Part 3
Or, j’étais loin de la route d’hiver des marchands qui étaient allés à Sialkot, et, de la sorte, au sud, le long de la voie de chemin de fer et de la Grand’Route qui mène à la ligne des cantonnements; mais, à Pindigheb, il y avait dans le camp un sahib qui m’acheta une jument blanche un bon prix, et me déclara qu’un nommé Daoud Shah était passé, en route pour Shahpour, avec des chevaux. Alors, je m’aperçus que l’avertissement de la Voix était vrai, et je fus prompt à m’en venir aux Montagnes Salées. Le Jhelum était débordé, mais je ne pouvais attendre, et, dans la traversée, j’eus un étalon bai emporté et noyé. Ici Dieu me fut sévère--non au regard de la bête, de quoi je n’avais cure--mais pour ce qui est de ce ravissement: tandis que j’étais sur la rive droite à pousser les chevaux dans l’eau, Daoud Shah était sur la rive gauche; car... _Alghias! Alghias!_... les sabots de ma jument dispersèrent les cendres chaudes de ses feux quand nous montâmes sur la berge de par ici, au lever du jour. Mais il avait fui. La terreur de la Mort avait rendu ses pieds rapides. Et de Shahpour je m’en allai au sud, droit devant moi. Je n’osai me détourner, de peur de manquer ma vengeance--laquelle est mon droit. De Shahpour je longeai le Jhelum, car je pensais que le fuyard éviterait le Désert du Rechna. Mais, bientôt, à Sahiwal, je m’éloignai dans la direction de Jhang, Samundri et Gugera, jusqu’à ce que, une nuit, la jument pommelée se trouvât le poitrail sur la clôture du chemin de fer qui va à Montgomery. Et l’endroit était Okara, et la tête de la femme des Abazai reposait sur le sable entre mes pieds.
De là j’allai à Fazilka, et l’on me demanda si j’étais fou d’y amener des chevaux mourants de faim. La Voix était avec moi, et je n’étais nullement fou, mais seulement las, à cause que je ne pouvais trouver Daoud Shah. Il était écrit que je ne le trouverais ni à Rania ni à Bahadourgah, et je m’en vins de l’ouest à Delhi, et là non plus je ne le trouvai pas. Mon ami, j’ai vu maintes choses étranges en mes vagabondages. J’ai vu les démons gambader à travers le Rechna comme au printemps les étalons gambadent. J’ai entendu les _Djinns_ s’entr’appeler du fond de leurs trous dans le sable, et je les ai vus me passer devant les yeux. Il n’y a pas de démons, disent les sahibs? Les sahibs sont gens fort avisés, mais ils ne savent pas tout au sujets des démons ni... des chevaux. Oh, oh! Je vous déclare, à vous qui riez de ma misère, que j’ai vu les démons en plein midi huer et sauter sur les hauts-fonds du Chenab. Et avais-je peur? Mon frère, lorsque son désir ne tend qu’à une chose, l’homme ne craint ni Dieu, ni Homme, ni Démon. Si ma vengeance échouait, je fracasserais de la crosse de mon fusil les Portes du Paradis, ou de mon couteau me taillerais mon chemin jusqu’à l’Enfer, pour réclamer à ceux qui gouvernent là le corps de Daoud Shah. Quel amour aussi profond que la haine?
Ne parlez pas. Je connais la pensée de votre cœur. Voyez-vous un nuage au blanc de l’œil que voici? Comment au poignet le sang se comporte-t-il? Nulle folie n’habite ma chair, mais rien que la véhémence du désir qui m’a consumé. Écoutez!
Au sud de Delhi je ne connaissais pas du tout le pays. Je ne pourrais donc dire où j’allai, mais je traversai maintes cités. Je ne savais qu’une chose, c’est qu’il m’était ordonné d’aller au sud. Quand les chevaux ne pouvaient plus marcher, je me jetais sur la terre et attendais le jour. Il n’y eut pas de sommeil pour moi durant ces étapes; et ce fut lourd à porter. Connais-tu, ô frère mien, le mal qui consiste à ne pouvoir briser l’insomnie--quand le manque de sommeil fait que vous avez mal aux os, et que la lassitude vous tire la peau des tempes, et que cependant... il n’y a pas de sommeil... pas de sommeil? _Dray wara yow dee! Dray wara yow dee!_ L’œil du soleil, l’œil de la lune, et mes yeux... à moi, mes yeux sans repos... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!
