Part 2
--Le Fils du Ciel a-t-il oublié? C’était quand Imray Sahib est parti secrètement pour l’Europe sans avertir; et je suis entré--oui, moi--à l’honoré service du protecteur du pauvre.
--Ainsi, Imray Sahib est allé en Europe?
--C’est ce qu’on dit parmi ses anciens serviteurs.
--Et tu reprendras du service auprès de lui lorsqu’il reviendra?
--Assurément, Sahib. C’était un bon maître, et il traitait ses gens avec bienveillance.
--C’est certain. Écoute, je suis très fatigué, mais demain je vais chasser l’antilope. Donne-moi la petite carabine dont je me sers pour l’antilope noire; elle est dans l’étui, là-bas.
L’homme se pencha sur l’étui, tendit les canons, la crosse et le devant à Strickland, lequel adapta le tout ensemble, puis, avec un bâillement plaintif, allongea le bras jusqu’à l’étui, y prit une cartouche à balle, et la glissa dans la culasse du ·360 Express.
--Et comme cela, Imray Sahib est allé secrètement en Europe! Voilà qui semble bien étrange, Bahadour Khan, ne trouves-tu pas?
--Que sais-je des façons de l’homme blanc, Fils du Ciel?
--Pas grand’chose, je l’avoue. Mais tout à l’heure tu en sauras davantage. Il m’est arrivé d’apprendre qu’Imray Sahib est revenu de ses si longs voyages, et qu’en ce moment il se trouve dans la pièce à côté, où il attend son serviteur.
--Sahib!
La lumière de la lampe glissa le long des canons de la carabine comme ils se mettaient au niveau de la large poitrine de Bahadour Khan.
--Va voir! dit Strickland. Prends une lampe. Ton maître est fatigué, et il t’attend. Va!
L’homme prit une lampe, et s’en alla dans la salle à manger, suivi de Strickland, qui presque le poussait du bout de la carabine. Il resta un moment à regarder les sombres retraites que cachait le vélum, le serpent qui se tordait sur le sol, et, en dernier lieu, tandis que son visage se couvrait d’une sorte d’enduit grisâtre, cette chose qui était sous la nappe.
--Tu as vu? demanda Strickland, après un moment de silence.
--J’ai vu. Je suis d’argile dans les mains de l’homme blanc. Que va faire Son Honneur?
--Te pendre avant que ce mois soit écoulé. Quoi d’autre?
--Pour l’avoir tué? Mais, Sahib, réfléchis. En allant parmi nous, ses serviteurs, il laissa tomber les yeux sur mon enfant, qui avait quatre ans. Il lui jeta un sort, et en dix jours mon enfant--oui, mon enfant!--mourut de la fièvre.
--Qu’avait dit Imray Sahib?
--Il avait dit que c’était un bel enfant, et l’avait caressé sur la tête; donc, mon enfant mourut. Donc, je tuai Imray Sahib au crépuscule, lorsqu’il venait de rentrer du bureau et qu’il dormait. Donc, je le traînai là-haut dans les poutres du toit et remis tout en place derrière lui. Je suis le serviteur du Fils du Ciel.
Strickland me regarda par-dessus la carabine, et dit en langage indigène:
--Tu es témoin de cet aveu? Il a tué.
Bahadour Khan se tenait là, le visage gris cendre sous la lumière de l’unique lampe. Le besoin de se justifier ne tarda pas à s’emparer de lui.
--Je suis pris, dit-il, mais l’offense vient de cet homme. Il avait jeté le mauvais œil sur mon enfant, et je l’ai tué et caché. Ceux-là seulement que servent les démons (et son regard lança un éclair sur Tietjens couchée immobile devant lui), ceux-là seulement pouvaient savoir ce que j’avais fait.
--C’était fort habile. Mais tu aurais dû l’amarrer à la poutre avec une corde. Maintenant, c’est toi qu’on va amarrer à une corde. Planton!
Un policeman assoupi répondit à l’appel de Strickland. Un autre le suivait, et Tietjens conserva une tranquillité merveilleuse.
--Emmenez-le au poste de police, dit Strickland. Il s’agit d’un cas urgent.
--On me pend, alors? demanda Bahadour Khan, sans faire la moindre tentative de fuite, et en gardant les yeux attachés au sol.
