Part 11
Pas un détail de cette petite scène n’avait échappé à André, et une lourde tristesse s’abattit sur lui. Il se sentait isolé, d’ailleurs, dans cette élégante réunion où il était un étranger pour tous, excepté pour _elle_, qui ne songeait pas à lui. A peine lady Graham l’avait-elle reconnu quand il avait été la saluer.
Comment s’était-il imaginé qu’il pourrait, de nouveau, jouir de Suzy comme il l’avait fait le matin, dans ce même salon!... Pourquoi n’était-il pas parti emportant le souvenir de quelques bons instants passés auprès d’elle?...
--Monsieur Vilbert, il faut, paraît-il, que la montagne aille à Mahomet puisque Mahomet ne vient pas à la montagne!... Ne voulez-vous pas me parler ce soir?
Elle était là devant lui, le regardant de ses grands yeux clairs où luisait une flamme de gaieté.
--Je vous voyais très entourée et je n’osais aller encore vous présenter mes humbles hommages! fit-il avec une imperceptible amertume dans la voix, qu’elle ne remarqua pas.
Elle répliqua d’un ton de reproche amical:
--Votre excuse est si mauvaise, que je ne l’accepte pas du tout!... Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?... J’ai bien le droit de faire toutes les suppositions, puisque si je n’étais venue vous trouver, vous vous montriez capable de rester ainsi toute la soirée enfermé dans votre solitude! Vous savez que c’est très mal d’agir ainsi!
Il sourit un peu, la voyant si vive et si gaie. On eût dit qu’un souffle de joie errait autour d’elle.
--Je suis arrivé pendant que vous étiez au piano... Vous avez admirablement joué!
--Vraiment?... Vous le trouvez, sans compliment?... Alors, je vais joindre vos félicitations aux seules dont je veuille me souvenir ce soir!
«Lesquelles?» pensa André. Il n’osa rien demander; mais, encouragé par l’accent d’amical abandon de la jeune fille, il dit presque malgré lui:
--Autrefois, vous réserviez cette mélodie russe pour vos amis!
Une indéfinissable expression passa dans les yeux de Suzy. Elle secoua la tête:
--Jusqu’ici, lady Graham et quelques intimes l’avaient seuls entendue. Mais ce soir, tant de personnes ont insisté pour la connaître! J’ai dû céder... D’ailleurs, je ne l’ai jouée que pour quelques-uns. Les autres...
Elle n’acheva pas, un pli de malice dédaigneuse soulevait sa bouche, et les battements légers de son éventail avaient l’air de rejeter ces «autres» loin, très loin derrière elle.
André ne répondit pas. La vision de Georges de Flers, debout auprès de Suzy, flottait devant ses yeux. Et il lui montait du fond de l’âme, un désir irrésistible de la questionner, de savoir... Quoi? Il ne s’en rendait pas compte lui-même. Pourtant, il demanda, d’un ton qu’il s’efforçait de faire indifférent:
--Je suis sûr que M. de Flers apprécie cette mélodie un peu étrange.
--Oh oui! Il l’aime beaucoup! Chaque fois que nous faisons de la musique, il me demande de lui jouer ma _Chanson russe_... Elle lui a même inspiré quelques vers très jolis qu’il m’a offerts tout de suite... Et certes, ce soir, c’est bien lui qui a triomphé de mes refus!
André tressaillit. Il avait l’impression de voir devenir très haute, la mystérieuse barrière qui les séparait et derrière laquelle Suzy lui échappait, insaisissable. De nouveau, il se sentait timide comme autrefois devant elle.
En dépit de sa bonne volonté, il était resté inhabile à ce genre de causerie vive, ailée, faite de badinages, qui est le ton des réceptions purement mondaines; son esprit sérieux s’y prêtait mal. Et il en souffrait ce soir-là, car il eût voulu se mettre à l’unisson de la fièvre de gaieté dont il la voyait animée depuis la pointe de son petit soulier de satin blanc jusqu’à la couronne de ses cheveux bruns, étoilés de narcisses.
Ce fut elle qui reprit:
--Vous êtes bien aimable d’être venu!... J’espère que le temps ne vous semblera pas trop long! Tout à l’heure, on dansera, je vous présenterai à plusieurs jeunes filles, puisque je sais que vous ne dédaignez plus nos mondanités!... Entre parenthèses, c’est très bien de votre part! Pour le moment, j’aimerais à vous faire faire connaissance avec M. de Flers...
