Le printemps tourmenté

Part 8

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La fin de l’année fut marquée par l’apparition de l’_influenza_ et je retournai en Algérie passer l’hiver. Ma mère nous accompagnait. Nous occupions le second étage d’une villa à l’Agha, d’où l’on découvrait un vaste panorama de mer. Bien que très souffrant, j’écrivis _La Force des choses_ que les _Débats_, malgré une recommandation de Paul Bourget, et la _Revue des Deux-Mondes_ refusèrent; Ferdinand Brunetière, qui n’était alors que le secrétaire de la _Revue_, voulut bien me dire qu’il y avait eu maldonne, hasard fâcheux et non exclusion raisonnée, et il me commanda un roman. Melchior de Vogüé s’y était employé aussi: _La Force des choses_ me conquit des lecteurs et des sympathies. Ce livre triste avait, trouva-t-on, une émotion sereine: ce renouvellement de l’être qui ne peut rester fidèle à sa douleur, en qui le temps fait reverdir les ruines, et qui, fatalement s’en va, malgré sa fidélité au souvenir, vers un autre amour, avait pour épigraphe le «Tout s’écoule» d’Héraclite. Comme dans _Amants_, le sentiment de la mort y joue un rôle profond. C’est que j’étais alors obsédé par l’idée noire, doutant que ma santé, abîmée par plusieurs bronchites et suppliciée par l’asthme, se rétablît jamais!

Le climat algérien, qui aidait sourdement à ma guérison, donnait à mes préoccupations d’alors un morne éclat; la vie, avec une splendeur qui me semblait ironique, rayonnait dans le ciel bleu et chaud, dans ces végétations riches et éternellement vertes. L’idée que je pouvais mourir bientôt empruntait à ce triomphe de la nature une mélancolie indicible jointe à une acceptation courageuse du destin. C’est cela sans doute qui a donné à _La Force des Choses_ cet accent particulier.

J’écrivis aussi _Alger l’hiver_ où rues d’Alger et paysages de la banlieue trouvèrent dans les photographies de Gervais Courtellemont une expression parfaite, de la magie du décor.

Un dernier lien m’attachait au Ministère: mon nom figurait encore sur les listes du personnel. Mal m’en prit. Un article au _Parti National_ sur le Prytanée de la Flèche irrita M. de Freycinet, alors ministre de la guerre. On parlait de créer un second Prytanée. «--Ah! de grâce, assez d’un!» protestais-je, rappelant les imperfections d’une éducation dont j’avais tant souffert. M. de Freycinet, apprenant ma qualité de fonctionnaire, parla d’exiger de son collègue de l’instruction publique ma révocation. Henri Roujon sauva la face en m’envoyant un blâme officiel, que son amitié sut atténuer. Peu après, je faillis provoquer de nouvelles foudres ministérielles en m’associant à la pétition de nombreux confrères, en faveur de Lucien Descaves, poursuivi pour _Sous-Off_, comme s’il avait réellement outragé l’armée et les mœurs.

Heureusement, j’avais conquis ma liberté. Je donnai ma démission. On ne me revit plus rue de Bellechasse. Adieu, dernier petit bureau que j’occupais, empuanti par les W. C. voisins et torréfié par la chaleur démoniaque des bûches que le garçon de bureau entassait, comme pour un brasier de funérailles hindoues! Adieu, escaliers tristes, couloirs fades! Adieu, paperasses, imprimés, gomme, grattoir, encrier de copiste! Adieu, inoffensifs camarades dont la manie avait parfois amusé et le plus souvent exaspéré mes heures de bureau! Pardonnez-moi si cet adieu semble supposer quelque ingratitude. Car enfin, le Ministère, c’était le maigre gagne-pain assuré, et mon labeur ingrat aurait pu y être plus pénible!

Ce fut l’abri: j’y pus respirer, attendre, mûrir mes forces.

Mais quoi, me voici libre! Je sors des années vagues, des obscurs débuts. J’aurai encore bien des jours difficiles, bien des heures d’angoisse; mais la chaîne est rompue: je puis, tantôt bien, tantôt mal,--qu’importe?--vivre enfin de ma plume.