--Si le soleil brille et si l’eau coule[1]--oui, répliqua Strickland.
[1] Proverbe indigène.
Bahadour Khan recula d’une longue enjambée, frissonna, et ne bougea plus. Les deux policemen attendirent de nouveaux ordres.
--Allez! fit Strickland.
--Pardon; mais je m’en vais très vite, dit Bahadour Khan. Regarde! Je suis dès maintenant un homme mort.
Il leva le pied, et au petit doigt crochait la tête du serpent à demi tué, solidement fixée dans l’agonie de la mort.
--Je sors d’une famille de propriétaires, dit Bahadour Khan, en chancelant sur place. C’eût été une honte pour moi que de marcher à la potence; aussi, je prends ce chemin. Qu’on se rappelle que les chemises du sahib sont toutes bien comptées, et qu’il y a dans sa cuvette un morceau de savon d’extra. Mon enfant fut ensorcelé, et j’ai fait périr le sorcier. Pourquoi chercheriez-vous à me faire périr par la corde? Mon honneur est sauf, et... et... je meurs.
Il mourut, au bout d’une heure, comme meurent ceux que pique le petit _karait_ brun. Et les policemen le portèrent, lui et cette chose qui était sous la nappe, en leurs places respectives.
* * * * *
--Et c’est, dit Strickland d’un ton très calme, en grimpant dans son lit, ce qu’on appelle le vingtième siècle. Avez-vous entendu ce qu’a dit cet homme?
--J’ai entendu, répliquai-je. Imray s’est trompé.
--Tout simplement pour avoir ignoré la nature de l’Oriental, et la coïncidence d’une petite fièvre périodique. Il y avait quatre ans que Bahadour Khan était avec lui.
Je frémis. Il y avait exactement ce laps de temps que mon propre serviteur était avec moi. Lorsque je passai dans ma chambre, je trouvai mon homme qui m’attendait, aussi impassible que l’effigie de cuivre d’un penny, pour m’enlever mes bottes.
--Qu’est-ce donc qui est arrivé à Bahadour Khan? dis-je.
--Il a été piqué par un serpent, et il est mort. Le reste, le sahib le sait.
Telle fut la réponse.
--Et que sais-tu toi-même de cette affaire?
--Tout ce qu’on pouvait recueillir de quelqu’un qui s’en vient au crépuscule demander satisfaction. Doucement, sahib. Que j’enlève ces bottes.
Je venais de céder au sommeil d’un homme qui n’en peut plus, lorsque j’entendis Strickland crier de son côté de la maison:
--Tietjens est revenue à sa place!
Elle y était revenue, en effet. Le grand lévrier était majestueusement étendu sur son propre lit, sur sa propre couverture, tandis qu’en la chambre voisine allait et venait, balayant la table, le vélum indolent et veuf.
DRAY WARA YOW DEE
Des amandes et des raisins, sahib? Du raisin de Caboul? Ou peut-être un poney des plus beaux si seulement le sahib veut bien venir avec moi? Il a un mètre quarante au garrot, joue le polo, s’attelle à la charrette, porte une dame, et--par le Saint Kurshed et les Bienheureux Imams, c’est le sahib en personne! Mon cœur est gonflé et mon œil satisfait. Puissiez-vous ne jamais ressentir de fatigue! Telle l’eau fraîche au lit du Tirah, telle la vue d’un ami en un lieu éloigné. Et que faites-vous, vous, dans ce maudit pays? Au sud du Delhi, sahib, vous savez le proverbe--«Rats les hommes, catins les femmes.» Comment, c’est sur un ordre? Oh, alors! Un ordre est un ordre jusqu’à ce qu’on soit assez fort pour désobéir. O mon frère, ô mon ami, nous nous sommes rencontrés en une heure propice! Tout va-t-il bien dans le cœur, le corps et la maison? Jour heureux que celui où tous deux nous nous retrouvons!
Je vais avec vous? Grande est votre faveur. Y aura-t-il place pour les piquets dans le compound? J’ai trois chevaux, les charges et le palefrenier. De plus, souvenez-vous que la police d’ici me tient pour un voleur de chevaux. Qu’est-ce qu’ils y connaissent aux voleurs de chevaux, ces bâtards des Lowlands? Vous rappelez-vous le temps où Kamal--le vagabond qu’il était--menait tapage aux portes de Jumrud, et où il souleva les chevaux du colonel tous dans une nuit? Kamal est mort maintenant, mais son neveu a repris l’affaire en main, et ce n’en est pas fini, qu’il se trouve encore des manquants parmi les chevaux, si les recrues de l’autre côté de la passe de Khaiber n’y veillent.
