Part 7
Là-bas, à Cannes, elle allait vivre dans un milieu où sa nature élégante s’épanouirait naturellement, car d’instinct, elle aimait le luxe. Elle y serait entourée, recherchée; elle aurait enfin sa part des distractions mondaines qu’en vraie jeune fille, elle désirait connaître un peu.
André, lui, n’avait à offrir qu’un avenir incertain et une affection qu’elle ne partageait pas!... Quel égoïsme de vouloir la retenir!
Ah! certes mieux valait se taire, être patient, vivre tout l’hiver encore, l’espoir devant lui, se donner entier tout à l’art afin de pouvoir offrir à Suzy un nom qu’elle fût fière, un jour, de porter.
Puis, quand elle reviendrait, au printemps, il tenterait de se faire aimer d’elle, de lui faire comprendre combien elle lui était chère, et peut-être finirait-elle par se laisser toucher...
Une à une, les heures de la nuit s’égrenèrent, tandis qu’André luttait contre l’impitoyable raison qui lui commandait le silence. Mais quand, le lendemain, il reprit son travail, le sacrifice était fait: il s’était résigné à ne rien dire encore à Suzy.
Seulement, il ne put résister à la tentation de jouir des derniers moments où elle était là...
Et, aussitôt qu’il le put et l’osa, il reprit la route tant de fois parcourue pour se rendre chez Mme Douvry.
Cette fois, en entrant, il n’entendit plus la voix animée de Suzy, et le salon était presque abandonné par ses hôtes habituels. Les garçons travaillaient dans leur chambre; Mme Douvry veillait au coucher des deux petites. Seuls, M. Douvry et Suzanne se trouvaient dans la pièce. La jeune fille tenait son ouvrage, très sérieuse, tandis que son père examinait le courrier du soir.
--Ah! André! Il y a une éternité que l’on ne vous a aperçu! s’écria M. Douvry en voyant apparaître le jeune homme. Nous aviez-vous donc oubliés?
--Je crois que la chose serait impossible, fit-il, répondant au salut de bienvenue que lui adressait Suzy.
Combien il lui semblait dur de la voir ainsi, comme une étrangère, quand il avait encore l’âme toute remplie du rêve fait un instant...
Il s’était mis à causer avec M. Douvry qui, en réponse à une de ses questions, lui expliquait les difficultés d’une affaire qu’on lui proposait. Mais, en dépit de sa bonne volonté, André l’entendait à peine; sa pensée était toute à Suzy.
Elle était allée s’asseoir auprès du feu. Il apercevait seulement sa taille mince penchée vers le foyer, la masse de ses cheveux châtains, qu’un reflet des flammes enveloppait d’une lueur chaude, vers le cou apparu très blanc sous la ligne sombre du corsage.
Que faisait-elle ainsi, seule, silencieuse, ne prenant pas garde à lui, quand il eût été si heureux qu’elle lui permît de jouir un peu de sa présence!...
Il pensait cela, s’efforçant de répondre aux paroles de M. Douvry qui, l’air fatigué, reprenait l’examen des lettres posées devant lui.
--Mon ami, fit tout à coup M. Douvry, voulez-vous bien m’excuser si je vous laisse un moment? Je songe qu’il me vaudrait mieux envoyer tout de suite les renseignements qui me sont demandés par le courrier de ce soir. Mme Douvry revient dans quelques minutes et...
Il allait ajouter: «Et en attendant, Suzy la remplacera volontiers...»; mais un coup d’œil jeté vers l’enfant absorbée arrêta les paroles; et une intense amertume passa dans son regard. Pour lui aussi, c’était un cruel sacrifice que le départ de Suzy.
--Ne vous préoccupez pas de moi, je vous prie. Il y a là une revue qui est fort intéressante, dit André dont le cœur s’emplissait de joie à l’idée de quelques instants de solitude auprès de Suzy.
Sans doute, la porte du cabinet de M. Douvry restait ouverte, mais la lourde portière en était retombée. Nulle présence étrangère ne s’interposait entre Suzy et lui dans le salon bien clos, où les bruits de la rue arrivaient assourdis et lointains.
Si seulement elle avait voulu lui dire quelques mots, lui permettre d’approcher d’elle...
Mais non, elle ne bougeait pas; et lui, continuait à feuilleter la revue qu’il ne lisait point.
Tout à coup, dans le foyer, une bûche s’écroula, éparpillant des cendres enflammées.