Une obligeante recommandation du Comte Primoli me fait agréer par Arthur Meyer au _Gaulois_, pour des chroniques d’abord, des contes ensuite. Henry Simond m’offre de collaborer à l’_Écho de Paris_, alors tout littéraire, tout audacieux et admirablement lancé par des écrivains tels que Théodore de Banville, Octave Mirbeau, Catulle Mendès, Marcel Schwob, combien d’autres! l’_Écho de Paris_ où, entré seul en 1890, j’écrirai encore avec mon frère, dix ans après; l’_Écho de Paris_ où j’ai publié tant individuellement que sous notre double signature plus de trois cents contes; l’_Écho de Paris_ où devait commencer plus tard notre série d’articles féministes et le début de notre campagne du divorce, l’_Écho de Paris_ auquel je resterai toujours reconnaissant de son libéralisme et de son urbanité constante.

Le conte fut pour moi un renouvellement: faire tenir en deux cents ou deux cent cinquante lignes un petit drame de vie, un rien d’action avec les nuances du caractère, les raccourcis du paysage, varier ses sujets du plaisant au grave, et du grave au tragique, c’était pour moi l’apprentissage d’un art sommaire et intense. Étude excellente en soi, qui brise les formes convenues et force l’esprit à une perpétuelle ingéniosité. Je devais y commencer la série des _Poum_, histoire d’un petit garçon, continuée par la suite avec mon frère. Bien des images de mon enfance et bien des sensations puériles y revivent.

Je passai en Corse l’hiver de 1891: désir de nouveau et de changement, espoir d’y trouver, avec autant de soleil, un climat plus vif et moins engourdissant que celui d’Alger. Cet hiver me réussit mal; j’y eus presque constamment la fièvre accompagnée de bronchite et de rhumatismes, ce qui m’empêcha de jouir de la beauté de cette île. A peine si quelques promenades aux portes d’Ajaccio me révélèrent l’aspect pittoresque de la côte, la verdure parfumée de la montagne, la radieuse eau bleue du port. Je visitai comme il convient la maison de Napoléon et les tableaux napoléoniens du Musée.

Rentré à Paris, j’écrivis _Sur le Retour_, un petit roman destiné à la _Revue Illustrée_ que dirigeaient René Baschet et Henri Lavedan. Un brave colonel de cuirassiers, la cinquantaine venue, s’éprend d’une très jeune fille qui ne l’aime pas. Dans ce temps-là, l’amoureux de cinquante ans, le séducteur à cheveux gris n’était pas encore de mode. Le colonel de Francœur en fait une maladie et se console, tristement, de ce coup de soleil tardif où sa raison a failli sombrer.

Des propositions avantageuses me venaient aussi de la part de Mme Raymond de Broutelles, directrice de _La Mode Pratique_. Il fallait écrire dans cette revue un roman que tout le monde pût lire. La librairie Hachette le publierait ensuite en volume de grand format illustré. C’était ma première «affaire» brillante: elle se traduisit par l’ivresse d’acheter quelques vieux tapis d’Orient, dépense somptuaire, des tapis d’Orient aux couleurs de jardins et de couchers de soleil, et qui à eux seuls meublaient les pièces médiocres dont ils représentaient la plus éclatante parure. _Ma Grande_ eut quelque succès. Cette histoire intime, ce drame de la jalousie d’une sœur aînée contre la jeune femme que son frère épouse se déroule sur les bords de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, dans les décors de Valvins et du Bas-Samois. J’écrivis ce livre d’un jet malgré les soucis, plus graves alors que jamais, de ma vie et de ma santé, abrité par la petite maison que ma mère occupait, maintenant, dans le Haut-Samois.

J’avais à la campagne refait une amitié, celle d’Armand Point, le peintre, que j’avais connu en Algérie, esprit affiné, curieux d’art et passionné pour la belle peinture, orfèvre et ciseleur comme Cellini. D’abord notre voisin à Samois, il allait émigrer à Marlotte et y construire les fourneaux de Haute-Claire, où, avec quelques artistes et ouvriers, ses élèves, il devait créer des coffrets, des bijoux, des émaux merveilleux. Sa vie de peintre devait y trouver aussi son développement complet, soit dans ces études, inspirées des Primitifs, où il retrouva le secret de la peinture à l’œuf, soit dans ces toiles que dorent des chairs nues, pétries en une pâte lumineuse et qui font penser aux splendeurs du Titien et du Tintoret.

