Part 5
Suzy ne précisait pas ce qui arriverait alors; mais certainement ce serait quelque chose d’agréable,--surtout pour elle-même,--qui, à l’avance, lui mettait dans l’esprit les images vagues et souriantes d’un avenir où, peut-être, elle ne serait plus seule...
Elle était si bien absorbée par la douceur de sa songerie, qu’elle demeura tout à coup surprise de se voir arrivée devant la maison de l’avenue du Bois où elle se rendait.
Ramenée soudain à la réalité de l’heure présente, voici qu’elle était prise d’une appréhension irraisonnée à la pensée de l’entrevue qu’elle allait avoir.
Elle ne savait pas du tout comment les choses se passent dans ces sortes de visites. Il lui venait une peur instinctive qu’on lui dît des choses désagréables. Lesquelles?... Elle ne le prévoyait pas!... Mais elle se souvenait d’histoires lues jadis quand elle était petite fille, où il était question de pauvres institutrices reçues avec dédain. Et très fière, habituée à rencontrer partout bon accueil, elle frémissait à l’idée qu’une mauvaise réception pût l’attendre...
Une première fois, elle passa devant la porte, n’osant pas entrer. Puis, honteuse de ses hésitations, elle revint, et vite, pour s’ôter la possibilité de réfléchir, elle demanda au majestueux concierge:
--Mme de Vricourt?
--Madame n’est pas encore sortie. Au premier.
Suzy dit un merci bref. Elle s’en voulait de ce que sa voix tremblait. Et elle monta lentement l’escalier pour avoir le temps de se calmer, un peu engourdie par l’ombre et la tiédeur chaude du vestibule, après le froid du dehors.
Mais si peu vite que ses pieds eussent effleuré les marches, elle parvint encore trop tôt devant une haute porte, dont les boiseries sombres détachaient leurs lignes sur les tentures plus claires de la muraille.
Son cœur battait toujours très fort, à tel point qu’elle aurait pu en compter les pulsations, et elle sentait ses joues brûlantes.
--Je vais être ridiculement rouge! pensa-t-elle énervée. Je n’aurais jamais cru qu’il me fût possible d’avoir peur à ce point!... Maman, ma chérie, que je voudrais vous avoir avec moi!
Quelque chose comme des larmes lui montaient aux yeux.
Tout à coup, des pas retentirent en bas, dans le vestibule. Alors, elle craignit d’être surprise immobile devant cette porte close. Résolument, elle sonna.
Une seconde d’attente; puis, dans l’écartement de lourdes draperies, apparut une figure correcte et impassible de valet de chambre.
--Mme de Vricourt reçoit-elle?
--Madame va sortir. Mais si Madame veut me dire son nom?
Suzy eut un imperceptible sourire à cette appellation «madame» qui ne lui avait guère été adressée. Une seconde même, amusée, elle oublia son émotion.
Puis elle tendit sa carte au domestique, avec le mot d’introduction qu’y avait écrit Mme de Guernes.
--Veuillez remettre cette carte à Mme de Vricourt, je vous prie.
Sa voix tremblait un peu. Il lui paraissait que c’était une autre qu’elle-même qui se trouvait dans cette antichambre étrangère. Elle avait la vision de la vraie Suzy qui, rieuse, jouait au tennis, sous l’ombrage des tilleuls, n’ayant pas dans la pensée de plus grande préoccupation que celle de gagner une partie... Cette heureuse Suzy avait-elle donc disparu à jamais?...
Le domestique l’avait introduite dans un petit salon qui jouissait d’une apparence de musée en miniature, grâce aux œuvres d’art, bronzes, statues, tableaux qui s’y trouvaient dispersés dans un désordre savant, au milieu d’une profusion de plantes vertes.
Elle put à loisir contempler tous les bibelots de prix, ornant les tables et les étagères, car, au bout de dix minutes seulement, la porte du salon s’ouvrit sous la main d’une femme, petite, point jolie, une expression ennuyée sur son visage pâle.
Elle était en tenue de promenade; une pelisse de lourde soie, à demi rejetée en arrière, dégageait ses épaules; et, en entrant, sur une table, elle déposa un carnet armorié et ses gants.
Suzy s’était levée. Tout le jour tombant d’une haute fenêtre l’enveloppait.