Ce fut pour André le prétexte souhaité si ardemment.
Il s’avança vers la cheminée.
Suzy avait eu un léger mouvement, afin de rassembler les braises dispersées; mais quand elle vit approcher André, elle reprit sa pose lassée, le front appuyé sur le marbre de la cheminée, les mains jointes sur ses genoux, dans un geste de découragement. Une à une, des grosses larmes ruisselaient sur son visage, mouillant sa robe, sans qu’elle songeât à les essuyer.
André tressaillit, étreint par une angoisse telle qu’il ne se souvenait pas d’en avoir jamais éprouvé une semblable.
Il se pencha vers Suzy et interrogea tout bas avec une douceur tendre, comme il eût parlé à une enfant:
--Mademoiselle Suzanne, pourquoi pleurez-vous?
Elle ne bougea pas, trop absorbée pour remarquer son accent. Mais elle sentit la chaleur de sa bonté, de l’affection qu’il lui portait et elle murmura, fermant les yeux d’un mouvement de fatigue:
--Cela me fait tant de chagrin de partir! Mais je ne puis pas le dire; maman ne voudrait plus me laisser aller et je dois... oh! oui, réellement!... Je dois accompagner lady Graham à Cannes! je crois que c’est mon devoir!
En dépit de ses efforts, sous les cils baissés, deux larmes glissèrent encore.
Alors un grand souffle d’émotion s’éleva dans l’âme d’André, emportant en une minute, ses résolutions de silence, son austère sagesse, ainsi qu’un vent de tempête balaie des feuilles mortes, dans un tourbillon.
La voix frémissante, il dit presque bas, comme effrayé de son audace:
--Si vous le vouliez, mademoiselle Suzy, il est un moyen que vous restiez.
--Un moyen? oh! dites, dites! fit-elle passionnément.
--Mademoiselle Suzy, murmura-t-il d’un accent que l’émotion brisait, voulez-vous être ma femme?
D’un bond, elle fut debout, le regardant bien en face, stupéfaite, ses pleurs séchés, oublieuse de tout, devant l’intensité de surprise qu’elle éprouvait.
--Oh! fit-elle.
Le cœur d’André battait à grands coups dans sa robuste poitrine. Une de ses plus terribles craintes s’était dissipée: elle l’avait écouté sans devenir moqueuse, sérieusement même, et il voyait l’expression grave de son jeune visage, enveloppé par la lumière des flammes.
Mais malgré cela, avec une implacable intuition, il la devinait attentive, l’esprit curieux et troublé, non pas émue dans l’âme. Aussi, il eût voulu lutter, la supplier. Et, habitué à concentrer toutes ses impressions, il ne savait comment lui parler.
Machinalement, elle tordait le ruban de sa ceinture; et, au bout d’une seconde, elle demanda la voix lente, un peu plaintive:
--Pourquoi m’avez-vous dit cela?
Il la crut blessée de ce qu’il s’était adressé directement à elle-même.
--Je sais bien, commença-t-il timidement, d’un ton d’excuse, que j’aurais dû parler d’abord à madame votre mère, mais jamais je n’ai osé lui avouer mon désir... Je comprends si bien comme il y a peu de raisons pour que vous consentiez... Ce soir, c’est parce que vous pleuriez que j’ai tout oublié!... Je ne vous ai pas offensée, dites?
--Oh! non, non! mais il me semble si étrange de vous entendre parler ainsi!
Elle s’était rassise sur sa petite chaise basse, dans l’ombre de la cheminée, et il ne pouvait distinguer son visage. Il avait l’impression que chaque minute de silence écoulée augmentait l’invisible distance qui les séparait. Mais en cet instant, où elle avait une gravité inaccoutumée, elle lui apparaissait différente d’elle-même, pareille à une inconnue... A cette enfant sérieuse, qui n’était plus la rieuse Suzy d’ordinaire, il n’osait dire les prières suprêmes que lui murmurait sa pensée.
Et elle n’en soupçonnait rien, car l’émotion donnait au visage d’André quelque chose d’âpre et de rude qui contrastait d’une étrange manière avec la douceur de son accent.
--Je sais bien, reprit-il humblement, que je ne suis pas l’homme que vous pourriez souhaiter!... Je suis gauche et maladroit dans mes manières... Je comprends qu’il soit ridicule à moi...
Elle l’arrêta d’un geste.