Le général Boulanger mourut cette année-là. Et son coup de pistolet sembla un écho faible et attardé, misérable et vain du prodigieux tapage des acclamations qui, naguère, retentissaient autour de son nom d’ambitieux romanesque et de prétendant vulgaire.

Événement de presse, Jules Huret publia sa curieuse enquête sur l’«Évolution littéraire»! La plupart des écrivains y enterrèrent le naturalisme, soutinrent ou bafouèrent le symbolisme et se dénigrèrent réciproquement. On remarqua les opinions d’Anatole France, de Barrès, de Jules Lemaître, d’Edmond de Goncourt, d’Édouard Rod, de J.-H. Rosny, de Moréas, une interview très noble de Mallarmé, et le dédain bienveillant et supérieur d’Ernest Renan. Je me rappelle avoir vanté Antony Blondel et Jean Lombart, l’auteur de ces véhémentes et tumultueuses fresques: _l’Agonie de Byzance_, ce qui me valut d’être traité par Jules Huret de bénisseur; mais ne fallait-il pas quelques voix sans méchanceté dans ce concert d’aboiements et de miaulements, toutes dents et griffes dehors? Cette enquête au surplus n’eût-elle révélé que la confusion du genre et l’anarchie intellectuelle d’alors avait bien son utilité? Elle fit beaucoup de bruit, et plus que le suicide du général Boulanger; elle provoqua force réclamations et même les risques d’un duel entre deux maîtres de la littérature, Leconte de Lisle et Anatole France.

III

Cet hiver me ramena pour la dernière fois à Alger. Les miens m’accompagnaient et aussi, dans un panier, un chat blanc appelé Mimi-Joë, en souvenir du gros garçon joufflu et ensommeillé de _Monsieur Pickwick_. La villa dominait un jardin de faux poivriers et d’arbustes exotiques sentant la cannelle et la menthe. Des chattes frénétiques s’y livraient au sabbat. Mimi-Joë reçut là les plus belles raclées de sa vie. Don Juan lâche, il ne se risquait auprès d’elles que pour regrimper en hâte sur la terrasse, le long d’un bananier lisse. De là, essoufflé, rassuré, il crachait sur ses adversaires, de maigres matous pelés aux yeux de braise, pareils à des zouaves batailleurs ou à de cyniques Joyeux.

J’avais proposé à Ferdinand Brunetière le roman grâce auquel (et non plus comme valseur) j’entrerais à la _Revue des Deux-Mondes_. Ce fut _La Tourmente_, livre à part dans mon œuvre, un de ceux qui, avec _La Flamme_, vingt ans plus tard, mêlent à une fiction idéalisée une grande part de sincérité vivante. _La Tourmente_, dont nous devions, mon frère et moi, nous inspirer un jour pour donner _L’Autre_ à la Comédie-Française, est le drame du pardon marital. D’Annunzio, au même moment, dans _L’Intrus_, si bien traduit par G. Hérelle, traitait ce douloureux sujet. Mon livre venait à son heure: certaines idées, on ne sait pourquoi, sont dans l’air. Le pardon allait entrer dans le roman avec _La Petite Paroisse_ de Daudet, et en scène avec _Le Pardon_ de Jules Lemaître.

_La Tourmente_, qu’avait impressionnée _La Sonate à Kreutzer_, m’orienta par la suite vers les problèmes et les romans sociaux qui touchent à la famille, et contribua au développement de mes idées sur le mariage, l’union libre, le divorce, l’affranchissement des mœurs, l’allégement des lois. J’avais hésité entre ces deux conclusions: le mari trompé, rédempteur de la femme coupable, revit maritalement avec elle et un enfant vient purifier le trouble et amer souvenir de la faute; ou bien, après complète rupture physique, ne vivent plus que fraternellement, côte à côte.

J’inclinais à la première solution, plus banale et plus humaine. Brunetière y vit de l’arbitraire; elle dépendait ainsi plus d’un fait naturel que de la volonté des époux. Je me rangeai à son avis et me décidai pour la seconde situation, plus spiritualiste. Quelques années plus tard, l’impossibilité d’une existence semblable, et ce qu’elle a de factice, d’anti-humain, m’eût frappé et j’eusse conclu à une troisième solution: la nécessité du divorce. Je n’eusse pas donné au pardon du mari cette importance sacerdotale qui avait quelque chose de noble, mais de suranné. A cet égard, en effet, les idées ont marché vite; les progrès du féminisme, les thèses légères du théâtre d’alcôve en passe de devenir à la mode, allaient rapprocher dans une mutuelle indulgence les faiblesses de l’homme et celles de la femme, ou les abaisser à une réciproque veulerie.

