Le règne de la bête

Part 3

Chapter 33,728 wordsPublic domain

--Non, non, c’était d’abord pour te mettre en garde contre les imprudences de conduite et surtout pour te proposer quelque chose de pratique. Je comprends bien quel était ton but lorsque tu t’es mis à jouer de la révolution dans les milieux ouvriers. Tu visais, n’est-ce pas, un mandat de député dans une circonscription rouge. Mais, je te l’assure, cela devient de plus en plus difficile: il y a tellement de concurrence! Tu risques d’être évincé par un plus adroit que toi. Tu me citeras Briais. En effet, il a réussi l’escamotage. Le voilà ministre après avoir marivaudé, pendant toute sa jeunesse, avec les anarchistes. Mais toi, ton cas est différent: tu es le fils de Mandrillat, pilier du radicalisme. Si tu veux m’écouter, je me charge de te procurer une position sans que tu aies besoin de te déguiser en sectateur de Bakounine. Laisse-moi faire et je te garantis qu’il ne se passera pas beaucoup de temps sans que tu palpes les quinze mille balles. Une fois député, tu seras mon lieutenant et tu verras les bons coups que nous ferons ensemble en roulant les imbéciles.

--Que faut-il entreprendre? demanda Charles qui, pour des raisons à lui connues, voulait que son père dévoilât entièrement ses projets.

Mandrillat crut la partie gagnée. Il prit le ton confidentiel d’un Clopin Trouillefou révélant à un néophyte les tours les plus propres à berner les bonnes gens qui font confiance à la République.

--Voici comment nous allons procéder. D’abord, je te fais entrer dans la maçonnerie. J’aurais dû y penser depuis longtemps, mais je suis si occupé que, ma foi, j’avoue ma négligence. Donc je t’affilie à la Loge que je préside: _le Ciment du Bloc_; c’est une des plus nombreuses et peut-être la plus influente. Dès que tu es initié, tu prends connaissance des fiches que nous possédons non seulement sur tous les fonctionnaires, mais sur le clergé, la noblesse, les commerçants, bref sur quiconque nous paraît susceptible de déterminer des votes dans un sens qui soit favorable ou hostile à nos protégés. Tu choisis ou plutôt je t’indique un département facile à aiguiller dans le sens qui nous importe. Il faut te dire que nous avons institué des délégués qui surveillent la province au point de vue électoral. Ce nous est très précieux pour maintenir les populations dans le devoir républicain. Tu t’installes au chef-lieu et tu t’y fais reconnaître par la Loge de l’endroit. Officiellement tu es chargé de réunir des chiffres pour le service de statistique au ministère du commerce. Je te ferai donner les pouvoirs nécessaires. Tu interroges adroitement l’un, l’autre, tu tires les vers du nez aux fournisseurs des gens riches, tu suis de près les manigances des prêtres; tu notes les zélés, les tièdes, les indifférents. Tu te défies de tout le monde, même de nos frères, car il y en a beaucoup parmi eux qui, se posant en anticléricaux fougueux, tolèrent néanmoins que leurs femmes pratiquent. Tu gardes toujours l’œil ouvert sur les officiers: rien de plus suspect que ces traîneurs de sabre, même lorsqu’ils se disent radicaux. Tu relèves les conversations et les mœurs publiques ou privées des réactionnaires les plus incoercibles comme celles des énergumènes de la Sociale. Enfin tu vois tout, tu te renseignes sur tout. Et, chaque semaine, tu nous adresses un rapport où tu as consigné tes observations; tu y joins les papiers compromettants que tu tâcheras de subtiliser aux personnages qu’il nous est utile de tenir sous notre coupe.

--En somme, résuma Charles, j’acquiers des titres à rédiger le manuel du parfait mouchard.

--Mais non, mais non, tu emploies des mots vraiment singuliers... Il ne s’agit pas d’une besogne policière. On te demande seulement de remplir le devoir d’un bon citoyen en mettant ceux qui gouvernent la République à même de déjouer les complots des réactionnaires et des cléricaux.

--Soit, et après?

