens. L’escalier avait vingt marches; Marcel les compta. Quand il atteignit le sol, il inspecta l’endroit où il se trouvait. C’était une salle voûtée, assez grande, de forme circulaire, et haute de plus de trois mètres. Une centaine de sacs de ciment étaient empilés dans un coin. Près d’eux, des outils de maçon, auges, truelles, etc., etc.; une meule à affûter des outils toute montée, des instruments de terrassier destinés non seulement à transporter les terres, mais encore à creuser le roc. C’étaient des découvertes précieuses pour le solitaire, et une véritable bonne aubaine; aussi ne regretta-t-il pas le rude travail que cela lui avait coûté. Cette salle était entièrement construite en quartiers de roche cimentés, le sol et l’escalier étaient fabriqués de même.
Une chose inquiétait sérieusement le jeune homme. Cette salle, si solidement et si soigneusement construite, n’avait, en apparence du moins, aucune autre issue que la trappe.
--Cela n’est pas possible, grommelait-il. Il y a là-dessous quelque rouerie qu’il importe que je découvre. Les gens qui ont construit ce caveau ne peuvent l’avoir fait tout exprès pour y serrer les outils et les matériaux qui leur servaient à cette œuvre. Une semblable hypothèse serait absurde. Il y a donc une issue secrète qu’il me faut trouver. Cherchons, puisque rien ne me presse.
Et il chercha. Partout la muraille lisse ne laissait apercevoir aucune solution de continuité.
Ses chiens le suivaient pas à pas, marchant quand il marchait, s’arrêtant quand il s’arrêtait. Il avait déjà fait plusieurs fois le tour de la salle, il commençait à désespérer. Cette issue secrète, sur l’existence de laquelle il n’avait aucun doute, continuait à échapper à ses recherches; en désespoir de cause, il allait renoncer à ses investigations après avoir, avec un marteau, sondé l’épaisseur des murailles, quand tout à coup, Petiote s’arrêta subitement et tomba en arrêt devant une partie du mur située précisément en face de l’escalier, mettant le museau à terre et soufflant bruyamment en remuant la queue avec fureur.
--Il y a quelque chose, murmura Marcel; Petiote a trouvé l’issue. C’est là, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en s’adressant à la bonne bête.
Petiote remua la queue de plus belle, fixa sur son maître un regard rayonnant d’intelligence et aboya joyeusement.
--C’est bien! murmura son maître; puisque vous le dites, mademoiselle, je trouverai, dussé-je démolir la muraille. Merci, vous êtes une excellente fille.
Il s’approcha alors de la paroi, l’examina point par point avec une minutieuse attention, regardant pour ainsi dire comme avec une loupe les moindres accidents de la pierre.
Soudain il tressaillit et s’arrêta. Il avait aperçu, dessiné sur un moellon, un _I_ gothique microscopique. Le point de cet i était formé par un clou dont la couleur se confondait presque avec la teinte de la pierre. Il appuya légèrement sur ce clou.
A sa grande surprise, un pan tout entier de la muraille tourna sur lui-même sans produire le moindre bruit, et démasqua l’entrée d’un souterrain.
--Oh! oh! murmura-t-il, cela se complique; allons jusqu’au bout. Et il pénétra dans la galerie: elle était large de près de deux mètres, haute de trois au moins, creusée dans le roc vif; elle formait plusieurs détours. Le sol était formé d’un sable jaune très fin; l’air y pénétrait sans doute par d’imperceptibles fissures, car on y respirait à l’aise. Après avoir marché assez rapidement pendant au moins un quart d’heure et suivi tous les détours du souterrain, Marcel se trouva subitement arrêté par une muraille de roche calcaire.
--Bon! encore la même plaisanterie, s’écria-t-il; cette fois, je ne m’y laisserai pas prendre.
Et il recommença ses recherches. Presque aussitôt il découvrit un _A_ gothique dont la pointe était faite d’un clou. Il le pressa, comme la première fois, et non moins silencieusement, la muraille tourna sur elle-même et démasqua un escalier. Il s’y engagea, et quand il eut franchi trente marches, il rencontra une porte secrète désignée par un _D_ gothique.
Il pénétra alors dans une vaste caverne naturelle, divisée en plusieurs compartiments. Le premier regorgeait de vases d’église, croix, encensoirs, ostensoirs, candélabres, flambeaux. C’était le trésor d’une église ou d’une abbaye; on y voyait étinceler des calices, des patènes d’or et d’argent, et, entassées dans des coffres, des monnaies d’or et d’argent de tous les pays. Les autres compartiments étaient pleins de meubles précieux, tapisseries de haute lisse, tableaux des anciens maîtres de toutes les écoles, œuvres des peintres vénitiens, romains, français, hollandais, flamands, espagnols. Là se trouvaient réunies d’incalculables richesses, des vitraux précieux et de nombreuses caisses remplies de feuilles de verre.