Cette année vit les scandales de Panama et, malgré mon éloignement de toute vie publique, je me rappelle l’émoi extraordinaire qui soulevait l’opinion devant les sensationnels procès et les révélations des journaux. Maupassant, après une douloureuse maladie, s’éteignit dans la maison de santé du Docteur Blanche. Trois livres avaient marqué: _L’automne d’une femme_ de Marcel Prévost, _La Vie privée de Michel Tessier_ d’Édouard Rod, et les _Trophées_ de José-Maria de Heredia.

J’avais publié chez Lecène et Oudin mon premier recueil de contes: _Le Cuirassier Blanc_, que suivit _La Mouche_. A la maison Plon, où Pierre Mainguet, ainsi que ses associés Bourdel et Nourrit devaient me témoigner un intérêt affectueux dont je leur suis toujours très reconnaissant, je donnais _Âme d’Enfant_, puis _Simple Histoire_. Des revues m’accueillaient: la _Revue Hebdomadaire_, _la Vie de famille_, les collections Guillaume chez Dentu avec _La Flaque_, nouvelle, et _L’Avril_, petit roman qu’encadre le décor de Saint-Raphaël où je vécus l’hiver de 1894, afin de remédier au mauvais hiver de maladie, passé l’an d’avant dans notre nouveau logis, boulevard Saint-Michel, un logis où une salle de bains, installée à mes frais, me sembla le plus délicieux des luxes.

Maurice Kolb avait passé la main à Léon Chailley, qui fut pour moi le plus obligeant des éditeurs et le plus cordial des amis. C’était la première fois que j’habitais le Midi. J’occupais une villa fleurie de petites roses promptes à s’effeuiller, au milieu des bois de pins et des taillis de romarins. Saint-Raphaël, de la grève de Boulouris aux ombrages de Valescure, trahissait le charme mélancolique d’une station d’hiver trop vaste pour ses habitants. Comme dans tout le Midi, les journées de pluie y étaient funèbres et les beaux jours de soleil merveilleux. Ce sont les hivers d’Algérie ou de Provence qui, en ces années de crise morale et de maladie, m’ont sauvé la vie.

Promenades sur le long promenoir et sur les jetées du petit port, excursions à Fréjus. Je me rappelle une visite de Jules Renard, et une autre du comte Primoli, qui m’enleva jusqu’à Monte-Carlo et au cap Martin où il me présenta à l’Impératrice Eugénie.

Je me suis toujours rappelé l’accueil bienveillant de la souveraine, sa dignité altière, le repas en petit comité en présence de M. Pietri, de la dame de compagnie et de la demoiselle d’honneur. Que de souvenirs de mon enfance résumés là! L’Empire et ses fastes, mon père, mon grand-père en uniformes d’or et d’argent, la guerre, le désastre...

Je lus cette année-là avec admiration _L’Indomptée_ et _L’Impérieuse bonté_ des frères Rosny; _Les Morticoles_ de Léon Daudet me frappèrent vivement. _Le Lis rouge_ de France m’enchanta. L’événement sensationnel fut l’assassinat du président Carnot, par Caserio, à Lyon, et à la fin de l’année l’émotion considérable causée par l’accusation de trahison portée contre le capitaine Alfred Dreyfus, et sa condamnation par le conseil de guerre.

Mes étés s’écoulaient dorénavant, paisibles et laborieux, dans la forêt de Fontainebleau. Je remontais à cheval et, de la maison que j’avais louée au Haut-Samois, je rayonnais jusque vers Melun, la vallée de la Solle, Fontainebleau, le Bouquet-du-Roi, Marlotte ou Barbison. L’année d’avant, par l’entremise de mon frère, alors lieutenant de dragons à Versailles, j’avais acheté une grande jument noire appelée Fissure, en réforme à son régiment, vieille bête encore chaude, aux larges galops et aux belles envolées de saut sur l’obstacle. Un poney attelé d’une petite charrette anglaise composait avec cette bête de selle mon écurie.

