Le rêve de Suzy

Part 13

Chapter 133,788 wordsPublic domain

--Maman, maman, murmura-t-elle, sans remuer ses lèvres closes, pourquoi n’étiez-vous pas près de moi?... Rien de tout cela ne serait arrivé! J’ai soif de vous!... Et puis, si vous étiez ici, vous comprendriez peut-être pourquoi _il_ a changé?...

Des larmes montaient à ses yeux. Alors, pour fuir sa pensée, elle s’efforça de s’intéresser au seul concert, de laisser la musique agir, comme un baume, sur son agitation. La grande cantatrice, Sylvia Scharpi, commençait à chanter, un silence profond se faisait dans l’auditoire. Et, peu à peu, Suzy oublia son tourment. Tout son cœur vibrait avec l’admirable voix de l’artiste. Aussi, quand le violon reprit seul le chant, elle tressaillit, secouée par une impression désagréable, en entendant un murmure de conversation--très discret, d’ailleurs--dans la petite serre dont une portière la séparait.

Elle aurait voulu imposer silence à ces profanes, les supplier d’écouter... et pourtant ce fut elle qui, tout à coup, oublia et la Scharpi et le jeu frémissant du violon, et tout enfin! car il lui semblait reconnaître la voix de Georges de Flers.

Malgré elle, nerveuse, avec une attention qui lui serrait les tempes, elle chercha à distinguer les timbres différents des causeurs. L’un devait être M. de Pruynes, et l’autre... Oui, c’était bien Georges qui parlait... Un mouvement de Suzy avait écarté davantage la portière que son bras frôlait, et elle entendait maintenant sa voix aux vibrations veloutées, bien qu’il s’exprimât presque bas, d’un ton contenu.

Mais un silence attentif régnait dans le salon parce que la Scharpi reprenait son chant, et les moindres mots des deux interlocuteurs arrivaient distinctement aux oreilles de Suzy.

--De Flers, avouez que vous négligez la France pour l’Angleterre!

--Moi, comment cela?

--Mon cher, vous montrez une candeur adorable! Ne vous doutez-vous pas un peu, artiste inconstant, que la beauté de miss Tuffton est en passe de vous faire oublier le joli visage de Mlle Douvry?

Suzy quitta sa pose indifférente. Un frisson venait de la secouer dans tout son être. Soudain la musique ne résonna plus à ses oreilles que très lointaine, comme un chant douloureux dont le murmure soulignait la conversation qui se poursuivait près d’elle.

--Entre nous, savez-vous, de Flers, que vous paraissiez assez emballé en l’honneur de Mlle Douvry, quand vous vous êtes élancé à son secours, au Cannet?

--Mon ami, vous êtes d’une perspicacité merveilleuse! Vous avez raison, j’étais, je le reconnais humblement, si emballé--pour employer votre mot expressif--que si je n’étais parti le soir même, il ne me restait plus qu’à succomber à la tentation d’aller faire ma demande. Rien n’est traître comme les petites filles naïves!... On s’amuse à les observer, à voir en elles la première éclosion de la femme... Puis, un beau jour, on s’aperçoit qu’on s’est laissé prendre soi-même à cette étude intéressante, et il ne nous reste plus alors qu’à épouser ou à partir...

--Et vous êtes parti!

--Mon cher ami, je me défiais de mon imagination. Mlle Douvry est une délicieuse jeune fille, mais avouez qu’elle est impossible comme femme!... Elle n’a pas un atome de dot et aucune fortune en perspective.

--Oh! fit Suzy tout bas.

Elle serrait si fort son éventail entre ses doigts, qu’un feuillet se brisa.

Il y avait dans ce «oh!» de la stupeur, et aussi une impossibilité de croire aux paroles entendues, une révolte contre l’évidence même. Instinctivement, elle se détourna pour supplier Georges de lui dire qu’elle avait mal compris... Mais entre eux tombait, aussi infranchissable qu’une épaisse muraille, le tissu soyeux de la portière dont les convenances lui interdisaient de soulever un pli même.

Toujours plus passionné, montait le chant de la Scharpi; mais Georges de Flers ne semblait pas l’entendre, lui qui se disait un fervent adorateur de musique.

Il répondait au comte de Pruynes de sa belle voix chaude qui avait murmuré à Suzy des paroles très douces dans le petit enclos fleuri... Aujourd’hui, l’accent en était sceptique et léger.

