Le rêve de Suzy

Part 6

Chapter 63,786 wordsPublic domain

--Tu dois être glacée par le brouillard!... Prends une tasse de thé ou de chocolat pour te réchauffer. Je vais te la servir!

Elle se levait déjà. Mais Suzy l’arrêta.

--Ne te dérange pas, je vais m’offrir tout ce dont j’ai besoin! Ici, je me fais l’impression d’être un peu chez moi!

--C’est une excellente impression!... Suzy, tu es un amour et je t’adore! fit Germaine reprenant avec empressement sa place entre ses deux chères amies.

--Ne pourrais-je, mademoiselle, avoir l’honneur de vous servir? intervint Georges de Flers. Usez de moi, je vous prie, comme bon vous semblera.

Une flamme de plaisir glissa dans les yeux de Suzy.

--Je vous remercie et je vous demanderai alors de vouloir bien me passer cette tasse de thé... Puisque toutes les missions sont à votre hauteur! finit-elle malicieusement, revenue au ton qu’elle avait avec lui au Castel.

Déshabituée de l’entendre, elle éprouvait une surprise charmée à le voir s’adresser à elle sur ce ton de respectueuse prière dont elle jouissait, surtout après la blessure d’amour-propre éprouvée chez Mme de Vricourt.

Le plaisir du moment présent lui faisait, un instant, oublier ses soucis, le pourquoi elle s’était rendue chez sa tante; le même espoir inconscient qui s’était emparé d’elle une heure plus tôt, quand elle avait rencontré Georges, se réveillait, joyeux et vivace.

Il lui avait apporté la tasse demandée et se tenait debout auprès d’elle, attentif à la servir comme une jeune reine. Personne dans le salon n’avait l’idée de s’en étonner, tant cette manière d’agir était habituelle à Georges de Flers.

--Ne restez pas ainsi à me regarder, fit-elle gaiement. Vous m’intimidez et vous allez être cause que je renverserai mon thé ou que je me brûlerai!... enfin que je commettrai quelque malheur de ce genre!

--Vraiment? Je pourrais amener de pareilles catastrophes? Alors, voulez-vous me permettre de m’asseoir ici, près de vous, afin de les éviter?

Sans attendre de réponse, Georges prit la chaise voisine de celle de Suzy.

Réellement, c’était pour lui un plaisir de la revoir, car il la trouvait une petite personne fort séduisante. D’instinct, il se montrait empressé auprès d’elle, parce qu’il éprouvait une jouissance de dilettante à rencontrer son beau sourire jeune, à voir s’allumer, quand il lui parlait, l’éclat de ses prunelles brunes.

Pour l’entendre réveiller, de sa manière vive, les souvenirs de leur commun séjour au Castel, il se désintéressait de la conversation générale.

--En vous écoutant causer, je vous retrouve, dit-il, soudain, avec un sourire. Mais tantôt, rue de Prony, vous paraissiez une tout autre personne, une personne très imposante!

Elle rougit un peu et demanda drôlement:

--Alors, j’avais l’air sérieux, l’air d’une dame?

--Mais oui, à tel point que, durant une seconde, j’ai hésité à vous reconnaître.

La rougeur de Suzy augmenta, empourprant jusqu’à son front, si blanc sous les folles mèches brunes.

--Sans doute, vous étiez surpris de me voir seule. C’était la première fois que pareille chose m’arrivait et j’étais très intimidée! Mais il faut bien m’aguerrir, puisque, cet hiver, je vais donner des leçons!

Il répéta, interrogateur, sans comprendre:

--Des leçons?... des leçons de quoi?... pourquoi des leçons?

Il avait l’air à tel point surpris qu’elle se mit à rire malgré elle.

--Des leçons de musique!... Si je puis toutefois, murmura-t-elle plus bas, tandis qu’une contraction serrait sa bouche. Et demi-triste, demi-malicieuse, elle continua:

--Vous ne m’en croyez pas capable?

--Oh! si, mais il me semble très... pénible de penser que vous aurez cette peine.

Suzy était toujours apparue à Georges de Flers dans un cadre élégant qui semblait si naturellement le sien qu’il n’avait jamais songé qu’elle pût s’en trouver privée. Et les paroles de la jeune fille détonnaient dans son esprit qu’elles impressionnaient d’une façon désagréable.