La jeune femme lui adressa un léger salut, strictement poli, rien de plus. D’un rapide coup d’œil, plein de surprise, elle examinait Suzy, comme déroutée par son aspect, qui, sans doute, ne lui paraissait pas répondre à celui d’une jeune fille sans fortune, désireuse de trouver des leçons.
--C’est bien vous, mademoiselle, n’est-ce pas, qui m’êtes adressée par Mme de Guernes, une amie de ma belle-mère?
--Oui, madame, fit Suzy le plus tranquillement qu’elle put.
--Vous êtes professeur de musique? Y a-t-il longtemps que vous enseignez?
La voix de la jeune femme était brève, un peu hautaine. La fierté de Suzy se réveilla au fond de son cœur. Mais elle se domina courageusement.
--Je n’ai jamais encore donné de leçons, madame. Jusqu’ici, j’ai travaillé pour mon propre compte et suivi les cours du Conservatoire. Mais des circonstances imprévues, cet hiver...
Elle s’arrêta une seconde. Son cœur s’était remis à battre très fort; et il lui semblait que cette dédaigneuse jeune femme allait s’en apercevoir. Elle finit vite:
--Mais des circonstances imprévues me donnent le désir d’utiliser ce que je possède de talent; et Mme de Guernes a bien voulu m’adresser à vous, madame.
--En effet, je cherche une personne qui puisse s’occuper de l’éducation musicale de mes deux fillettes. L’aînée a douze ans et joue déjà fort bien! Seulement je crains, mademoiselle, que n’ayant jamais enseigné, vous manquiez un peu d’expérience. Je dois vous dire aussi que j’ai déjà quelques personnes en vue.
Le cœur de Suzy se serra... Sa mère souhaitait tant qu’elle réussît! Et elle, Suzy, avait un tel désir d’adoucir les inquiétudes de Mme Douvry... Sans savoir pourquoi aussi, elle songea à Georges de Flers qui, cinq semaines plus tôt, se montrait si attentif auprès d’elle et accueillait comme une faveur le plus petit mot qu’elle lui adressait... Comme ce temps lui apparaissait lointain tout à coup.
Une émotion poignante lui serrait la gorge. Mais elle reprit pourtant:
--Je n’ai jamais, en effet, donné de leçons dans des maisons étrangères, madame. Mais j’ai deux petites sœurs dont j’ai toujours surveillé le travail.
--Ah! vraiment!... Ainsi, vous n’êtes pas tout à fait novice!... Je vous demanderai alors, mademoiselle, quelles sont vos conditions.
Une rougeur ardente envahit le visage de Suzy. Cette question d’argent était pour elle un supplice. Ses deux mains se serrèrent nerveusement, tandis que la jeune femme continuait, de son accent mesuré et froid:
--Je préfère vous avertir tout de suite, mademoiselle, que je pourrai seulement accepter des propositions très... douces, car il s’agit de leçons pour des enfants dont le travail ne demande pas grande dépense de talent de la part du professeur... De plus, les personnes qui m’ont déjà été envoyées se montrent peu exigeantes dans leurs demandes...
Suzy contempla stupéfaite l’élégante jeune femme qui s’exprimait ainsi, au milieu de cet appartement luxueux où les plus petits bibelots étaient des objets de prix. Une réplique trop franche traversait son esprit, envahi par une âpre sensation de dédain.
Par bonheur, un coup frappé discrètement à la porte du salon arrêta toute parole sur ses lèvres.
--Qui est là?... Entrez, fit Mme de Vricourt avec impatience.
Dans l’entre-bâillement des portières, le valet de pied se montra.
--La voiture de Madame est avancée.
--Bien, bien, fit-elle. Je suis occupée. Il ne fallait pas me déranger.
Et, se tournant vers Suzy qui attendait, résolue comme un jeune coq de combat, elle reprit:
--Ah! j’oubliais! mademoiselle. Avant de discuter tout arrangement, permettez-moi une question. Déchiffrez-vous bien?... Je tiens absolument à cela, pour ma fille aînée surtout, qui est déjà d’une certaine force...
--Je lis très facilement la musique, madame, fit Suzy, résignée à cet interrogatoire.
--Bon!... Alors, mademoiselle, serait-ce trop abuser de votre obligeance que de vous prier de vouloir bien déchiffrer devant moi quelques lignes? Ma demande vous semble peut-être bizarre; mais j’aime à me rendre compte par moi-même...