--Que voulez-vous, de Pruynes... je me connais trop pour pouvoir me faire d’illusions sur mon compte. Si, dans un beau moment d’enthousiasme, j’avais offert mon nom à Mlle Douvry, je sais parfaitement que, dans mon for intérieur, j’aurais plus d’une fois, ensuite, regretté mon intempestive prière... J’ai une foule d’habitudes, de goûts de luxe--peut-être excessifs, je l’avoue!--mais qui me sont très chers et auxquels il me faudrait renoncer si j’épousais une femme sans fortune... De plus, Mlle Douvry jouit d’un certain nombre de frères et de sœurs, à l’avenir desquels il faudrait peut-être aussi songer, à un moment donné... Non! j’y ai réfléchi: décidément, restreindre mes dépenses, faire des économies, me charger de responsabilités, c’est là, je l’avoue à ma honte, une vertu tout à fait en dehors de mes moyens!... Mon cher, les idylles sont ravissantes, dans les romans surtout...

Quelles inflexions dédaigneuses soulignaient les paroles de Georges!... Suzy ne le voyait pas, mais elle sentait l’air de nonchalance hautaine dont il les prononçait.

Elle ne doutait plus, maintenant!... Quelque chose venait de mourir en elle; la foi enthousiaste et naïve qu’elle lui avait vouée. Elle ne l’estimait même plus; avec toute la rigueur de sa jeunesse généreuse, elle le jugeait, et sur ses lèvres, un cri éperdu montait:

--Taisez-vous!... Par pitié pour vous-même, taisez-vous!

Elle eût voulu ne plus rien entendre, ni savoir, mais oublier, fermer les yeux, et puis dormir longtemps, longtemps, jusqu’au jour où la vie aurait emporté, loin d’elle, Georges de Flers.

Et pourtant, en dépit de toute sa volonté, elle distinguait encore ses paroles qui lui arrivaient plus vibrantes que les derniers accents de la Scharpi:

--Vous me demandez, de Pruynes, pourquoi je suis revenu à Cannes?... Parce que, maintenant, je me suis ressaisi, je suis sûr de moi... D’ailleurs, je me tiens en garde contre toute surprise!... Le poème était charmant, mais j’en ai fini la lecture. Et, après tout, peut-être avez-vous raison, et la beauté de miss Tuffton m’a-t-elle aidé à l’achever...

Autour de Suzy, c’était toujours le même cadre aristocratique et souriant; les grappes de fleurs semées à profusion qui emplissaient l’air d’un parfum pénétrant; la lumière ruisselant sur les épaules des femmes apparues dans la soie claire des corsages, le fouillis vaporeux des dentelles; puis, à travers le salon, un battement d’éventails, léger comme un vol d’oiseau.

Dans sa poitrine, le cœur de Suzy battait à se rompre. Mais ses yeux pleins de flamme demeuraient secs. Un souffle d’intense mépris passait sur elle comme un tourbillon, étouffant à jamais l’élan juvénile qui avait jeté vers Georges de Flers son âme fraîche de jeune fille.

Ainsi, il l’avait aimée!... Il ne s’en cachait pas... Mais lui, l’artiste, l’homme du monde chevaleresque, il l’avait aimée jusqu’à la bourse.

S’il eût été pauvre encore, elle lui eût pardonné, elle l’eût excusé de la fuir... Mais non! Georges de Flers était riche, très riche. Elle avait été le témoin, depuis plusieurs mois, de la façon princière dont il usait de sa fortune. Et, d’ailleurs, il l’avait déclaré sans embarras au comte de Pruynes, s’il ne voulait pas faire sa femme de Suzy, c’était afin de n’avoir à rien sacrifier du luxe raffiné dont il se plaisait à vivre entouré.

Elle l’avait vu généreux, pourtant! Quand deux mois plus tôt, un coup de vent avait fait périr en mer des pêcheurs du pays, il avait été le premier à offrir pour eux son aumône à lady Graham; il avait donné aussitôt l’une de ses plus remarquables toiles pour la tombola organisée en leur faveur... Et ce jour-là même--Suzy s’en souvenait avec une amertume poignante--elle s’était sentie plus encore rapprochée de lui, car il semblait partager la pitié qu’elle ressentait pour les malheureux naufragés.

