Part 5
Mi-touché, mi-remué d’un étrange malaise, Charles l’observait avec curiosité. Rien qu’au contact de ce croyant, il s’était senti moins triste et moins torturé. Et cependant, dès qu’il entendit les paroles latines, il eut un sursaut d’irritation. Des serpents s’agitèrent en lui, tandis qu’un sombre éclat de rire retentissait au fond de son cœur.
Il se leva et demanda d’un ton sec:
--Eh bien, viendras-tu?
--Certes; si tu veux je t’accompagnerai tout de suite.
--Non, attends à demain. Chériat changera peut-être d’idée... Je ne voudrais pas avoir l’air de l’influencer.
--Mais s’il persiste, dit Robert en lui posant la main sur le bras et en le regardant bien en face, me laisseras-tu lui amener un prêtre?
--Un prêtre!...
Charles hésita: son horreur de la soutane le portait à refuser. Mais il réfléchit qu’une concession prouverait de la tolérance. Il haussa les épaules comme pour affirmer que ce détail lui importait peu et déclara:
--Si Chériat le désire, flanque-toi d’un prêtre. Seulement, tu me préviendras. Je ne tiens pas à être témoin de...
Il allait dire: de ces simagrées mais il se reprit:
--De l’entrevue... Ainsi, à demain, dès que tu seras libre, et au revoir.
Il avait hâte de s’esquiver, se courrouçant à la pensée que, mû par un désir d’effusion, qu’il taxait maintenant de lâcheté, il avait failli révéler son tourment à ce Robert, adepte de ce qu’il considérait comme une basse superstition.
Abry n’essaya point de le retenir: ce n’était pas la première fois que Charles lui donnait le spectacle de ses revirements. Mais il eut l’intuition que leur colloque n’en resterait pas là.
En effet, Charles avait déjà franchi le seuil, lorsque, se retournant, il surprit tant de sollicitude apitoyée dans le regard de son ami que sa superbe dut fléchir. Cédant à une de ces détentes d’âme, qui lui étaient coutumières auprès d’Abry, il revint sur ses pas et s’écria:
--Je suis affreusement malheureux!
--Oh! mon pauvre, dit l’autre en lui pressant les mains et en le faisant rasseoir, crois-tu donc que je ne m’en suis pas aperçu?... Que je voudrais, Dieu aidant, te consoler un peu. Je ne suis pas bon à grand’chose mais enfin je t’aime et je ne demande qu’à t’être utile.
--Je le sais, répondit Charles qui s’attendrissait, mais si je te confie mes peines, je crains que tu ne te mettes à me réciter ton catéchisme ou ton Évangile ou tout autre de tes bouquins ascétiques... Or, j’ai besoin, comprends-tu, de paroles vivantes et non de textes arides.
--Ah! très cher, tu ignores--et ce n’est pas de ta faute--que les plus vivantes des paroles sont contenues dans cet Évangile que tu redoutes... Mais, poursuivit Robert avec un rire amical, rassure-toi, je ne t’alléguerai aucun de mes bouquins, comme tu dis. Nous causerons de cœur à cœur et puissé-je panser tes blessures.
Charles ne savait de quelle façon commencer. Une impulsion irrésistible venait de lui faire crier sa souffrance. Pourtant, quoiqu’il il y eût là une affection toute fervente qui ne demandait qu’à se manifester, il hésitait de nouveau. Ses incertitudes recommençaient à le lanciner. Il voulait étaler sa détresse. Et d’autre part, son orgueil lui insinuait qu’il était plus viril de celer en lui, comme un cercueil sous la pierre d’une tombe, les songeries funèbres où il s’était perdu. Puis il redoutait d’aller trop loin dans ses confidences et, à aucun prix, il n’entendait révéler à Robert le dénouement lugubre qu’il méditait de donner à la tragédie dont il était le théâtre.
Le biais qu’il prit pour solliciter un conseil, sans s’ouvrir tout à fait, fut le suivant.
--Pourquoi donc, demanda-t-il, es-tu si calme et sembles-tu si heureux? Tu es pauvre, seul dans l’existence et tu n’as jamais connu ces joies sensuelles qui procurent, à ce que certains prétendent, l’oubli de ce monde stupide où, sous le nom d’hommes, se démènent tant de bêtes cauteleuses ou féroces. Faut-il t’envier ou te plaindre?