Un éclair s’alluma dans les yeux de Suzy; et, dans ses veines, le sang se mit à courir très vite.
Mme de Vricourt parlait sans aucune intention blessante. Mais comme elle le disait: «Elle voulait se rendre compte.» En cette minute, elle avait un air d’homme d’affaires qui discute une entreprise.
--Je suis tout à votre disposition, madame, dit la jeune fille.
Mme de Vricourt s’inclina un peu, et l’ombre d’un sourire détendit ses lèvres.
--Je vous remercie, mademoiselle, et vais alors user de votre bonne grâce.
Rapidement, le geste fiévreux, Suzy enlevait ses gants et, toute droite, un peu hautaine, elle attendit debout auprès du piano, tandis que la jeune femme prenait un album et l’ouvrait au hasard.
Suzy s’était rapprochée. Elle jeta un coup d’œil sur la musique et dit, une vibration fière dans sa voix fraîche de jeune fille:
--Je connais ce _Prélude_ de Chopin, madame, et ne pourrais, en le jouant, vous montrer comment je déchiffre... Voulez-vous me permettre d’en choisir un autre?
Une expression d’embarras passa sur le visage de Mme de Vricourt. Mais elle se remit très vite et répondit:
--Je m’en rapporte absolument à vous, mademoiselle.
--Alors, voici une page qui m’est tout à fait inconnue.
Suzy s’assit au piano; et, dès que ses doigts eurent effleuré l’instrument, toute l’agitation douloureuse qui la bouleversait disparut devant l’intensité de jouissance que la musique éveillait en elle.
Elle ne connaissait pas la page placée sous ses yeux. Mais une merveilleuse intuition la guidait. Sous ses doigts, les accords tombaient avec des sonorités d’orgue, interrompant, par leurs notes graves, l’harmonie plaintive et tourmentée du chant.
Elle jouait, soudain oublieuse du milieu où elle se trouvait, sans s’apercevoir même qu’auprès d’elle, se tenait une jeune femme qui l’enveloppait d’un regard de curiosité presque jalouse, songeant à peine à écouter, les yeux fixés sur ce délicieux profil de jeune fille, dont l’expression grave et recueillie en ce moment contrastait avec la juvénile finesse des lignes.
--Bravo! Bravo!... Ma chère, c’est un crime à vous de ne pas jouer plus souvent! fit une voix masculine... Toutes mes félicitations!
Et M. de Vricourt, soulevant la portière, apparut dans le salon et demeura stupéfait devant Suzy qui se levait du piano, les lèvres encore tremblantes d’émotion.
Il la salua, interdit. Sa femme se tourna vers lui. Elle paraissait ennuyée de son admiration, et un léger pli lui creusait le front.
--Je suis désolée, mon ami, de n’avoir aucun droit à vos éloges. Mais vous voudrez bien les transmettre à qui de droit.
Et, avec une imperceptible nuance de hauteur, elle expliqua:
--Mademoiselle était venue de la part de Mme de Guernes m’offrir ses leçons pour les enfants et je l’avais priée de me mettre à même de juger de son talent... qui est en effet fort beau...
On eût dit qu’elle prononçait à regret cet éloge, contrainte seulement par la nécessité.
--Mais, ma chère, fit M. de Vricourt étonné, ne vous ai-je pas entendue déclarer, ce matin même, que vous vous étiez enfin arrangée avec une personne, excellent professeur, qui avait, de plus, passablement besoin de trouver des élèves!...
La jeune femme eut un geste d’impatience.
--Je sais bien. Mais il est toujours possible de se dédire, de trouver un prétexte, et si le jeu de mademoiselle me convenait mieux...
Toute la délicatesse, la droiture fière de Suzy l’emportèrent dans un élan irréfléchi.
--Oh! madame! jamais je ne consentirais à prendre la place d’une autre personne dans ces conditions!... Ce serait trop mal!
Une fugitive rougeur courut sur le visage de Mme de Vricourt, et son regard qu’elle levait irrité vers la jeune fille, se baissa devant la flamme de reproche qui étincelait dans les yeux de Suzy.