--Oh! mademoiselle...
--Pourquoi ce «oh!» d’épouvante? Mais oui, d’épouvante, répéta-t-elle avec un rire joyeux. Je suis sûre qu’en votre qualité commune d’artistes, vous vous entendriez très bien. M. de Flers vous ferait admirer les tableaux que lady Graham a transportés ici, de sa collection de Londres. Ah! le voici justement qui passe... Monsieur de Flers!
Georges s’arrêta, cherchant qui l’appelait, et aussitôt, vint à elle.
--Monsieur de Flers, puisque l’on ne danse pas encore, voulez-vous être assez aimable pour montrer à M. Vilbert--un excellent ami de ma famille--les _primitifs_ qui sont dans la galerie? M. Vilbert est, comme vous, un fervent artiste!
Les deux jeunes gens échangèrent un salut, cordial de la part de Georges, froid de celle d’André.
Mais quand Suzy, un instant appelée par lady Graham, vint les retrouver, elle les aperçut devant une des toiles, lancés dans une chaleureuse discussion d’esthétique à laquelle tous deux semblaient trouver un égal intérêt.
Ils étaient debout l’un près de l’autre, et elle demeura stupéfaite de voir combien André supportait la comparaison avec Georges. Sans doute il n’avait pas la distinction raffinée de M. de Flers, mais il possédait quelque chose de plus mâle, de fort et de simple en même temps. Et quelle flamme d’intelligence brûlait dans son regard tandis qu’il s’exprimait avec une puissance et une vivacité de parole qu’elle ne lui connaissait pas. André Vilbert s’était-il donc transformé depuis quelques mois?...
--Monsieur de Flers, lady Graham désire vous dire un mot, fit-elle, transmettant le message de la jeune femme. Je suis désolée de vous interrompre...
--Mademoiselle, veuillez croire que je suis toujours entièrement à vos ordres et à ceux de lady Graham... J’espère, d’ailleurs, que dans le courant de la soirée, je pourrai encore avoir le plaisir d’admirer les _primitifs_ avec M. Vilbert.
Il s’éloigna comme l’orchestre entamait les premiers accords d’un boston. Aussitôt, quelques couples se levèrent et, à travers tout le salon, ce fut un frémissement joyeux dont Suzy, encore auprès d’André, subit l’atteinte.
Il la vit prête à lui échapper. Alors, rassemblant toute son audace, il demanda:
--Voulez-vous, mademoiselle, me faire l’honneur de m’accorder ce boston?
--Ainsi, vraiment, vous dansez?... La conversion est réelle?
--Tout à fait réelle!... Et je serais bien fier que vous me permettiez de vous le prouver!...
Il avait un tel air suppliant, qu’elle consentit aussitôt.
--Soyez fier, alors! dit-elle gaiement. Offrez-moi votre bras et ne perdons pas une mesure de ce boston!
Pour André, le meilleur moment de la soirée fut celui qui s’écoula tandis qu’elle s’appuyait sur lui, si légère qu’il la sentait à peine, appuyée sur son bras. Mais comme cet instant s’enfuit vite! Aux yeux d’André, il eut la durée d’un éclair... L’orchestre se tut, les couples regagnèrent leurs places dans un froissement de robes, un murmure de paroles, de rires discrets. Et, de nouveau, André se retira à l’écart.
Suzy l’avait rapidement présenté à quelques jeunes filles. Très correct, il formula ses invitations qui ne furent pas repoussées, mais acceptées, il le comprit, par pure politesse, car il était un étranger, presque un intrus dans ce cercle où son nom plébéien faisait modeste figure.
Alors, il resta dans sa solitude, suivant des yeux tous les mouvements de Suzy qui ne songeait plus à lui, un peu grisée par le souffle de folle animation que le carnaval jetait dans l’air. Elle était fort entourée. Sans cesse, il apercevait de côté et d’autre, sa jolie tête brune dont les yeux étincelaient, larges ouverts. Une fois, puis deux, il la vit danser avec Georges et toujours, au bout de quelques tours, ils s’arrêtaient, laissant les autres couples continuer leurs évolutions rythmées. Ils causaient, Suzy effleurant à peine de sa main gantée le bras du jeune homme; mais quelle confiance il y avait dans toute son attitude, dans la manière dont elle levait vers lui les yeux pour lui répondre!
Pauvre André, il n’avait même pas la consolation de savoir que Georges avait fait de lui un grand éloge à la jeune fille.
Isolé dans cette élégante réunion, il aurait voulu emporter Suzy dans ses bras robustes ainsi qu’une petite enfant; la ramener à Paris auprès de sa mère; l’arracher à ce milieu de luxe où il lui déplaisait de la voir, où il s’irritait de la savoir livrée à elle-même. Le désir l’obsédait de dire à Mme Douvry, dès son retour, qu’elle rappelât Suzy...
--Quel égoïste je fais! pensa-t-il tristement. Pourquoi vouloir lui faire quitter Cannes?
Ne s’y trouvait-elle pas placée dans une société où tous les noms étaient illustres et dignes de l’être?... N’y était-elle pas bien accueillie, recherchée, même par ce beau Georges de Flers dont André ne pouvait méconnaître les brillantes qualités?... Si Georges souhaitait lui donner son nom, pourquoi prétendait-il empêcher ce que, peut-être, elle appelait le bonheur!
Un découragement s’emparait d’André.
A quoi bon rester plus longtemps chez lady Graham? Il ne lui fallait pas espérer causer davantage avec Suzy... Tout au plus, il obtiendrait d’elle un mot rapide et souriant, comme elle en disait à tous... Oh! oui, mieux valait partir!
Pourtant, il lui semblait trop dur de s’éloigner sans avoir échangé avec elle quelques paroles d’adieu. Justement, elle était au seuil du petit salon, isolée un instant. Il se rapprocha bien vite.
--Mademoiselle Suzanne, puis-je me charger de quelque message auprès de votre famille? demanda-t-il. Usez de moi, je vous prie, autant que vous le désirerez.
--Comment, vous partez déjà?
Dans l’accent d’André, quelque chose d’indéfinissablement triste avait frappé Suzy. Une sorte de remords la saisit. Elle avait bien eu le désir de se montrer aimable avec lui; mais tant de choses l’avaient distraite!
--Attendez encore un peu... Restez pour le cotillon.
Il eut une lueur d’espoir.
--Seriez-vous assez bonne pour me l’accorder?
--Je regrette bien... Je l’ai déjà promis depuis le commencement de la soirée...
André ne demanda pas à qui... Il se rappelait Georges écrivant quelques mots sur le petit carnet de bal.
--Excusez-moi alors, mademoiselle, de me retirer. Mais je dois quitter Cannes demain matin à la première heure, et j’ai encore quelques préparatifs à achever.
--Je n’ose pas vous retenir, s’il en est ainsi. Dites à maman, à tous à la maison que je les aime, que je pense à eux, que je leur envoie mes meilleures tendresses.
--Que vous désirez les revoir?...
--Oh! oui!... Quand viendra le moment du retour, je serai bien heureuse!
Son accent était si sincère, qu’une supplication folle monta aux lèvres d’André:
--Mademoiselle Suzanne, me permettez-vous de dire à madame votre mère qu’elle vous rappelle à Paris?
--Me rappeler? Pourquoi?... Je ne puis pas partir encore, j’ai promis à lady Graham de rester auprès d’elle jusqu’à l’arrivée de sa sœur à Cannes!... Non, je ne puis pas partir!
C’était vrai, Suzy avait raison, elle ne pouvait quitter encore lady Graham. Mais André, en l’écoutant, éprouva l’impitoyable certitude que son exil ne lui pesait plus... Et il savait si bien pourquoi, que l’espoir qu’il avait obstinément gardé disparut de son âme, écrasé par l’évidence.
Un cri involontaire de reproche lui montait aux lèvres: «Oh! Suzy, pourquoi ne m’avoir franchement avoué pour quelle raison vous me repoussiez?...»
Mais, par un effort de toute sa volonté, il se contint. Elle avait l’air si heureuse!... Pourquoi fût-il venu la troubler, en lui parlant d’un passé dont elle ne souhaitait pas se souvenir?
D’ailleurs, encore une fois, Georges de Flers venait se placer entre eux. Il apparaissait à l’entrée du petit salon et demandait:
--Mademoiselle Suzanne, êtes-vous ici? Voulez-vous venir pour...
Il s’arrêta à la vue d’André. Mais celui-ci s’inclinait déjà devant Suzy, très sérieux, le front creusé par ce pli sévère que lui donnait l’émotion.
--Adieu, mademoiselle, et pardonnez-moi de vous avoir ainsi retenue, fit-il.
Avec son brillant sourire, elle répondit vivement:
--Vous pardonner... quoi? De m’avoir fait plaisir!... J’ai été bien contente de vous voir!... Merci d’être venu... Et adieu!
--Adieu, répéta-t-il.
Prêt à sortir du salon, il se retourna, avide de la revoir encore. Mais déjà elle n’était plus là--Georges non plus--et il aperçut seulement le tourbillon des couples qui passaient, entraînés par le rythme du tango.
XII
André Vilbert n’avait rien dit à Mme Douvry et Suzy était toujours à Cannes.
La même atmosphère de joie semblait flotter autour d’elle sans qu’elle en cherchât le pourquoi, ayant peur peut-être de la troubler. Elle vivait dans le rayonnement de l’heure présente, insoucieuse de l’avenir en qui elle avait une foi absolue.
Le commencement du carême avait amené quelque trêve dans les réceptions mondaines. Peu importait à Suzy. Il s’accomplissait en elle un épanouissement qui la faisait jouir de tout: de l’intense bleu du ciel, de la caresse du soleil sur les champs de fleurs et les cimes vaporeuses de l’Estérel, de ses promenades dans les sentiers bordés de lentisques, de térébinthes, d’arbousiers, ou sous l’ombre claire des pins dont elle aspirait, à pleines lèvres, les senteurs balsamiques.
Ce matin-là, elle était assise toute seule sur la terrasse plantée de palmiers et recommençait pour la dixième fois au moins la lecture de son cher courrier de Paris, quand le bruit d’une légère voiture qui passait au pied de la villa lui fit relever la tête. Elle se pencha un peu et aperçut le panier, attelé de poneys, de la comtesse de Pruynes, l’une des intimes amies de lady Graham. La jeune femme menait elle-même son rapide attelage dont elle ralentit soudain l’allure à la vue de Suzy.
--Mademoiselle Suzanne, bonjour! J’ai bonne envie de dire comme dans la chanson: «La fille du roi était à sa fenêtre!...» quoique la fenêtre et le roi brillent un peu par leur absence!... Ne vous enfuyez pas, je vous ai aperçue!
--Je n’ai pas la moindre intention de ce genre! répliqua gaiement Suzy avec un salut à la jeune femme dont le visage très parisien souriait sous les grandes ailes de son chapeau.
Mme de Pruynes, d’une main ferme, retenait son attelage impatient.
--Que devenez-vous ce matin, miss Suzy?... Nous allons jusqu’au Cannet, mon mari, M. de Flers et moi. Ces messieurs m’escortent à cheval, et j’aurais grand plaisir à vous offrir, ainsi qu’à lady Graham, place dans mon panier. L’aventure vous tente-t-elle?
Du premier coup, Suzy était conquise. Elle dit pourtant, hésitante:
--Je ne pense pas que lady Anne puisse venir, car elle a une violente migraine ce matin...
--Oh! quel dommage! Mais vous, tout au moins, mademoiselle Suzy, vous ne jouissez d’aucune migraine, ce me semble?
--Oh! non, et j’ai toute ma liberté!... Si vous voulez bien vous contenter de moi seule... D’ailleurs, je vais aller demander à lady Graham ce qu’elle décide pour elle-même.
--C’est cela!... Courez vite mettre votre chapeau. Que vous êtes gentille de vous être ainsi trouvée sur mon passage! La promenade sera bien plus charmante faite de la sorte!
Cinq minutes plus tard, Suzanne reparaissait, fraîche comme une matinée d’avril, apportant les regrets et les compliments de lady Graham, et elle prenait place dans la voiture, à laquelle Georges et M. de Pruynes faisaient une garde d’honneur.
--Quelle charmante surprise de vous voir! mademoiselle Suzanne, fit Georges, retenant sa monture à côté de Suzy. Nous n’espérions pas votre présence durant notre promenade, ce matin!
--Mme de Pruynes m’a enlevée, répliqua-t-elle gaiement.
--Et vous me le pardonnez bien, interrompit la jeune femme avec malice. Si pourtant vous m’en voulez trop, je prierai M. de Flers de plaider ma cause, car c’est aussi la sienne... Il est certains visages que les peintres aiment toujours à voir!
Suzy se détourna avec une fugitive rougeur.
--Comme vous vous moquez de moi, madame, fit-elle, moitié rieuse, moitié confuse.