--Lorsque tu as pris pied quelque part, tu poses des jalons pour ta candidature à la Chambre. A ce propos, je t’engage à choisir une région sucrière. Les électeurs y sont fort maniables, pourvu qu’on leur parle sans cesse de protéger, d’encourager, de subventionner l’industrie qui les fait vivre. Tu te voues donc à la betterave. La betterave ouvre et ferme tous tes discours. Si tes concurrents cherchent des diversions, tu leur clos la bouche en y introduisant la betterave fatidique. Il faut que cultivateurs, gérants de râperies, entrepreneurs de charrois ne puissent penser à toi sans te voir occupé à serrer une betterave sur ton cœur. Ta profession de foi se ramène à ceci que la betterave constitue le palladium de la France... En outre, tu te présentes comme radical-socialiste. Cela c’est essentiel: c’est comme si tu te disais à la fois conservateur en ce qui regarde la propriété et révolutionnaire en ce qui concerne les idées. Tu amalgames de la sorte la sympathie des bourgeois qui souffrent tout à condition qu’on leur garantisse une digestion paisible et les suffrages des ouvriers qui s’imaginent que ton étiquette signifie la journée de deux heures avec des salaires monstrueux et la course en quatrième vitesse vers le paradis terrestre. Si durant tes tournées, tu tombes dans un endroit où le clergé garde, par hasard, quelque prestige, tu lui assènes sur la tonsure une série d’arguments des plus topiques... Oh! tu n’as pas besoin de te surmener l’intellect pour cela. Tu n’as qu’à déballer la ferblanterie habituelle: les ténèbres du Moyen Age, Galilée, la révocation de l’Édit de Nantes, les manœuvres des Jésuites pour rétablir l’inquisition... Rien de plus facile et cela prend toujours. Ainsi ton programme tient tout entier dans ces quatre points: vénérer la betterave, affirmer aux propriétaires que tu resteras fixe dans la défense de leurs intérêts, jurer au peuple que tu galoperas sur la route des réformes et manger du curé. Et je réponds de ton élection: une fois nommé, tu ne peux pas te figurer jusqu’où tu iras, surtout étant dirigé par moi. Si je t’énumérais tout ce que nous entreprendrons, j’en aurais pour jusqu’à demain.

--Donnez-moi quelques exemples, dit Charles.

--Hé, il y a cent rubriques! Mais une démarche essentielle, c’est de faire alliance avec les Juifs... Ah mon ami, la Juiverie, quelle mère pour nous! Elle tient l’or, comprends-tu, et l’or, c’est tout... Eh bien, qu’en penses-tu, dois-je te mettre le pied à l’étrier?

Il s’attendait à un débordement d’enthousiasme. Mais Charles se taisait. Il s’était accoudé à un guéridon et baissait la tête comme pour dissimuler au Vénérable l’expression de sa physionomie.

Tous deux formaient le plus étrange contraste. Le père, haut sur jambes, ventripotent, exubérant, la figure gonflée d’astuce et comme éclairée par un reflet de cet or divin dont il venait d’évoquer les magies. Le fils, petit de taille, presque chétif, le teint mat et les lèvres minces. Ses yeux très noirs demeuraient impénétrables sous un front bombé que partageait la ride verticale des méditatifs et que surmontait une sombre chevelure aux mèches désordonnées. Et comme ses mains pâles qu’attachaient des poignets délicats s’opposaient aux métacarpes velus et spoliateurs de son père! Que pouvait-il y avoir de sympathie entre ce gros homme remuant et sonore et ce frêle garçon muré dans le silence?

Cette réserve embarrassa d’abord Mandrillat puis ne tarda pas à l’irriter. Depuis ses succès, il s’était accoutumé à ce qu’on pliât devant lui et à ce qu’on approuvât ses dires les plus saugrenus. La rêverie taciturne où se retranchait son fils lui parut l’indice d’une rébellion. Déposant donc les formes captieuses auxquelles il venait de s’astreindre à grand’peine, il dit brusquement:

--Tu te tais! Ah çà, j’espère que tu ne prétends pas te galvauder davantage en compagnie des voyous de la Sociale? Je t’avertis que je ne le tolérerais pas. Que décides-tu? Fais-moi le plaisir de répondre sans barguigner.