Es-tu un privilégié dont l’intelligence plane tellement au-dessus des cloaques où barbotent nos contemporains que leurs cris de rage et leurs grognements de volupté n’arrivent pas jusqu’à lui? Es-tu un incomplet de qui la foi émoussa définitivement les sensations?
Robert fut d’abord un peu dérouté par ces questions. Mais il comprit vite que si Charles les lui posait, c’était parce qu’il ne pouvait concevoir la sérénité d’un chrétien, et surtout parce que, sans qu’il se l’avouât, son âme fiévreuse cherchait un refuge où déposer ses inquiétudes.
La réponse était aisée à faire.
--Comme toi, comme tous, dit le catholique, je suis fils de la chute et je porte le fardeau du péché originel. Comme toi, comme tous, je suis tenté constamment et je céderais à mes passions si je n’avais appris à me vaincre.
--Mais, reprit âprement Charles, ce que tu nommes tes passions, ce sont tes penchants les plus irrésistibles. Tu les dois à la nature: en les combattant, c’est elle que, par une aberration puérile, tu tentes d’abolir.
--Je n’essaie pas d’abolir la nature. Dieu nous voulut tels que nous sommes. Mais il a voulu aussi que nous soyons libres de nous racheter par la foi dans une destinée supérieure à celle que semble nous désigner la nature telle que, laissée à elle-même, elle agit sur la terre. Vois-le ce Dieu, là, sur cette croix. Il nous ouvre ses bras tout grands et il nous demande de nous hausser jusqu’à la plaie adorable de son cœur... Si c’est un privilège, tout homme de bon vouloir peut l’acquérir.
Une conviction ardente rayonnait de ces paroles qui furent d’ailleurs prononcées très simplement; Charles en fut presque sur le point de reconnaître que les sophismes de la raison humaine étaient fort peu de chose en regard des certitudes formulées par la foi. Mais son amour-propre n’admettait pas une défaite aussi rapide. Se raidissant pour dissimuler le défaut de sa cuirasse, il demanda:
--Qu’est-ce qu’un homme de bon vouloir?
--Celui qui dompte l’orgueil, principe de tous les péchés.
--Et comment le dompter?
--Par la prière.
--Et qu’est-ce que la prière?
--C’est à la fois un acte d’humilité, l’aveu que nous ne pouvons réduire la nature sans le secours d’En-Haut et un appel à ce secours.
--Encore, pour prier, repartit Charles, faut-il croire au surnaturel. Je n’y crois pas.
Robert soupira:
--Tu n’y crois pas et c’est, hélas, ton malheur. Pourtant il nous enveloppe de toutes parts. Qui l’écarte comme divin tombe cependant sous son joug; mais alors c’est qu’il est diabolique. L’orgueil s’empare de l’incroyant; il s’imagine qu’il se suffit à lui-même; il s’estime supérieur au commun des hommes; il se targue de sa fière solitude pour les mépriser et bientôt les haïr. Il pèche contre le précepte de Notre-Seigneur: Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
--Ainsi, dit Charles avec amertume, il faudrait s’humilier, aux pieds d’une Divinité incompréhensible; il faudrait ensuite aimer tous ces gredins et tous ces imbéciles qui peuplent l’univers pour vivre heureux? Jamais je n’admettrai cela. Je veux les frapper...
Il s’interrompit et se prit à rêver. Maintenant il s’étonnait d’avoir supposé qu’une intelligence asservie à la religion comme celle de Robert pourrait lui donner un conseil efficace. C’est un bon garçon, pensa-t-il, mais les prêtres l’ont chaponné. J’étais par trop naïf, espérant de lui autre chose que des maximes de lâcheté. Mais je ne retomberai plus dans mon erreur. Ni Robert ni personne ne connaîtra mon secret... L’homme le plus libre est celui qui est le plus seul: Ibsen a raison.
Il se redressa. Un orgueil sauvage lui durcissait la face. Il se revit jetant la bombe et criant sa joie de faire souffrir l’humanité. La révolte se peignit, si formidable, dans ses yeux et dans toute son attitude que Robert épouvanté recula.
--Nul autel, s’écria-t-il, ne me verra m’agenouiller.