La voix mordante, presque agressive, elle dit:
--Rassurez-vous, mademoiselle, je n’ai nulle intention de mettre votre conscience à pareille épreuve. J’ai seulement voulu me rendre compte du bien-fondé de la recommandation de Mme de Guernes afin de pouvoir, à l’occasion, user de vos services. Mais, en effet, mes arrangements sont pris, et je crois préférable de n’y rien changer.
Les deux femmes se tenaient debout l’une auprès de l’autre, Suzy dominant de toute la tête cette petite femme maladive qu’elle écrasait de l’éclat de sa belle jeunesse.
Mme de Vricourt le sentit peut-être. Elle s’écarta de Suzy et, prenant sur la table son carnet et ses gants, se dirigea vers la pièce voisine du salon.
--Je ne veux pas abuser davantage de votre temps, mademoiselle, et vous remercie de m’avoir mise à même de vous entendre, fit-elle avec un léger signe de tête d’adieu.
Elle soulevait la portière de son appartement sans paraître songer le moins du monde à reconduire la jeune fille.
M. de Vricourt le remarqua sans doute, car il s’avança et ouvrit la porte du salon devant Suzy.
Son attitude était froide mais absolument courtoise. Lui, traitait Suzy en femme du monde, non pas en humble professeur salarié, reçu comme un inférieur.
Durant une minute, une détente se fit en elle et, soudain, toute sa bonté délicate la domina, lui inspirant le regret d’avoir blessé Mme de Vricourt par sa trop franche réponse. Jamais elle ne pouvait supporter de sentir quelqu’un irrité contre elle.
Alors, comme M. de Vricourt l’accompagnait jusqu’au seuil de l’appartement, elle s’arrêta, redevenue tout à coup la petite Suzy du Castel, et, par un de ces retours spontanés qui lui donnait tant de charme, elle dit anxieuse:
--Je crains d’avoir froissé Mme de Vricourt, il y a un instant. S’il en est ainsi, voulez-vous, monsieur, la prier de croire à tout mon regret?
M. de Vricourt eut un regard surpris et un geste de dénégation polie.
--Veuillez, mademoiselle, ne pas vous inquiéter de ce petit incident sans importance que Mme de Vricourt, d’ailleurs, avait provoqué.
Le ton de ces paroles était si indifférent, qu’il glaça Suzy. Sans un mot de plus, elle s’inclina et sortit, avide d’entendre retomber derrière elle la porte de cette demeure inhospitalière.
VI
Cette fois, en quelques secondes, elle eut franchi l’escalier. Une flamme ardente lui empourprait les joues, si ardente que l’air froid qui la frappa au visage quand elle se trouva dans l’avenue du Bois fut impuissant à en calmer la brûlure.
Une indignation bouillonnait en elle et la faisait toute frémissante, poursuivie par la sensation irraisonnée qu’elle sortait amoindrie de chez Mme de Vricourt.
Fiévreusement, elle se mit à marcher tout droit devant elle, sans même réfléchir où elle allait, tant sa pensée était absorbée par le souvenir de l’entrevue qu’elle venait d’avoir.
--Oh! jamais! jamais, je ne recommencerai une pareille épreuve! murmura-t-elle passionnément, les lèvres tremblantes, l’âme toute meurtrie. Oh! non, jamais! C’est trop terrible!
D’un geste inconscient d’angoisse, elle tordit ses doigts minces qui jouaient avec tant de talent les _Préludes_ de Chopin. Puis, comme si ces mots eussent résumé toutes ses impressions, elle répéta encore:
--C’est terrible! C’est terrible!...
Parce qu’il y avait en elle un impérieux besoin de bonheur, parce qu’elle était très vive dans ses sentiments, très aimante, le moindre froissement la faisait souffrir, et elle était trop jeune pour avoir appris déjà à supporter, à dédaigner,--à pardonner aussi!
Sans y prendre garde, elle descendait l’avenue du Bois. Au loin, devant elle, estompée par la brume, se profilait la silhouette fauve des arbres grêles; et, les dominant, les écrasant de sa majestueuse stature, apparaissait la masse grise de l’Arc de Triomphe que, parfois, les nuages très bas semblaient effleurer.
Dans l’avenue, des voitures plus nombreuses montaient vers le Bois, laissant entrevoir des visages féminins derrière la glace, dans la demi-ombre des coupés, frileusement enfouis dans des fourrures; ou bien encore, de petites têtes d’enfants, perdus sous des chapeaux d’une invraisemblable grandeur.