--Ne parlez pas ainsi!... Moi, je sais seulement que vous êtes bon, très bon! et je vous suis si reconnaissante de vouloir m’épargner le chagrin de partir!
La voix tremblante, il dit:
--Ne me remerciez pas, c’est mon bonheur que j’espère, en vous demandant de... en vous priant de ne pas me repousser!
Elle eut un léger tressaillement. Personne encore ne lui avait jamais ainsi parlé, et son amour-propre féminin s’éveillait charmé; mais son âme restait close. On eût dit qu’une mystérieuse barrière la séparait d’André. Elle avait certes de l’amitié pour lui; elle savait quelle confiance il inspirait à sa mère; et cependant le «oui» qu’il lui demandait était loin, très loin de ses lèvres.
--Je ne peux pas consentir! oh! je ne peux pas! pensa-t-elle avec une sorte de révolte passionnée!
Si elle l’eût osé, elle se fût enfuie ou elle eût appelé sa mère comme si un danger la menaçait. Elle était touchée--peut-être flattée, surtout!--des paroles d’André, et, en même temps, fâchée du trouble où il la jetait.
--Oh! si maman pouvait rentrer! Pourquoi ne revient-elle pas?... Qui la retient? pensait-elle avec une anxiété nerveuse.
Et le silence entre elle et André lui paraissait si lourd, qu’elle reprit fiévreusement, la pensée absente de ses paroles:
--Comment pouvez-vous désirer vous embarrasser de moi!... Auprès de vous, si sérieux, je ne suis qu’une petite fille étourdie!
--Oui, je suis trop sérieux, peu aimable, je le sais, fit-il tristement.
Elle l’arrêta, prise de compassion devant son accent.
--Ne dites pas cela!... D’ailleurs, les autres ne vous jugent pas trop grave. A moi seule, vous paraissez ainsi parce que je ne suis pas bien raisonnable. Mais... mais... peut-être me corrigerai-je...
--Je ne désire pas vous voir devenir autre que vous êtes maintenant.
Une faible rougeur courut sur le visage de la jeune fille. Elle continua avec une espèce de hâte:
--Et puis, jamais je n’aurais pensé que vous puissiez m’adresser une semblable demande!
--Jamais?
--Non!... Non, je croyais que vos travaux seuls vous intéressaient!... Quand vous veniez, vous étiez toujours absorbé. Vous ne me parliez presque pas!... Juste, quand je vous interrogeais! Alors, vous me répondiez, finit-elle avec un involontaire sourire.
Elle se sentait tout à coup plus brave, car elle entendait le pas de sa mère dans la pièce voisine. Enfin elle allait être délivrée de ce terrible tête-à-tête! Mais un des garçons appela Mme Douvry, qui ignorait la présence d’André, et elle s’éloigna.
Le jeune homme, lui, n’avait rien remarqué. Le monde extérieur n’existait plus pour lui. Il ne voyait que la tête brune dont le regard se détournait du sien; et saisi d’un irrésistible désir de connaître son sort, il demanda, rassemblant tout son courage:
--Mademoiselle Suzy, vous ne m’avez pas répondu... Est-ce parce que ma demande était d’une témérité absurde et folle?
--Non, mais je vous en supplie, laissez-moi encore réfléchir!
Elle l’enveloppait d’un regard furtif. D’un coup d’œil, elle vit son visage sévère, aux traits fortement dessinés, que l’émotion contractait, sa haute taille mal découpée par ses vêtements dépourvus de toute élégance; et, sans qu’elle sût pourquoi, brusquement, se dressa dans sa pensée, l’image d’un homme mince, d’une extrême distinction, dont la barbe blonde éclairait le visage patricien. Et cet homme s’inclinait devant Suzy; il lui parlait d’un ton de respectueuse prière; il l’enveloppait de sa courtoisie chevaleresque et il lui montrait une affectueuse sympathie aux heures où elle était triste...
Une rougeur intense empourpra les joues de Suzy à cette vision. Plus avant encore, elle cacha son visage dans l’ombre de la cheminée.
André, la voix suppliante, l’interrogeait une dernière fois:
--Mademoiselle Suzy, ne croyez-vous pas que vous pourriez m’accorder un peu d’affection?
--Mais je vous assure que j’ai beaucoup de... de sympathie pour vous...
--Comme pour un ami? fit-il malgré lui.
Elle ne répondit pas. Il disait vrai.
--Et... jamais il ne vous sera possible de me donner plus?
--Je ne sais pas, je ne sais pas! Oh! vous me tourmentez! Je n’ai pas le temps de voir, fit-elle d’un accent de détresse, sans calculer ses paroles. Je pars dans cinq jours!
--Et si vous ne partiez pas?
Ne pas partir! Ses mains se joignirent. Ne pas partir, rester dans la douceur du _home_! Ne pas se voir emmenée au loin, parmi des étrangers!... Oui, mais aussi repousser loin d’elle le dévouement accepté!... Rester!... Et devenir la fiancée, puis la femme d’André Vilbert.
--Non! non! non! je ne veux pas!... Je ne peux pas! Il est très bon!... Mais... mais j’aime mieux attendre! répéta-t-elle encore tout bas, frémissante.
Attendre quoi? Suzy ne savait pas. Mais une étrange angoisse l’étreignait à l’idée de ce mariage, comme s’il eût dû fermer pour elle, l’avenir que lui ouvrait sa jeunesse.
Oh! oui, elle voulait attendre. Sans doute, c’était pour elle un brisement de cœur que cette séparation avec tous ceux qui lui étaient chers. Mais on eût dit qu’un lien mystérieux l’entraînait à Cannes. Et, de nouveau, dans son esprit, passa lointaine, comme une vision fugitive, l’image de Georges de Flers.
Elle releva la tête et vit, debout devant elle, André anxieux. Alors elle eut la conscience du chagrin qu’elle allait lui causer et une pitié la prit, car il n’était pas un indifférent à ses yeux, mais un ami comme il l’avait dit.
Elle se pencha un peu vers lui et, la voix très douce, d’un accent de prière, elle parla:
--Ne m’en veuillez pas, je vous en prie!... Votre demande est trop soudaine!... Le temps me manque pour comprendre ce que je dois faire!... Et puis, à cause de maman, de tous ici, il faut que je parte, pour leur être utile!... Maintenant, je ne puis pas songer à mon avenir à moi!
--De toutes vos paroles, mademoiselle Suzy, je veux retenir un seul mot. Vous avez dit que _maintenant_, il ne vous était pas possible de songer à vous-même. Peut-être est-ce par charité que vous vous êtes exprimée ainsi... Mais ce _maintenant_, laissez-moi le garder comme une pauvre petite espérance. Laissez-moi, je vous en supplie, conserver un peu d’espoir jusqu’à votre retour!...
Une exclamation involontaire échappa à Suzy:
--Oh! je ne puis pas m’engager ainsi!... Je ne veux pas!
Mais il luttait avec la ténacité d’un désespéré.
--Vous ne serez pas engagée, je vous le jure... Vous serez libre comme vous l’étiez avant que je vous aie laissé connaître ma... folie!... libre de disposer de votre vie, selon votre désir...
La voix d’André s’altéra un peu à ces mots. Il s’épouvantait de ces mois de séparation absolue entre eux... Il parvint pourtant à se dominer et acheva:
--Et, à votre retour, si, comme aujourd’hui, vous ne pouvez consentir à me confier le soin de vous rendre heureuse, alors nous demeurerons seulement amis, de même que nous l’avons toujours été, n’est-ce pas?... Et à quelque moment que ce soit, vous pourrez compter sur moi...
Elle l’écoutait le cœur battant, émue réellement cette fois, de sentir qu’il l’aimait ainsi!... La pensée lui traversa l’esprit qu’elle eût dû prononcer le «oui» suprême, donner sa vie à cet homme sincère et dévoué... Mais les mots ne purent sortir de ses lèvres...
La voix tremblante, elle répondit:
--Je ne sais quel sera l’avenir, et je ne veux pas que vous vous croyiez plus engagé envers moi que je ne le suis envers vous... Mais quoi qu’il arrive, je n’oublierai jamais que vous avez cherché à éloigner de moi un grand chagrin!
Elle lui tendait la main d’un geste d’abandon confiant. Il comprit que ses paroles étaient un adieu, qu’il ne pouvait rester davantage... Et il se leva.
Pourtant, il n’était pas résigné à la pensée de ne plus la revoir avant son départ... Aussi, il demanda, suppliant:
--Me permettrez-vous de venir vous adresser un dernier adieu avant que vous quittiez Paris?... Je vous promets de ne plus vous parler de... de mon rêve...