La paix de Dieu et la faveur de son Prophète soient sur cette maison-ci et tout ce qu’il y a dedans! Shafiz-ullah, attache la jument pommelée sous l’arbre et tire de l’eau. Les chevaux peuvent rester au soleil, mais replie-leur les feutres sur les reins. Non, mon ami, inutile de les regarder. Ils sont destinés à être vendus à ces idiots d’officiers qui connaissent si bien le cheval. La jument est pleine à mettre bas; le gris est un informe démon; et l’isabelle... mais vous connaissez le truc de la cheville dans le sabot. Dès qu’ils seront vendus je retourne à Pubbi, ou, peut-être bien, dans la vallée de Peshawer.
O ami de mon cœur, que c’est bon de vous revoir! J’ai passé ma journée à faire des courbettes et à mentir aux sahibs officiers par rapport à ces chevaux, et j’ai soif de franc-parler. _Auggrh!_ C’est une excellente chose que le tabac avant le repas. Allez de votre côté, car nous ne sommes pas dans notre pays. Asseyez-vous dans la verandah, et moi je vais étendre ici mon tapis. Mais il faut auparavant que je boive. _Au nom de Dieu et pour le remercier, trois fois merci!_ Voici, certes, une eau parfaite--aussi parfaite que l’eau de Sheoran lorsqu’elle arrive des neiges.
Ils sont tous heureux et bien portants dans le nord--Khoda Bash et les autres. Yar Khan est descendu du Kourdistan avec les chevaux--trois douzaines seulement, dont une bonne moitié en poneys de bât--et il a déclaré en plein sérail de Kashmir que vous devriez, vous autres Anglais, envoyer des canons faire sauter l’amir en enfer. Il y a, en ce moment, _quinze_ péages sur la route de Kaboul; et à Dakka, lorsqu’il se croyait hors d’affaire, Yar Khan s’est vu dépouillé de tous ses étalons du Balkh par le gouverneur! C’est criant d’injustice, et Yar Khan est fou de rage. Pour ce qui est des autres, Mahbub Ali est encore à Pubbi, en train d’écrire Dieu sait quoi. Tugluq Khan est en prison pour l’affaire du poste de police de Kohat. Faiz Beg est descendu d’Ismail-ki-Dhera avec une ceinture bokhariote pour toi, mon frère, à la fin de l’année, mais personne ne savait où tu étais allé; il n’était pas resté la moindre nouvelle. Les cousins ont pris un nouvel herbage près de Pakpattan pour élever des mules destinées aux charrettes du gouvernement, et il y a au bazar une histoire de prêtre. Oh, oh! Un conte d’un salé! Écoute...
Sahib, pourquoi me demander cela? Si mes vêtements sont souillés, c’est à cause de la poussière de la route. Si j’ai les yeux cernés, c’est à cause de l’éclat du soleil. Si j’ai les pieds gonflés, c’est de les avoir lavés dans des eaux amères; et si j’ai les joues creuses, c’est parce que la nourriture, ici, est mauvaise. Au feu, votre argent! Je n’en ai que faire. Je suis riche, et je vous prenais pour un ami; mais vous êtes comme les autres--un sahib. Un homme est-il triste? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Est-il déshonoré? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. A-t-il un affront à venger? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Tels sont les sahibs, et tel es-tu, toi--oui, toi.
Non, ne regardez pas les pieds de l’isabelle. Dommage que je ne vous aie jamais appris à connaître les jambes d’un cheval? Boiteux? Soit. Eh bien, quoi? Les routes sont dures. Et la jument aussi, est boiteuse? Elle porte double fardeau, sahib.
Et maintenant, je vous en prie, laissez-moi partir. Grands sont la faveur et l’honneur dont j’ai été l’objet de la part du sahib, et gracieusement a-t-il montré sa croyance que les chevaux sont volés. Lui plaira-t-il de m’envoyer à la thana[2]? D’appeler un balayeur pour me faire emmener par un de ces lézards-là? Je suis l’ami du sahib. J’ai bu de l’eau à l’ombre de sa maison et il m’a noirci la face. Reste-t-il quelque chose à faire? Le sahib me donnera-t-il huit annas pour adoucir l’injure et... compléter l’insulte?...