J’ai pris conscience de ma force dans cet orgueil que tu réprouves. Ton Dieu et ton diable je les laisse aux âmes d’esclaves que leurs instincts effraient. Les hommes m’ont meurtri; je leur rendrai au décuple le mal qu’ils me firent. Oui, puisque la nature a voulu que le règne de l’humanité ce soit le règne de la bête, je serai une bête farouche et splendide et malheur à qui se mettra en travers de mon chemin. En avant!...
Il dit et s’élança dehors sans regarder son ami.
Seigneur, Seigneur, murmura Robert en écoutant le bruit de ses pas décroître dans l’escalier, venez à son aide. N’induisez pas en tentation cette pauvre âme si malade. Ayez pitié de lui!
Il se prosterna devant le Crucifix et se mit en prière.
Dans la rue, Charles allait d’une marche inégale. Tantôt il courait presque, tantôt il ralentissait pour considérer le ciel où des nuées fuligineuses, que chassait le vent d’hiver, galopaient, semblables aux songes d’un fiévreux. Quelques étoiles, qui scintillaient faiblement çà et là, lui parurent les rires ironiques de l’infini nocturne. Il les détesta puis ramenant ses regards sur les affairés qui encombraient les trottoirs, sur les tramways bondés qui suivaient la chaussée, il se dit:
--Un geste, un geste de ma main et tous ces misérables hurleront de douleur...
Il repartit au hasard, enfilant des ruelles, arpentant des avenues, franchissant des ponts, traversant des esplanades désertes, coudoyant la foule, sur des boulevards pleins de rumeurs et de lumières. A un moment il pensa qu’il avait bien fait de jeter à l’égout le projectile à système d’amorce et il résolut de fabriquer une bombe à renversement. Puis toute formule précise s’effaça de son cerveau. Il lui parut que son âme se résolvait en une brume rougeâtre où brillait, seule, comme un phare aux mornes clartés, l’idée fixe du meurtre.
Il allait, il allait parmi les ombres et les prestiges de la ville. Ainsi dut errer Caïn la nuit qui précéda le fratricide...
CHAPITRE VIII
Les puissances mauvaises ne laissent guère de répit aux malheureux êtres dont elles font leurs victimes. Charles l’éprouva qui, ayant refusé la main secourable tendue par Abry, ne pouvait que hâter son destin sous l’aiguillon de la colère et de l’orgueil.
Quelques semaines avaient passé depuis sa rencontre avec le catholique. Et ce fut à fabriquer une nouvelle bombe qu’il les employa. Il avait consigné sa porte aux Greive, aux Sucre, aux Jourry car les vaticinations burlesques de ces camelots de la foire au bonheur lui étaient par trop insupportables. Outrés de son dédain, les sectaires répandirent le bruit qu’il désertait la cause... Jourry saisit, avec empressement, ce prétexte de le dénoncer comme un traître qu’il fallait flétrir. Une réunion fut organisée dans ce but et on le somma de s’y rendre. Il n’en eut cure. Alors on lui signifia, par lettre recommandée, son exclusion du parti. Il jeta au feu le papier déclamatoire en haussant les épaules.
Que lui importaient les soupçons et les injures. Mieux que tous les discours, la bombe n’allait-elle pas démontrer ce que vaut le vouloir d’un solitaire résolu à l’action?
Chez lui, il tolérait encore les visites de Paul Paulette et de Louise afin qu’ils donnassent des soins à Chériat. Toutefois, il évitait de leur parler; et lorsqu’il devenait absolument nécessaire qu’il le fît, c’était sur un ton si bref, en leur opposant un visage si fermé que tous deux n’osaient le presser. L’atmosphère tragique, qui régnait autour de lui, les mettait mal à l’aise; ils vivaient dans l’attente de quelque catastrophe.
Il avait aussi tenu l’engagement pris de permettre que Robert assistât le moribond. Mais craignant la clairvoyance de cet esprit dont la mansuétude perspicace l’irritait, il esquiva toute conversation, ou bien il s’absentait aux heures où il sut que Robert devait venir.
Du reste, une fois l’engin terminé, prêt à éclater, il ne demeura presque plus au logis. Une inquiétude fébrile le chassa par les rues. De l’aube au soir, du soir à l’aube, il battait la ville, tournant et retournant cette pensée unique:
--Maintenant, où vais-je jeter la bombe?