L’idée de voir cette exquise petite Suzy astreinte à un travail mercenaire, utilisant de la sorte son admirable talent de musicienne, lui était, comme il venait de le dire, très pénible,--pénible, pour elle!... et aussi, pour lui, car son goût esthétique s’en trouvait choqué.

Il ressentait la même sensation que s’il eût vu profaner une œuvre d’art, si une main brutale eût tout à coup enlevé à Suzy la poésie de sa jeunesse; et, sans s’en rendre compte, il jeta un regard anxieux sur elle comme si la révélation qu’elle venait de lui faire eût dû la lui montrer différente.

Distraite, sa tasse à la main, elle portait à ses lèvres la petite cuiller de vermeil qui entr’ouvrait la ligne nacrée de ses dents. Et le visage semblait tout éclairé par le regard de ses yeux bruns, larges ouverts.

Elle était délicieusement jolie, comme toujours. Georges pensa qu’il ne lui demandait pas plus, et il se prit à la contempler, tandis que, souriante, elle écoutait Germaine, plongée dans le récit d’une anecdote très parisienne.

Tout à coup, la conteuse s’interrompit devant l’entrée d’une nouvelle visiteuse.

--Ah! lady Graham!

Un frisson secoua Suzy de la tête aux pieds. Le charme était rompu, les visions heureuses dispersées; et sa main tremblait quand elle reposa sur la table, sa tasse à moitié vide.

Georges de Flers ne l’avait pas vue, car il s’était levé pour saluer lady Graham. Mais, comme il se tournait vers elle, il vit l’expression de son visage si changée qu’il demanda vivement:

--Qu’avez-vous? Êtes-vous souffrante?

--Non, non, je n’ai rien!

Elle éprouvait presque de l’impatience à l’entendre lui parler. Elle eût voulu s’absorber toute dans la contemplation de cette lady Graham qui arrivait ainsi, juste au moment où elle occupait sa pensée.

La jeune femme était grande, merveilleusement habillée, la taille superbe; des cheveux d’un blond fauve autour d’un visage sans réelle beauté, dont les yeux avaient une extrême vivacité et la bouche, un peu grande, un sourire très bon.

Après quelques _shake-hands_ donnés d’un geste précis, elle avait pris place auprès de Mme Arnay et causait dans un français fort correct auquel son petit accent étranger donnait une saveur exotique. De toutes ses paroles, comme de ses manières, se dégageait une singulière franchise, une absence totale de coquetterie ou de prétention personnelle.

--Germaine, appela Mme Arnay, offre, je te prie, un peu de vin de Syracuse à lady Graham... Très chère amie, vous ne pouvez refuser, c’est un rien!

Mais Germaine n’était pas là, occupée dans le petit salon à échanger mille adieux tendres avec une de ses amies de cœur.

Suzy hésita une seconde, puis, entraînée par une irrésistible impulsion, elle se leva, posa, sur un plateau, un petit gobelet d’argent rempli du vin délicat et alla le présenter à la jeune femme. Son cœur battait très fort, comme jadis chez Mme de Vricourt.

--Ah! merci, Suzanne, fit Mme Arnay avec son charmant sourire des jours de réception.

Lady Graham avait levé les yeux vers Suzy, et son regard demeura attaché sur le visage de la jeune fille.

--_What a fine girl!_ murmura-t-elle.

Puis, se penchant vers Mme Arnay, elle demanda:

--Quelle est donc cette jeune fille? Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vue chez vous.

--Ma nièce, Mlle Douvry!

--Mlle Douvry!... N’est-ce pas une personne de ce nom que vous m’aviez proposé d’emmener à Cannes!... Vous savez que je n’ai toujours aucune compagne en perspective!... Je suis bien ennuyée!

La jeune femme avait dit ces derniers mots d’un ton un peu plus élevé, si bien que Suzy les entendit.

Un froid lui passa au cœur. Elle eût voulu ne plus écouter; mais, les nerfs tendus, elle distingua, avec une impitoyable netteté, la réponse de Mme Arnay, faite pourtant en aparté.

--Chère madame, je ne sais vraiment qui vous adresser. C’est de ma nièce même que je vous avais parlé. Je vous ai expliqué, je crois, par quelle suite de circonstances elle aurait pu et dû accepter votre proposition. Mais elle ne s’est pas décidée et, à mon avis, elle a eu grand tort...