A pied, autour de Suzy, les promeneurs passaient aussi. Certains se retournaient pour la regarder encore, tant elle était jolie, animée par l’agitation fiévreuse qui lui donnait un étrange éclat. Et puis si jeune!... protégée seulement par son air de distinction qui avait pris quelque chose de très fier, tandis qu’elle marchait distraite, sans rien voir...
Pourtant, comme ses yeux erraient devant elle, ils tombèrent soudain sur deux pauvres êtres arrêtés au bord du trottoir, deux humbles auxquels nul passant ne prenait garde: un grand vieillard maigre dans des vêtements d’une couleur sans nom, courbé vers une fillette qui pleurait.
La petite était toute menue. Sa figure palote d’enfant pauvre, rougie par les larmes, se contractait dans une grimace drôle et touchante de détresse; une moue plaintive serrait sa bouche. Sans doute, elle venait de tomber, car sa robe était tachée de boue; mais ses frêles bouquets de violettes étaient déjà venus reprendre leur place dans son panier, un peu froissés seulement et le vert de leurs feuilles moucheté de terre, par endroits.
Le vieillard se penchait vers elle et, gauche, le geste tremblant et tendre, il s’efforçait de réparer le désordre des vêtements de la petite, remettant droit le châle, la capeline, comme l’eût fait une femme.
Elle le regardait agir, ne pleurant plus, la mine attentive et grave, sa petite main maigre caressant les cheveux du vieillard courbé vers elle.
Suzy s’arrêta involontairement à les considérer, prise d’une grande pitié pour leur solitude et leur misère, étreinte par l’idée que, souvent, ces deux pauvres êtres avaient dû souffrir, serrés l’un contre l’autre, le vieillard bien tendre, et la petite, confiante.
Et dans le souffle de compassion qui passait sur son âme, l’irritation de Suzy disparut.
Soudain, elle comprenait que nul ne peut échapper à sa part d’épreuve. Ce n’était pas pour elle seule que la vie se faisait difficile. D’autres, même, avaient une tâche bien plus dure que la sienne. A quoi servait de se révolter, d’être sans courage!... Pourquoi se refusait-elle à remplir son devoir parce que la forme en était pénible?...
--Madame, achetez-moi des violettes! dit la petite levant vers Suzy sa figure maladive.
Suzy prit les fleurs, puisqu’elle ne pouvait faire plus pour ces pauvres qui lui inspiraient tant de pitié. Elle reprit sa marche, sérieuse; mais aucune indignation ne la bouleversait plus. Elle songeait uniquement à la déception de sa mère quand elle lui apprendrait l’insuccès de la démarche auprès de Mme de Vricourt; aussi, à toutes sortes de graves questions d’avenir qui jamais, jusqu’alors, n’avaient troublé son esprit de petite fille heureuse.
--Oh! maman, maman, que puis-je pour vous? songea-t-elle avec angoisse... J’accepterais tout pour vous être utile... Mais que faire?
Comme une réponse à sa muette interrogation, dans la pensée de Suzy s’éleva le souvenir de cette lady Graham dont Mme Arnay était venue parler à sa sœur quelques jours plus tôt...
--Non, pas cela! Je ne puis pas m’en aller toute seule ainsi, au loin! Vous ne voulez pas, d’ailleurs, n’est-ce pas? maman.
Était-ce bien Mme Douvry qui refusait son consentement? N’est-ce pas plutôt Suzy qui avait rejeté la proposition de sa tante? Sans doute, et surtout parce que la séparation l’épouvantait! mais un peu aussi parce qu’elle ne voulait rien devoir à la sœur de Gladys Tuffton.
Elle avait répondu qu’elle donnerait des leçons! Et elle venait de comprendre combien il est difficile d’en trouver... Quand pourrait-elle en avoir?...
--Mon Dieu! faut-il donc que j’accepte d’aller à Cannes? Et si lady Graham ressemble à Mme de Vricourt? Oh! jamais, je ne pourrai supporter de vivre cinq mois auprès d’elle, loin de maman!...
Elle tressaillit à cette pensée. Elle aurait voulu oublier l’existence même de lady Graham; mais son souvenir la poursuivait avec une ténacité obsédante.