Charles voulut éviter une querelle. A quoi bon laisser voir à son père que ses propositions l’écœuraient? Témoigner du dégoût eût été fort superflu, car une douloureuse expérience lui avait appris que Mandrillat rangeait les scrupuleux dans cette catégorie d’honnêtes gens qu’il appelait des imbéciles. Il n’aurait pas compris non plus qu’on refusât d’entasser des sacs d’or ignominieux sous le patronage des Juifs. Une seule chose importait: garder sa liberté, en obtenant de son père qu’il se souciât aussi peu de lui que par le passé.

--Vous n’avez plus à craindre, fit-il enfin, que je nuise à vos opérations par mes rapports avec les socialistes. Il y a longtemps que j’ai cessé de fréquenter leurs réunions et je n’ai pas envie de recommencer. Je puis également vous promettre qu’on ne lira plus ma prose dans la feuille révolutionnaire qui vous inquiète. N’est-ce pas, ce que vous désirez avant tout, c’est que je ne compromette pas votre nom? Eh bien, vous serez satisfait.

Mandrillat se rassérénait:

--A la bonne heure, s’écria-t-il, mais tu ne me dis pas si tu es disposé à travailler au bien de la République sous ma direction. Voyons, faut-il que je mette les fers au feu?

--Excusez-moi: je ne me sens pas apte à jouer le rôle que vous désirez m’attribuer. Dispensez-moi de vous donner mes raisons; je crains que vous ne les admettiez pas. Nous n’avons peut-être pas la même manière d’envisager la politique radicale, ajouta-t-il d’un ton où, malgré lui, perçait quelque ironie.

Il se reprit immédiatement et continua:

--Je ne saurais me montrer pratique comme vous l’entendez. Supposez que je suis un rêveur ou, tenez, plutôt, un homme qui prend son temps pour agir mais qui, une fois déterminé, ira droit au but avec la précision d’un obus dont un pointeur expert aurait calculé la trajectoire.

Comme il articulait cette dernière phrase, un feu si lugubre éclaira ses prunelles que Mandrillat eut presque peur. Quelles pensées redoutables s’agitaient dans cette cervelle? Il n’osa se le demander. Une atmosphère tragique venait soudain de se créer entre le père et le fils.

D’instinct le Vénérable tenta de réagir:

--En voilà une comparaison! Ma parole, tu me montres une figure... diabolique. Enfin, est-ce que tu as abandonné tes travaux d’histoire? A quoi t’occupes-tu en ce moment?

Charles eut un sourire ambigu pour répondre:

--Je fais de la chimie... métallurgique.

A ce coup, Mandrillat s’épanouit:

--Très bien, très bien, s’écria-t-il, je parie que tu veux opérer sur les machins, les choses, les moteurs? Excellente idée. Tu peux compter sur moi, le cas échéant, pour la commandite... Mais ne peux-tu pas m’indiquer à grands traits, là, en trois mots, de quoi il retourne? Je te donnerais peut-être un bon conseil.

Charles secoua négativement la tête:

--Personne ne saurait me conseiller... Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il s’agit d’une... projection qui fera beaucoup de bruit.

Mandrillat était tout à fait rassuré:

--Ah! sournois, dit-il en se frottant les mains, tu crains que papa te chipe ta trouvaille... A ton aise, à ton aise, garde ton secret. Tu me mettras au courant quand tu le jugeras à propos.

--Vous n’aurez pas lieu de me reprocher que j’ai agi en cachette quand le moment sera venu de manifester ma... découverte.

--Allons, je vois qu’il faut te laisser la bride sur le cou... Marche, mon garçon. Seulement, il est bien convenu que tu cesseras de faire risette à la Sociale. Sinon, je me fâche et, alors, gare la bombe!

--Vous avez raison: gare la bombe, répéta Charles, avec un rire sec qui exprimait tout ce qu’on voudra sauf de la gaîté.

--Tope là, nous sommes d’accord. Et maintenant tu restes à déjeûner avec ta mère et moi?

--Impossible: je suis attendu.

--Par quelqu’un d’important?

