Le retour d'Imray

Part 4

Chapter 43,915 wordsPublic domain

--Qu’est-ce qu’il y a? interpella Kitty; qu’est-ce qui vous a fait crier sottement comme cela, Jack? Si je suis fiancée, est-ce une raison pour que tout l’univers le sache? Ce n’est pas la place qui manquait entre la mule et la verandah; et si vous croyez que je ne sais pas ce que c’est que de gouverner un cheval... Tenez!

Sur quoi la rétive Kitty, son exquise petite tête en l’air, s’élança au galop de chasse dans la direction du kiosque à musique, s’attendant bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suivisse. Que se passait-il? Rien, je dois le dire. J’étais fou, ivre, ou tout Simla n’était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient, et tournai bride. Le rickshaw s’était également retourné, et se tenait maintenant juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont Combermere.

--Jack! Jack, mon chéri! (Il n’y avait pas, cette fois-ci, d’erreur en ce qui concernait les paroles; elles retentissaient à travers mon cerveau comme si on me les eût criées dans l’oreille.) C’est quelque horrible méprise, j’en suis sûre. _Je vous en prie_, Jack, pardonnez-moi et redevenons bons amis.

La capote du rickshaw était retombée en arrière, et, à l’intérieur, aussi vrai que j’implore chaque jour la mort que je redoute la nuit, était assise Mrs. Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête d’or baissée sur le sein.

Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je n’en sais rien. Finalement, je fus réveillé par mon _syce_[11], qui prenait la bride du waler et me demandait si j’étais malade. De l’horrible au banal il n’est qu’un pas. Je dégringolai de cheval et me précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés autour des tables de café, en train de discuter les potins du jour. Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, en ce moment-là, que n’eussent pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête baissée dans la conversation, m’entretins, ris et plaisantai, les traits, quand j’en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi tirés que ceux d’un cadavre. Trois ou quatre hommes s’aperçurent de mon état; le mettant évidemment sur le compte d’un trop grand nombre de verres, ils s’efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J’avais besoin de la compagnie de mes semblables--comme l’enfant qui fond au milieu d’un dîner après avoir été pris de peur dans l’obscurité. Je devais causer depuis dix minutes environ, bien qu’il me semblât depuis une éternité, quand j’entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi. L’instant suivant, elle était dans la boutique, prête à me faire honte pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma physionomie l’arrêta.

[11] _Syce_, groom, dans l’Inde.

--Mais, Jack, s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous êtes devenu? Qu’est-il arrivé? Êtes-vous malade?

Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m’avait un peu tapé sur la tête. C’était tout près de cinq heures, en avril, par un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée. A peine les mots étaient-ils prononcés que je m’aperçus de l’erreur, essayai de la réparer, m’embrouillai désespérément, et, fou de rage, suivis Kitty dehors, au milieu des sourires de mes connaissances. Je fis quelque excuse, j’ai oublié quoi, au sujet d’un subit malaise, et gagnai au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir toute seule sa promenade à cheval.

Une fois dans ma chambre, je m’assis et tâchai de raisonner toute l’affaire à tête reposée. C’était bien moi qui étais là, moi, Théobald Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale, en l’an de grâce 1885, d’aspect sain, certainement bien portant, arraché des côtés de ma fiancée, sous l’empire de la terreur, par l’apparition d’une femme morte et mise au tombeau il y avait huit mois. C’étaient là des faits que je ne pouvais prétendre ignorer. Rien n’était plus loin de ma pensée que tout souvenir de Mrs. Wessington, lorsque Kitty et moi nous sortîmes de chez le joaillier. Rien n’offrait une plus complète banalité que la surface de mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour. La route était pleine de monde; et cependant, voici que, remarquez bien, au défi de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct aux lois de la nature, voici que m’était apparu un visage d’outre-tombe.

L’arabe de Kitty était passé _à travers_ le rickshaw: voilà qui réduisait à néant l’espoir dont je m’étais bercé, que quelque femme ressemblant d’une façon frappante à Mrs. Wessington eût loué la voiture et les coolies avec leur ancienne livrée. Sans cesse je revenais à ce cercle de pensée, et sans cesse renonçais à comprendre, dérouté et désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l’apparition. J’eus tout d’abord quelque peu la folle idée de confier le tout à Kitty, de la prier de m’épouser sur l’heure, et dans ses bras de défier le possesseur-fantôme du rickshaw. «Après tout», arguai-je, «la présence du rickshaw suffit en elle-même à prouver l’existence d’une illusion spectrale. On peut voir des fantômes d’hommes et de femmes, mais sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire-là est absurde. S’imagine-t-on le fantôme d’un homme de la montagne!»

Le lendemain matin j’envoyai à Kitty un mot de repentir, l’implorant de ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle était encore fort courroucée, et il fallut porter des excuses en personne. J’expliquai, avec la facilité de quelqu’un qui a passé toute la nuit à ruminer son mensonge, que j’avais été pris de soudaines palpitations de cœur--résultat d’une indigestion. Cette solution éminemment pratique eut son effet; et cet après-midi-là, nous fîmes ensemble une promenade à cheval, l’ombre de mon premier mensonge entre nous. Rien ne pouvait lui plaire qu’un temps de galop autour du Jakko. Les nerfs encore tendus, après une nuit comme la précédente, je protestai faiblement contre cette idée, en proposant Observatory Hill, Jutogh, la route de Boileaugunge--tout plutôt que le tour du Jakko. Kitty se montra comme fâchée, sinon même comme un peu blessée; aussi lui cédai-je, dans la crainte de voir se prolonger notre mésintelligence; et nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Nous allâmes longtemps au pas; puis, suivant notre coutume, fîmes du canter à partir d’un mille ou à peu près au-dessus du couvent, jusqu’à l’étendue de route plate près des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et mon cœur battait de plus en plus vite au fur et à mesure que nous approchions du sommet de l’ascension. J’avais eu l’esprit plein de Mrs. Wessington tout l’après-midi; et il n’était pas un pouce de la route du Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les rochers en renvoyaient l’écho, les pins les chantaient tout haut au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent me chantait tout haut aux oreilles mon iniquité.

Pour comble à la situation, au milieu de la route plate qu’on appelle le Mille des Dames, l’Horreur m’attendait. Il n’y avait pas d’autre rickshaw en vue--rien que les quatre _jhampanies_ noir et blanc, l’équipage aux panneaux jaunes, et la tête dorée de la femme à l’intérieur--tous, en apparence, absolument comme je les avais laissés huit mois et quinze jours plus tôt! Un instant je m’imaginai que Kitty devait de toute nécessité voir ce que je voyais--nous sympathisions de façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots furent pour me désabuser.

--Pas une âme en vue! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous jusqu’aux bâtiments du Réservoir!

Son petit arabe nerveux s’envola comme un oiseau, suivi de tout près par mon waler, et c’est dans cet ordre que nous galopâmes de l’avant le long des rochers. En une demi-minute nous étions à moins de cinquante mètres du rickshaw. Je retins mon waler et restai un peu en arrière. Le rickshaw était au beau milieu de la route; et une fois de plus l’arabe passa au travers, suivi de mon cheval. «Jack! Jack, mon ami! Je vous en prie, pardonnez-moi», me retentissait dans les oreilles avec un gémissement; et, après un silence: «Ce n’est rien qu’une méprise, une horrible méprise!»

J’éperonnai mon cheval comme un possédé. Lorsque je tournai la tête du côté des travaux du Réservoir, les livrées noir et blanc attendaient toujours--attendaient patiemment--sur le gris versant, et le vent m’apporta l’écho moqueur des paroles que je venais d’entendre. Kitty ne se fit pas faute de me plaisanter sur mon silence durant tout le reste de la promenade. Jusqu’alors j’avais causé gaiement et au hasard des mots. Pour rien au monde je n’eusse pu, ensuite, parler avec naturel, et de Sanjowlie à l’église j’observai un silence prudent.

Je devais, ce soir-là, dîner avec les Mannering, et n’avais que tout juste le temps de galoper chez moi pour m’habiller. Sur la route du Mont Elysium, j’entendis par hasard deux hommes qui causaient ensemble dans la nuit tombante.

--C’est une chose curieuse, dit l’un d’eux, comme il en a disparu jusqu’à la moindre trace. Vous savez que ma femme s’était toquée d’elle (quant à moi je ne lui ai jamais rien trouvé de particulier), et tenait à ce que je repêchasse son vieux rickshaw et ses coolies, à quelque prix que ce fût. J’appelle cela une fantaisie morbide; mais il faut bien faire ce que dit la _memsahib_[12]. Croiriez-vous que l’homme auquel elle avait loué le rickshaw me raconte que les quatre _jhampanies_--ils étaient frères--sont morts du choléra sur la route de Hardwar, les pauvres diables, et que le rickshaw a été démoli par le loueur en personne. Il m’a déclaré que jamais il ne voudrait se servir du rickshaw d’une _memsahib_ morte, que cela portait malheur. Étrange idée, n’est-ce pas? S’imaginer la pauvre petite Mrs. Wessington portant malheur à d’autres qu’à elle-même!

[12] _Memsahib_, féminin de _sahib_, et qui, en langage hindou, signifie «femme» ou mieux «dame».

Sur quoi je me pris à rire tout haut; et mon rire me fit mal. Ainsi, il existait, après tout, des fantômes de rickshaws et des fantômes d’emplois dans l’autre monde! Combien Mrs. Wessington payait-elle ses hommes? Combien de temps les employait-elle? Où allaient-ils?

Et comme une visible réponse à ma dernière question, voici que la Chose infernale me barrait la route dans le crépuscule. Les morts voyagent vite, et par des raccourcis inconnus aux coolies ordinaires. Je me pris à rire tout haut une seconde fois, et tus soudain mon rire, dans la crainte de devenir fou. Fou jusqu’à un certain point, je dois l’avoir été, car je me vois encore retenant mon cheval sur le devant du rickshaw, et souhaitant poliment le bonsoir à Mrs. Wessington. Sa réponse fut de celles que je connaissais trop bien. J’écoutai jusqu’au bout, et repartis que j’avais entendu déjà tout cela, mais que j’étais tout oreilles si elle avait encore quelque chose à dire. Je ne sais quel démon malin, plus fort que moi, s’était insinué en ma peau ce soir-là, car j’ai le vague souvenir d’avoir causé cinq minutes des lieux communs du jour avec cette chose en face de laquelle j’étais.

--Fou à lier, le pauvre diable--ou ivre. Max, tâchez donc de le faire rentrer.

Ce n’était, cela, sûrement pas la voix de Mrs. Wessington! Les deux hommes m’avaient entendu parler tout seul à l’espace, et étaient revenus sur leurs pas pour veiller sur moi. C’étaient d’excellentes gens, pleins d’attention, et à leurs paroles j’augurai qu’évidemment j’étais on ne peut mieux ivre. Je leur adressai un remerciement confus, et m’éloignai au galop pour regagner mon hôtel. J’y changeai de vêtements et arrivai chez les Mannering dix minutes en retard. Je m’excusai sur l’obscurité de la nuit, reçus les reproches de Kitty sur ce retard peu conforme à ma condition de fiancé, et m’assis.

La conversation était déjà devenue générale; et, sous son couvert, j’échangeais quelque tendre petit entretien avec ma fiancée, lorsque je m’aperçus qu’à l’autre bout de la table un homme trapu, à favoris rouges, était en train de décrire, avec force enjolivements, la rencontre que, ce soir-là, il avait faite d’un fou.

Quelques phrases me firent comprendre qu’il racontait l’incident d’il y avait une demi-heure. Au milieu de l’histoire, il fit des yeux le tour de la table, en quête de bravos, comme font les conteurs de profession, surprit mon regard et resta bouche bée. Il y eut un moment de silence embarrassant, et l’homme aux favoris rouges murmura quelque chose pour expliquer qu’il avait «oublié le reste», sacrifiant de la sorte une réputation de bon conteur, édifiée au cours de six saisons. Je le bénis du fond du cœur, et... continuai mon poisson.