Il y avait une ville dont j’ai oublié le nom, et là toute la nuit la Voix se fit entendre. C’était il y a dix jours. Elle m’a trompé de nouveau.
Je suis venu ici d’un endroit appelé Hamirpour, et, vois, c’est mon Destin que pour mon bonheur, et le resserrement de notre amitié, je te rencontre. C’est d’un bon augure. Grâce à la joie de contempler ton visage, la lassitude s’en est allée de mes pieds, et l’affliction de mon si long voyage est oubliée. En outre, mon cœur est en paix, car je sais que la fin est proche.
Il se peut que je trouve Daoud Shah dans cette ville-ci, en route vers le nord, puisque toujours un montagnard retourne à ses montagnes quand le printemps se fait sentir. Et les verra-t-il, ces monts de notre pays? Sûrement, je l’atteindrai! Sûrement, ma vengeance est sauve! Sûrement, Dieu le tient à ma disposition dans le creux de sa main. Nul mal n’arrivera jusqu’à ma venue à Daoud Shah; car je souhaite de le tuer en pleine vie, l’âme chevillée dans le corps. La grenade est en pleine saveur quand les pépins se séparent avec difficulté de l’écorce. Que ce soit dans la journée, afin que je puisse voir son visage et que ma joie soit à son comble.
Et quand j’aurai terminé l’affaire et que mon honneur sera lavé, je rendrai grâces à Dieu, Celui qui tient les Balances de la Justice, et je dormirai. Dès cette nuit-là, tout le jour, et au cours de la nuit encore, je dormirai; et nul rêve ne viendra me troubler.
Et maintenant, ô mon frère, l’histoire est contée toute. _Ahi! Ahi! Alghias! Ahi!_
LE RICKSHAW-FANTOME[5]
[5] Le _rickshaw_ est une sorte de pousse-pousse à quatre _coolies_.
Un des rares avantages que l’Inde possède sur l’Angleterre, c’est sa grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service, on s’y trouve directement ou indirectement en relations familières avec les deux ou trois cents «civilians»[6] de sa province, tous les mess de dix ou douze régiments et batteries, et quelque quinze cents autres personnes du monde non officiel. En dix ans, le nombre des connaissances peut se trouver doublé, et, au bout de vingt ans, il n’est pas un Anglais de l’Empire que l’on ne connaisse ou dont on n’ait entendu parler, après quoi on peut voyager du nord au sud et de l’est à l’ouest sans bourse délier.
[6] «Civilian», agent du service civil des Indes.
Les globe-trotters, qui comptent sur l’hospitalité comme un droit, ont porté quelque atteinte à cette largesse de cœur, mais il n’en persiste pas moins, aujourd’hui, que si vous appartenez au cercle des initiés, et n’êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très, très secourable.
Rickett, de Kamartha, fut, il y a quelque quinze ans, l’hôte de Polder, de Kumaon. Son intention était de ne séjourner chez lui que quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de rhumatisme articulaire, et durant six semaines désorganisa la maison de Polder, l’empêcha de travailler, et faillit mourir dans sa chambre à coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son éternel obligé, et, chaque année, envoie aux petits Rickett une caisse de bonbons et de jouets. Il en va de même dans tout le pays. Des hommes qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu’ils vous tiennent pour un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coup de sérieux ennuis.
Heatherlegh, le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire, tenait un hôpital pour son compte privé--toute une collection de box pour incurables, disaient ses amis--en tout cas, une sorte de cale sèche pour l’embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps, dans l’Inde, est souvent accablant, et comme la quantité de briques est toujours la même[7], et que la seule liberté qu’on vous y accorde, est celle de travailler plus que de raison sans avoir à compter sur des remerciements, il arrive que les gens s’abattent sur la route et finissent par avoir la tête aussi brouillée que les métaphores en ce paragraphe.
[7] _Exode_ (ch. V, versets 8 et 18).
Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté, et l’ordonnance dont, en général, il gratifie ses malades, est: «Ne vous dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas.» Il prétend que le surmenage tue plus de gens que ne justifie l’importance de ce bas monde. Il soutient que c’est le surmenage qui tua Pansay, lequel mourut dans ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le droit de parler avec autorité, et se moque de ma théorie lorsque je prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c’est par la fêlure que pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le hâta vers la mort. «Pansay perdit la boule», déclare Heatherlegh, «après l’excitation d’un long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu’il se soit conduit comme un malotru vis-à-vis de Mrs. Keith-Wessington. Mon opinion, c’est que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes, et qu’il se mit à broyer du noir et prit trop à cœur un flirt ordinaire de paquebot. En tout cas, il fut certainement fiancé à Miss Mannering, et non moins certainement rompit-elle avec lui. Après quoi il contracta une fièvre légère, et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et embellir. Mais c’est bien le surmenage qui fut cause de la maladie, l’entretint, et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des victimes du système qui consiste à faire faire à un seul homme le travail de deux hommes et demi.»
Telle n’est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses malades et qu’il m’arrivait de me trouver à portée, je veillais quelquefois Pansay. Le pauvre garçon me rendait vraiment malheureux par la description qu’il me faisait à voix basse, égale, du cortège qui toujours passait au pied de son lit. Ajoutez à cela qu’il avait la richesse d’expression des malades. Lorsque pour un temps il fut guéri, je le poussai à écrire toute l’affaire depuis le commencement jusqu’à la fin, me disant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement de l’esprit. Tout le temps qu’il écrivit, il resta sous l’empire d’une forte fièvre, et le style de mélodrame qu’il adopta ne fut pas pour le calmer. Deux mois plus tard, il fut déclaré de nouveau bon pour le service, mais bien qu’on eût de lui un besoin urgent pour aider à combler un déficit, une commission des finances qui manquait d’hommes, il préféra mourir, jurant jusqu’à la fin qu’il était ensorcelé. J’obtins, avant sa mort, qu’il me mît en possession de son manuscrit, et voici, telle qu’il l’écrivit, sa version de l’affaire:
Mon médecin me dit qu’il me faut du repos et un changement d’air. Il n’est pas impossible que d’ici à peu de temps j’aie l’un et l’autre--repos que ni l’ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne sauraient rompre, et changement d’air bien au delà de ce que peut m’offrir nul steamer en route pour le pays. En attendant, je suis décidé à rester où je suis, et, au parfait mépris des ordres de mon médecin, à mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par vous-mêmes si nul homme né de femme sur cette terre enfin lasse passa jamais par les mêmes tourments que moi.
Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu’on ait tiré sous lui les verrous de la trappe[8], mon histoire, quelque étrange et horriblement invraisemblable qu’elle puisse paraître, réclame tout au moins de l’attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance, j’en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois, j’aurais traité de dément ou d’ivrogne celui qui eût osé me raconter la semblable. Il y a deux mois, j’étais le plus heureux homme de l’Inde. Aujourd’hui, de Peshawer à la mer, nul n’est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les seuls à connaître tout ceci. L’explication qu’il en fournit, c’est que j’ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes «hallucinations». Hallucinations, vraiment! Je le traite d’idiot; mais il continue à me soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu’à ce que je m’accuse de n’être qu’un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez par vous-mêmes.
[8] On sait qu’en Angleterre les condamnés à mort sont pendus, et qu’une fois la corde au cou une trappe s’ouvre subitement sous leurs pieds, précipitant leur corps dans le vide.
Il y a trois ans j’eus la bonne... l’on ne peut plus mauvaise fortune... de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, avec certaine Agnès Keith-Wessington, femme d’un officier côté Bombay. De quel genre de femme il s’agissait, là n’est point pour vous la question. Contentez-vous de savoir qu’avant la fin du voyage elle et moi étions éperdûment et sans raisonnement possible amoureux l’un de l’autre. Dieu sait que je peux en faire aujourd’hui l’aveu sans ombre de vanité. En ce genre d’affaire, il en est toujours un qui donne et l’autre qui accepte. Dès le premier jour de notre fatal attachement, j’eus conscience que la passion d’Agnès était plus forte, plus dominante, et, s’il m’est permis d’employer l’expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le fait, je n’en sais rien. Toujours est-il que, par la suite, il ne fut que trop clair pour tous deux.