Et c’était le même homme qui venait de prononcer les paroles d’impitoyable égoïsme dont le souvenir la torturait comme une brûlure. Suzy était encore très jeune. Elle ignorait qu’il est une générosité qui fait partie des devoirs de l’homme du monde, dans laquelle le cœur n’a rien à voir. Et cette générosité-là, Georges de Flers la possédait, pleine et entière.

Elle ressentait la même intolérable angoisse que si elle l’eût vu se dégrader devant elle, lui qu’elle avait connu toujours prêt à comprendre et à admirer ce qui était beau!... Quels mensonges disait-il donc alors?

Ainsi qu’une rumeur lointaine, elle entendait dans le salon des applaudissements enthousiastes. Mais elle ne songeait plus ni au concert, ni à la Scharpi, ni à aucun artiste... Était-ce le langage de Georges que l’on accueillait ainsi?... Le bruit de ces acclamations lui était douloureux, et, machinalement, elle porta la main à son front qui lui faisait mal.

Elle savait donc maintenant pourquoi Georges avait brusquement quitté Cannes! Et elle s’était inquiétée de son départ! Elle avait été heureuse de son retour! Et, naïve, elle avait craint de l’avoir blessé en quelque chose, le voyant changé pour elle depuis qu’il était revenu!

--C’est affreux! C’est affreux! murmura-t-elle avec un sursaut de révolte. Oh! que c’est mal à lui d’avoir agi ainsi!... Et que c’est cruel de ne pouvoir plus l’estimer!

Toute sa fierté, aussi, frémissait à la pensée que pour Georges, elle avait été à peine plus qu’une distraction, rejetée quand il l’avait jugée dangereuse pour sa propre tranquillité.

Confusément, en dépit de son inexpérience, Suzy comprenait que cet homme d’honneur, selon le monde, n’avait pas agi loyalement envers elle. Il avait pris plaisir à la regarder vivre--comme il eût respiré une fleur--sans s’inquiéter une seconde de ce qu’elle penserait des attentions constantes qu’il lui prodiguait, surtout pour sa propre satisfaction.

S’il était parti, ce n’était pas par intérêt pour elle, c’était par prudence pour lui-même, parce qu’il se défiait de son imagination.

Et elle n’avait rien deviné!... Elle lui avait livré sans compter ses impressions, ses désirs naïfs, ses rêves de petite fille enthousiaste, croyant rencontrer une affectueuse sympathie d’ami, là où il n’y avait qu’une curiosité de dilettante.

Oh! quelle horreur elle éprouvait pour son égoïsme souriant, sa sécheresse d’âme!...

--Ne trouvez-vous pas que cette _Sérénade_ vient d’être admirablement exécutée? demanda, se tournant vers Suzy, une jeune fille assise à quelques pas d’elle.

Elle répondit: «Oui» sans savoir ce qu’elle disait même. Elle n’avait rien entendu et elle pensait:

--Oh! pourquoi ai-je su la vérité! Pourquoi!...

Il se faisait un remous de soies froissées à travers le salon, car les femmes se levaient, la première partie du concert étant achevée. Devant elles, les hommes s’inclinaient au milieu du bourdonnement joyeux des conversations et les conduisaient vers le _hall_ où, sous de gigantesques palmiers, le buffet était dressé.

Suzy, elle, restait immobile, lasse, très lasse, agitant son éventail d’un geste inconscient, regardant, farouche, les couples qui défilaient devant elle. Un flot d’indicible amertume gonflait son cœur, meurtri de sa brutale rencontre avec la réalité.

Tous ceux qui étaient là pensaient sans doute comme Georges de Flers! Pas un des jeunes gens dont elle avait reçu les hommages empressés durant l’hiver n’eût daigné l’accepter pour femme... Sans dot!

Sans doute les choses devaient ainsi se passer, puisque Georges de Flers l’avait déclaré sans embarras, comme s’il se fût agi d’un fait d’une évidence absolue... De même, M. de Pruynes avait accueilli ses paroles.

Que faisaient la jeunesse de Suzy, son charmant visage,--un sujet d’inspiration pour Georges de Flers!--son talent d’artiste, les qualités que la nature avait pu lui donner!... Rien! Rien!... Elle était sans dot!

Et tous les hommes en jugeaient ainsi...

Tous?...

Soudain, au fond de la pensée de Suzy, se dressa le visage sérieux d’André Vilbert. Allait-elle donc le méconnaître une fois de plus?

