Le rêve de Suzy

Part 8

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Si elle partait ainsi, sans avoir reçu son adieu, elle emporterait l’impression qu’il était irrité contre elle, fâché tout au moins; et cette idée la faisait souffrir.

Il vint pourtant, quelques minutes avant le dîner, et il fut introduit dans le salon avant qu’elle eût pu savoir si elle était, en résumé, contente ou non de le revoir.

Les deux petites se trouvaient auprès d’elle. Dans la pièce voisine, Mme Douvry donnait des ordres pour les bagages. Peut-être fut-ce à cause de cela qu’elle ne ressentit aucun embarras en le voyant devant elle. D’ailleurs, il avait à tel point son attitude habituelle, sérieuse et froide, qu’une seconde, elle se demanda s’il était possible qu’il lui eût adressé jamais la prière dont elle ne pouvait oublier l’accent ému.

Mais il parla, et sa voix avait des vibrations d’une douceur profonde qui contrastaient avec la banalité même de ses paroles.

--Je me suis trouvé retardé par un travail pressé, et maintenant je vous dérange... Si je n’avais craint d’être indiscret, je serais allé à la gare ce soir afin de vous dire adieu... le plus tard possible, car...

Elle l’interrompit:

--A la gare?... Réellement, vous seriez venu à la gare?

--Oui... Pourquoi vous étonnez-vous?

--Oh! alors... Si j’osais vous demander...

--Quoi?... Je serais très fier si vous vouliez bien me traiter tout à fait en ami et recourir à moi dès que je puis vous être bon à quelque chose.

--Oh! merci! merci! murmure-t-elle avec effusion.

Et rapidement, la voix plus basse, elle expliqua:

--Mon père souffre tant de mon départ que je lui ai demandé de ne pas m’accompagner à la gare, car je sais combien les scènes d’adieu lui sont pénibles, surtout au milieu d’étrangers... Mais maman, elle, viendra! Et je voudrais tant qu’elle ne se trouvât pas seule, quand je l’aurai quittée!... Il me semble que je partirais plus courageuse, si vous vouliez... si vous étiez auprès d’elle à ce moment. N’est-ce pas trop indiscret d’abuser ainsi de vous?

Elle levait vers lui des yeux suppliants; mais elle rencontra son regard sérieux, éclairé d’une telle lumière, que, soudain, elle comprit quelle joie elle venait de lui causer en laissant voir sa réelle confiance en lui.

Et quand il fut parti, au milieu de son chagrin, elle repensa encore à cette expression du visage d’André.

... Une dernière fois, elle errait à travers l’appartement pour emporter une suprême image de son _home_, considérant tous les objets, même les plus menus, les plus insignifiants, dont l’aspect lui était familier.

Elle s’arrêta dans sa petite chambre, où tant de fois, elle s’était endormie insouciante et heureuse, et surtout dans celle de sa mère. Là, elle regarda, les mains jointes comme dans une chapelle. Ses yeux cherchaient, sur la cheminée, les miniatures de parents disparus qu’elle avait si souvent admirées étant petite fille; puis le vase de cristal irisé toujours plein de fleurs; et, à l’ombre du lit, la Vierge byzantine, avec son expression de mystérieuse gravité; puis...

--Suzy, la voiture est en bas!... Il est l’heure de partir! cria l’un des garçons.

Elle frissonna.

--Déjà!... Mon Dieu, déjà!

Il lui paraissait que quelque chose se brisait en elle, lui causant une souffrance aiguë. Et elle n’osait pas parler, car elle savait bien qu’elle éclaterait en sanglots.

Pourtant, elle dit d’une voix étouffée, aux deux petites qui tamponnaient leurs tabliers sur leurs figures roses:

--Ne pleurez pas!... Vous me faites de la peine...

Puis elle se blottit dans les bras de M. Douvry qui se refermèrent sur elle. Ni l’un ni l’autre ne dirent un mot. Elle entendait le cœur de son père battre à coups violents tout près de sa poitrine; et elle eût voulu rester toujours ainsi, appuyée contre lui, enveloppée par cette tendresse dont jamais peut-être, elle n’avait autant compris la profondeur.

Et pour le père, c’était une double douleur de voir partir son enfant, et de penser qu’il était involontairement la cause de cet exil, lui le chef de la famille, à qui seul eussent dû appartenir les sacrifices qui déchirent le cœur.