Ce qu’il voulait, c’était que son crime eût une signification symbolique, qu’il s’imposât comme un châtiment infligé aux soutiens d’un état social où--d’après le sophisme qui lui déformait l’âme--quelques maîtres, usant de ruses médiocres, exploitaient un troupeau d’esclaves abêtis par une longue hérédité d’obéissance à la coutume et à la loi.
--Quel que soit le parti que je prendrai, se disait-il, que je punisse ceux qui commandent ou ceux qui se soumettent, l’acte sera efficace car les uns et les autres ont besoin d’apprendre, à leurs dépens, qu’il existe des mâles capables de se hausser hors du marécage où ils barbotent.
S’exaltant de la sorte, il ne concevait ni l’horreur du sang versé, ni les palpitations des membres mis en lambeaux par les éclats de sa bombe, ni les plaintes des mutilés, ni l’épouvante et le reproche dans les yeux, écarquillés par l’effroi, des morts. L’éducation, tout abstraite, toute conforme aux principes de la Révolution, qu’il avait reçue, l’avait habitué à se représenter l’humanité comme une série de chiffres qui, additionnés, multipliés ou divisés donnent un total, un produit ou un quotient plus ou moins conformes à ce _credo_ de la démocratie: les droits de l’homme et du citoyen.
La seule différence qui se marquât entre son aberration et celle des apôtres de la folie individualiste c’est que ceux-ci se félicitaient des résultats obtenus par l’application à la France de leur algèbre anti-sociale tandis que Charles, leur élève, tenait l’équation pour mal posée et s’apprêtait à en modifier brutalement les termes.
Et pourquoi aurait-il hésité? Ne lui avait-on pas appris à écouter uniquement sa raison? Or, de par cette raison prépotente, il estimait qu’il y avait lieu de rétablir le problème sur d’autres bases. Qui pouvait trouver étrange que pour y arriver, il effaçât un ou plusieurs chiffres?
Cette horrible chimère lui était devenue si habituelle que quand il imaginait les incidents qui suivraient l’explosion de la bombe, c’était pour se voir en train d’expliquer la beauté de son geste devant un tribunal vaguement admiratif ou pour composer l’attitude qu’il prendrait au pied de l’échafaud lorsqu’il lancerait à la foule des paroles historiques, autres bombes qui ne manqueraient pas de faire merveille.
Pauvre cœur en proie au démon d’orgueil!--Et pourtant, il y avait des minutes où il entendait s’élever, en lui, une voix suppliante qui réclamait pour ses semblables. Mais il se blâmait vite de cette faiblesse et il se posait de nouveau la question sinistre:
--Qui frapperai-je?...
Une après-midi de janvier, Charles suivait les quais qui bordent la rive droite de la Seine. C’était par un de ces jours de ciel bleu-pâle, de soleil aux rayons doucement argentés, de givre scintillant et d’air vif qui font une éclaircie dans les brouillards visqueux où s’emmitoufle trop souvent l’hiver parisien. Il avait dépassé l’Hôtel-de-Ville et remontait le cours du fleuve vers l’Estacade. Un peu las, il s’arrêta en face de l’île Saint-Louis et s’accouda au parapet.
L’eau ondulait, verdâtre et trouble et s’engouffrait, parmi des remous écumeux, sous les arches des ponts. Dans les alvéoles des bateaux-lavoirs amarrés à l’autre rive, des blanchisseuses riaient et jacassaient en frappant leur linge à grand bruit. Sur le bas-port, que dominait le jeune homme, on travaillait également. Des rouliers menaient de lourds attelages ou déchargeaient des tombereaux de gravats. Des mariniers goudronnaient la carène de chalands rangés les uns contre les autres. Sur le tillac, des femmes cuisinaient ou raccommodaient des prélarts. Un peu plus loin, une grue à vapeur, allongeant en oblique son col mince, pivotait sur sa plate-forme, sifflait, soufflait, vidait maintes bennes de sable dans une cale béante.--Tous, mariniers, charretiers, débardeurs, mécaniciens de la grue, ménagères et lavandières vaquaient gaîment à leur besogne, en échangeant des propos goguenards.