Lui, était venu à l’heure où l’avenir était sombre, où la vie se faisait lourde pour elle. Il avait voulu l’aider à porter son fardeau, prêt à se dévouer tout entier, si elle voulait bien le lui permettre.

Et elle l’avait repoussé, en petite fille étourdie et folle, sans deviner la valeur de cet homme qui dominait Georges de Flers de toute sa générosité.

Il n’était pas un mondain blasé, lui, mais un homme de cœur, incapable de mensonge et de calcul. Jamais il n’eût parlé ni agi comme l’avait fait M. de Flers, Suzy en éprouvait la certitude absolue; et, dans ce bouleversement de tout son cœur, elle se réfugia, éperdue, dans le souvenir d’André, parce qu’elle était sûre de pouvoir l’estimer, lui!

Elle avait vu Georges se diriger vers le hall, ayant Gladys à son bras. Au bout d’une seconde, il reparut dans le salon, semblant chercher quelqu’un... Était-ce elle? Allait-il recommencer son jeu de tout l’hiver?...--Comme elle avait eu foi en lui, pourtant!... Comme elle lui avait ouvert, sans crainte, l’entrée de sa jeune âme!

En effet, il venait de son côté, et son visage s’éclaira quand il la vit:

--Mademoiselle Suzanne, voulez-vous me permettre de vous offrir le bras pour aller rejoindre lady Graham qui est au buffet et vous demande?

Elle leva les yeux vers lui, incapable de répondre. Mais sans doute ses prunelles brunes exprimaient quelque chose de la tempête qui traversait sa pauvre âme, car Georges demanda vivement:

--Qu’avez-vous? mademoiselle. Êtes-vous souffrante?

--Souffrante, moi?... Oh! non!

Sa propre voix sonnait à son oreille comme celle d’une étrangère. L’accent lui en paraissait changé, et elle eut peur que Georges ne le remarquât et ne la questionnât... A aucun prix, il ne devait savoir qu’elle l’avait entendu!

Elle se leva et effleura de ses doigts gantés le bras du jeune homme, tandis qu’il lui parlait et qu’elle lui répondait avec effort, en petites phrases brèves... Entre eux, un abîme s’était ouvert, mais il ne le savait pas et il ressentit une impression agréable en la voyant, dans une haute glace, passer appuyée sur lui, très fine dans son élégance.

Comme d’ordinaire, un cercle nombreux entourait lady Graham qui accueillit Suzy par une exclamation amicale:

--_Dear_, où vous cachiez-vous donc?... Tout le monde vous réclame ici!...

--Vraiment? fit-elle.

Un indéfinissable sourire de dédain crispait sa bouche; mais une sorte de fièvre la brûlait.

Machinalement, elle trempa ses lèvres dans la coupe de champagne que lui présentait Georges. Elle se mit à causer avec une animation nerveuse, prenant un âpre plaisir à se voir entourée, admirée comme Gladys, recherchée par ces hommes qu’elle jugeait avec l’impitoyable sévérité de ses dix-huit ans. La fin de la soirée s’écoula pour elle comme un songe où elle agissait poursuivie par une sourde douleur, alors même qu’elle s’efforçait de sourire, de causer, pour oublier...

Mais quand, enfin, elle se retrouva dans le silence, le calme de sa chambre de jeune fille, sans qu’aucune présence amie vînt lui adoucir l’amertume de son rêve fini, une immense détresse l’étreignit; et, cachant, comme un enfant, son visage dans l’oreiller, elle éclata en sanglots passionnés...

XIV

Depuis la soirée de la comtesse de Pruynes, Suzy n’avait plus qu’un désir, quitter Cannes, se retrouver dans son _home_ où tous étaient sincères, où elle ne serait plus exposée à rencontrer Georges de Flers, comme, journellement, la chose arrivait chez lady Graham.

Mais il n’était pas encore question du retour à Paris, où les giboulées de mars continuaient, en avril, le cours de leurs averses neigeuses. Même, Gladys, prise d’une subite passion pour les beaux-arts, s’était fait installer un atelier dans l’un des salons de la villa et y recevait les conseils de Georges de Flers qui admirait fort l’artiste, sinon ses œuvres.

Pour Suzy, ces séances de peinture étaient horriblement pénibles, car elles lui en rappelaient d’autres...; alors que Georges faisait son portrait et que les heures passaient très courtes pour tous les deux... Mais ce temps-là s’était enfui, comme son rêve était mort!