Ce dîner, comme tous les dîners, prit fin; et avec un légitime regret je m’arrachai d’auprès de Kitty--tant j’étais certain comme de ma propre existence que la Chose en Question m’attendait dehors. L’homme aux favoris rouges, qui m’avait été présenté comme le Dr. Heatherlegh, de Simla, s’offrit à me tenir compagnie jusqu’au point où bifurquaient nos routes respectives. J’acceptai avec reconnaissance.

Mon instinct ne m’avait pas trompé. La Chose était là, sur le Mall, et, comme en risée diabolique de nos mœurs et coutumes, avec une lanterne allumée. L’homme aux favoris rouges alla tout de suite au fait, et à La façon dont il le fit, il était évident qu’il n’avait cessé de penser à cela pendant tout le dîner.

--Dites donc, Pansay, que diable pouviez-vous bien avoir, ce soir, sur la route de l’Elysium?

La soudaineté de la question m’arracha une réponse avant que j’y prisse garde.

--Cela! fis-je, en désignant du doigt la Chose.

--_Cela_, ce peut être soit le _delirium tremens_, soit des hallucinations, pour ce que j’en sais. Or, vous ne buvez pas, j’ai pu m’en apercevoir à dîner; ce n’est donc pas le _delirium tremens_. Il n’y a rien du tout, là où vous montrez, quoique vous soyez en nage et trembliez comme un poney pris de peur. Donc je conclus que ce sont des hallucinations. Et c’est mon métier de comprendre tout ce qui concerne cette affaire-là. Venez jusque chez moi. Je demeure sur la route de Blessington.

A mon grand plaisir, le rickshaw, au lieu de nous attendre, se maintint à vingt mètres environ devant nous--et cela, soit que nous allions au pas, trottions, ou galopions. Au bout de cette longue chevauchée nocturne, j’en avais dit à mon compagnon presque autant que je vous en ai dit ici.

--Allons, vous m’avez gâté une des meilleures histoires que j’aie jamais eues sur le bout de la langue, dit-il, mais je vous pardonnerai en raison de tout ce par quoi vous avez passé. Maintenant, rentrons, et faites ce que je vous dirai; et quand je vous aurai guéri, jeune homme, que ce vous soit une leçon pour vous tenir à l’abri des femmes et des aliments indigestes jusqu’à l’heure de la mort.

Le rickshaw conservait sa distance devant nous; et mon ami aux favoris rouges semblait tirer grand plaisir de la description que je faisais de ses mouvements.

--Hallucinations, Pansay--rien qu’hallucinations; et tout cela, la faute des yeux, du cerveau et de l’estomac. Et le principal, l’estomac. Vous avez le cerveau trop riche, un estomac médiocre, et les yeux foncièrement malades. Remettez-vous l’estomac d’aplomb, et le reste suivra. Tout cela veut dire que vous avez besoin d’une pilule. C’est moi qui, à partir de cette heure, vais être votre médecin! Car vous représentez un phénomène trop intéressant pour qu’on le néglige.

Nous nous trouvions maintenant tout à fait à l’ombre de la route basse de Blessington, et le rickshaw fit une halte subite sous un rocher schisteux, revêtu de pins, pendu au-dessus de nos têtes. Instinctivement, je fis halte aussi, et j’en donnai les raisons. Heatherlegh laissa échapper un juron.

--Allons donc, si vous croyez que je vais passer une nuit glaciale sur un versant de colline pour une hallucination qui provient de l’estomac, compliqué du cerveau et des yeux... Bon Dieu! Qu’est-ce que cela?

Une détonation assourdie nous frappa les oreilles, et devant nous s’éleva une nuée de poussière aveuglante; puis, ce fut un craquement, un bruit de branches arrachées; et une dizaine de mètres du versant--pins, broussailles et tout--glissèrent sur la route au-dessous, la bloquant complètement. Les arbres, déracinés, se balancèrent et chancelèrent un moment dans les ténèbres, comme des géants ivres, et alors, tombèrent de tout leur long au milieu de leurs camarades avec un fracas de tonnerre. La peur tenait nos deux chevaux immobiles et en nage. Dès que le bruit de la terre et des pierres dégringolantes se fut apaisé, mon compagnon murmura:

--Eh bien, dites donc, si nous ne nous étions pas arrêtés, nous serions, à l’heure qu’il est, ensevelis sous dix pieds de terre. _There are more things in heaven and earth...[13]_ Rentrons, Pansay, et remercions Dieu. J’ai salement besoin de prendre un verre.

[13] Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre... (_Hamlet_, act. Ier, sc. V.)

Nous rebroussâmes chemin par la passe de l’Église, et j’arrivai à la maison du Dr Heatherlegh un peu après minuit.

Ses tentatives pour me guérir commencèrent presque immédiatement, et pendant une semaine il ne me perdit pas de vue. Bien des fois, au cours de cette semaine-là, je bénis la bonne fortune qui m’avait jeté sur la route du meilleur et du plus aimable médecin de Simla. Chaque jour je recouvrais mon assiette. Chaque jour aussi je devenais plus enclin à me ranger à la théorie de l’«illusion spectrale» de Heatherlegh, mettant en cause les yeux, le cerveau et l’estomac. J’écrivis à Kitty pour lui raconter qu’une légère entorse, résultat d’une chute de cheval, me retenait pour quelques jours à la chambre, et que je serais guéri avant qu’elle eût le temps de regretter mon absence.

Le traitement de Heatherlegh était tout ce qu’il y avait de plus simple. Il consistait en quelques pilules, bains d’eau froide et un fort exercice, tout cela à l’arrivée de la nuit ou dès l’aurore--car, ainsi que sagement il l’observa, «un homme qui a une foulure à la cheville ne fait pas douze milles à pied par jour, et la jeune personne pourrait s’étonner si elle vous rencontrait.»

A la fin de la semaine, après un examen mûri de la pupille et du pouls, et de strictes injonctions au sujet de la diète et de la marche, Heatherlegh me congédia aussi brusquement qu’il s’était chargé de moi. Voici sa bénédiction d’adieu:

--Mon garçon, je réponds de votre guérison mentale, et cela revient à dire que je vous ai guéri de la plupart de vos incommodités physiques. Maintenant, décampez d’ici avec armes et bagages le plus tôt que vous pourrez; et allez-vous-en faire votre cour à Miss Kitty.

Je voulais lui exprimer mes remerciements pour sa bonté. Il m’arrêta.

--Ne croyez pas que j’aie fait cela par amour pour vous. J’infère que vous vous êtes conduit tout du long comme un malotru. Mais vous n’en êtes pas moins un phénomène, et un phénomène tout aussi étrange que vous êtes un malotru. Non! (il m’arrêta une seconde fois)--pas une roupie, je vous en conjure. Allez-vous-en voir si votre estomac et votre cerveau, compliqués de vos yeux, sont encore capables de vous faire prendre des vessies pour des lanternes. Je vous en donnerai un lakh, de roupies, pour autant de fois que cela vous arrivera.

Une demi-heure plus tard j’étais dans le salon des Mannering en compagnie de Kitty--plongé dans l’ivresse du bonheur présent et dans celle de savoir que je ne serais plus jamais troublé par l’horrible présence de ce que vous savez. Fort du sentiment de ma nouvelle sécurité, je proposai aussitôt une promenade à cheval, et, de préférence, un petit canter autour du Jakko.

Jamais je ne m’étais senti si bien, si débordant de vitalité, et d’esprit plus rassis qu’en cet après-midi du trente avril. Kitty se montrait ravie de mon changement, et m’en complimenta à sa façon délicieusement franche et ouverte. Nous quittâmes ensemble la maison des Mannering, riant et causant, et parcourûmes au petit galop la route de Chota Simla, comme jadis.

J’avais hâte d’atteindre le Réservoir Sanjowlie et de m’y assurer plutôt deux fois qu’une que je ne me trompais pas. Les chevaux faisaient de leur mieux, mais malgré cela semblaient trop lents à mon impatience. Kitty était tout étonnée de mon impétuosité.

--Mais, Jack! finit-elle par s’écrier, vous vous conduisez comme un enfant. Qu’est-ce que vous faites?

Nous nous trouvions juste au-dessous du couvent, et par pure gaîté de cœur je faisais faire le saut de mouton à mon waler et le forçais à exécuter des courbettes d’un bord à l’autre de la route en le chatouillant de la boucle de mon fouet de chasse.

--Ce que je fais? repartis-je. Rien, ma chérie. Et c’est justement cela. Si vous n’aviez rien fait de toute une semaine que de rester étendue, vous seriez aussi exubérante que moi.

Et je fredonnai quelque gai refrain. Les dernières notes en étaient encore sur mes lèvres que nous tournions le coin au-dessus du couvent, et que nous pouvions voir à quelques mètres devant nous jusqu’à Sanjowlie. Au milieu de la route plate se tenaient les livrées noir et blanc, le rickshaw aux panneaux jaunes, et Mrs. Keith-Wessington. Je retins ma monture, regardai, me frottai les yeux, et dus, je crois, dire quelque chose. Tout ce que je me rappelle ensuite, c’est de me voir étendu sur la route, face contre terre, Kitty en larmes agenouillée au-dessus de moi.

--Est-ce parti, enfant? soupirai-je.

Kitty ne fit que redoubler de pleurs.

--Quoi, parti, Jack, mon ami? Qu’est-ce que tout cela veut dire? Il doit y avoir une méprise quelque part, Jack, une horrible méprise.

Ses derniers mots me remirent incontinent debout--fou--littéralement fou sur le moment.

--Oui, il y a, en effet, une méprise quelque part, répétai-je, une horrible méprise. Venez voir.

J’ai la vague idée que je traînai Kitty par le poignet jusqu’en haut de la route où se tenait la Chose, et l’implorai, par pitié, de Lui parler, de Lui dire que nous étions fiancés, que ni Mort ni Enfer ne pouvaient briser le lien qui nous unissait; il n’y a que Kitty pour savoir tout ce que j’ajoutai dans le même sens. De temps à autre j’en appelais d’un accent passionné à l’Épouvantail, là, dans le rickshaw, lui demandant de témoigner pour vrai tout ce que j’avais dit, et de me délivrer d’une torture qui me tuait. Je suppose que tout en parlant je dévoilai à Kitty mes anciennes relations avec Mrs. Wessington, car je la vis écouter attentivement, pâle et les yeux flamboyants.

--Merci, Mr. Pansay, dit-elle. C’est _tout à fait_ assez. _Syce, ghora lao_[14].

[14] En langage indigène, et qui veut dire: «Groom, avancez les chevaux.»

Les syces, impassibles comme le sont toujours les Orientaux, nous avaient rejoints avec les chevaux qu’ils avaient rattrapés; et comme Kitty s’élançait en selle, je m’accrochai à sa bride, la suppliant de m’écouter jusqu’au bout et de pardonner. Pour toute réponse elle me cravacha le visage, de l’œil à la bouche, et me lança un ou deux mots d’adieu que, même aujourd’hui, je ne saurais coucher par écrit. Sur quoi je jugeai, et avec raison, que Kitty savait tout; et je retournai en chancelant aux côtés du rickshaw. J’avais le visage saignant par suite de la chute, et le coup de cravache y avait fait lever un bourrelet bleu et livide. J’étais mort à l’amour-propre. A ce moment-là, Heatherlegh, qui devait nous avoir suivis à quelque distance, Kitty et moi, arriva au petit galop.

--Docteur, dis-je, en désignant ma face, voici la signature de Miss Mannering sur mon ordre de congé, et, dès qu’il vous agréera, je vous serai reconnaissant de ce lakh de roupies...

La physionomie de Heatherlegh, même au fond de mon abîme de misère, me porta à l’hilarité.

--J’aurais cependant risqué ma réputation de médecin... commença-t-il.