D’un léger signe de tête, elle dit oui, souffrant du mal qu’elle lui avait fait--et pourtant n’en comprenant pas la profondeur...
--Je vous remercie, répondit-il avec une gravité triste. Au revoir! alors.
Elle répéta:
--Au revoir!
Sur le seuil du salon, il s’arrêta encore, espérant, malgré toute évidence, qu’elle le rappellerait... Mais elle ne paraissait plus songer à sa présence et demeurait immobile, le visage caché dans ses mains.
VIII
--Suzy, as-tu encore quelque chose à mettre dans ta malle?... Peut-on la fermer? demandèrent en même temps les deux jumelles, montrant leurs visages menus dans l’entre-bâillement de la porte.
--Oui, elle est toute prête!... Voici les clefs.
Les petites disparurent, et Suzy continua fiévreusement d’emplir son sac de voyage. Elle était très courageuse et demeurait sans larmes; mais c’était au prix d’une incessante activité qui l’étourdissait et lui ôtait le temps de penser que, dans quelques heures, elle allait être en route pour Cannes.
Un coup de sonnette dans l’antichambre la fit tressaillir. Elle savait qu’André Vilbert devait venir. Depuis leur entretien, elle ne l’avait pas revu, et elle appréhendait fort leur première rencontre. Était-ce donc lui? Elle écouta, un léger frémissement secouant ses nerfs.
Au bout d’une seconde, la porte de la chambre s’entr’ouvrit de nouveau, et l’une des jumelles, Alice, reparut, envoyée en ambassadrice.
--Suzy, c’est tante Arnay et Germaine qui viennent te faire leurs adieux. Elles t’attendent avec impatience, m’a dit tante Arnay.
Suzy eut un soupir de soulagement.
--Bien, chérie, je vais les recevoir tout de suite!
Dans le salon, en effet, se tenaient Mme Arnay souriante, très belle dans ses fourrures,--et n’en doutant pas!--puis Germaine qui chauffait frileusement à la flamme du foyer, ses pieds bien cambrés.
--Ainsi donc, Suzy, voici le grand jour arrivé! dit Mme Arnay, de ce ton d’exquise amabilité qui faisait partie de sa toilette de visite comme ses gants et son chapeau. Ta mère est-elle ici?
--Non, tante, elle est allée faire quelques dernières courses pour moi et elle n’est pas encore rentrée.
--Ah!... Tu voudras bien lui dire mille choses de ma part... Mon enfant, nous venons t’apporter tous nos souhaits de bon voyage. Nous avons beaucoup à faire aujourd’hui, car la période des visites recommence déjà; mais Germaine a tenu absolument à t’embrasser une dernière fois avant ton départ.
--C’est bien aimable à elle! fit Suzy en envoyant un regard de reconnaissance à sa cousine.
Toute marque d’affection lui était précieuse en ce moment.
Mme Arnay n’entendit même pas la réponse de Suzy. Elle enveloppait sa fille d’un regard de complaisance.
--N’est-ce pas, Suzy, que le costume de Germaine lui va d’une façon admirable? Ce _Roucet_ fait des merveilles avec le drap. Il saisit dans la perfection le modelé de la taille! Lève-toi, Germaine, que je voie un peu l’effet du corsage...
Germaine obéit et jeta un coup d’œil vers la glace. Elle et sa mère oubliaient totalement pourquoi elles se trouvaient chez Mme Douvry.
Suzy les contemplait, caressant les cheveux de la petite Alice assise à ses pieds. Et elle se sentait très loin de ces deux femmes élégantes qui avaient pour unique préoccupation leurs succès mondains; seules, leurs affaires personnelles les intéressaient et elles le laissaient voir avec une singulière naïveté.
Ce fut Germaine qui reprit la première, abandonnant le sujet du costume de _Roucet_:
--Oh! Suzy, que tu es heureuse d’aller trouver un pays chaud! Paris devient une vraie Sibérie!
--Ah! j’accepterais bien de subir le froid le plus dur pour avoir le droit de rester! fit Suzy avec une vivacité douloureuse. Qu’est-ce que cela me fait, le temps!
--Vraiment? Tu regrettes de partir?... Comme c’est étrange! Tu t’amuseras beaucoup à Cannes! Lady Graham reçoit continuellement; puis, comme elle t’adore, partout où elle sera, tu seras! Tu lui as tourné la tête, comme à Georges de Flers!