Arrivés à Bombay au printemps, nous nous en allâmes chacun de notre côté, pour ne nous rencontrer plus de trois ou quatre mois, lorsque mon congé et son amour nous conduisirent de part et d’autre à Simla. Nous y passâmes la saison ensemble, et mon feu de paille s’y consuma en une fin pitoyable avec les derniers jours de l’année. Je ne cherche pas à m’excuser. Je n’adresse aucune excuse. Mrs. Wessington avait fait pour moi l’abandon de beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De mes propres lèvres, en août 1882, elle apprit que j’avais soupé d’elle, de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent eussent eu assez de moi dans le temps que j’avais assez d’elles. Soixante-quinze de celles-ci se fussent promptement vengées grâce à quelque flirt actif et importun avec d’autres hommes. Mrs. Wessington était la centième. Sur elle ni mon aversion franchement énoncée, ni les brutalités cinglantes dont j’agrémentais nos entrevues n’eurent le moindre effet.
--Jack, mon chéri! telle était son éternelle antienne. Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise--d’une horrible méprise, et qu’un de ces jours nous redeviendrons bons amis. _Je vous en prie_, Jack, pardonnez-moi, mon ami.
C’était moi le coupable, et je le savais. Cette connaissance transforma ma pitié en passive endurance, et, dans la suite, en haine aveugle--ce même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec férocité sur l’araignée que vous n’avez tuée qu’à moitié. Et c’est avec cette haine au cœur que je vis se terminer la saison de 1882.
L’année suivante, nous nous rencontrâmes de nouveau à Simla--elle avec le même sempiternel visage et de timides essais de réconciliation, moi avec l’horreur d’elle dans toutes les fibres de mon être. Il arriva plusieurs fois que je ne pus éviter de la rencontrer seule; et en chaque occasion ses paroles furent identiquement les mêmes. Toujours cette plainte irraisonnée, que tout cela n’était qu’une «méprise»; et toujours l’espoir d’une prochaine «réconciliation». J’eusse pu m’apercevoir, en y prenant garde, que c’était cet espoir seul qui la tenait en vie. Elle devenait de mois en mois plus pâle et plus diaphane. Vous voudrez bien convenir avec moi qu’une telle conduite eût mené n’importe qui à la folie, qu’elle était inutile, enfantine, peu d’une femme. Je maintiens qu’il y avait beaucoup de la faute de Mrs. Wessington. Et, d’autre part, dans le trouble et la fièvre de mes insomnies, je me suis mis parfois à penser que j’aurais pu me montrer un peu meilleur vis-à-vis d’elle. Mais voilà qui pour le coup est une «hallucination». Je ne pouvais continuer de prétendre l’aimer, alors que je ne l’aimais plus; qu’en dites-vous? C’eût été peu loyal pour tous deux.
L’an dernier, nous nous rencontrâmes encore--dans les mêmes conditions qu’auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer à quel point ses tentatives pour reprendre les anciennes relations, étaient vaines et illusoires. Lorsque la saison s’avança, nous fîmes bande à part--c’est-à-dire qu’il lui fut assez difficile de me rencontrer, attendu qu’il me fallut m’occuper d’intérêts autres et plus absorbants. Quand j’y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l’ombre s’entremêlèrent dans une danse fantastique: ma cour à la petite Mannering; mes espérances, mes doutes et mes craintes; nos longues chevauchées ensemble; mon tremblant aveu; sa réponse; et de temps à autre la vision d’un visage pâle fuyant au passage dans le rickshaw aux livrées noir et blanc que jadis j’épiais d’un regard si intense; le signe que de sa main gantée faisait Mrs. Wessington; et, lorsqu’elle me rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de son interrogation. J’aimais Kitty Mannering; je l’aimais honnêtement, de tout mon cœur, et, à mesure que grandissait mon amour pour elle, grandissait ma haine contre Agnès. En août, Kitty et moi fûmes fiancés. Le lendemain, je rencontrai ces maudits _jhampanies_[9] couleur de pie derrière le Jakko, et, mû par quelque sentiment de pitié, m’arrêtai pour tout raconter à Mrs. Wessington. Elle le savait déjà.
[9] _Coolies_ employés au roulage des rickshaws.
--Ainsi, Jack, j’apprends que vous voilà fiancé, mon ami. (Puis, sans une seconde de répit: Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise, d’une horrible méprise. Un de ces jours, nous redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.)
Ma réponse fut de celles dont un homme lui-même eût tressailli. Elle cingla, à l’instar d’un coup de fouet, la femme mourante que j’avais devant moi.
--Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi; mon intention n’était pas de vous fâcher. Mais c’est vrai, c’est vrai; vous avez raison!