Mais la jeune femme avait raison. Suzy lui pardonnait fort bien l’enlèvement commis; même plus, au fond du cœur, elle l’en remerciait un peu!
A peine s’aperçut-elle du chemin parcouru pour arriver jusqu’au Cannet. La conversation, dans la voiture, était joyeuse; les cavaliers s’y mêlaient et, volontiers, Georges continuait à maintenir son cheval auprès de Suzy, de façon à pouvoir provoquer ses vives répliques, d’un tour malicieux et prime-sautier, jouissant des notes cristallines de son rire comme d’une harmonie délicieuse.
--Qu’est-ce donc que ce bruit de cloches? interrompit tout à coup Mme de Pruynes. Écoutez!
Ils étaient tout proche maintenant du Cannet, dont les premières maisons montraient déjà leurs toitures de tuiles. Une sonnerie de cloches, en effet, emplissait l’air, ainsi qu’un appel éperdu.
Mme de Pruynes pressa son attelage. Les cavaliers le devançaient. En quelques minutes, ils eurent atteint le village.
--Eh! parbleu, fit M. de Pruynes, c’est une façon de cloche au feu que nous entendons... Tenez, voyez, tout le monde court!... Ce doit être par là!... De Flers, venez-vous?... Allons voir...
Il avait déjà sauté à bas de son cheval. Georges l’imita, confiant sa monture au valet de pied qui avait quitté sa place derrière la voiture.
--Raymond, ne vous exposez pas surtout, cria Mme de Pruynes, comme les deux hommes s’éloignaient. Et venez vite me raconter ce qui se passe...
Elle était partagée entre sa curiosité et son horreur de la foule.
--Oh! chère madame, si nous allions nous en rendre compte par nous-mêmes? demanda Suzy, que sa jeunesse aventureuse entraînait.
Mme de Pruynes ne résista pas. Demi-craintive, demi-audacieuse, elle descendit de voiture; et, Suzy à ses côtés, s’engagea dans le chemin qu’avaient suivi M. de Pruynes et son compagnon.
La cloche sonnait toujours follement. Des gens couraient affairés, portant des seaux ruisselants dont l’eau s’éparpillait un peu sur leur passage. Une odeur suffocante emplissait l’air. Par delà un petit jardin, planté d’orangers, dans une grande lueur à reflets fauves, s’élevait une haute colonne de fumée, semée de brindilles de paille qui retombaient en pluie noire sur le chemin.
Mme de Pruynes interrogea deux filles qui passaient, toutes pâles d’émotion.
--Qu’y a-t-il?... Un incendie?
--Eh! madame, c’est le bûcher des Peyrac qui a pris feu!... Et tous les hommes disent que ça va gagner la maison!
Mme de Pruynes serra nerveusement le bras de Suzy.
--Mon Dieu! que j’ai peur!... murmura-t-elle, sans même savoir ce qu’elle disait.
Mais elle n’en continua pas moins d’avancer, entraînant Suzy frémissante.
Encore quelques pas, puis le sentier tourna, et, brusquement, les deux jeunes femmes se trouvèrent dans la foule qui entourait la maison menacée.
Le bûcher brûlait avec une clarté ardente qui heurtait brutalement le bleu du ciel. Les flammes, toujours plus hautes, montaient, balancées par l’air tiède, allant frôler les orangers du jardin, qui, peu à peu, devenaient noirs et se tordaient en crépitant sous la chaleur du brasier.
Et tout autour, c’était un désordre d’hommes et de femmes qui s’empressaient avec des imprécations sourdes, des cris d’épouvante à chaque jet plus vif des flammes, des exclamations désespérées parce que l’eau manquait.
Au loin, la cloche sonnait toujours. Le curé tout le premier, sa soutane retroussée, se mêlait aux hommes qui luttaient pour essayer de préserver la maison, une pauvre petite maison, basse sous sa couverture de tuiles, enserrée dans un étroit jardinet que tous piétinaient en ce moment.
C’est que, à côté du bûcher, il y avait justement, ce jour-là, un amoncellement de branchages résineux disposés en fagots, et, avec une hâte folle, leur propriétaire et les hommes de bonne volonté les enlevaient.
Tous s’y étaient mis, même Georges de Flers et le comte de Pruynes, qui travaillaient, entraînés par l’élan général, comme s’ils fussent venus au Cannet dans ce but.