--Germaine! interrompit avec impatience Mme Arnay, fais donc, je te prie, attention à tes paroles.
Puis, se tournant vers Suzy dont le visage s’était rosé au nom de Georges de Flers, elle continua:
--Vois-tu, mon enfant, en ce monde, il faut toujours écouter la raison et accepter les événements quand ils s’imposent à nous. Je suis, de même que Germaine, persuadée que tu ne te déplairas aucunement à Cannes.
--J’y serai seule, ma tante, et je saurai que maman souffre de mon absence, dit simplement Suzy, le cœur gonflé d’émotion.
Elle pensait que la philosophie était facile à Mme Arnay et à Germaine pour qui la vie avait tout juste la difficulté d’une figure de quadrille.
--Certes, je comprends que l’instant de la séparation soit pénible!... Mais ta mère est, comme toi, raisonnable, et elle sait que ton éloignement peut avoir d’heureux résultats. Puis, elle aura encore auprès d’elle ton père, les garçons, et ces deux amours, finit Mme Arnay, les yeux arrêtés sur les têtes blondes des jumelles qui écoutaient la conversation d’un air sage.
--Mon Dieu! que ces petites sont jolies!... Tu diras à ta mère que je les trouve encore embellies... Et puis, mon enfant, nous te quittons, car notre liste de visites est loin d’être épuisée encore!... Ah! à propos, ton père a-t-il quelque poste en perspective?
--Non, tante, rien encore...
--Comme c’est ennuyeux! fit Germaine, désireuse de placer un mot, car le silence où la condamnait la volubilité de sa mère lui était très désagréable.
--C’est un gros souci pour maman! répondit tristement Suzy.
--Ma chère, ta mère a grand tort de se tourmenter, je le lui dirais si elle était là!... Mon mari s’occupe de chercher à M. Douvry quelque chose de convenable, mais il faut le temps de trouver... Et puis ton père est très difficile, il...
--Tante, je vous en prie, ne dites rien contre lui, interrompit Suzy de sa petite voix douce, mais l’accent très ferme.
Une ombre d’embarras passa sur le visage de Mme Arnay. Mais elle n’ajouta rien et se leva, rattachant sa pelisse bordée de fourrure, tandis que Germaine demandait:
--Tu pars à sept heures, par le train de luxe?
--Je ne sais pas, répliqua Suzy indifférente.
Que lui importait comment était ce train? Elle ne savait qu’une chose, c’est qu’il allait l’emmener toute seule au loin!... Ses paupières devinrent humides. On eût dit que l’amitié banale de Mme Arnay avait réveillé en elle une corde douloureuse, encore engourdie.
Pourtant, elle reconduisit sa tante jusqu’au seuil de l’appartement, un faible sourire errant toujours sur sa bouche. Elle reçut, avec sa bonne grâce habituelle, le baiser rapide de Mme Arnay et la caresse plus chaude de Germaine qui l’accablait de recommandations importantes:
--Alors, Suzy, tu m’écriras, tu me raconteras si les réceptions de lady Graham sont jolies!... Envoie-moi des fleurs aussi, surtout du mimosa et des tubéreuses, j’en raffole!... Amuse-toi!... Au revoir!... Si Gladys vient à Cannes, tu lui diras qu’elle est ma bien chère amie et que je meurs d’ennui de ne pas la voir!... Adieu! Au revoir!
Mme Arnay entraîna sa fille qui, pour une personne mourante, paraissait fort pleine de vie et désireuse de jouir de tous les plaisirs de l’existence; et Suzy, une seconde, demeura à la regarder descendre l’escalier, svelte dans son fameux costume, chef-d’œuvre de _Roucet_.
--Je croyais que tante Arnay m’aimait un peu plus que cela! fit-elle, laissant retomber la porte, et saisie par un âpre sentiment de découragement. Mon Dieu, si tous montrent cette indifférence à Cannes, comment ferais-je pour y vivre! Oh! maman, que vais-je devenir quand je ne serai plus près de vous?...
Des sanglots lui montaient à la gorge, qu’elle s’efforçait de contenir, parce qu’elle voulait être courageuse jusqu’au bout, afin de ne pas augmenter le chagrin de sa mère... Mais la visite de Mme Arnay semblait avoir ébranlé sa pauvre vaillance.
Et puis, voici qu’après avoir craint la venue d’André, elle se sentait déçue, quelque chose lui manquait parce qu’elle ne le voyait pas apparaître.