Et Mrs. Wessington, cette fois-ci, se tut, anéantie. La laissant finir sa promenade en paix, je m’éloignai avec le sentiment,--mais cela ne dura qu’un instant,--que je m’étais conduit comme le dernier des goujats. Je regardai en arrière, et vis qu’elle avait fait tourner son rickshaw, dans la pensée, je suppose, de me rattraper.
La scène et ses entours se photographièrent dans ma mémoire. Le ciel balayé par les dernières pluies (la saison des pluies touchait à sa fin), les pins alourdis, ternes, la route boueuse, et les rochers noirs et fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel les livrées noir et blanc des _jhampanies_, le rickshaw aux panneaux jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs. Wessington, s’enlevaient en clair. Elle avait son mouchoir dans la main gauche, et s’appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins du rickshaw. Je fis tourner mon cheval dans un sentier de traverse, près du réservoir de Sanjowlie, et littéralement pris la fuite. Je crus entendre encore un faible «Jack!». Ce peut avoir été imagination de ma part. Je ne m’arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes, je tombai sur Kitty à cheval, et, dans les délices d’une longue chevauchée avec elle, oubliai toute l’entrevue.
Une semaine plus tard, Mrs. Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de l’indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine, parfaitement heureux. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que j’avais oublié tout ce qui la concernait, sauf que parfois la découverte de quelques-unes de ses anciennes lettres me rappelait fâcheusement nos relations d’antan. Vers janvier j’avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui restait de notre correspondance, et l’avais brûlé. Au commencement d’avril de cette année 1885, je me trouvais une fois de plus à Simla--Simla à demi déserté--je m’y trouvais livré tout entier aux conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra par là qu’aimant Kitty comme je faisais je n’exagère pas en déclarant que j’étais, à cette époque, l’homme le plus heureux de l’Inde.
Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui devait convenir à des mortels placés dans nos circonstances, je fis remarquer à Kitty qu’une bague de fiançailles était l’insigne extérieur et visible de sa dignité en tant que fiancée, et qu’il lui fallait incontinent venir chez Hamilton afin d’y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce vulgaire détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous le 15 avril 1885. Rappelez-vous que--quoique mon médecin puisse dire le contraire--j’étais alors en parfaite santé, jouissais d’un non moins parfait équilibre d’esprit et d’une _absolue_ tranquillité d’âme. Kitty et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton, et là, sans souci du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée sous le regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux diamants. Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont Combermere et à la boutique de Peliti.
Tandis que mon _waler_[10] avançait avec précaution sur le schiste incertain, et que Kitty riait et bavardait à mes côtés,--tandis que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui en était alors venu des plaines, se trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la verandah de Peliti,--j’eus conscience que quelqu’un, apparemment à une grande distance, m’appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur le moment je n’aurais su le dire. Dans le court laps de temps qu’il fallait pour couvrir la route entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du pont Combermere, j’avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens capables d’avoir commis ce solécisme, et avais fini par décider que ce devait avoir été quelque bourdonnement d’oreilles. Juste en face la boutique de Peliti mon regard se trouva arrêté par le spectacle de quatre _jhampanies_ en livrée couleur de pie, qui poussaient un rickshaw de louage, d’apparence médiocre, et dont les panneaux étaient jaunes. En un moment mon esprit se reporta sur la saison précédente et sur Mrs. Wessington avec un sentiment d’irritation et de déplaisir. N’était-ce pas assez que la femme fût morte et enterrée, et fallait-il encore que ses serviteurs noir et blanc réapparussent pour gâter une journée de bonheur? Quels que fussent ceux qui les employaient, j’irais les voir pour leur demander, à titre de faveur personnelle, de changer la livrée de leurs _jhampanies_. Je louerais moi-même les hommes, et, s’il était nécessaire, leur achèterais leurs habits sur le dos. Il est impossible de dire ici le flot de peu désirables souvenirs que leur présence évoquait.
[10] _Waler_, cheval d’origine australienne.
--Kitty, criai-je, voici revenus les _jhampanies_ de la pauvre Mrs. Wessington! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.
Kitty avait connu quelque peu Mrs. Wessington à la saison dernière, et s’était toujours intéressée à cette femme maladive.
--Quoi? Où? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.
Au moment où elle parlait, son cheval, afin d’éviter une mule chargée, se jeta droit devant le rickshaw qui s’avançait. J’eus à peine le temps de crier gare, que cheval et amazone, à mon indicible horreur, passèrent _à travers_ les hommes et la voiture comme si c’eût été l’air impalpable.