Cette année-là, je pus--une des grandes joies de ma vie--acheter, pour mille francs, un robuste irlandais que je surnommai _Red_, de sa couleur ardente, et qui me porta trois étés. Une ponette remplaça le vieux poney Mignon. J’avais aussi une petite ménagerie de chats; beaucoup plus tard ce furent des chiens, des chats blancs parmi lesquels restent dans mon souvenir le gros Mimi-Joë et la petite Houppette; Mimi-Joë, depuis son retour d’Algérie, vivait avec nous à Samois; la forêt l’avait attiré et peu à peu retenu. A la chasse des oiseaux qu’il fascinait de ses yeux de vieillard cruel, à l’affût dans les arbres, il restait des heures accroupi sur une branche, immobile. On le rencontra bientôt à deux cents mètres du village, puis en pleine forêt; enfin il disparut, conquis à la vie nomade.

La forêt! Moi aussi elle me pénétrait de son philtre: je retrouvais en elle le charme puissant dont elle avait envoûté ma jeunesse. Que de promenades au pas rythmé de mon cheval, que de galops de chasse dans les allées de sable! N’était-ce pas vraiment la forêt enchantée? Elle n’a point d’oiseaux, ni d’autre eau que quelques mares; elle est faite de silence et de solitude. On peut y errer des heures à travers les clairières, les sous-bois roux, les landes de bruyères, les chaos, les déserts, les hautes futaies sans rencontrer âme qui vive. Elle est variée, infinie, pleine de mystère. Je lui ai dû de grandes consolations...

Elle dressait devant moi, en fûts de cathédrale, ses chênes, ses hêtres robustes, comme une leçon de force et de sérénité. Elle compatissait de son calme reposant à mes angoisses intimes. Elle s’accordait avec le cœur sauvage que fait parfois, au plus civilisé, la vie mal faite. Mon brave irlandais _Red_, infatigable, était alors plus qu’une bête docile: un camarade, un ami. Tantôt nous suivions le large miroir de la Seine, au Bas-Samois; tantôt nous escaladions le dédale des rochers Cassepot. Les écriteaux d’allées et de carrefours évoquaient des noms d’oiseaux, de bêtes à plumes ou à poil, des termes de vénerie, des souvenirs mythologiques: route de la Girolle, route des Nymphes, carrefour de l’Arquebuse. Le sabot de mon cheval faisait fuir dans l’herbe une vipère, et j’apercevais, de loin en loin, des biches. Quand je m’étais bien perdu au cœur de la forêt, sa magie m’enveloppait; je ne souhaitais plus sortir de son cercle ensorcelant. Fidèle à mon moi d’enfant et d’adolescent, je retrouvais l’ivresse panthéiste où avait flotté ma chimère, dans le jardin féerique de Mustapha, et plus tard sur la berge du petit théâtre de Valvins.

Mon imagination tisse toujours de grands rêves; mais à vivre j’ai appris qu’ils sont irréalisables; ils alimentent mon labeur assidu et mon existence neutre. Comme autrefois, je fuis le monde. Lire, méditer sont toujours ma prédilection. On ne me voit pas dans les salons, et ce m’était un tel malaise de pénétrer dans une antichambre de journal que j’ai toujours envoyé mes articles par la poste. Nul n’a moins cherché les rapports utiles. Tout visage étranger m’inquiète: sentira-t-on, pensera-t-on comme moi? Je me le demande chaque fois, comme Henri Beyle. Peu d’écrivains, par la logique de leur caractère et le jeu des circonstances, se sont trouvés réaliser autant que moi le vœu que formait Michelet à vingt ans: «Une certaine notoriété du nom avec une complète obscurité de la personne». Orgueil? Modestie? Les deux.

IV

Je passai à Antibes l’hiver de 1895, sur la vieille route de Cannes, dans un chalet où Maupassant avait habité. Le cabinet de travail, au second, percé de larges fenêtres, contemplait un admirable panorama de mer: à droite la pointe de la Garoupe et le golfe Juan, à gauche la baie des Anges. Dans cette cage de verre, on baignait en plein bleu et soleil. Les allées du jardin formaient un parterre d’iris violets; de vieux figuiers, parmi les arbustes toujours verts, contournaient leurs branches grises. Je partageais mon temps entre mon travail et des promenades à cheval le long des routes bordées de murs en pierres sèches, au bord du golfe, ou dans les campagnes fleuries d’amandiers roses.

