Part 12
Suzy ne réfléchit pas. Elle laissa tomber à terre les objets qu’elle tenait, et se précipita dans la pièce qu’elle venait de quitter, tandis qu’une clameur montait:
--Madame! mademoiselle! ne vous exposez pas ainsi! Laissez faire les hommes!...
--Suzanne! Suzanne! cria Mme de Pruynes éperdue, sortant de son refuge.
Georges de Flers accourait:
--Où est-elle?... Répondez, vite, où est-elle?
--Dans la maison! C’est de la folie!... Mon Dieu!... Ramenez-la! Monsieur de Flers... Voyez comme l’incendie gagne!...
Il ne l’écoutait plus. D’un bond, il s’était élancé vers la demeure et en franchissait les degrés. Une odeur âcre le saisit à la gorge.
Il appelait:
--Mademoiselle Suzanne! Où êtes-vous? Suzanne!
Il lui semblait entendre marcher dans le petit grenier qui surmontait la salle basse. Il s’engageait dans l’escalier, appelant encore «Suzy!» quand elle apparut.
--L’enfant! je ne trouve pas l’enfant!
Georges ne savait pas de quel enfant il s’agissait. Il ne voyait d’ailleurs qu’une chose, le péril qui menaçait la jeune fille. Une bouffée de fumée s’engouffrait dans la pièce. Les vitres des croisées éclatèrent et les flammes mordant la muraille, allumèrent les rideaux que l’on n’avait pas eu le temps d’arracher.
Suzy jeta un cri, prise de peur, et répéta désespérément:
--L’enfant! Mais l’enfant, qu’est-il devenu?
--Il est sauvé! fit Georges, au hasard... Venez vite!...
Il s’aperçut qu’elle chancelait, aveuglée, étourdie par la fumée. Il s’élança et l’enleva presque dans ses bras, comme il eût fait d’une petite fille.
Elle se laissait faire, la tête perdue, soutenue par lui, tandis qu’à travers les pièces enchevêtrées les unes dans les autres, il cherchait une issue autre que celle de la façade, envahie par l’incendie.
D’un coup rude, il enfonça une porte close devant lui, et l’espace d’une cour ensoleillée s’ouvrit...
Un soupir de délivrance lui échappa.
--Enfin!... Sauvée!... Suzy, vous n’avez rien?... Enfant, enfant, quelle folie de vous exposer ainsi!...
La voix de Georges tremblait. Un frémissement agitait ses lèvres, pâlies comme tout son beau visage.
Le dilettante avait disparu devant l’homme...
Elle restait sans répondre, bouleversée par la brusquerie de la scène, regardant d’un œil machinal les taches rousses qui marbraient la blancheur de sa robe, tant les flammes l’avaient frôlée; aspirant l’air frais, saisie par le calme de ce petit enclos où n’arrivait qu’assourdie, la rumeur de la foule, de l’autre côté de la maison.
Georges répétait anxieux:
--Mademoiselle Suzy, parlez-moi!... Dites-moi que vous n’êtes pas blessée! Oh! parlez-moi, je vous en supplie!
L’accent de cette voix inquiète la ranima soudain. Il l’avait fait asseoir sur les marches d’un puits un peu élevé; elle dit, avec un petit sourire encore effrayé:
--Mais je n’ai rien du tout!... Tranquillisez-vous... J’ai eu peur seulement!... Oh! que c’est terrible, les incendies!...
Elle levait les yeux vers lui, comme pour lui demander protection et elle rencontra son regard. Il la contemplait avec une expression de douceur émue qu’elle ne lui avait jamais vue et qui la fit tressaillir.
Une joie pénétrante montait en elle, l’enveloppant, lui ôtant même le souvenir de la frayeur qu’elle venait d’éprouver... Comme c’était bon de sentir qu’il avait eu peur pour elle, qu’elle lui devait peut-être d’avoir pu sortir de l’horrible salle basse!
La voix tremblante, elle dit:
--Je suis bien fâchée de vous avoir tourmenté! Je n’ai pas réfléchi du tout. J’ai voulu seulement aller chercher l’enfant...
Il la contemplait toujours assise, au pied du puits moussu, aussi blanche que sa robe, ses mains jointes sur les genoux. Et il la trouvait délicieuse ainsi...
--Vous êtes vaillante et douce, commença-t-il presque bas. Une vraie femme... O chère petite Suzy!...