--Par un chimiste... occasionnel, dit Charles qui pensait à Chériat, malade chez lui et au lit depuis la veille.

--Ah! ah! quelque inventeur... Tâche de le rouler et surtout, ne manque pas de prendre le brevet à ton nom.

--Je prendrai tout à mon nom, affirma Charles en gagnant la porte et sans paraître remarquer la main que son père lui tendait.

Quand il fut sorti, Mandrillat resta quelques minutes immobile, à réfléchir. Si figé qu’il fût dans son égoïsme, il avait l’obscure intuition que «la chair de sa chair» souffrait profondément. On a beau être un agioteur fouillant d’une griffe avide les ruines d’une société, on garde toujours un peu de faiblesse humaine.

Ce jeune homme, qu’on devinait si ardent sous ses apparences de froideur, c’était son fils--après tout! Eh quoi, ils avaient dialogué comme deux étrangers, sans échanger le moindre mot d’affection. Une lourde tristesse s’apesantit sur son cœur.--Il la secoua, du reste, aussitôt.

--Bah! se dit-il, de deux choses, l’une: ou bien c’est un chimérique qui vit dans ses rêves et qui ne sera jamais bon à rien. J’aimerais mieux qu’il tînt de moi. Mais s’il lui plaît de fainéanter, ma fortune me permet de l’entretenir sans exiger qu’il me serve. Ou bien, il croit nécessaire de se prouver son indépendance en manœuvrant tout seul. Lorsqu’il aura battu la campagne en long et en large, il me reviendra. Je pourrai alors l’utiliser. En tout cas, je suis maintenant certain qu’il ne me gênera plus... Allons, laissons couler un peu d’eau sous les ponts. Je prévois que d’ici trois semaines, ce vieux farceur de Legranpan présidera mon banquet.

CHAPITRE V

Cette entrevue qu’il vient d’avoir avec son père suscite en Charles une houle d’idées sombres. Suivant les rues qui le ramènent à son logis, il se rappelle ce qu’il a souffert depuis le jour où il prit, pour la première fois, conscience de lui-même. Elle ressuscite, dans une clarté morose, son enfance soumise à des pédants qui lui inculquaient, d’une voix ennuyée, des bribes de savoir coriaces. On l’avait bourré de notions hétéroclites d’après les «plus récentes découvertes de la science» et on l’avait, par-dessus tout, mis en garde contre la morale chrétienne. Il avait, de la sorte, appris que l’Église exploite l’humanité en lui serinant des fables absurdes et en l’affolant par la menace d’un croquemitaine surnommé Dieu. Quant aux prêtres, ils constituaient, lui affirma-t-on, une association de malfaiteurs dont la République avait pour objet principal de déjouer les ruses et de réprimer les brigues.

L’histoire lui fut accommodée à la sauce Aulard. On lui enseigna que la Révolution avait inauguré une ère de bonheur universel où bientôt tous les citoyens occuperaient leur existence à festoyer parmi des victuailles sans cesse renouvelées et des ruisseaux de vin. Lorsqu’il demanda quelle entité miraculeuse présidait à l’évolution vers cette godaille infinie, on lui répondit que c’était le Progrès. Il salua respectueusement l’idole mais ne put s’empêcher de remarquer que nul indice n’apparaissait de l’âge d’or promis aux capacités digestives de ses contemporains; et il s’enquit des paroles magiques grâce auxquelles s’accomplirait le bienheureux sortilège. On lui montra la devise: _liberté, égalité, fraternité_, peinte sur toutes les murailles. Il l’admira beaucoup mais, dans le même temps, il constata plusieurs choses, et entre autres celles-ci: qu’il y avait des gens coupables de ne point posséder de domicile et que, pour ce fait, on les fourrait en prison; que si le bulletin de vote d’un savetier, à peine sûr de son alphabet, équivalait au suffrage d’un marchand d’escarpins en gros muni de diplômes, le premier se nourrissait de charcuterie arrosée d’absinthe, tandis que le second combinait sur ses menus ce que les règnes végétal et animal offrent de plus savoureux. Il objecta aussi qu’au collège, les plus forts rossaient les plus faibles, particulièrement les jours où ceux-ci avaient conquis les premières places par des dissertations où les immortels principes de 89 et l’adoucissement des mœurs étaient célébrés. Ensuite de quoi, il soupçonna que les mots fétiches: _liberté, égalité, fraternité_ impliquaient, peut-être, des blagues.