Charles ne put s’empêcher d’opposer cet insouci laborieux à sa morose oisiveté. Le souvenir lui vint d’une vieille estampe reproduite par un périodique qu’il avait feuilleté naguère. Elle représentait un homme, en costume espagnol du XVIe siècle, et de qui la figure exprimait l’ennui et le chagrin. Assis sur une sorte de pouf à franges, il élevait ses bras au-dessus de sa tête comme pour s’étirer. Mais, au lieu de mains, deux becs aigus sortaient de ses manchettes brodées, s’enfonçaient dans sa chevelure et lui fouillaient le crâne.
Charles se murmura la légende inscrite au bas de cette gravure: «Je ne fais rien et je me ronge la cervelle.»
--C’est bien cela, pensa-t-il avec dépit, ce peuple goûte la joie d’un travail utile. Nul de ces manœuvres ne se rend compte qu’il est une dupe et un exploité. Ils accomplissent leur tâche quotidienne, plaisantent, mangent, boivent, dorment et recommencent le lendemain sans se demander si la société est bien ou mal faite et s’ils ne pourraient pas améliorer leur sort... Sont-elles enviables, ces brutes dont nul songe de révolte ne troubla jamais l’intelligence rudimentaire?...
Aussitôt l’esprit d’orgueil lui chuchota:
--C’est toi qui es enviable, vivant dans un monde d’idées fières dont l’accès reste interdit à ces maupiteux.
Il acquiesça. Cependant cette arrogante vantardise ne réussit pas à le rasséréner. Au surplus, comme les neuf-dixièmes des socialistes de parlotes, il ignorait et méprisait le vrai peuple. Pour les entrepreneurs de félicité publique, le prolétariat se constitue, en effet, d’imbéciles nuageux et de braillards altérés à qui l’on verse, chez les mastroquets électoraux, des boissons violentes et des diatribes égalitaires et qu’on tient adroitement à l’écart dès qu’ils ont servi l’ambition de leurs meneurs.
Charles n’en était pas tout à fait là puisqu’il n’avait jamais désiré le moindre mandat politique. Néanmoins, en sa qualité «d’intellectuel» il méconnaissait la grandeur--superbe d’être inconsciente--de ces humbles, dont les mains rugueuses ébauchent, dont les épaules massives supportent des civilisations. Il ne voyait pas luire le foyer d’amour au cœur du peuple. La résignation des pauvres, la solidarité admirable qui les unit aux jours d’épidémie et de famine, leur idéalisme touchant qui, même détourné des voies divines par d’odieux banquistes, ne cesse d’aspirer à un Éden où il n’y aurait pas de malheureux et où régnerait la Justice, tout de leurs vertus lui échappait. Il les assimilait à cette bourgeoisie aussi égoïste qu’obtuse, qui soit qu’elle feigne la foi, soit qu’elle propage l’incrédulité, fomente, depuis cent ans et davantage, cet abaissement des caractères, ce matérialisme bestial par où notre époque mérite la définition qu’en donna un humoriste: l’Age du Mufle.
Il ne percevait pas non plus le contraste entre ce peuple, demeuré presque sain malgré l’alcool, le socialisme et le café-concert, et cette soi-disant aristocratie qui ne se plaît qu’aux rigaudons et aux fanfreluches, qui révère tout banquiste habile dans l’art de la réclame, qui s’accouple aux Juifs, qui, parmi ses gambades, inflige à Notre-Seigneur, l’outrage de prières superstitieuses, sans humilité ni repentir sincère.
Bien plus, le fiévreux rêveur avait considéré, au cours de récentes explorations à travers le faubourg Saint-Antoine, les taudis ignobles où la Ville-Lumière entasse ses pauvres. Les tristes femmes d’ouvriers traînant leurs guenilles devant des étalages de nourritures nauséabondes, les enfants anémiques et livides qui encombraient les trottoirs l’avaient fait frissonner. Mais se reprochant ce mouvement de pitié tout instinctif, il tira du navrant spectacle la conclusion que leur docilité cause leurs maux. Il conçut, un moment, l’idée atroce de jeter la bombe sur ces infortunés pour les punir de ce qu’il appelait leur obéissance servile aux préjugés que la bourgeoisie leur inculquait, sous couleur d’ordre social.
Cette velléité démoniaque n’eut que la durée d’un éclair. Mais le seul fait qu’il l’ait subie prouve à quel point ce déplorable produit des hautes études républicaines avait perdu le sens même de l’humanité.