--De Flers!... de Flers!... Répondez-nous!... Êtes-vous de ce côté?... cria une voix anxieuse. Et M. de Pruynes apparut sur le seuil de l’enclos, les vêtements roussis, le visage contracté par l’inquiétude.
--Comment, vous êtes sorti de cette fournaise et vous nous laissez dans une mortelle inquiétude à votre égard et à celui de Mlle Suzanne!... De Flers, vous êtes un homme abominable!... Mon Dieu, comme Mlle Suzanne est pâle! Est-elle blessée?...
Brusquement, Georges s’était éloigné de Suzy, dès le premier appel de M. de Pruynes; et, le ton rapide, il expliquait, en quelques mots, le danger couru par la jeune fille.
D’autres personnes approchaient, l’enclos s’emplissait de monde; une des premières, la comtesse de Pruynes arrivait, toute blanche de frayeur, et s’empressait autour de Suzy, exhalant son émotion en phrases entrecoupées:
--Oh! mademoiselle Suzanne! quelle peur vous nous avez faite!... Et lady Graham qui vous avait confiée à nous!... Quel inepte incendie!... Et cet enfant qui imagine de rentrer dans la maison et d’en sortir par une porte de côté, sans le dire! Maintenant que l’habitation est aux trois quarts consumée, voilà les pompes qui arrivent!... Dans un instant, le feu sera éteint... Tenez, respirez mes sels anglais. Mon Dieu, je vous ai crue brûlée!...
Suzy se mit à rire. Mieux que tous les cordiaux du monde, quelques mots l’avaient ranimée et lui étaient une force mystérieuse... Georges--elle le sentait--les lui avait dits avec tout son cœur, ils étaient tombés au plus profond de sa jeune âme et ils y chantaient une musique divine...
--Chère madame, je suis désolée de vous avoir effrayée de la sorte... J’ai été, en effet, bien étourdie en pénétrant dans cette maison...
--Ma chère, vous avez été tout simplement héroïque! répliqua la jeune femme qui n’avait eu nulle ambition de mériter un semblable qualificatif.
--Je n’en avais pas du tout l’intention!... Je n’ai pas réfléchi! fit Suzy naïvement.
--Mais, petite imprudente, qu’aurait dit lady Graham si nous vous avions ramenée blessée ou asphyxiée!... Savez-vous qu’elle doit déjà se demander ce que nous devenons!... Il est presque midi!... Sauvons-nous vite...
--Buvez encore un peu d’eau fraîche, mademoiselle, insista Georges, revenu aux côtés de la jeune fille.
Elle obéit avec une docilité d’enfant et se leva pour partir.
--Êtes-vous tout à fait remise de votre émotion?... Pourrez-vous marcher jusqu’à la voiture?... Voulez-vous me donner le bras?... demanda-t-il encore tandis que M. de Pruynes s’éloignait pour faire approcher les chevaux.
Elle avait une envie folle de dire: «Oui,» mais elle n’osa pas.
--Merci, je puis bien aller seule! répondit-elle avec un petit rire heureux. Je ne veux pas avoir l’air d’une intéressante malade!... Je suis beaucoup plus forte que vous ne le croyez tous!
Elle suivit Mme de Pruynes, mais au moment de franchir la porte de l’enclos, elle se détourna une dernière fois, l’enveloppant d’un rapide coup d’œil comme si elle eût voulu en emporter la lumineuse vision, tel qu’il était, si calme, sous ses massifs d’orangers, bordé de roses embaumantes...
Ils traversèrent rapidement les groupes des travailleurs maintenant maîtres de l’incendie, sur lequel jaillissait un continuel jet d’eau limpide. Sur leur passage, tous s’écartaient respectueusement. Des exclamations de sympathie, de remerciement montaient vers Suzy dont les joues s’empourpraient en entendant.
--Allons-nous-en vite! murmura-t-elle à l’oreille de Mme de Pruynes. C’est horriblement désagréable d’être regardée ainsi!
--C’est que vous n’êtes pas encore habituée à votre rôle d’héroïne! répliqua la jeune femme d’un ton d’affectueux badinage. Mais voici la voiture. Vous êtes sauvée des démonstrations de toutes ces bonnes gens.
Et ce disant, Suzy installée à ses côtés, Mme de Pruynes enleva son attelage.