Et, peu à peu, Suzy sentait sa résistance vaincue; un grand désir s’emparait d’elle de se dévouer, de donner, dans la mesure de ses faibles moyens, un peu de sécurité à sa mère. Toute la tendresse passionnée qu’elle lui portait la soutenait maintenant...
--Si lady Graham est encore à Paris, songea-t-elle, rassemblant toute sa volonté, si elle veut bien m’emmener, je partirai!... J’espère qu’elle sera autre que Mme de Vricourt!... Tante Arnay me dirait s’il est temps encore... Il faut que je la voie tout de suite, sans quoi il sera peut-être trop tard.
Alors, sans plus hésiter, courageusement, Suzy prit le chemin qui allait la conduire chez Mme Arnay, résignée à accepter le départ pour Cannes si lady Graham la désirait pour compagne de voyage.
Mais au fond du cœur, en dépit de toutes ses résolutions, la pauvre petite souhaitait ardemment que la jeune femme ne le désirât pas!...
Mme Arnay n’avait pas encore repris son jour d’une façon officielle: mais ses intimes--et ils étaient nombreux, Mme Arnay ayant une manière... large de comprendre l’intimité!--savaient toujours la trouver le jeudi, quatre heures étant sonnées.
Et de fait, quand Suzy écarta la portière du grand salon, la pièce était déjà remplie de visiteuses aussi, qui disaient des riens avec beaucoup de sourires, voire même de l’esprit, à l’occasion.
Assise près de la cheminée, enveloppée par l’ombre seyante d’un paravent bas, Mme Arnay causait dans son joli jargon de mondaine au fait de toutes les actualités, sa voix aux notes un peu hautes dominant le bourdonnement de la conversation générale.
Un peu plus loin, vers la table de lunch, Germaine, bavarde et souriante, servait le thé, debout au milieu d’un groupe de jeunes filles, presque toutes jolies--ou ayant l’air de l’être--sous leurs Gainsboroughs empanachés ou leurs toques minuscules; la silhouette modelée par les robes étroites, aux plis sobres, comme celles d’esthètes anglaises. Toutes étaient très animées dans leurs causeries, et certaines avaient parfois des mots drôles et hardis,--étranges sur leurs lèvres de dix-huit ans,--qui amenaient de promptes ripostes des jeunes gens dont elles étaient entourées avec une liberté tout américaine.
Sur le seuil du salon, Suzy s’était arrêtée, enveloppant du regard l’ensemble de la réunion. Et soudain son cœur eut un battement rapide, car en face d’elle, causant avec Germaine, se tenait Georges de Flers.
Elle eut peur qu’il ne remarquât l’impression de plaisir qui s’emparait d’elle et, bien vite, entra, un peu effarouchée d’avoir tant de saluts à adresser.
Lui l’avait aperçue aussitôt. Debout, il attendait qu’elle parût le remarquer. Et il la suivait des yeux, retrouvant déjà le même charme qu’un mois plus tôt au Castel, à contempler la grâce souple de ses mouvements.
Enfin elle venait et lui tendait la main, son joli sourire aux lèvres.
--Combien cela me rappelle le bon temps du Castel de vous retrouver ici! dit-elle, un imperceptible frémissement dans la voix.
--A moi aussi! fit-il.
Un vague désir lui venait de retenir un peu dans les siennes la petite main tiède qui arrivait à lui, si franchement!
Il la laissa retomber, cependant, et continua d’un ton de joyeux badinage qui enlevait à ses paroles ce qu’elles auraient eu de trop direct:
--Il me semblait y avoir une éternité que je n’avais entendu votre voix!... Je l’ai pensé tout de suite quand je vous ai rencontrée cette après-midi!... Jamais je n’eusse osé espérer vous retrouver si vite!
--Comment, interrompit Germaine, tu as déjà vu M. de Flers aujourd’hui?
--Oui, comme j’allais avenue du Bois...
--Ah! pour ta fameuse leçon. Eh bien, as-tu réussi?
Une lueur courut sur les joues de Suzy.
--Je te raconterai cela plus tard! répondit-elle, la voix involontairement baissée.
Germaine n’insista pas. Elle avait bien assez à faire de se répandre en effusions auprès de deux jeunes filles, ses «amies de cœur» toutes les deux, qui remplaçaient Gladys--une amie de cœur aussi!--maintenant retournée en Angleterre.
Elle dit pourtant à Suzy: