Le règne de la bête

Part 4

Chapter 43,727 wordsPublic domain

Charles trouva le réfractaire suffoquant ou ne reprenant un peu haleine que pour proférer, d’une voix enrouée, des malédictions contre le destin qui le clouait sur ce grabat. Faudrait-il donc mourir sans se venger de ce Paris où sa vigueur s’était perdue et où son orgueil avait été broyé sous l’étreinte d’une misère atroce? En phrases hachées, il tâchait de crier sa rage impuissante mais le sang de ses poumons en loques lui montait aussitôt à la bouche et le forçait de s’interrompre. Il le crachait, puis redoublait d’invectives, écartant, d’une main fébrile, deux visiteurs qui s’efforçaient de le soulager. Dans son délire, il les accusait de dissimuler sous une feinte compassion la volupté perverse qu’ils éprouvaient à suivre les phases de son agonie.

C’étaient pourtant deux êtres fort inoffensifs. L’un, le chansonnier Paul Paulette, avait trop coutume de transmuer en idylles florianesques les rêveries anarchistes pour se réjouir des souffrances d’un camarade. L’autre, Louise Larbriselle, possédait un cœur vraiment magnanime: toute douleur la mettait en émoi, qu’il s’agît de la patte écrasée d’un chien ou des tourments d’une pauvresse qui n’arrive pas à nourrir sa progéniture.

Paul Paulette était un petit vieillard, glabre et bedonnant qui, pourvu d’un minime héritage, le dépensait à faire imprimer des plaquettes où l’âge d’or promis par les pontifes de la révolution sociale était évoqué en des couplets nuancés d’azur et de rose, douceâtres et poisseux comme de l’orgeat. Il fréquentait assidûment les réunions du parti; entre deux diatribes où l’on avait préconisé l’équarrissage des bourgeois et le massacre des prêtres, il demandait quelques minutes pour roucouler ses romances lénifiantes. Il y était affirmé que le temps approchait où l’humanité, libérée de ses entraves, vivrait en liesse dans des palais de caramel et parmi des touffes de myosotis toujours refleuries. Longtemps Paulette s’était imbibé des prophéties redondantes de Victor Hugo. Les coups de grosse caisse et les fanfares de trombone dont le poète accompagne ses clameurs à la gloire du dieu Progrès l’avaient ravi. Surtout il admirait que Hugo eût résolu le problème du paupérisme en recommandant «d’éclairer la société par en dessous». Mais son enthousiasme baissa quand il lut et prit au pied de la lettre le vers des _Châtiments_ où il est déclaré que: «L’on ne peut pas vivre sans pain.» Cette assertion parut erronée à Paulette car, végétarien d’une variété particulière, il proscrivait les céréales au même titre que la viande. Il tenait l’un et l’autre aliment pour nuisibles à la genèse de l’homme futur tel qu’il l’imaginait. Bien qu’on le bafouât, il soutenait contre les amateurs de biftecks et de miches croquantes que les anarchistes arriveraient à une lucidité supérieure s’ils se nourrissaient exclusivement, comme lui, de soupes au potiron, d’aubergines au beurre, de navets en ratatouille et de fruits très mûrs. Serviable, du reste, il partageait ses légumes avec maints faméliques. Tandis qu’à ses côtés, des ratés vindicatifs hurlaient leurs haines, il ténorisait joyeusement et faisait rimer _bonheur_ avec _chou-fleur_. On eût dit de lui un bouvreuil qui sautillerait et pépierait dans une jungle habitée par des chacals hargneux.

Louise Larbriselle ne vivait que pour autrui. Elle était si maigre que ses clavicules faisaient saillie sous le mantelet minable qui couvrait ses épaules pointues. Ses minces yeux glauques se bridaient, à la chinoise et son grand nez formait comme un aride promontoire entre ses joues tannées. Coiffée d’une vague casquette où tremblotaient des chrysanthèmes en percale, tels que nulle flore n’en connut jamais, elle allait par la ville, en quête d’éclopés à soulager et de miséreux à secourir. Elle leur distribuait ses quelques sous, gagnés à courir le cachet. Comme elle ne gardait rien pour elle, on se demandait par quel prodige elle arrivait à se sustenter et à renouveler le corsage et la jupe d’un noir roux qui l’habillaient. Le malheur des pauvres, l’égoïsme des riches l’avaient conduite à l’anarchie. Mais répugnant à toute violence, elle croyait que la doctrine triompherait lorsqu’une entière égalité régnerait entre les deux sexes ou même lorsque la femme serait reconnue plus apte que l’homme à régler les rapports sociaux. C’est pourquoi elle ne quittait les taudis des meurt-de-faim que pour prendre part aux conciliabules où de redoutables bavardes réclament le droit de déposer des bouts de papier dans la tirelire électorale. Pas de congrès féministe où l’on n’aperçût sa chétive silhouette.

Parmi les grosses dames qui encombraient l’estrade, elle semblait une asperge fluette que flanquaient des vol-au-vent monumentaux. Anarchiste, elle réprouvait l’action politique, se contentant d’affirmer que le sceptre de la science était appelé à remplacer dans les mains de la femme l’aiguille à ravauder et la cuiller à pot.

Malgré sa manie d’exiger le salut de l’humanité par les doctoresses et les avocates, elle était si foncièrement charitable, si prête à tous les dévouements que ceux même qui raillaient ses théories ne pouvaient s’empêcher de l’aimer.

Alors qu’il avait pris en aversion les exploiteurs du socialisme, Charles gardait du penchant pour Louise Larbriselle et pour Paul Paulette. Il souriait de leurs ridicules mais il les constatait si réellement bons, si capables d’attachement désintéressé que son âme, sevrée de tendresse se réchauffait à leur contact. Eux, du moins, ne se figeaient pas devant des simulacres d’idées généreuses, comme le font la plupart des révolutionnaires: ils plaignaient sincèrement les pauvres et ils prouvaient leur compassion par des actes. Aussi les engageait-il à le venir voir le plus souvent possible. Quant à Chériat, le réfractaire lui inspirait des sentiments complexes. Ses déclamations rageuses l’agaçaient, tandis que l’état maladif de ce roi des malchanceux l’emplissait de pitié.

D’avoir recueilli Chériat, il se sentait le cœur moins desséché qu’il ne l’avait cru. La sombre misanthropie où il se murait, s’en éclairait d’un rayon de mansuétude. Et d’autre part, la simplesse de Paul et de Louise amollissait son orgueil. Auprès d’eux, il se retrouvait presque ingénu et il échappait, pour un temps, aux obsessions homicides qui lui ravageaient l’esprit...

Épuisé par la crise d’étouffement qu’il venait de subir, Chériat gisait, la tête renversée, sur les coussins qui l’étayaient. Blême, les yeux clos, il ne donnait signe d’existence que par les crispations de ses doigts égratignant la couverture et par le souffle anhélant qui faisait un bruit de chaîne rouillée dans sa poitrine douloureuse.

Charles dit tout bas à Louise:

--Y a-t-il longtemps qu’il est ainsi? Lorsque je l’ai laissé, il paraissait plus calme.

Elle fit un geste de désolation:

--Quand nous sommes arrivés, nous l’avons trouvé debout: il se traînait d’un meuble à l’autre en râlant. Nous l’avons recouché et aussitôt il a eu un crachement de sang... Je le crois très mal et je voudrais rester près de lui. Mais il faut que j’aille donner une leçon parce que...

Elle s’interrompit. Charles devina que le prix de cette leçon lui était indispensable pour manger. Il n’osa lui offrir sa bourse car il savait, par expérience, que si elle acceptait son aide quand trop de misérables lui criaient au secours, elle mettait une ombrageuse fierté à ne rien recevoir pour elle-même.

Paul Paulette intervint:

--Moi je resterai tant qu’il vous plaira. Je n’ai rien à faire qu’une chanson que je dois chanter, après-demain, au groupe libertaire de Montrouge. Je puis très bien fabriquer mes couplets ici.

--C’est cela, reprit Louise, moi, je reviendrai vers neuf heures et si cela vous arrange, je passerai la nuit à veiller le pauvre Chériat.

Charles y consentit et les remercia l’un et l’autre d’autant plus vivement qu’il redoutait le tête-à-tête avec le moribond.