Force lui était bien de rester dans l’atelier de Gladys où la retenait la présence de lady Graham, qui se fût étonnée de la voir devenue avide de solitude. Aussi elle éprouvait un véritable soulagement quand Gladys la priait de se mettre au piano--sous prétexte que la musique avait une heureuse influence sur son travail--car alors elle ne voyait plus Georges auprès de la jeune fille, et elle n’était plus obligée de causer afin de paraître toujours la même.

Mais elle avait beau faire, son rire n’avait plus ses sonorités joyeuses, et, quand elle parlait à Georges de Flers, sa voix cristalline prenait, malgré elle, des notes dures et froides, comme son regard exprimait un âpre dédain quand il s’arrêtait sur le jeune homme.

Parce qu’elle l’avait placé très haut dans son estime, il lui paraissait étrangement cruel de le connaître tel qu’il était, surtout d’avoir à le juger. Pour elle, maintenant, il était devenu plus qu’un étranger.

Fièrement, elle gardait le secret de sa suprême désillusion. Mais l’amertume de son rêve brisé lui était lourde à supporter; et son âme demeurait meurtrie, frissonnante, agitée d’une indignation, d’une colère sourdes contre les cruelles lois de la sagesse mondaine que Georges respectait si volontiers. Son candide élan vers lui s’était brisé net, comme tombe un oiseau que l’éclair a foudroyé; et il n’en était resté que des cendres mortes, dispersées, aujourd’hui, par son mépris.

Chose étrange, la seule chose qui la soutînt dans cet ébranlement de sa jeune vie, c’était le souvenir d’André. Elle le revoyait non plus tel qu’à Paris, timide et gauche, mais ainsi qu’il lui était apparu chez lady Graham, avec son aisance de manières, son esprit profond, sa parole chaude et intelligente qui avaient frappé Georges de Flers, lui-même.

A ses heures de découragement ou de révolte, instinctivement, c’était tout de suite à lui qu’elle songeait quand le besoin ardent l’emportait de se rattacher à la pensée d’un être loyal, qu’elle pût estimer, qui fût incapable de tromper...

Et André était ainsi. Elle le comprenait bien, maintenant que Georges ne se plaçait plus entre eux; comme aussi elle comprenait qu’il l’avait aimée, plus que jamais elle ne pourrait l’être sans doute. Jadis, en dépit des paroles d’André, elle avait cru qu’il agissait surtout par bonté, par reconnaissance pour l’affection que lui témoignaient les Douvry, en venant à elle, quand il la voyait accablée par le chagrin... Mais, à cette heure, elle sentait quelle tendresse cachait sa froideur apparente... Et son cœur juvénile, si rudement blessé, cherchait, d’instinct, un baume dans la pensée que lui, du moins, l’avait aimée pauvre, sans aucune espérance de brillant avenir; l’avait aimée pour elle-même, dans le généreux désir de lui faire la vie très douce, prenant pour lui la lourde tâche...

Et c’était un tel homme qu’elle avait stupidement dédaigné!

Alors un regret aigu lui déchirait le cœur à l’idée que, pour lui, elle avait été seulement une cause de déception et de chagrin; et, dans son inflexible droiture, elle trouvait juste de souffrir à son tour, puisqu’elle l’avait fait souffrir.

Sa brutale et soudaine désillusion semblait l’avoir mûrie tout à coup, mettant en son âme, une profondeur, une gravité, une clairvoyance nouvelles. Un obscur travail se faisait en elle. Ainsi, au printemps, après les tempêtes de l’hiver, germe, pour s’épanouir, la semence longtemps endormie.

Un après-midi, comme elle était dans sa chambre, lady Graham la fit demander, la priant de vouloir bien venir l’aider à recevoir des visiteuses.

Dans les premiers temps de son séjour à Cannes, elle s’amusait naïvement de remplir ces devoirs de maîtresse de maison. Mais elle était lasse, maintenant, de la vie mondaine, de ses obligations, de ses futilités.

Elle descendit lentement, et même, avant d’entrer, elle s’arrêta une seconde, tant elle se sentait triste... Puis, elle souleva la portière.

--Suzy, est-ce toi, enfin?... Gladys est en promenade, tu ne venais pas!... J’ai cru que je ne vous verrais ni l’une ni l’autre, fit une voix joyeuse.