[2] Poste de police.
Pardonnez-moi, mon frère. Je ne savais--je ne sais pas en ce moment--ce que je dis. Oui, je vous ai menti! Je me couvrirai la tête de poussière--je ne suis qu’un Afridi! Les chevaux ont dû marcher, tout boiteux qu’ils sont, depuis la vallée jusqu’ici, et j’ai les yeux brouillés, et le corps me fait mal, à cause du manque de sommeil, et j’ai le cœur desséché de chagrin et de honte. Mais, de même que ce fut ma honte, de même, par le Dieu Dispensateur de la Justice--par Allah-al-Mumit, ma vengeance sera mienne!
Ce n’est pas la première fois que nous causons le cœur à nu, et nos doigts ont trempé dans le même plat, et tu as été pour moi comme un frère. C’est pourquoi je te paie de mensonges et d’ingratitude... comme un Pathan. Écoute, maintenant! Quand la douleur de l’âme passe de son poids les forces de l’endurance, on arrive par la parole à l’alléger un peu; en outre, l’esprit de l’homme sincère est comme un puits, et le caillou de confession qu’on y laisse tomber, s’y enfonce et plus ne se revoit. De la vallée je suis venu à pied, lieue par lieue, dans la poitrine un feu pareil au feu de l’enfer. Et pourquoi? As-tu, alors, si vite oublié nos coutumes, parmi ces gens d’ici qui vendent leurs femmes et leurs filles pour de l’argent? Reviens avec moi dans le nord et sois parmi des hommes une fois encore. Reviens, lorsque cette affaire sera consommée et que je t’appellerai! La fleur des vergers de pêchers est sur toute la vallée, et il n’est, ici, que poussière et grande puanteur. Un vent plaisant souffle dans les mûriers, et les torrents sont éclatants d’eau de neige, et les caravanes montent et les caravanes descendent, et cent feux étincellent dans le boyau de la Passe, et le piquet de tente répond au maillet, et le poney de charge hennit au poney de charge à travers la fumée flottante du soir. Il fait bon maintenant dans le nord. Reviens avec moi. Retournons aux nôtres! Viens!
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D’où mon chagrin? Lorsque l’homme s’arrache le cœur et morceau par morceau le fait cuire à feu lent, est-ce pour rien autre qu’une femme? Ne ris pas, ami à moi, car ton temps aussi viendra. C’était une femme des Abazai, et je la pris en mariage pour arrêter la discorde entre notre village et les gens de Ghor. Je ne suis plus jeune? La chaux a touché ma barbe? C’est vrai. Je n’avais aucun besoin de me marier? Non, mais je l’aimais. Que dit Rahman:--«En celui dont le cœur ouvre la porte à l’Amour, il n’est que Folie _et rien autre_. D’un éclair de l’œil elle t’a aveuglé, et des paupières et de la frange des paupières pris en captivité sans rançon, _et rien autre_.» Te rappelles-tu cette chanson durant que le mouton rôtissait au camp de Pindi, parmi les Uzbegs de l’amir?
Les gens des Abazai sont des chiens, et leurs femmes, les servantes du péché. Il y avait bien parmi les siens, à elle, un amoureux; mais, de cela, son père ne me dit mot. Mon ami, maudissez pour moi dans vos prières, comme je maudis chaque fois que je prie depuis le Fakr jusqu’à l’Isha, le nom de Daoud Shah, des Abazai, dont la tête repose encore sur le col, dont les mains sont encore aux poignets, qui a causé mon déshonneur, qui a fait de mon nom un objet de risée parmi les femmes du Petit Malikand.