Il soumit ce fruit de ses observations à son pédagogue qui se fâcha tout rouge, le traita de raisonneur et lui ordonna de copier vingt fois la liste des Droits de l’Homme.

Charles fut dérouté car, depuis son sevrage, on lui prescrivait, comme l’article capital des Droits de l’Enfant, l’exercice de sa raison.

Néanmoins, il rédigea le pensum, le remit à son Mentor, puis se risqua timidement à demander pourquoi l’état de guerre subsistait entre les peuples, étant donné que divers philanthropes leur conseillaient la paix avec une persévérance touchante. Il lui fut alors certifié que c’était là un vestige des époques barbares qui ne tarderait pas à disparaître sous l’influence de la télégraphie sans fil, des ballons dirigeables et des discours prononcés à La Haye par un certain Pot dit Latourelle des Brisants.

Quoique mal convaincu, il cessa d’interroger. En récompense, des Plutarques, spéciaux pour ce genre d’apologie, lui vantèrent les Phocions et les Aristide qui avaient fondé la République ou qui la maintenaient. On lui forma un Panthéon où l’affable Robespierre voisinait avec Marat, ce doux médecin, un peu trop enclin à la saignée, mais si brillant des flammes généreuses du jacobinisme.

On lui dénombra les vertus des législateurs de 48; on lui signifia notamment d’avoir à vénérer l’illustre Glais-Bizoin. Vinrent ensuite les héros engendrés par Marianne troisième, surtout ces incomparables Sémites: Crémieux qui sauva la France en émancipant les Juifs d’Algérie et Gambetta, venu de Gênes tout exprès pour proférer le cri sublime: Le cléricalisme, voilà l’ennemi!

Enfin, pour couronner tant de beaux enseignements, pour bien lui prouver que la métaphysique allemande était la plus propre à former le cœur et l’intelligence d’un jeune Français, on alla jusqu’à Kœnisberg gratter la carcasse de Kant afin d’en extraire ce précepte: Charles devait toujours se conduire de façon à ce que ses actes pussent servir d’exemples et lui mériter l’approbation d’une divinité mystérieuse qui acceptait le sobriquet d’Impératif Catégorique.--Ayant rempli leur tâche, les pédagogues se retirèrent, comblés de certificats élogieux. Et Charles inaugura sa jeunesse par la publication, à ses frais, d’un dithyrambe--en vers libres comme il sied--où, paraphrasant des dires célèbres, il exalta la révolte de l’individu contre les lois oppressives et la proclama le plus saint des devoirs.

C’était, du reste, la première fois de sa vie qu’il employait le mot de _devoir_. Jusqu’alors on ne lui avait parlé que de droits. L’antithèse entre tous ces droits dont on l’avait imbu et ce devoir qu’il venait de se découvrir fut, pour lui, pleine de charmes.

Cette éducation, tout en formules pompeuses et délétères, lui faussa donc le jugement, sans encore lui endurcir le cœur. Car il souffrit d’un grand besoin d’affection qui, naturellement, ne trouva pas à se contenter dans sa famille.

Sa mère était trop absorbée par les compotes et les recettes d’entremets pour saisir la détresse aux yeux de son enfant. Elle ne sut que lui donner, du bout des lèvres, quelques froids baisers et lui proposer des friandises lorsqu’il venait à elle pour quémander un peu d’amour. De son père, il comprit vite qu’il ne fallait rien attendre: le gros homme était trop enfoncé dans les sapes et les intrigues. Pendant des semaines, il ne s’inquiétait de Charles non plus que s’il n’eût jamais existé ou bien, s’il s’apercevait de sa présence, il lui posait des questions saugrenues sur ses études, n’écoutait pas les réponses et s’éloignait après avoir recommandé au précepteur de l’armer contre «l’obscurantisme».