André Vilbert venait d’arriver. Sur la prière de Mme Douvry, il appela, et une infinie compassion lui emplissait l’âme:

--Mademoiselle Suzanne!... Le temps passe!... Il ne faut pas tarder davantage!...

L’étreinte de M. Douvry se détendit. Tout bas, mettant un baiser très long sur le jeune visage bouleversé, il murmura:

--Adieu, ma petite bien-aimée, mon enfant...

Et ce fut tout. Elle s’enfuit. Sous son voile baissé, ses larmes ruisselaient âcres, lui brûlant les yeux...

Elle eût voulu retenir les minutes, retarder le moment où elle allait voir apparaître la gare! Et voici que, au contraire, la voiture roulait rapidement.

Chaque seconde la rapprochait du but redouté.

Elle était parvenue par un suprême effort à ressaisir un peu du courage qu’elle avait eu tout le jour; et, pour un moment, sa souffrance s’engourdissait. Sa main qui avait été chercher celle de sa mère, y demeurait enfermée; mais elle causait de choses indifférentes--pour n’effleurer aucun des sujets qui lui étaient chers!--et elle éprouvait une sorte de quiétude parce qu’André était là.

Maintenant la gare était toute proche. Sa lourde silhouette se dressait en une masse sombre, éclairée çà et là par la trouée de lumière des portes et des grandes baies vitrées.

Encore quelques minutes, puis la voiture s’arrêta...

Lady Graham était déjà là, très élégante dans sa tenue de voyage, son petit sac de cuir en bandoulière, aussi soigneusement gantée que pour un bal, un voile de gaze enserrant sa toque d’où s’échappait la lourde torsade de ses cheveux blonds, roulés sur la nuque. Un cercle d’amis l’entourait, et tous causaient gaiement sur le quai, au milieu d’un incessant va-et-vient de voyageurs et d’employés, avec autant d’aisance que s’ils se fussent trouvés dans un salon de l’hôtel Graham. Tout auprès, les trois bébés, petits et grands, de la jeune femme, s’agitaient sous l’œil des gouvernantes...

Dès que lady Graham vit Suzy, elle interrompit sa conversation et vint à elle aimablement:

--Oh, _dear_! Je commençais à m’inquiéter de ne pas vous voir arriver! Jusqu’au jour où je vous posséderai à Cannes, près de moi, j’aurai toujours peur que vous ne m’échappiez.

--Sommes-nous en retard? Est-ce qu’il est l’heure? interrogea Suzy avec anxiété, pendant que lady Graham répondait, très gracieuse, au salut de Mme Douvry.

--Oh! non, vous avez encore un quart d’heure! Donnez-moi votre billet, Simmons va faire enregistrer vos bagages.

Elle fit signe au valet de pied qui se tenait à quelque distance, attendant les ordres. Puis, elle continua affectueusement:

--Je vous laisse avec votre mère, car je pense que, en ce moment, je ne serais pour vous qu’une importune... Ah! M. de Flers!

En effet, Georges de Flers approchait. Dès qu’il se vit aperçu, il salua profondément lady Graham. A la main, il tenait une gerbe de roses et des violettes; il présenta les roses à la jeune femme.

--Madame, veuillez les accepter avec mes meilleurs vœux pour votre bon voyage! fit-il de son air de courtoisie respectueuse.

Et se refusant à accepter les remerciements de lady Graham, il poursuivit, s’adressant à Mme Douvry, debout auprès de Suzy:

--Voulez-vous permettre, madame, à mademoiselle Suzanne d’accepter aussi quelques fleurs? Ce sont les violettes qu’elle préfère, je crois... Il me semble lui en avoir entendu faire l’aveu au Castel...

Suzy lança un regard suppliant vers sa mère, qui ne songeait certes pas à lui rien refuser en cette heure de départ. Puis, elle prit les fleurs et les respira avec un plaisir d’enfant.

--Vous avez raison! J’adore les violettes!... Merci beaucoup d’avoir pensé à m’en apporter. Oh! merci...

Et vraiment, elle était si contente de cette attention de Georges, qu’elle en oubliait une seconde son chagrin; puis elle éprouvait un étrange plaisir à voir qu’il se souvenait encore de leurs causeries au Castel.

André Vilbert, immobile près de Suzy, avait suivi toute la scène; et son regard sérieux enveloppait le groupe formé par Georges et Suzy: lui, avec son allure aristocratique, elle, fine et élégante, toute mince dans sa longue casaque de voyage.

Ah! ils étaient bien du même monde tous les deux! Et André se sentit horriblement découragé, constatant quelle différence existait entre lui, si gauche, et ce beau garçon dont le fier visage se détachait de l’épaisseur du col de fourrure.

Dans la gare, c’est maintenant une agitation fiévreuse, un roulement perpétuel des chariots de bagages; un mouvement d’employés qui circulaient, l’air important sous leur casquette galonnée. Des voyageurs passaient, affairés, s’appelant, s’engouffrant dans les wagons où la température se faisait plus tiède; et la machine haletait, prête à s’élancer.

--En voiture, messieurs, en voiture!

--Mon Dieu! murmura Suzy, rejetée brusquement dans la sensation que l’instant cruel était arrivé.

Si, en cette minute, André lui eût fait la même demande que cinq jours plus tôt, oh! elle n’aurait plus hésité... Oh! non!

Du fond du cœur, il lui jaillissait une envie folle de crier à André:

--Gardez-moi! gardez-moi! Je vous épouserai! Mais gardez-moi! ne me laissez pas partir!

--En voiture, messieurs, en voiture! répétait l’employé qui pressait les retardataires.

--Suzanne, _dear_, il faut monter en wagon! dit lady Graham, tout en adressant de rapides adieux à ses amis de la dernière heure.

Suzy jeta, plus qu’elle ne tendit, sa main à André.

--Adieu, adieu, je vous les confie tous, à la maison! s’ils ont besoin de moi, vous me l’écrirez, n’est-ce pas? Vous me l’avez promis!

Il murmura, la voix tremblante:

--Oui, ayez confiance en moi... Adieu, adieu... Suzy!

Mais ce petit mot fut dit si bas, qu’elle ne l’entendit pas. D’ailleurs, en même temps, Georges de Flers, avec son dernier salut, lui répétait encore, d’une voix affectueuse, des mots de sympathie.

Mais à lui non plus, elle ne répondit pas... Sa mère seule existait pour elle! Les larmes l’étouffaient. Elle se serrait contre Mme Douvry, comme si rien au monde n’eût pu les séparer.

--En voiture, messieurs, en voiture!

--Suzanne, Suzanne, je suis désolée de vous presser! répéta lady Graham. Mais je vous en supplie, venez, le train va partir.

D’une étreinte passionnée, presque furieuse, Suzy enlaça une dernière fois sa mère.

--Maman, ma chérie, je vous aime! je vous aime! je vous aime!

Puis elle monta dans le wagon et resta debout, contemplant à travers la vitre, jusqu’au dernier moment, le visage de Mme Douvry, ne sentant même plus son chagrin tant son âme était absorbée dans cette dernière vision qu’elle voulait emporter de sa mère...

Soudain, un coup de sifflet strident et prolongé déchira l’air. Puis le train s’ébranla lourdement, tandis qu’un jet de fumée s’échappait de la locomotive en un panache épais.

Suzy, droite derrière la glace, demeurait immobile, regardant toujours. Mais quand elle ne put plus rien distinguer, quand la gare ne fut plus qu’un point lumineux toujours plus petit dans l’obscurité de la nuit, alors elle eut l’entier sentiment de la séparation accomplie; et, prise d’une affreuse impression d’isolement, elle éclata en sanglots désespérés, oublieuse de tout dans sa détresse, même de lady Graham.

La jeune femme la considérait, pleine de pitié, un peu embarrassée aussi devant cette explosion de chagrin qu’elle n’avait pas prévue. Puis, tout à coup, entraînée par un mouvement spontané, elle se pencha vers Suzy et l’embrassa tendrement.

--_My darling_, ne vous désespérez pas ainsi!... Si vous saviez combien j’ai de regret d’avoir insisté pour vous emmener! J’en suis si fâchée! Ne pleurez pas de la sorte... Si vous êtes trop malheureuse à Cannes, je vous reconduirai à Paris, je vous le promets.

Suzy releva la tête et rencontra le regard ému de lady Graham. Elle comprit que la jeune femme était bonne, sincèrement bonne, et son jeune cœur, avide d’affection, se sentit soudain moins oppressé. Puis son énergie fière se ranimait, la soutenant. Elle se rappelait ses résolutions de vaillance; et, essayant de se ressaisir, elle dit faiblement avec une ombre de sourire:

--Ne vous tourmentez pas, lady Anne. Tout à l’heure, je serai plus courageuse... C’est le premier moment seulement.

Lady Graham caressait toujours la petite main tremblante qui serrait la sienne.

--Oui, _darlinag_, j’espère qu’il en sera ainsi! Maintenant il faut essayer de dormir un peu... Vous verrez que demain, au réveil, vous ne vous sentirez plus aussi désolée! Dormez, _dearest_.

Et, affectueusement, elle aidait Suzy à ôter sa toque de voyage, enveloppant sa tête brune d’une écharpe de dentelle.

Suzy essaya d’obéir. Épuisée par ses émotions, elle restait immobile, envahie par une sorte de torpeur apaisante. Les paupières mi-closes, elle entrevoyait dans la nuit, au dehors, la campagne, sombre sous le ciel d’un bleu froid où s’allumaient quelques rares étoiles; et jusqu’à elle, montait, avec ce parfum pénétrant des fleurs mourantes, la senteur des violettes offertes par Georges de Flers, qu’elle gardait entre ses mains tombées sur ses genoux, d’un geste lassé.

Mais elle n’avait plus qu’un seul désir: rester ainsi sans bouger, bercée par le mouvement du train. Des images confuses lui traversaient l’esprit; surtout des souvenirs de sa petite enfance; et tous lui parlaient de la tendresse infinie et dévouée avec laquelle Mme Douvry l’avait toujours aimée.

--Oh! maman, murmura-t-elle, tandis que des larmes glissaient encore sous les cils baissés; oh! maman, je suis heureuse de pouvoir, à mon tour, faire quelque chose pour vous!

Elle continua de songer; mais, peu à peu, ses pensées devenaient plus vagues et le sommeil la prit enfin...

Quand elle se réveilla, le soleil montait lentement dans le ciel lumineux, nacré de lueurs dorées et roses. A l’horizon, les nuages disparaissaient vers les montagnes couvertes de neige, chassés par la brise matinale qui agitait les oliviers, balançant leurs feuilles toujours frémissantes. Une clarté intense ruisselait sur la campagne, comme dans une fête de la lumière. Et devant ce réveil des choses où chantait une joie mystérieuse, au cœur de Suzy monta soudain, puissante, la sève de sa jeunesse; et elle ne se sentit plus peur en regardant vers l’avenir...

IX

Mme Douvry, qui travaillait solitairement dans le salon, laissa tout à coup retomber son ouvrage; et, ainsi qu’elle l’avait déjà fait bien des fois dans la journée, reprit dans son buvard, la feuille de papier bleuté couverte de la haute écriture de Suzy.

Les lettres, pleines de tendresse, venues de Cannes, n’étaient-elles pas maintenant le seul lien sensible qui la rapprochât de son enfant, partie depuis plus de six semaines déjà!...

Et, de nouveau, sous la lumière douce de la lampe, Mme Douvry se remit à lire.

«Mère chérie,

«Je ne veux pas que demain vous soyez inquiète en ne voyant pas apparaître mon griffonnage dans votre courrier; et c’est pourquoi je saisis au vol un petit instant de liberté pour venir auprès de vous. Mais lady Graham donne tantôt une _garden party_ et m’a confié, sur ma demande, le soin de surveiller l’arrangement des fleurs dans les salons où les gens sérieux--ceux qui ne jouent pas au tennis!--iront chercher asile. Aussi suis-je transformée en personne très occupée, car je désire me montrer à la hauteur de ma mission, d’autant que M. de Flers va être aujourd’hui au nombre des hôtes de lady Graham, et j’ai peur de ses yeux d’artiste.

«Avant toute autre chose, que je vous dise, mère, quelle délicieuse surprise cela a été pour moi d’apprendre que M. de Flers vous avait vue la veille de son départ pour Cannes.

«Comme c’est aimable à lui d’avoir pensé à m’apporter de vos nouvelles!

«Je ne le savais pas arrivé ici; et quand je l’ai vu, il y a trois jours, entrer au _Cercle nautique_, où nous écoutions un instant le concert, il m’a paru tout à coup retourner de quelques mois en arrière, au temps où j’étais encore au Castel, à Paris, près de vous, maman...

«J’ai usé et abusé de sa complaisance en lui faisant raconter les plus petits détails de sa visite chez vous. Je trouvais si bon de savoir qu’il vous avait parlé, qu’il avait respiré l’air de mon cher _home_! En l’écoutant, il me semblait être soudain rapprochée de vous tous!

«Aussi, je l’ai remercié de tout cœur du plaisir qu’il me procurait; et lorsque, hier soir, il m’a demandé si je lui permettrais de faire, de mon portrait, le sujet de sa prochaine aquarelle, j’ai bien vite accordé mon consentement, avec l’approbation de lady Graham, qui se montre pour moi une charmante amie.

«Toutes deux, nous ne nous quittons guère. Le matin, nous faisons de longues promenades, surtout à cheval, et en nombreuse société, car lady Graham a beaucoup d’amis à Cannes. Et me voici redevenue une intrépide écuyère comme autrefois, en Amérique, quand j’étais petite fille!... Puis, dans l’après-midi et le soir, j’accompagne lady Anne dans le monde, ou bien je l’aide à recevoir chez elle, ce qui ne m’ennuie pas du tout!... Mais cela, maman, je vous l’avoue bas, très bas, parce que vous allez trouver, en m’entendant parler de la sorte, que je ne suis pas une personne raisonnable!...

«Enfin, quand nous sommes seules, nous faisons de la musique; lady Anne adore Wagner, moi, Schumann, mais n’importe! nos préférences particulières s’accommodent fort bien de leur rencontre; ou bien nous lisons, et je suis en train de lier connaissance un peu avec Shelley, Tennyson et même Browning! Voyez, mère, quelle femme lettrée je vais devenir!...

«Mais toutes les distractions possibles ne peuvent me faire oublier que je suis séparée de vous tous!... Dès que j’ai un instant de solitude, je reprends vos chères lettres et alors, pendant un moment, je crois me retrouver auprès de vous, je revois mon _home_ et je recommence à y vivre...

«Mère chérie, je vous sens toujours tourmentée et triste, bien que vous ne me le disiez pas. Et c’est le plus cruel de mes regrets de n’être pas auprès de vous pour vous distraire un peu, pour vous montrer combien je vous aime! La seule chose qui puisse me consoler, c’est la pensée qu’en restant ici, je vous suis utile...

«Maman, ma chérie, ne perdez pas courage, je vous en supplie. Distribuez tous mes baisers à père, aux enfants, et gardez pour vous tout ce qu’il y a de meilleure tendresse dans le cœur de

«Votre Suzy.»

Encore une fois, Mme Douvry avait lu jusqu’au bout le message de Suzy; et sa pensée s’était si bien enfuie auprès de l’enfant, qu’elle tressaillit en entendant ouvrir le porte du salon et annoncer:

--M. Vilbert.

--Ah! André!... C’est une bonne surprise de vous voir ce soir! fit-elle avec son sourire d’une douceur triste.

--Je ne vous dérange pas? madame. Je ne resterai d’ailleurs qu’un moment, dit-il, un peu hésitant sur le seuil du salon. M. Douvry va bien?

--Oui, merci, il est à un rendez-vous d’affaires et je l’attends!

«Toute seule!» pensa André avec un ressouvenir des joyeuses soirées de l’hiver précédent, alors que Suzy était là, si rieuse qu’elle semblait emplir de gaieté toute la pièce.

Avant le départ de Suzy, André avait cru qu’il lui serait horriblement pénible de revenir dans le petit salon oriental où elle ne serait plus, de voir le cadre resté le même, elle, disparue.

Mais il s’était bientôt aperçu combien, au contraire, il lui paraissait bon de se retrouver dans le milieu qu’elle aimait. Ainsi, il se sentait un peu rapproché d’elle, il entendait parler de ce qui la concernait. Quelquefois même, Mme Douvry lui lisait quelques fragments des longues missives de la jeune fille, dans lesquels, certains jours, se trouvait un mot de souvenir pour lui!... Un pauvre petit mot bien court, mais André savait se contenter de peu.

--Avez-vous eu des nouvelles de Mlle Suzanne? madame, demanda-t-il, prenant le siège que Mme Douvry lui indiquait près d’elle.

Il n’ajouta pas que c’était dans l’unique but d’en avoir qu’il était venu ce soir-là chez Mme Douvry.

--J’ai reçu ce matin une lettre de Cannes qui m’a réconfortée. Heureusement, l’exil de ma pauvre Suzy a beaucoup de douceurs et elle a été toute contente d’entendre parler de nous par M. de Flers... Mais il paraît que je sais bien mal dissimuler, car, en dépit de mes soins, je laisse deviner à Suzy mon souci croissant.

--M. Douvry n’a-t-il encore rien en vue? interrogea André avec un vif intérêt.

--On lui propose plusieurs positions absolument inacceptables et dans des conditions dérisoires, répondit Mme Douvry, laissant tomber son ouvrage d’un geste de suprême lassitude. La seule qui serait avantageuse nous entraînerait à Saïgon, et nous ne pouvons songer à y emmener les enfants. Ils ne supporteraient pas le climat!

André jeta un regard sur le visage délicat de Mme Douvry, songeant qu’elle non plus ne pourrait guère résister à l’épuisante chaleur. Mais il n’osa rien dire, car, changeant tout à coup de ton, Mme Douvry reprenait, presque gaiement:

--André, je ne m’en étais pas encore aperçue... Est-il possible!... Vous êtes en tenue de soirée!... Allez-vous donc dans le monde?

Il eut un sourire qui mit une singulière clarté sur son visage austère.

--Vous ne vous trompez pas, madame. Je sacrifie ce soir à Satan et ses pompes, dit-il d’un ton de confusion drôle. J’ai reçu une invitation pressante de mon illustre professeur des Beaux-Arts, Hugues Mersen, et je me suis laissé faire violence.

Mme Douvry le considérait tout amusée, l’esprit un instant détendu.

--André, il me faut vous entendre pour vous croire! Et à quelle sorte d’exercice allez-vous vous livrer chez Hugues Mersen?

--Il paraît que l’on dansera! répliqua-t-il d’un accent de résignation.

--Et vous allez danser? Vous, André!... Vous savez?

--J’ai su au temps jadis, avoua-t-il, riant malgré lui.

Auprès de Mme Douvry, il oubliait toute sa timidité.

--Pour plus de sûreté, je n’inviterai que les pauvres jeunes filles délaissées, celles qui sont peu exigeantes sur la qualité de leurs danseurs, et, de la sorte, je risquerai moins de faire des mécontentes!...

Il s’interrompit et demanda un peu anxieux:

--Vous ne me trouvez pas trop ridicule? madame.

--Oh! certes non, mon ami. Je pense même que vous allez vous faire bénir des maîtresses de maison. Mais je m’étonne de votre soudain désir de connaître la vie mondaine. C’est une vraie conversion.

--Je ne sors pas de ma retraite pour mon plaisir, commença André.

--Alors? Je ne comprends plus du tout.

--J’en sors par raison, parce que j’ai compris que j’étais une espèce de sauvage, qu’il fallait me civiliser si je voulais...

Il s’arrêta brusquement.

--Si vous vouliez conquérir tout à fait le cœur de la folle petite fille qui nous est chère à tous deux, continua Mme Douvry, levant vers le jeune homme son regard profond. Mon enfant, Suzy m’a tout dit...

--Et vous me pardonnez de lui avoir parlé? pria-t-il, la voix soudain tremblante.

Jamais encore, elle ne lui avait donné cette appellation: «Mon enfant!» D’ordinaire, elle disait: «André» ou «mon ami».

--Vous pardonner... quoi?... D’avoir voulu épargner à Suzy un éloignement qui la désolait; de lui avoir montré une affection dont elle pouvait être fière? Mon enfant, je vous remercie d’avoir songé à elle!... Et c’est pourquoi, finit Mme Douvry plus bas, j’aime à parler de Suzy avec vous!...

Elle se tut. André attendait, avide d’entendre un mot d’espoir. Mais Mme Douvry reprit seulement, d’un ton moitié plaisant, moitié ému:

--Autrefois les chevaliers, pour conquérir leur dame, s’en allaient à la recherche du Saint Graal. Aujourd’hui, ils doivent se soumettre à des épreuves moins austères, mais tout aussi dures, n’est-ce pas? André.

Il eut ce sourire très jeune qui éclairait parfois ses traits rudes.

--Qu’importe? Si je puis conserver un peu d’espérance... Vous me le permettez...? madame. Je vous en supplie!

--Mon enfant, je souhaite de toute mon âme que Suzy comprenne un jour avec quelle confiance je vous la donnerais!