Lady Graham n’insista pas. Mais tandis qu’elle se mêlait à la conversation générale, ses yeux vifs allaient sans cesse vers Suzy qui causait fiévreusement dans le cercle des jeunes filles.

Un instant, leurs regards se rencontrèrent comme si un aimant les eût attirés l’un vers l’autre.

Alors, lady Graham se pencha vers Mme Arnay, et, d’une voix plus basse, lui demanda:

--Croyez-vous que ce refus de Mlle Douvry soit irrévocable? Je la trouve si charmante que j’ai bonne envie d’aller moi-même plaider ma cause auprès d’elle. Je ne pourrais, je suis sûre, trouver une plus agréable société!... Et puis, votre nièce!... Voulez-vous me permettre d’essayer une tentative?

--Oh! bien volontiers!... Vous rendriez à Suzy un grand service en la décidant!

Suzy suivait, anxieuse, les mouvements de la jeune femme, ayant l’instinct qu’il s’agissait d’elle dans ses paroles.

Elle tressaillit quand elle vit lady Graham s’approcher.

--Mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accorder une minute d’audience, bien que je sois une étrangère pour vous? dit la jeune femme.

Son sourire avait quelque chose de cordial qui attira Suzy.

--Je suis tout à vous, madame, fit-elle suivant lady Graham un peu à l’écart, sous l’abri d’un immense palmier.

La jeune femme sembla hésiter, comme se demandant de quelle façon il lui valait mieux adresser sa requête. Mais il n’était ni dans sa nature ni dans ses habitudes de pratiquer l’indécision, et, de sa manière franche, elle demanda:

--Est-il vrai, mademoiselle, que vous ne vouliez pas venir avec moi à Cannes? Si vous me le permettiez, je vous demanderais pourquoi, afin que nous voyions ensemble s’il m’est vraiment impossible d’avoir le plaisir de vous emmener? Car vous allez me trouver bien... bien...

Elle chercha le mot.

--Bien audacieuse... non, présomptueuse... c’est ainsi que l’on dit?... bien présomptueuse, mais il me semble que toutes deux, nous nous entendrions fort!... Ne croyez-vous pas?

Le visage de Suzy s’éclaira un peu.

--Je pense que oui, fit-elle.

Sa voix tremblait. Elle comprenait que l’heure était venue où il fallait prendre une résolution.

--Mais je ne sais comment je pourrais vivre loin de la maison!... C’est pourquoi, madame, j’avais repoussé toute idée de vous être présentée...

Spontanément, lady Graham saisit, dans sa grande et belle main, la petite main de Suzy.

--J’aime beaucoup mon _home_ et je comprends combien il vous serait dur d’être loin du vôtre... Mais quelques mois sont vite passés et je suis sûre que vous ne vous ennuieriez pas! Je ferais, d’ailleurs, de mon mieux pour vous adoucir le regret d’avoir quitté votre famille!... Ne pensez-vous pas qu’avec un peu de courage, vous pourriez vous décider?...

Ah! oui, du courage!... La pauvre Suzy rassemblait toute son énergie, car elle sentait qu’il ne lui fallait pas repousser lady Graham. Elle aurait voulu se voir soutenue! Et ni Germaine, ni ses amies, ni Mme Arnay ne songeaient à elle...

Georges de Flers, lui, la regardait et pensait qu’elle lui fournirait le sujet d’un joli tableau de genre, ainsi posée, sa fine silhouette découpée sur l’or pale d’une portière.

Mais Suzy ne savait pas ce que pensait Georges Elle vit seulement une expression d’intérêt sur son visage, et elle ne se sentit plus aussi isolée.

Tout près d’elle, lady Graham attendait sa réponse avec une patience méritoire, eu égard à ses habitudes de femme dont le moindre caprice était toujours satisfait.

Suzy comprit qu’il fallait parler. Ses cils eurent un battement rapide; et de sa voix cristalline, le ton résolu et lent, elle répondit:

--Avant de vous connaître, madame, il me paraissait impossible de partir! Mais, maintenant, ce voyage me fait moins peur, et... et, je veux bien aller avec vous!

--Oh! mademoiselle! Quelle bonne réponse!... Vous ne sauriez croire le plaisir que vous me faites! C’est une amie, veuillez en être certaine, que j’aurai tout l’hiver auprès de moi!

Suzy entendait à peine lady Graham, étourdie par la pensée que le pas décisif était franchi; sous ses paupières baissées, de grosses larmes montaient. Elle avait tout à coup envie de s’enfuir de ce milieu indifférent, de se retrouver dans le cher _home_ qu’elle allait bientôt quitter.

La voix de Georges arriva jusqu’à elle.

--Je ne voulais pas partir, mademoiselle, sans vous adresser mes hommages, dit-il, s’inclinant respectueusement devant elle.

Comme il relevait la tête, leurs yeux se croisèrent et ceux de la jeune fille, si rieurs quelques instants plus tôt, avaient pris une telle expression de chagrin, qu’une exclamation involontaire vint à Georges.

--Qu’y a-t-il? Pourquoi êtes-vous triste? mademoiselle Suzanne.

Sa voix résonnait très douce avec cette intonation que Suzy lui avait entendue un soir, au Castel, quand elle était désolée ainsi. Et, comme alors, un irrésistible élan de reconnaissance l’emporta vers lui.

--Pourquoi êtes-vous triste?

--Parce que lady Graham m’a décidée à l’accompagner à Cannes! Et il me paraît si terrible de m’en aller toute seule, sans personne des miens! fit-elle plaintivement.

Elle avait parlé d’un petit ton d’enfant, plein de détresse, et une réelle compassion saisit Georges. Il eût voulu pouvoir la consoler.

--Il ne faut pas être si désolée, mademoiselle Suzanne, dit-il, avec un accent de vive sympathie. Le séjour de Cannes vous sera, je suis sûr, beaucoup moins pénible que vous ne le pensez. Lady Graham saura vous le faire aimer; et après elle, tous nous serons heureux de l’aider dans ce soin...

Vivement, Suzy leva la tête vers lui et répéta le cœur battant:

--«Nous serons...» Est-ce que _vous_ aussi, vous vous rendrez à Cannes cet hiver?

--Oui... J’aime infiniment cette région du Midi et je compte y rester à peindre six semaines ou deux mois... peut-être plus...

Il avait imperceptiblement détaché les deux derniers mots qui arrivèrent à la jeune fille comme un discret hommage.

--Et j’espère bien, finit-il, que si je puis jamais vous y être bon à quelque chose, vous voudrez bien me traiter en vieille connaissance et compter sur mon entier dévouement.

Un petit «merci» tremblant monta aux lèvres de Suzy, et soudain l’amertume de son prochain exil ne l’étreignit plus aussi poignante...

VII

Ce fut, par hasard, en venant comme d’ordinaire, un soir, chez Mme Douvry, qu’André Vilbert apprit comment Suzy allait bientôt quitter Paris.

Toute l’après-midi, la jeune fille était sortie avec lady Graham, qui s’était prise pour elle d’une chaude et réelle sympathie. Attristée par le départ de son mari pour l’Amérique, la jeune femme eût voulu déjà posséder Suzy auprès d’elle. Sans cesse elle la demandait, désireuse d’avoir une compagne pendant les innombrables courses qu’elle faisait à Paris; et Mme Douvry se résignait à cette séparation anticipée afin que Suzy, au moment du départ, ne vît plus une étrangère dans lady Graham.

Ensemble, ce jour-là, lady Graham et Suzy avaient fait une longue station chez Worth, où Suzy même avait été appelée à donner son avis sur les modèles proposés par M. Jean, le grand couturier.

Puis, elle avait vu, chez une célébrité d’un autre genre, lady Graham essayer sur ses cheveux fauves une succession de grands et de petits chapeaux seyants, tous d’une originalité et d’un prix également remarquables, parmi lesquels elle faisait son choix avec sa vivacité habituelle, sans ombre de coquetterie.

Ensuite, avait suivi une station chez un libraire du boulevard, où la jeune femme avait fait provision de livres de toute sorte, les uns très sérieux, les autres passablement frivoles, voire même pimentés à l’occasion. Mais en même temps, elle avait exigé que Suzy fît un choix pour son propre usage: et cela, d’un accent si amical, que Suzy, en dépit de sa fierté un peu ombrageuse, n’avait pas refusé.

Alors, elles étaient revenues pour le _five o’clock_, chez lady Graham, où Suzy avait retrouvé Georges de Flers,--un des habitués du salon de la jeune femme,--au milieu d’une société mi-française, mi-anglaise, qui l’avait fort bien accueillie.

Aussi, un peu grisée par l’animation de sa journée, elle oubliait un moment l’amertume du départ dont douze jours à peine le séparaient, et sa causerie était vive, amusante, semée d’exclamations, à mesure qu’elle réveillait les souvenirs de sa promenade.

André, comme toujours, l’écoutait silencieusement.

Il parlait à tous, très peu à elle; il la regardait à peine, mais elle ne pouvait prononcer le plus petit mot qu’il ne l’entendît. Et il tressaillit quand elle dit à sa mère:

--Oh! maman, je crois que nous quitterons décidément Paris le 17. Lady Graham désire être installée à Cannes pour le commencement de décembre.

--Est-ce que vous devez vous rendre dans le Midi avec cette dame? demanda André si surpris, qu’il en oublia sa timidité, qui lui interdisait, d’ordinaire, toute question.

--Mais oui!... Vous ne saviez pas?...

Non, il ne savait pas! Absorbé par de nombreux travaux, il avait dû espacer ses visites chez Mme Douvry; il ignorait la grande décision. Et il restait bouleversé devant la nouvelle apprise ainsi soudain.

Mme Douvry lui expliquait les circonstances de sa voix triste, aux notes toujours lassées maintenant.

Et, courageuse jusqu’au bout, elle s’efforçait de mettre en lumière les côtés heureux de ce voyage à Cannes, cachant héroïquement à son mari, à la pauvre Suzy, quelle épreuve c’était pour elle de voir l’enfant s’éloigner.

--Oui, oui, je comprends, faisait André. Oui, tout cela est raisonnable. Mais, mon Dieu, qu’il me semblera... étrange, mademoiselle Suzanne, de ne plus vous voir ici!

--Vous me regretterez bien un peu, n’est-ce pas? dit-elle, s’efforçant de rire, mais le cœur tout à coup gonflé d’émotion.

Avec son calme grave, il répondit simplement:

--Je vous regretterai beaucoup plus que vous ne le pensez!

Oh! oui, cet éloignement de Suzy était, pour lui, un coup bien rude! Et si inattendu...

Mais il n’en eut pleine conscience qu’en se retrouvant dans la solitude de sa modeste chambre, qui lui sembla affreusement triste...

Pourtant, d’habitude, il en aimait l’aspect presque monacal. Mais, ce soir-là, il jeta un regard indifférent sur ses auteurs préférés, les fidèles amis des longues soirées d’hiver, sur ses dessins, dont plusieurs étaient d’une remarquable beauté, sur ses essais de critique d’art, qu’il écarta d’un geste impatient.

Il prit un grand portefeuille et l’ouvrit. Des croquis s’y trouvaient, la plupart inachevés, représentant toujours Suzy dans les attitudes où elle lui avait paru le plus charmante; et de tous, elle se détachait singulièrement vivante.

Chacune de ces esquisses rappelait à André le souvenir d’un moment passé près d’elle. Alors, cet hiver, sur ces froides images seules, il pourrait la revoir: elle allait partir...

Quand il reviendrait dans le petit salon aux tentures d’Orient, il trouverait encore les garçons installés dans l’angle de la pièce, penchés sur la table où, le soir, ils travaillaient. Les deux jumelles montreraient toujours leurs petites têtes ébouriffées, continuellement tournées vers le beau visage fatigué de leur mère. Et Mme Douvry occuperait sa place habituelle près de la lampe, courbée sur son ouvrage, attentive à distraire les rêveries sombres de son mari...

Oui, tous seraient là... Tous, excepté elle, Suzy!...

Quand il entrerait, il ne verrait plus se lever vers lui les deux chères prunelles brunes dont il éprouvait tant de douceur à rencontrer l’éclair. Le piano de Suzy resterait fermé. Elle n’animerait plus le salon de sa vivacité jeune, du chant de sa voix.

Est-ce que c’était possible, une chose pareille?

--Elle ne peut pas partir!... Je ne veux pas accepter qu’elle parte! répétait-il, marchant à travers la chambre d’un pas fiévreux.

Longtemps, André Vilbert avait vécu pour l’art, seul, isolé comme un bénédictin du moyen âge au fond de sa cellule, tout l’intérêt de sa vie concentré sur ses études esthétiques, car il possédait le culte et l’amour du beau. Il avait travaillé avec passion, fuyant le monde dont la frivolité le choquait, où il se sentait mal jugé à cause de son abord un peu fruste, de la réserve farouche sous laquelle il cachait ses impressions très profondes, car il les concentrait.