Au bout de deux mois je me rendis en Hindoustan--à Chérat. Je ne restai parti que douze jours; mais j’avais déclaré que je resterais quinze jours absent. Ainsi fis-je pour l’éprouver, car il est écrit: «Ne te fie pas à l’incapable.» En remontant seul la gorge à la chute du jour, j’entendis une voix d’homme chanter à la porte de ma maison; et c’était la voix de Daoud Shah, et la chanson qu’il chantait, c’était _Dray wara yow dee_--les trois ne font qu’un. Ce fut comme si l’on m’eût glissé une entrave autour du cœur et que tous les démons eussent tiré dessus pour la serrer passé toute endurance. Je me coulai silencieusement jusqu’en haut du chemin, mais la pluie avait mouillé la mèche de mon flingot, et je ne pouvais tuer Daoud Shah de loin. De plus, j’avais dans l’idée de tuer la femme aussi. De sorte qu’il continuait de chanter, assis à l’extérieur de ma maison; et voilà que la femme ouvrit la porte, et j’approchai, rampant sur le ventre parmi les rochers. Je n’avais sous la main que mon couteau. Or, mon pied fit glisser une pierre, et tous deux regardèrent en bas de la montagne, et lui, laissant là son flingot, fuit ma colère, à cause qu’il avait peur pour la vie qui était en lui. Quant à la femme, elle ne bougea que je ne fusse en face d’elle, lui criant: «O femme, qu’est-ce donc que tu as fait?» Et elle, le cœur exempt de crainte, bien qu’elle connût ma pensée, se prit à rire et dit: «C’est peu de chose. Je l’aimais, et toi tu n’es qu’un chien et un voleur de bétail qui profites de la nuit. Frappe!» Et moi, encore aveuglé par sa beauté... car, ô mon ami! les femmes des Abazai sont fort belles, je dis: «N’as-tu donc point de crainte?» Et elle, de répondre: «Aucune--sauf la crainte de ne point mourir.» Alors, je dis: «N’aie point cette crainte.» Et elle baissa la tête, et je la lui abattis à la nuque d’un coup si fort que cette tête me sauta entre les pieds. Après quoi la fureur des nôtres s’empara de moi, et je lui ébréchai les seins, afin que les hommes du Petit Malikand pussent avoir connaissance du crime, et je jetai le corps dans le cours d’eau qui aboutit à la rivière de Caboul. _Dray wara yow dee! Dray wara yow dee!_ Le corps sans tête, l’âme sans lueur, et mon propre cœur enténébré... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!
Cette nuit-là, sans faire halte, j’allai à Ghor, demander après Daoud Shah. On me dit: «Il est allé à Pubbi pour des chevaux. Que lui veux-tu? La paix règne entre les villages.» Je répondis: «Oui-da! La paix de trahison et l’amour qu’à Gurel porta le démon Atala.» Sur quoi je fis feu trois fois dans la barrière, me mis à rire et poursuivis mon chemin.
Au cours de ces heures-là, frère et ami du cœur de mon cœur, la lune et les étoiles étaient comme du sang au-dessus de moi, et j’avais dans la bouche le goût de la terre sèche. Aussi ne rompis-je le jeûne, et n’eus-je pour boisson que la pluie de la vallée de Ghor sur la face.
A Pubbi je trouvai Mahbub Ali, l’écrivain, assis sur son lit de sangle, et lui livrai mes armes conformément à votre Loi. Mais je ne m’attristais pas, car il était dans mon cœur que je tuerais Daoud Shah de mes mains que voici, de la sorte--comme on dépouille une grappe de raisin. Mahbub Ali dit: «Daoud Shah vient à l’instant de partir en toute hâte pour Peshawer, et il va choisir ses chevaux le long de la route, en allant à Delhi, car on prétend que la compagnie de tramways de Bombay est en train d’acheter dans cette dernière ville des chevaux par wagonnées... huit chevaux au wagon.» Et ce qu’il disait était vrai parler.
Alors je m’aperçus que la randonnée ne serait pas peu de chose, car l’homme avait passé vos frontières pour échapper à ma colère. Est-ce ainsi qu’il échappera? Ne suis-je pas en vie? Quand il irait courir au nord jusqu’au Dora et jusqu’aux neiges, ou bien au sud jusqu’à l’Eau Noire, je le suivrai, comme un amant, pas à pas, suit sa maîtresse, et m’avançant sur lui je le prendrai tendrement... oh! si tendrement, dans mes bras, et lui dirai: «C’est bien travaillé, et bien récompensé seras-tu.» Et Daoud Shah ne sortira pas de mon étreinte le souffle aux narines. _Augrrh!_ Où est la cruche? J’ai soif autant qu’une jument grosse d’un mois.