Charles ne put davantage s’attacher au cuistre desséché qui le régentait. D’autre part, les mœurs de ses condisciples, bruyants et vulgaires, voués aux journaux sportifs et aux photographies d’actrices, lui inspiraient de la répugnance. Refoulé sur lui-même, il prit l’habitude de sceller au plus profond de son être ses rancœurs et ses rêves. Il afficha du calme et de la réserve alors qu’en son particulier, il brûlait d’épancher son âme ardente. Ce volcan sous cette glace le ravagea au point qu’il devint presque incapable de s’exprimer autrement que sous une forme ironique. Puis il y avait trop d’écart entre la vie telle qu’il l’avait espérée et le monde tel qu’il se révélait à lui.

Il ne tarda guère à s’apercevoir que sous ces déclamations à la gloire de la démocratie dont les échos retentissaient autour de lui, se dissimulaient de fort laides réalités. Observant les aigrefins jaboteurs qui écumaient, avec son père, les eaux sales de la politique et de la finance, leurs vilenies et leurs trahisons, il fut obligé de comparer la République à un vaisseau monté par des pirates en croisière devant toutes les embouchures d’où pouvaient sortir des galions.

Le plus âcre mépris à l’égard de ces flibustiers lui corroda le cœur. Puis il prit en haine cette société bourgeoise, saturée de matérialisme et qui tolérait, avec une complaisance plus ou moins avouée, leurs rapines.

Il conçut quelque espoir de reconquérir un idéal, le jour où les théories anarchistes l’attirèrent. Mais la déception ne tarda point. Il ne trouva, parmi ces soi-disant redresseurs de torts, que des sots chimériques ou d’adroits dupeurs de pauvres. Oui, ces Don Quichotte qui feignaient de partir en chevauchée pour la conquête de la justice, n’étaient que des Sancho dont le Barataria se symbolisait par des auges médiocrement pleines d’épluchures, des charabiaïsants turgides comme Jules Greive, des casseurs de noix vides comme Jean Sucre, de fielleux débitants de vitriol révolutionnaire comme Jourry.

Cette désillusion nouvelle développa dans l’âme de Charles les instincts destructeurs éveillés en lui par le contraste entre les sophismes dont on avait nourri son enfance et les méfaits des politiciens pervers qui bestialisaient la France sous couleur de la plier aux vertus républicaines. Il lacéra sans merci les systèmes et les doctrines auxquels il avait cru quelques moments. Puis quand il les eut réduits en lambeaux, il éprouva une joie farouche à constater tant de ruines.

--Les hommes, se dit-il, sont des singes obscènes et gloutons mais moi, est-ce que je leur ressemble?

C’est alors que l’esprit d’orgueil entra en lui et ne cessa de lui chuchoter de ténébreux conseils:

--Vois, insinuait-il, tu es enfermé dans une caverne sans issue et dont la voûte de granit s’abaisse, peu à peu, sur ta tête. A palper ceux qui grouillent à tes côtés, dans l’ombre, tu as vérifié que c’étaient des animaux difformes. Tu as compris l’incurable sottise de ce troupeau barbotant. Tu connais l’envers et l’endroit de ce qu’ils appellent le bien et le mal. Tu n’es pas fait pour étouffer sous les détritus dont ils encombrent ton cachot. Eh bien, lance la foudre, prouve en frappant ces ébauches d’humanité que tu leur es supérieur car, sache-le, les hommes n’admirent que les Maîtres qui les fouaillent.--Ils inscriront ton nom dans leurs annales et tu seras semblable à un Dieu!...

Charles écoutait avidement la voix insidieuse. Des idées de meurtre se déversèrent en noires cataractes dans son âme. Il se complut à s’imaginer tel qu’un dispensateur de cataclysmes, qui, d’un geste de sa main vengeresse, épouvanterait les peuples.

--Ah! s’écria-t-il, je voudrais allumer la cartouche de dynamite qui ferait éclater le globe et en projetterait les débris jusqu’aux étoiles!...

CHAPITRE VI

Dans l’appartement de la place Médicis, on avait garni un divan de couvertures et d’oreillers de façon que Chériat, arrivé au dernier degré de la phtisie, pût y rester étendu.