Lady Graham, en effet, surprise de ne pas voir revenir les promeneurs, les attendait, presque inquiète, sur la terrasse.
--Enfin! dit-elle, apercevant la voiture qui s’avançait dans un tourbillon de poussière.
--Chère amie, ne nous grondez pas! lui jeta Mme de Pruynes. Vous ne pouvez soupçonner quels événements tragiques nous attendaient au Cannet! Ni de quel cortège de personnes dévouées vous m’apercevez entourée!
--Lady Graham, vous voyez en nous des sauveteurs improvisés! continua gaiement M. de Pruynes.
Sa femme l’interrompit et commença vite le récit de leur promenade mouvementée, tandis que Suzy descendait de voiture, désireuse de fuir les éloges de Mme de Pruynes.
Georges avait mis pied à terre pour recevoir son adieu.
--Je vous remercie beaucoup d’être venu à mon secours, de m’avoir fait sortir de cette affreuse maison!...
--Vous n’avez pas à me remercier!... J’ai eu si peur pour vous...
Il s’arrêta brusquement comme s’il se fût effrayé des paroles qui lui venaient aux lèvres.
D’un coup d’œil, il enveloppait Suzy, et, une seconde, il garda dans les siennes les mains fluettes qu’elle lui avait données.
Puis, lentement, il les laissa retomber et dit seulement:
--Si vous voulez bien me le permettre, mademoiselle, j’aurai cet après-midi le plaisir d’aller savoir comment vous vous trouvez.
--Oh! merci! Mais je vous en prie, ne prenez pas cette peine... Quand vous viendrez ce soir, chez lady Graham, vous me verrez, je suis sûre, tout à fait vaillante, et je pourrai vous montrer ma... ma reconnaissance en vous jouant les airs russes que vous préférez!...
Elle souriait d’un air joyeux en lui disant cela. Et tout l’après-midi, elle vécut avec la pensée de cette soirée qu’ils allaient passer ensemble. Tout bas, les paroles de Georges dans l’enclos fleuri murmuraient à sa pensée de mystérieuses promesses que son jeune cœur était avide de comprendre...
Comme elle rentrait, peu avant le dîner, en compagnie de lady Graham, le valet de chambre présenta une carte à la jeune femme.
--De M. de Flers? Il est venu?
Suzy, déjà sur le seuil du salon s’arrêta soudain, et ses yeux interrogèrent lady Graham qui regardait quelques lignes écrites sur la carte. La jeune femme lisait à demi-voix les mots tracés au crayon:
«Madame,
«Je suis désolé de ne pas vous rencontrer, car je désirais vous exprimer tout mon regret de ne pouvoir me rendre chez vous ce soir. Mais l’appel soudain d’un ami me force à quitter Cannes aujourd’hui même, pour Bordighera. Je pars heureux d’apprendre que Mlle Douvry ne se ressent plus de son émotion. Daignez être assez bonne, madame, pour l’en assurer, et agréer, pour vous et pour elle, mes plus respectueux hommages.
«Georges de Flers.»
--Alors, il est parti?... répéta Suzy d’une voix assourdie et lente, comme si elle n’avait pas bien compris le sens des mots prononcés devant elle.
--Oui, mais seulement pour quelques jours, sans doute...
Et lady Graham, laissant distraitement retomber la carte, regagna son appartement, sans voir que deux grosses larmes glissaient sous les paupières baissées de Suzy.
XIII
Georges de Flers était parti, mais il n’était pas revenu selon les prévisions de lady Graham; et le pourquoi de cette absence subite et prolongée était l’involontaire question qui obsédait la pauvre petite Suzy dans le secret de sa pensée.
Voici que, tout à coup, elle éprouvait à Cannes une étrange impression de solitude et de tristesse.
Pourtant lady Graham se montrait toujours pour elle une amie charmante. Pourtant les réunions mondaines dans lesquelles, tout l’hiver, elle s’était si naïvement amusée, avaient sans scrupules repris leur cours, un instant interrompu par l’apparition austère du carême.
Mais Suzy ne leur trouvait plus aucun charme. Partout où elle allait maintenant, quelque chose... ou plutôt quelqu’un lui manquait...
Peu à peu, elle s’était habituée à rencontrer journellement Georges de Flers, à le voir intéressé par les plus petits riens qu’elle lui disait, à se sentir en quelque sorte, n’importe où ils se rencontraient, sous la protection de ce regard qui suivait volontiers ses mouvements... Puis elle ne pouvait oublier comment il était venu à son secours quand un danger l’avait menacée.
Plusieurs fois, elle était retournée au Cannet, pour y distribuer les largesses de lady Graham désireuse de contribuer à la reconstruction de la petite demeure à demi brûlée. Et lors de chaque visite, elle avait trouvé prétexte pour jeter un coup d’œil d’amie sur l’enclos planté d’orangers qui lui était apparu d’une façon inoubliable.
Ce jour-là, Georges lui avait parlé comme à une enfant précieuse et chère... Était-ce seulement parce qu’elle venait d’être en péril?... Et pourquoi, oh! pourquoi, était-il parti si brusquement?...
Suzy avait trop le sentiment de sa dignité de jeune fille pour rien laisser voir de la sourde inquiétude qui l’étreignait, ni pour faire la moindre allusion à l’absence de Georges.
Mais dès qu’on parlait de lui, et la chose se montrait fréquente, car Georges de Flers était une des personnalités marquantes de Cannes, elle devenait attentive, écoutant avec tout son esprit--tout son cœur peut-être aussi!--espérant qu’un mot lui révélerait le sens de l’énigme.
Mais elle savait seulement qu’il voyageait dans le nord de l’Italie et devait aller peindre dans les environs de Florence. Quant à son retour à Cannes, nul n’en disait rien. Georges de Flers aimait à suivre son caprice; et si ce caprice le retenait à Florence, il oublierait facilement Cannes!... Tous ceux qui le connaissaient en étaient certains...
Et cependant les jours passaient, mars arrivait. Lady Graham attendait sa sœur Gladys et son père qui devaient venir la rejoindre, après un voyage à travers l’Espagne et l’Égypte. Puis, tous se dirigeraient vers Paris où lord Graham allait arriver au printemps.
Un matin, à déjeuner, lady Graham commença soudain:
--_Dearest_, j’ai des nouvelles inattendues de M. de Flers. Vous intéresserait-il de les connaître?
Elle souriait en disant cela et regardait Suzy avec un soupçon de malice dans les yeux, car elle n’était pas sans avoir remarqué un peu, l’intérêt que Georges semblait témoigner à Suzy. Mais elle le savait un ami intime de sa famille. Puis, elle avait une telle habitude du _flirt_ autorisé par les mœurs anglaises et américaines, qu’elle n’avait pas songé à s’étonner de l’empressement de Georges, ni à en déduire des conséquences. De plus, elle le tenait pour un parfait galant homme.
Une légère flamme avait passé dans les yeux de Suzy aux paroles de lady Graham; et elle interrogea, un peu plus vite qu’il n’eût peut-être été nécessaire:
--Qu’avez-vous appris? lady Anne.
--_Darling_, vous savez que Gladys a désiré clore le cours de ses pérégrinations par le voyage d’Italie. Eh bien, elle et mon père ont, paraît-il, rencontré M. de Flers à Florence, et ensemble, ils vont aller visiter la région des lacs, pour revenir ensuite à Cannes.
--M. de Flers aussi?
La question lui était échappée avant qu’elle eût eu le temps de réfléchir. Lady Graham, distraite par la pensée de sa sœur, ne remarqua rien de cette vivacité.
--Oh! oui, je le suppose, d’après ce que m’écrit Gladys. Elle paraît, d’ailleurs, enchantée de son nouveau compagnon de voyage.
Suzy n’entendit pas les derniers mots de lady Graham. Elle songeait que Georges allait revenir, qu’elle apprendrait... Quoi?... Suzy n’eût pas pu le dire. Tout était confus, comme inachevé, dans son esprit; mais une impression de joie inattendue lui rendait délicieuse cette confusion même.
Seulement, elle eût mieux aimé que Georges revînt seul! Gladys l’effrayait un peu, car elle se rappelait combien on vantait sa beauté. Enfin elle allait la connaître, après avoir si souvent entendu prononcer son nom depuis le jour où, au Castel, il avait été dit devant elle. De ce jour-là, aussi, Georges de Flers n’avait plus été un étranger pour Suzy!
--J’ai une dépêche de mon père! dit, huit jours plus tard, lady Graham à Suzy. Il arrive décidément aujourd’hui avec Gladys et M. de Flers. Voulez-vous, _darling_, m’accompagner au-devant d’eux?
--Si je ne vous dérange vraiment pas, lady Anne, ce sera avec beaucoup de plaisir!...
Oh! oui, beaucoup! en vérité. Et il n’y avait certes pas dans tout Cannes, une jeune fille plus souriante que Suzy lorsqu’elle descendit de voiture devant la gare.
--Enfin, voici le train! s’écria lady Graham qui arpentait d’un pas impatient la salle d’attente. Venez, Suzy; dans ce wagon, il me semble avoir aperçu Gladys. Venez...
Elle allait déjà à la rencontre des voyageurs, tout heureuse, tandis que Suzy demeurait un peu en arrière, le cœur battant, les yeux fixés sur le wagon. Une main masculine venait d’en ouvrir la portière.
Elle en vit d’abord descendre un homme d’une soixantaine d’années, le visage très brun sous une barbe grisonnante, l’allure distinguée. Puis Georges sauta à terre et tendit la main à une jeune fille, dont la silhouette se détachait sur l’ombre du Wagon.
Oui, tous avaient raison: Gladys était très belle! Ses cheveux fauves comme ceux de sa sœur avaient des reflets de cuivre rouge, autour du visage d’une blancheur laiteuse, où les yeux bleu-vert s’ouvraient larges, à l’ombre des cils.
Elle avait un air calme et majestueux de statue. Mais la statue pouvait s’animer, et en cette minute où elle s’appuyait sur le bras de Georges, ses lèvres s’éclairaient d’un vrai sourire de femme.
Et lui, avec quel soin il l’aidait à descendre de wagon!
Une sensation indéfinissable qui ressemblait à une angoisse traversa le cœur de Suzy. Elle frissonna, secouée d’un désir irraisonné de s’enfuir, de ne plus voir ni Gladys, ni Georges, de se retrouver à Paris, blottie contre sa mère dont la tendresse l’envelopperait.
Désir fou d’enfant!... Est-ce qu’elle pouvait partir? Voici que lady Graham l’appelait:
--Suzy, que faites-vous ainsi, à l’écart?... Venez vite que je vous présente mon père et Gladys. Ils m’ont tant de fois entendue parler de ma fidèle petite amie.
Et Suzy vit sa main menue emprisonnée dans celle de Gladys, tandis que M. Tuffton lui adressait un cordial salut. A peine, elle le remarqua.
Une impatience la bouleversait de recevoir le bonjour de Georges...
Enfin, il lui parlait, lui disait quelques mots de bienvenue fort aimable!... Mais l’accent en était si mesuré, qu’il sembla tout à coup à Suzy entendre un étranger.
Était-ce cette même voix aux vibrations froides, qui avait résonné frémissante, dans l’enclos plein de fleurs, répétant ce petit nom «Suzy»?
Brusquement, Suzy eut l’impression que jamais plus elle ne l’entendrait ainsi, que quelque chose était fini qui ne reviendrait plus...
Mais, au bout de quelques jours seulement, elle comprit qu’elle ne s’était pas trompée.
Sans doute, Georges de Flers lui témoignait toujours la même courtoisie; il l’entourait des mêmes soins dès que l’occasion s’en présentait. Seulement, on eût dit qu’il agissait ainsi par devoir d’homme du monde, parce qu’il était dans sa manière d’être de toujours témoigner à une femme un empressement chevaleresque;--non plus par plaisir!
Quand il causait avec elle, ce n’était plus de cette façon joyeuse et familière qui lui inspirait tant de confiance et la faisait spontanément parler de ses impressions, de ses goûts, de ses pensées. Aujourd’hui, il ne cherchait plus à les connaître... De même, jamais maintenant, il ne lui demandait de jouer les mélodies qu’il aimait. Si d’autres la priaient de se faire entendre, il ne venait plus occuper, pour l’écouter, sa place ordinaire près du piano.
Et la pauvre petite Suzy ne comprenait pas pourquoi il se montrait si différent à son égard de ce qu’il avait été tout l’hiver,--surtout de ce qu’il avait été un matin au Carnet!
Elle cherchait dans sa mémoire, afin de découvrir ce qui pouvait l’avoir éloigné d’elle. Par instants, il lui venait la tentation folle de l’interroger franchement, d’agir comme elle le faisait autrefois, quand elle était petite fille et croyait sa mère irritée contre elle, parce qu’elle la voyait plus sérieuse que de coutume.