Votre Loi! Que me fait votre Loi? Quand les chevaux se battent dans les herbages, prêtent-ils attention aux barrières; ou les vautours d’Ali Musjid s’abstiennent-ils si la charogne gît à l’ombre du Ghor Kuttri[3]? L’affaire a pris naissance de l’autre côté de la frontière. Elle prendra fin où Dieu voudra. Ici, dans mon propre pays, ou en enfer. Les trois ne font qu’un.
[3] Caravansérail, à Peshawer.
Écoute, maintenant, toi qui partages le chagrin de mon cœur, et je vais te raconter la randonnée. Je suivis la piste de Pubbi à Peshawer, et je courus les rues de Peshawer comme un chien errant, en quête de mon ennemi. Une fois, je crus le voir se laver la bouche à la borne-fontaine du grand square; mais, comme j’allais l’atteindre, il était parti. Il se peut que ce fût lui, et qu’en voyant qui j’étais il ait fui.
Une fille du bazar m’apprit qu’il irait à Nowshera. Je dis:--«O cœur de mon cœur, Daoud Shah te visite-t-il?» Elle répondit:--«Parfaitement.» Je repris:--«Je souhaiterais de le voir, car nous sommes amis, et voilà deux ans que nous ne nous sommes vus. Cache-moi, je te prie, ici dans l’ombre de la persienne, et j’attendrai sa venue.» Et la fille, de dire:--«O Pathan, regarde-moi dans les yeux!» Et couché sur son sein je tournai la tête et la regardai dans les yeux, en jurant que je disais la vraie vérité de Dieu. Mais elle, de répondre:--«Jamais ami n’attendit ami avec de pareils yeux. Mentez à Dieu et au Prophète, mais à une femme vous ne sauriez mentir. Hors d’ici! Nul mal, à cause de moi, n’arrivera à Daoud Shah.»
Sans la peur de votre police j’eusse étranglé cette fille; et de la sorte la randonnée eût été réduite à néant. Je me contentai donc de rire et de m’en aller, tandis que, penchée sur l’appui de la fenêtre, dans la nuit, elle m’insultait jusqu’à ce que j’eusse passé le tournant de la rue. Elle a pour nom Jamun[4]. Dès que j’aurai réglé mon compte avec l’homme, je retournerai à Peshawer et... ses amants ne la désireront plus pour sa beauté. Ce ne sera plus _Jamun_, mais _Ak_, le cul-de-jatte des arbres. Oh, oh, _Ak_ elle sera!
[4] Nom d’arbre. On sait que les prostituées, dans l’Inde, sont toutes mariées à des arbres. Voir _Sur le Mur de la Ville_.
A Peshawer j’achetai des chevaux et des raisins, des amandes et des fruits secs, afin de donner au gouvernement un mobile à mes vagabondages, et de ne pas trouver d’obstacle sur la route. Mais lorsque j’arrivai à Nowshera, il était parti, et je ne sus où aller. Je restai un jour à Nowshera, et dans la nuit, comme je dormais au milieu des chevaux, une voix me parla à l’oreille. Toute la nuit elle voleta autour de ma tête sans vouloir cesser de chuchoter. J’étais couché sur le ventre, dormant comme dorment les démons, et il se peut que la Voix fût celle d’un Démon. Elle dit: «Va au sud, et tu rencontreras Daoud Shah.» Écoute, mon frère et le meilleur de mes amis--écoute! L’histoire te semble longue? Juge de sa longueur pour moi. Il n’est pas une lieue de la route, que je n’aie faite à pied, de Pubbi jusqu’ici; et à partir de Nowshera la Voix et la soif de la vengeance ont été mes seuls guides.
J’allai même jusqu’à l’Uttock, mais ce ne me fut pas un obstacle. Oh, oh! On peut donner au mot double sens, même en pleine affliction. L’Uttock ne me fut pas _uttock_ (obstacle); et j’entendis la Voix, au-dessus du bruit des eaux qui battaient le grand rocher, dire:--«Va à droite.» Sur quoi j’allai à Pindigheb, et en ces jours-là le sommeil me fut totalement ravi, et la tête de la femme des Abazai fut devant moi nuit et jour, absolument comme elle était tombée entre mes pieds. _Dray wara yow dee! Dray wara yow dee!_ Feu, cendres, et ma couche... les trois ne font qu’un... les trois ne font qu’un!