M. de Pruynes, passant avec un chargement de rameaux, aperçut sa femme et lui lança un coup d’œil stupéfait, la voyant mêlée à la foule.
--Mon Dieu, ma chère, que faites-vous ici, dans cette cohue? Mettez-vous donc à l’abri... ou mieux encore, allez-vous-en vite!... Singulière promenade que la nôtre, ce matin!
--Raymond, ne vous inquiétez pas de moi!... Je veux rester ici... Je mourrais de frayeur si je ne vous suivais pas des yeux!
Une femme qui avait entendu le dialogue intervint timidement,--l’élégante Mme de Pruynes lui semblant fort imposante:
--Si madame consentait à entrer dans mon petit jardin, elle pourrait voir son mari et ne serait pas dérangée...
--Je veux bien, je veux bien! fit hâtivement la jeune femme, heurtée et coudoyée par les travailleurs. Mademoiselle Suzanne, venez-vous?
Suzy ne répondit pas; elle n’avait même pas entendu. Elle restait au milieu des femmes éplorées, suivant la scène avec une pitié profonde dans l’âme, un désir de faire quelque chose, de se rendre utile... Sans cesse, ses yeux suivaient Georges de Flers qui dirigeait les secours, et elle était fière de lui, fière de le voir unir ses efforts à ceux de ces humbles travailleurs, payant de sa personne comme le dernier d’entre eux.
--Oh! cher monsieur de Flers, pensait-elle, que je suis contente que vous puissiez venir en aide à ces malheureux!... C’est bien!... C’est bien!... Mon Dieu!
Ce cri lui était échappé en voyant Georges avancer pour tenter d’abattre, d’un coup de hache, un oranger qui s’embrasait au seuil de la petite maison.
Vraiment, placé dans un autre milieu, Georges de Flers eût pu être _quelqu’un_! En cet instant, il s’exposait avec la même aisance qu’il eût conduit un cotillon... Mais, alors même, il restait comme toujours, avant tout, le dilettante, curieux d’une impression neuve, trouvant intérêt à en épuiser la puissance...
Des voix criaient dans la foule:
--On ne préservera pas la maison!... Voyez, les flammes commencent à l’atteindre!... Quel malheur!
--Vite, il faut sauver ce qui s’y trouve!... Vite! vite! le temps presse!
Alors ce fut une poussée générale vers la pauvre demeure. Par la porte, par les fenêtres on sortait les meubles, le linge, les vêtements. Et tous les objets, pêle-mêle, dans un désordre triste, venaient s’empiler sur le sol, étrangement laids et misérables sous l’éblouissante lumière du soleil qui emplissait le ciel pur.
Suzy, d’abord, était restée à l’écart. Puis, soudain, honteuse de son inaction, elle suivit l’exemple de ces humbles qui se secouraient les uns les autres; et, elle aussi, fiévreusement, prit sa part dans le sauvetage.
Comme elle revenait en courant, chargée d’une horloge noire de fumée et d’un petit berceau dépouillé de sa literie, une voix lui dit:
--Oh! madame, merci!... Vous êtes bien bonne d’aider ainsi... Je viens d’être très malade! Je ne puis pas marcher, ni aider, moi!
Suzy regarda qui lui parlait. Elle vit une petite femme, maigre et brune, au visage pâli par l’épouvante, qui serrait contre elle un enfant de quelques semaines, et en retenait deux autres à ses côtés.
La femme poursuivait d’une voix haletante, ses yeux fixes arrêtés sur la demeure que de longues flammes léchaient déjà:
--C’est notre maison!... Nous l’avons fait bâtir, il y aura un an, vienne la Saint-Laurent!... Et je ne puis pas marcher, voir si rien n’a été oublié des choses qu’il faut absolument sauver! Mon Dieu, quel malheur! quel malheur!...
Ses mains se crispaient d’angoisse, tandis qu’elle continuait à bercer l’enfant chétif qui pleurait dans ses bras.
--Ne vous tourmentez pas, dit Suzy, remplie de compassion. Je vais chercher moi-même...
Vive et souple, elle se glissait dans la foule qui faisait la chaîne et parvint encore une fois dans la salle basse où la chaleur était intense. Elle rassembla quelques menus objets, les enferma dans les plis de sa jupe blanche et ressortait haletante quand un cri arriva jusqu’à elle:
--L’enfant! l’aîné des enfants est rentré dans la maison! La fumée va l’étouffer!