Louise sortit sur la pointe des pieds, après avoir serré la main des deux hommes. Paulette s’installa dans un fauteuil et tirant de sa poche un calepin se mit à y crayonner des vers. Charles s’assit près de lui. Il avait pris un livre, mais il ne lisait pas. Une affreuse tristesse barrait toutes les avenues de son intelligence. Sorti de chez son père, le cerveau débordant de pensées haineuses, en route, il s’était promis de mettre à exécution le rêve meurtrier qui le hantait depuis tant de jours. A présent, dans cette chambre où rôdait la mort, il se sentait très faible entre ce vieil enfant qui jonglait avec des colifichets lyriques et ce malheureux dont la face terreuse semblait déjà se tourner vers les ténèbres irrémédiables.

L’après-midi de décembre, arrivée à sa fin, répandait cette mélancolie du crépuscule si lourde à porter pour les âmes en détresse. Charles se leva, alla vers la fenêtre et, appuyant son front à la vitre, contempla le Luxembourg dont les arbres effeuillés appliquaient leurs ramures, en un noir filigrane, sur la nappe rouge laissée à l’occident par le soleil qui venait de se coucher. Des bruits confus montaient de la rue: rires de passants, cris des camelots, vendeurs de journaux, appels nasillards de tramways--toutes les rumeurs, toute la morne agitation du monstrueux Paris.

Il se détourna, quêtant une diversion à l’angoisse imprécise qui l’étreignait de la sorte. Rien ne bougeait dans la chambre. Paul Paulette s’était assoupi: il ronflotait, les bras pendants, le corps tassé au fond du fauteuil, tandis que les reflets du foyer jouaient bizarrement sur son crâne chauve et poli. Une poignante sensation de solitude prit Charles à la gorge. Il eût donné n’importe quoi pour rompre ce silence funèbre.

Alors, dans l’ombre peu à peu envahissante, la voix de Chériat s’éleva. Avec des intonations craintives, il balbutiait des lambeaux de phrases sans suite:

--Oh! qu’il fait obscur... Qu’il fait froid... Je suis seul... Tout le monde, tout le monde est tout seul... Qui aura pitié de nous?...

La plainte réveilla Paulette.

--Quoi donc, dit-il en se frottant les yeux, quoi donc, est-ce qu’il délire?

Charles lui fit signe de se taire. Il frissonnait car ces paroles correspondaient si étrangement à son état d’esprit! Il lui sembla qu’elles impliquaient un mystère dont il aurait voulu pénétrer le sens.

Chériat reprit comme s’il suppliait:

--_Te lucis ante terminum... rerum Creator poscimus..._

Et Charles, se rappelant soudain que le malade avait reçu jadis une éducation catholique, conjectura qu’il essayait de prier. C’étaient, en effet, les deux premiers vers de l’hymne magnifique composé par saint Ambroise pour l’office de Complies: «Avant que la lumière ne s’en aille, Créateur de toutes choses, nous t’implorons.»

Mais, pourquoi Chériat, qui avait toujours fait parade d’athéisme, qui s’était même rendu l’auteur d’une brochure intitulée: _Nions Dieu_, aurait-il eu recours à la prière? En toute autre occasion, Charles eût considéré cette effusion comme l’indice d’un détraquement total. Ce soir, pourtant, il eut le pressentiment que ce n’étaient point des divagations et qu’il se passait quelque chose de décisif dans l’âme de Chériat.

--Mais qu’est-ce qu’il lui prend de baragouiner du latin? demanda Paulette.

--Tais-toi, dit Charles impérieusement, ce n’est pas le moment de plaisanter... Écoutons-le.

Chériat continua:

--N’y aura-t-il plus jamais de lumière?... Resterons-nous de pauvres insensés tâtonnant dans cette sombre antichambre de l’enfer qu’on appelle la vie? Comment avons-nous pu tuer notre âme et en livrer le cadavre aux démons? Morts ambulants, nous n’osons plus demander à l’Esprit consolateur qu’il nous ressuscite... Les brumes livides de la pourriture nous submergent, car voici venu le règne de la Bête.

Charles prêtait l’oreille en tremblant. Cette voix gémissante pénétrait comme une lame affilée, jusqu’au plus intime de sa conscience et y suscitait des terreurs identiques à celles que Chériat semblait éprouver. Mais il était tellement ignorant des vérités éternelles que la signification profonde de ce désespoir lui échappait. Il sentait seulement, et cela, d’une façon très lointaine, qu’il y avait, autour d’eux, comme une _présence_ invisible qui spiritualisait l’atmosphère de la chambre. Il demeurait immobile, ne sachant que dire ni que faire. Paulette, ébahi, ne remuait pas davantage.

Tout à coup, Chériat se souleva en se débattant:

--J’étouffe, j’étouffe, cria-t-il, est-ce que personne ne veut venir à mon aide?...

Charles et Paulette s’empressèrent. Le chansonnier alluma une lampe pendant que le jeune homme débouchait un flacon d’éther et tentait d’en faire respirer le contenu au moribond. Celui-ci repoussa la fiole:

--Non, non, ce n’est pas cela... Et vous autres, avec vos faces toutes noires, vous m’obsédez. Il me faut quelqu’un... quelqu’un qui ait un peu de lumière au front.

Ensuite, il éclata d’un rire aigu et montrant la bombe, dont l’enveloppe de bronze clair luisait vaguement sur la console, il hurla:

--Vas-tu la jeter, espèce de damné?...

Puis, retombant sur les coussins en désordre, il ferma les paupières et ne parla plus. Paulette, en désarroi, se frottait machinalement les mains et roulait des yeux effarés. Charles ne pensait qu’à une chose: fuir cette chambre où régnait l’épouvante. Le souvenir lui vint d’un homme qui portait peut-être cette marque de clarté réclamée par Chériat et il résolut d’aller le chercher.

--Attends là, dit-il à Paulette, je reviens dans une heure.

--Mais ce n’est pas drôle de rester tout seul avec Chériat, objecta le chansonnier; s’il empoigne une nouvelle crise qu’est-ce que je ferai? Patiente au moins quelques minutes.

--Non, non, il faut que je sorte...

--Tu vas chercher un médecin?

--Oui... C’est-à-dire, je ne sais pas... Laisse-moi sortir.

Charles était déjà sur le seuil de la porte.

Mais il rentra brusquement, comme frappé d’une idée soudaine. Il alla jusqu’à la console, prit la bombe et la mit dans la poche de son veston.

Dehors, il la retira pour l’examiner à la lueur d’un réverbère. Pleine d’une poudre verdâtre, elle n’était pas amorcée. Il la considéra quelques instants comme s’il hésitait sur ce qu’il devait en faire.

--Impossible qu’elle éclate, murmura-t-il. Alors, se penchant sur une bouche d’égout, qui s’ouvrait en contre-bas du trottoir, il y jeta l’engin et s’éloigna d’un pas rapide.

CHAPITRE VII

L’homme vers qui Charles se hâtait s’appelait Robert Abry. Du même âge tous deux, ils s’étaient connus au lycée et, depuis la fin de leurs études, ils avaient conservé des relations amicales quoique le second n’eût jamais subi l’aberration révolutionnaire où le premier s’égara.

En effet, Abry avait été élevé selon la foi par un père et une mère profondément catholiques. Il comptait à peine dix-sept ans lorsqu’il les perdit. Aucun parent ne lui restait et, comme il ne possédait nulle fortune, il aurait connu la misère si un bon prêtre, son confesseur, ne lui avait procuré un emploi de secrétaire d’un patronage fort peu rétribué mais dont, vu la modicité de ses besoins, il s’accommodait pour vivre. D’ailleurs même eût-il gagné des sommes notables qu’il les aurait destinées à secourir les pauvres, car il n’ignorait pas qu’un coffre-fort bien garni entrave fatalement l’âme dans son essor vers En-Haut.

Réduisant donc sa dépense au plus strict nécessaire, se privant à l’occasion, il goûtait une joie très pure à donner tout ce qu’il épargnait sur ses minces appointements. En dehors du temps que lui prenaient ses fonctions, il remplissait avec exactitude ses devoirs religieux, pratiquait l’oraison mentale à Saint-Sulpice et à Notre-Dame-des-Victoires, ou, s’il restait chez lui, se nourrissait l’esprit de livres supersubstantiels, par exemple _l’Imitation_ et les œuvres de Sainte-Thérèse. Ce mode d’existence lui était si naturel qu’on l’aurait beaucoup étonné en lui disant qu’il formait une exception dans un monde où les affriandés qui recueillent, d’une main dévotieuse, le crottin d’or semé par les attelages de la Finance, coudoient les insensés qui se figurent servir la cause de la civilisation en cultivant les mœurs porcines d’une société pour laquelle renifler l’odeur des plus gras détritus et réjouir ses instincts constitue le suprême idéal.

Abry était de ces simples dont il est dit, dans l’Évangile, que le Royaume des Cieux leur appartient. Mais sa candeur s’alliait au bon sens que développent, dans une âme droite, l’observation, sans forfanterie, des commandements de Dieu et de l’Église et l’habitude de la vie intérieure.

La prière et la contemplation des choses éternelles lui méritaient une limpidité de jugement qui se manifestait autant par l’exemple que par le conseil. C’est pourquoi même des orgueilleux, enclins à taxer d’enfantillage son catholicisme, aimaient à prendre ses avis.

Il en allait ainsi de Charles. A maintes reprises, il avait trouvé du réconfort auprès de ce méditatif dont le caractère différait tant du sien. Sans s’ouvrir tout à fait, il lui avait laissé entrevoir quelques-unes des plaies dont il souffrait. Mais il gardait le silence sur les idées meurtrières qui s’étaient installées au plus sombre de son orgueil. Néanmoins, si incomplètes qu’eussent été ses confidences, elles révélaient une âme tellement malheureuse, un cœur si solitaire qu’Abry en avait frémi de pitié. Il avait su trouver les paroles qu’il fallait pour consoler un peu Charles. Celui-ci se cabrait à la seule pensée de se tourner vers Dieu. Cependant Abry était parvenu à lui faire concevoir, à certains moments de détresse totale, que peut-être, par delà cet univers de ténèbres et de désespoir où il se débattait, régnaient les splendeurs d’une aurore de mansuétude et de pardon.--Par suite, il était assez logique que Charles, frappé de la coïncidence entre les propos mystérieux balbutiés par Chériat et ce qu’il savait des convictions de Robert, eût recours à ce dernier dans un cas où sa propre expérience ne lui fournissait qu’incertitudes et sourdes terreurs.

Mais il faut bien spécifier qu’en agissant de la sorte, il demeurait sur la défensive en ce qui concernait son désarroi personnel, étant trop endurci d’orgueil, trop imbu de son droit à détruire pour soupçonner l’horreur du crime où l’Esprit de malice le poussait...

La rue d’Ulm, où Robert Abry occupait deux chambres, n’est guère éloignée de la place Médicis. Tout en parcourant cette brève distance, Charles s’étonnait des mouvements contradictoires qui lui désordonnaient l’âme une fois de plus.

--C’est bizarre, se dit-il, quand je suis sorti de chez mon père, j’étais décidé à jeter la bombe car je ne puis plus tolérer mon inertie parmi les brigandages et les mensonges dont il s’est fait l’apologiste. Comment donc, M. Mandrillat ne croit pouvoir mieux compléter l’éducation républicaine de son fils qu’en lui proposant de moucharder au profit des radicaux... Après cet outrage, j’hésiterais à frapper?... Mais qui frapper?... Ah! je ne sais pas, mais c’eût été à coup sûr quelqu’un des maîtres de l’heure présente. Je voyais déjà la chose comme faite et je préparais les discours de mépris que je cracherais à la face des cabotins sinistres chargés par les gens du pouvoir de jouer cette comédie scélérate, qu’ils appellent--par dérision sans doute--la justice. Puis quand je fus auprès de ce malheureux Chériat, surtout lorsque je l’entendis proférer ses invocations superstitieuses, je me suis senti tout faible et tout hésitant--j’ai dû me débarrasser de la bombe. Pourquoi cette lâcheté? Et pourquoi aussi vais-je chez ce brave Robert, comme s’il pouvait m’être auxiliateur dans la crise que je traverse? Lui, un catholique voué aux chimères enfantines dont les prêtres lui gavent l’intelligence, il est absurde de supposer qu’il me comprendra. Et pourtant chaque fois que je cause avec lui, la flamme obscure qui me consume s’apaise, la haine de tout et de tous qui me ronge fait trêve. D’où lui vient cette influence?... Ah! je sais, c’est qu’il est bon. Et qui donc, sauf lui, me témoigna de la bonté? D’un autre côté, je trouve humiliant de ne pas me suffire à moi-même, moi qui m’étais juré de tenir quiconque à l’écart du surhumain que j’envie de créer en moi. Ce n’était pas la peine de prendre pour règle de conduite le précepte d’Ibsen: «L’homme le plus libre est celui qui est le plus seul.» Allons, je ne suis pas près de réaliser ce héros...

Ce monologue fiévreux le mena jusqu’à la porte d’Abry. Comme il sonnait, il se demanda encore:

--Lui parlerai-je de la bombe? Oh! non, car j’en fabriquerai peut-être une autre et je veux garder secret le coin de mon âme où germe la plus équitable des vengeances. Je lui demanderai seulement de venir voir Chériat.

Robert vint ouvrir. Il n’eut besoin que d’un coup d’œil pour remarquer l’agitation de Charles. Aussitôt il s’empressa, devinant, à démêler l’angoisse qui lui contractait le visage, que des peines insolites bourrelaient le jeune homme.

--Que t’arrive-t-il donc, s’écria-t-il, jamais je ne t’ai vu pareillement bouleversé! Dis-moi vite si je puis faire quelque chose pour toi.

Charles se taisait, promenant ses regards autour de lui. La chambre était humble et paisible: quelques meubles de sapin vernis; sur une planche, des livres de piété. Au mur, un Crucifix ouvrait ses bras miséricordieux. Il s’en détourna aussitôt, s’assit sur une chaise comme écrasé par une fatigue immense et demeura, quelque temps, la tête basse. On eût dit qu’il avait oublié le motif de sa visite.

Abry se garda de multiplier les interrogations.

Il avait l’expérience de ce caractère aussi passionné qu’ombrageux de qui les élans alternaient avec de brusques reprises de mélancolie taciturne. Il fallait attendre que Charles s’expliquât, car trop d’empressement l’aurait offusqué.

Enfin le jeune homme se décida:

--Voici pourquoi je suis venu, dit-il. Tu connais Chériat; tu sais qu’il se meurt de la poitrine et que, bientôt, tout sera fini pour lui.

--Non, _pas tout_, interrompit Robert à mi-voix.

--C’est ton opinion, je n’ai pas à la discuter, et, au contraire, je crois qu’en ce moment, tu pourrais lui rendre service.

--Je ne demande pas mieux, répondit Robert que cette requête étonnait, mais je ne saisis pas de quelle façon.

En effet, il se souvenait que, parmi les ennemis de l’Église, le poitrinaire s’était montré l’un des plus violents et que quand tous deux s’étaient rencontrés, il avait mis une insistance fielleuse à bafouer le catholicisme.

Charles exposa brièvement qu’il avait recueilli Chériat, que celui-ci, presque à l’agonie, avait prononcé quelques mots qui permettaient de supposer une préoccupation religieuse. Il cita même les vers de saint Ambroise balbutiés par le moribond. Puis comme s’il avait honte de s’en être ému, il prit soin de spécifier que s’il s’était résolu à consulter Abry, c’était par un sentiment analogue à celui qui l’aurait conduit dans une pharmacie pour y solliciter une potion calmante.

--Naturellement, ajouta-t-il, j’ai eu beau réfléchir, je n’ai découvert que toi qui puisses lui procurer l’illusion dogmatique dont il semble éprouver le besoin.

En prononçant cette dernière phrase, il n’avait pas l’intention de froisser son ami: il obéissait, en toute franchise, aux préjugés dont on l’avait imbu.

Si Robert avait été un polémiste, il aurait relevé cette bizarre lacune qui faisait que les doctrines vantées par les révolutionnaires comme pourvoyant à toutes les nécessités de la vie intellectuelle et morale, pèchent en un point essentiel, puisque l’un d’eux se trouvant à l’article de la mort, en était obligé de requérir un catholique qui l’assistât contre la grande épouvante. Mais d’âme trop chrétienne pour pratiquer l’ironie, il ne songeait qu’à remercier mentalement la Providence qui envoyait un rayon de sa lumière dans les ténèbres où gisait le malade et qui le désignait peut-être lui-même pour contribuer à son salut éternel.

Ses yeux bleus, qu’illuminait la paix de la conscience, se fixèrent sur le Christ en croix et, spontanément, il murmura: _Domine, non sum dignus, sed tantum dic verbo et sanabitur anima sua._