Car jamais Suzy, même enfant, n’avait pu supporter que l’on fût sévère ou froid avec elle, sans lui dire la cause de cette sévérité ou de cette froideur. Très franche, elle aimait mieux s’entendre adresser un reproche, que de souffrir d’un mécontentement dont on lui taisait la cause.
Et personne à qui demander conseil! Oh! certes lady Graham se montrait toujours affectueuse et bonne... Leur vie commune les avait beaucoup liées. Mais Suzy était trop fière pour laisser voir quelle anxiété l’oppressait, et surtout pour avouer la cause de cette anxiété.
D’ailleurs, depuis l’arrivée de Gladys, son intimité avec lady Graham n’était plus la même. Les deux sœurs, heureuses de se trouver réunies, étaient toujours ensemble; et Suzy, discrète, évitait de se mettre en tiers dans leurs causeries quand lady Graham ne songeait pas à la retenir. La présence de Gladys lui rappelait brusquement qu’après tout, elle était seulement une étrangère dans la maison, en dépit du cordial accueil qu’elle y avait reçu.
Et son pauvre cœur, toujours avide d’affection, en souffrait malgré les sages conseils de sa raison,--parce qu’elle se heurtait en même temps à l’étrange attitude de Georges de Flers.
--Que lui ai-je fait?... Qu’a-t-il contre moi?...
Cette question, que chaque incident ramenait sur ses lèvres, y flottait encore tandis qu’elle s’habillait pour la soirée musicale de la comtesse de Pruynes.
Comme d’ordinaire, ce fut Georges qu’elle aperçut l’un des premiers en pénétrant dans les salons déjà pleins de monde, car à la vue de lady Graham, il s’avança avec empressement, prêt à lui frayer passage au milieu des nombreux invités.
Mais, déjà, M. de Pruynes lui avait offert son bras et la guidait vers les premiers rangs du public élégant qui écoutait le concert.
--Mademoiselle, veuillez me permettre de vous conduire à la place que vous choisissez, dit à Suzy l’un des jeunes gens massés à l’entrée du salon.
Elle eut une imperceptible hésitation, espérant que Georges interviendrait, réclamerait ce soin dont elle l’avait vu si souvent implorer le privilège...
Mais non, il n’y songeait pas. La main gantée de Gladys s’appuyait sur son bras; et il écoutait, en souriant, les mots qu’elle lui disait du bout de ses belles lèvres admirablement modelées.
Une seconde, Suzy ferma les yeux. Puis, soutenue par son instinct de femme du monde, elle dit, s’efforçant de sourire:
--Je n’ai pas de préférence marquée... Conduisez-moi du côté de lady Graham... Procurez-moi, s’il est possible, un petit coin solitaire!... J’adore entendre la musique sans être troublée par rien, sans voir ni les artistes, ni le public.
--Vous êtes une vraie wagnérienne, alors?
--Peut-être bien! fit-elle avec un haussement d’épaules indifférent.
Le vœu de Suzy était rempli. Son cavalier--hôte assidu de la villa Graham--l’avait placée à l’extrémité du cercle des jeunes filles, dans la profonde embrasure d’une porte, où l’enveloppaient presque les plis d’une portière qui séparait le salon de la petite serre y attenant.
De là, elle écoutait le concert, les paupières baissées, dominée comme toujours par le charme que la musique exerçait sur elle. Elle connaissait la plupart des œuvres qu’interprétaient des artistes dont la vue lui était cachée, selon son désir. Mais elle ne cherchait pas à leur donner un nom... Leur harmonie la berçait ainsi qu’un chant de rêve, remuant dans son cœur les fibres les plus profondes.
Était-ce donc parce qu’elle avait souvent entendu à Paris plusieurs de ces mélodies, que les images de son _home_ lui revenaient avec une intensité étrange, lui donnant la nostalgie de la maison, le désir ardent de se retrouver au milieu de ceux qui lui étaient chers, dont elle était aimée?...
Elle se prenait, aussi, à penser à André. Et voici qu’elle se rappelait, avec une sorte de remords, combien peu elle avait pris garde à lui, le soir où il était venu chez lady Graham... pour elle seule!... A peine, alors, avait-elle songé à le bien accueillir, lui si dévoué et si bon!...
Elle comprenait soudain qu’elle l’avait fait souffrir, et elle eût voulu lui en dire son regret, savoir guérir la blessure qu’elle lui avait faite.