_L’Essor_, que je destinais à la _Revue des Deux-Mondes_, était un roman sur la jeunesse, la psychologie amoureuse d’adolescents. Je ne l’ai pas réussi, et je le regrette: sans doute la gravité de la _Revue_ me paralysait-elle d’avance.

Mon absence me priva d’assister au banquet offert à mon cher maître Edmond de Goncourt, pour la croix d’officier que M. Raymond Poincaré, alors ministre, lui remit avec autant de tact que de délicatesse, en prononçant un de ces beaux discours de lettré qui ont fait sa réputation.

J.-H. Rosny jeune m’a souvent raconté que la timidité d’aristocrate de Goncourt était au supplice, chaque fois qu’il devait héler un fiacre la nuit et se faire reconduire au lointain Auteuil, tant il craignait les rebuffades du cocher. Cette fois, pour ne pas gâter son plaisir, après l’ovation de cette belle soirée, il traversa Paris à pied, seul, le bouquet qu’on lui avait offert à la main, et n’atteignit qu’à deux heures du matin son petit hôtel du boulevard Montmorency. N’est-ce pas joli?

A mon retour d’Antibes, le 15 juillet sur la demande de François Coppée, M. Raymond Poincaré me décerna le ruban de la Légion d’honneur; Anatole France recevait la rosette, l’_Écho de Paris_, dont nous étions collaborateurs, nous fêta galamment d’un banquet sous la présidence d’Edmond de Goncourt, dont je revois le bon regard, et qui me donna l’accolade. Quand M. Simond père, au dessert, sortit de son gousset les deux petites croix de brillants et nous les tendit, l’une à droite, l’autre à gauche, Aurélien Scholl s’écria: «Ne vous trompez pas d’écrin!» Je me rappelle mon angoisse devant le speech de remerciement à prononcer, même en trois mots.

Cette année vit la mort de Dumas fils et me reporta au temps où, avenue de Villiers, j’épiais les fenêtres du petit hôtel d’en face et la silhouette du célèbre dramaturge. Le maréchal Canrobert, survivant du drame de Metz, disparaissait après le maréchal de Mac-Mahon, survivant du drame de Sedan. Pasteur aussi terminait sa noble destinée.

Le Président Casimir-Perier laissait la place à Félix Faure... Je me réjouissais de lire _La Petite Paroisse_ d’Alphonse Daudet et l’_Armature_ de Paul Hervieu. Huysmans, avec _En Route_, déployait des horizons singuliers, Gabriele d’Annunzio faisait palpiter sous mes yeux _L’Enfant de Volupté_. Au théâtre, _Le Pardon_ de Jules Lemaître et _Les Tenailles_ de Paul Hervieu tenaient la vogue avec _Les Demi-Vierges_ de Marcel Prévost, _Amants_ de Maurice Donnay et cette _Princesse Lointaine_ qui annonçait la gloire mondiale, encore irrévélée, d’Edmond Rostand.

Le retour annuel dans la forêt de Fontainebleau fut égayé de représentations théâtrales. Marlotte m’attirait par le charme qu’exhalait la maison hospitalière d’Armand Point.

J’y appris à aimer aussi Anquetin, ce riche artiste de fougue savante, ce peintre d’un tempérament magnifique. Il étonnait Marlotte de ses prouesses à cheval et par des accoutrements singuliers tels que maillot de débardeur et chapeau gris de clubman surmonté d’une plume de paon. Avec Édouard Dujardin et Armand Point, il loua, au moment de la fête du pays, un théâtre en toile de forains, et on y monta au bénéfice des pauvres une revue extraordinaire où Armand Point joua _l’Enchanteur de Serpents_, l’acteur Janvier _l’Anglais excentrique_ et où Anquetin tour à tour fut un faune alerte et un François Ier délirant. Édouard Dujardin, majestueux et cravaté d’orange, se tenait au contrôle, Eugénie Nau dit un prologue en vers de mon frère. _Son Petit Cœur_ de Marsolleau et le _Lidoire_ de Courteline complétaient la représentation.