Maintenant, redressé contre le parapet, il promenait autour de lui des regards vides. Il ne voyait pas le fleuve roulant ses eaux, d’un cours majestueux. C’est en vain que Paris se faisait, par hasard, souriant. C’est en vain que le soleil se jouait, en reflets chatoyants sur la façade enfumée des maisons. C’est en vain qu’une fine brume mauve noyait les lointains et flottait, comme un rêve, autour de la flèche de Notre-Dame aperçue par-delà les toits de l’île Saint-Louis. Il n’appréciait pas le charme de ce paysage urbain. A force de vivre muré en lui-même, ses sens s’étaient, pour ainsi dire, oblitérés. Rien ne l’émouvait plus de la vie ambiante que les sensations susceptibles d’accroître sa rancœur. Lorsque, d’aventure, l’idée fixe du meurtre faisait relâche dans son cerveau gorgé d’images funèbres, il pliait sous une mélancolie telle que l’on peut la comparer à ces chapes de plomb qui accablent certains damnés dans un des cercles de l’Enfer vu par Dante.
Ce jour-là, il se débattait contre une sourde envie d’éclater en sanglots, qui lui labourait le cœur, tant sa tristesse devenait intolérable. Puis le lugubre refrain reprenait, comme un glas d’épouvante et de damnation:
--Qui frapperai-je?...
Comme il se posait, pour la centième fois, la question, deux ouvriers le bousculèrent qui discutaient si chaudement qu’ils négligèrent de s’excuser. L’un,--c’était un menuisier barbu, habillé de velours à côtes,--querellait l’autre, un plombier, vêtu de toile bleue et qui portait en bandoulière une trousse pleine d’outils.
Le menuisier disait en brandissant sa varlope:
--Bougre d’empaillé, tu en es encore à croire que Legranpan aime le peuple! J’t’écoute qu’il l’aime... A peu près comme le gargotier aime les poules dont il coupe le sifflet dans sa basse-cour. Je te dis: Legranpan, c’est un bourgeois... pareil à tous les bourgeois... Faudrait le descendre.
Au nom de Legranpan, Charles tressaillit comme si c’était là le mot qu’il fallait pour fixer ses incertitudes. Machinalement, il se mit à suivre les deux ouvriers et à prêter l’oreille aux propos qu’ils échangeaient à tue-tête.
Le plombier répondit:--Comment ça, le descendre? C’est-il que tu voudrais qu’on l’estourbisse?... J’en suis pas.
Et le menuisier:--Mais non, espèce de gourde, le descendre du pouvoir. C’est ça que je veux t’introduire. Il y a assez longtemps qu’il fait son beurre avec sa clique. Dans le temps, quand il écrivait ses articles, il nous promettait la justice et des tas de profits pour le cas où les radicaux décrocheraient la timbale du gouvernement. Ben, v’là deux ans qu’ils la tiennent la timbale aux pots-de-vins et qu’est-ce que nous y avons gagné, nous autres? La peau! Tâte mes poches: les toiles se touchent. C’est-il pas vrai que les salaires diminuent et que le tarif des vivres augmente? Ma femme, elle dit qu’il n’y a plus moyen d’approcher de la bidoche. Et tout le reste, c’est comme ça...
--Tout de même, reprit le plombier, peut-être bien que Legranpan fera voter les retraites ouvrières. Il l’a promis...
--Il l’a promis! C’te bonne blague: bien sûr qu’il l’a promis. Les bourgeois, c’est leur truc de promettre tout ce qu’on veut! Demande-leur la lune, ils te répondront: «Mon ami, on s’occupe de la coloniser à votre bénéfice.» Pour tenir, ça fait deux... Mais rappelle-toi donc ces fameuses retraites ouvrières, c’était avec la galette ratiboisée aux congrégations qu’on devait remplir la caisse pour les faire fonctionner. Ben, où qu’il est le milliard des congrégations? Ne manque pas de poches où il s’a englouti, mais c’est pas les nôtres.
Plus d’un pourrait dire où qu’il a passé. Colle-toi ça dans le ciboulot, c’est que les gas chargés de rafler les picaillons des moines et des bonnes sœurs, ils se sont dit: «Ça c’est de l’argent liquide, et puisque c’est nous les liquidateurs, nous nous l’appliquons.» Pour l’ouvrier, il se tape--comme toujours.