Beaucoup lui reprochaient d’être dédaigneux et froid parce qu’il ne se livrait pas, ayant horreur des effusions banales; bien peu devinaient quelle tendresse de cœur cachait sa rude enveloppe.

Étrangement modeste, il ne tenait aucun compte de sa réelle valeur, parce que, sans cesse, il avait devant les yeux, le «mieux» à atteindre. Avec cela, d’une timidité irraisonnée qui lui faisait préférer à tout, sa solitude où l’art l’attendait, lui réservant les jouissances qu’il donne à ses fidèles.

Et longtemps, André n’avait rien désiré d’autre.

Puis, un jour, regardant par hasard autour de lui, il avait aperçu un visage de dix-huit ans qui avait l’éclat d’un beau fruit, dont les yeux bruns le contemplaient rayonnants de gaieté, tandis que les lèvres s’entr’ouvraient en un sourire où frémissait la joie de vivre.

Et soudain, tout entier, dans un irrésistible élan, le cœur de cet austère travailleur s’en était allé vers l’enfant qui lui apparaissait comme l’incarnation des rêves qu’il faisait quelquefois, dans l’intimité la plus profonde de son âme, pendant ses rares moments de songerie.

Il avait aimé Suzy pour sa jeunesse, sa naïve coquetterie, sa mobilité d’impressions, son âme aimante, sa droiture fière aussi... Mais il l’avait aimée tout bas, en silence:

... Comme on aime une étoile Avec le sentiment qu’elle est à l’infini,

selon le mot du poète.

Toujours doutant de lui-même, il n’avait jamais osé rien espérer, comprenant tout ce qui lui manquait pour plaire à cette joyeuse petite fille qui regardait la vie avec des yeux curieux et un désir avide d’en connaître la saveur.

Mais voici qu’elle allait s’éloigner! Et un désir jaillissait de l’âme d’André: demander à Suzy d’être sa femme!

Rien qu’à cette pensée, un frémissement ébranlait tout son être. L’avoir à lui seul!... Savoir qu’aucune puissance humaine ne les séparerait, que dans le bonheur comme dans l’épreuve, ils seraient l’un près de l’autre. Oh! combien il s’efforcerait de lui faire la vie douce et bénie, si elle voulait bien!... Mais voudrait-elle?

Devant cette question, la joie d’André s’évanouit. Un instinct confus, plus puissant que tous ses désirs, lui criait qu’elle ne consentirait pas, qu’elle ne pouvait consentir!

Et c’était sa faute, à lui, qui n’avait pas su attirer vers la sienne, cette âme de jeune fille!

Jamais, il n’avait laissé voir à Suzy combien il lui était dévoué... Avec elle, plus encore qu’avec les autres, il avait été sérieux, froid même, car à ses côtés, il se sentait gauche, et, plus que personne au monde, elle l’intimidait...

Oh! sans doute, elle se montrait toujours amicale à son égard, trop amicale! Elle lui donnait ainsi la mesure du sentiment qu’elle portait à son «vieil ami», comme elle s’amusait à l’appeler, certains jours, parce qu’il l’avait connue quand elle était encore une enfant.

Et aujourd’hui qu’il était pour elle à peine plus qu’un étranger, il voulait lui demander toute sa vie!... Brusquement! Au moment où elle allait partir... Dans la pensée d’André, elle se dressait en son charme... Alors, impitoyablement, il se considéra auprès d’elle, avec sa sauvagerie, son aspect sévère, ses manières brusques que l’usage du monde n’avait pas affinées.

Quelle folie d’espérer qu’elle l’écouterait!

Peut-être même rirait-elle de sa demande, de ce joli rire moqueur dont les notes fraîches vibraient déjà à son oreille... Et le cœur d’André se serra à cette pensée.

Lui faire parler par Mme Douvry qu’il prierait de plaider sa cause?... Mais alors, si Suzanne refusait, après cette malheureuse démarche, ne se trouverait-il pas entièrement privé de la voir?

Et d’ailleurs, elle paraissait accepter sans trop de chagrin la perspective de s’éloigner. Il l’avait vue très gaie quand elle racontait les menus faits de sa journée avec lady Graham qui l’accueillait comme une amie.