Et Suzy demeure stupéfaite en apercevant, devant elle, sa cousine Germaine qui se précipitait à son cou avec effusion.

--Germaine! Tante Arnay!

--Elles-mêmes! Suzy, ne nous regarde pas ainsi étonnée!... C’est bien nous que tu as sous les yeux! fit gaiement Germaine, tandis que Mme Arnay se répandait en exclamations sur la bonne mine de sa nièce, que l’émotion, d’ailleurs, avait rendue toute pâle.

--Ma chère, continuait Germaine, nous sommes chargées, par ta mère, de t’enlever à lady Graham et de te ramener à Paris puisque, maintenant, lady Graham a Gladys auprès d’elle et, de plus, ne va pas tarder à quitter Cannes!

--Me ramener! répéta Suzy, qui n’osait croire aux paroles entendues. Avidement, pour s’entendre confirmer la bienheureuse nouvelle, elle écoutait Mme Arnay qui parlait à lady Graham avec son habituelle volubilité.

--Oui, très chère amie, c’est une vraie fugue que nous avons faite en venant passer ici une dizaine de jours. Mais, dans cette fin de carême, sans aucune réception possible, Paris devenait mortel, à tel point que je l’ai déserté avec empressement dès que mon mari m’en a fait la proposition. Et, comme je vous le disais, Mme Douvry souhaite si vivement revoir Suzy, que j’ai promis de vous la demander avec toute mon éloquence.

Les yeux de lady Graham s’arrêtèrent avec affection sur le visage de Suzy.

--Je serai désolée de perdre ma chère petite compagne; mais il y aurait vraiment trop d’égoïsme de ma part à insister pour la garder quand elle est désirée ailleurs... Ainsi, _darling_, nous n’avons plus que quelques jours à passer ensemble?... Il faut que je jouisse de vous le plus possible, alors!...

Suzy répondit par un sourire de reconnaissance à lady Graham. Mais elle n’osait parler, car elle avait peur que se voix ne trahît la joie folle qui l’envahissait à l’idée de partir; et elle fut heureuse quand Germaine l’entraîna sur la terrasse, sous prétexte d’admirer un massif de roses, en réalité, afin de l’interroger sur son séjour à Cannes.

--Voyons, Suzy, qu’es-tu devenue tout l’hiver?... As-tu eu beaucoup de succès?... M. de Flers est-il toujours au premier rang dans la phalange de tes admirateurs?

Un geste d’impatience douloureuse échappa à Suzy. Pourquoi Germaine réveillait-elle le souvenir un instant endormi?

--Je t’en prie, Germaine, ne parle pas ainsi. M. de Flers ne s’occupe pas plus de moi que je ne m’occupe de lui!

--Ah! vous êtes brouillés?... Comme c’est drôle!... Tu n’es pas reconnaissante, Suzy, car enfin il a fait de toi un ravissant portrait qui m’avait amenée à supposer que... Ne te fâche pas, je me suis trompée. Je me tais, je me tais, répéta-t-elle, voyant une ombre sévère passer sur le visage de Suzy.

Et elle reprit bien vite:

--Enfin, avoue que tu ne t’es pas ennuyée comme tu le redoutais; et reconnais combien, en dépit de tes craintes, tout s’est bien arrangé pour ton père... grâce, il est vrai, à M. Vilbert.

--A M. Vilbert? répéta Suzy; mais que ce nom lui paraissait difficile à prononcer!

--Certes oui, ta mère le disait encore ces jours-ci à maman. Ce sont vraiment les efforts de M. Vilbert qui ont amené la nomination de mon oncle Douvry. Comment peux-tu ignorer cela? Suzy... Il paraît que le principal propriétaire des carrières, M. de Guillancourt, est un homme un peu... primitif, sans grande expérience ni initiative dès qu’il ne s’agit plus de ses fermages...

--Eh bien? dit Suzy qui écoutait avec un intérêt ardent.

--Eh bien? André Vilbert s’est transformé à son intention en homme d’affaires; et il a si bien négocié, parlementé, au nom de M. de Guillancourt, avec les autres propriétaires de l’exploitation, qu’il a fait donner la direction de l’entreprise à M. de Guillancourt et par suite à son ingénieur, et par suite à ton père... Quel orateur clair je fais, n’est-ce pas? Suzy.