Le printemps tourmenté

Part 9

Chapter 9978 wordsPublic domain

Puis Samois vit se relever nos tréteaux de Valvins. D’abord des marionnettes empruntées au théâtre de ce Duranty dont j’avais tant goûté _Les malheurs d’Henriette Gérard_, marionnettes que nous représentâmes, à mi-corps. Puis, sentant souffler en nous l’esprit poétique d’autrefois, nous fîmes revivre les spectacles poétiques. Outre des charades en vers de mon frère, nous y jouâmes le _Riquet à la Houppe_ de Banville. Rodenbach avait écrit un prologue. Et cela se donnait dans la salle de bal du village, une salle que nous parfumions, toutes fenêtres ouvertes, à l’eau de Cologne, pour lui enlever son odeur échauffée. Cette représentation de _Riquet à la Houppe_ fut mémorable, car Mallarmé, d’émotion lyrique, y sentit une larme perler à ses cils. La conviction des interprètes l’avait touché aussi. Pur et délicieux cerveau! Une gloire singulière lui était venue: il avait des disciples, il exerçait une puissante influence sur la jeunesse: c’était le rayonnement sourd d’un diamant noir. Rien n’indiquait qu’il en conçut le moindre orgueil. Mallarmé avait trop conscience de sa mission de poète pour s’étonner de rien: il trônait sur la nuée de beaux songes, dans l’absolu. Et la dignité parfaite de sa vie était le plus beau commentaire et le plus grand exemple de son enseignement à la fois lapidaire et hermétique. Il est de ceux qu’on ne peut oublier.

Édouard Rod vint me voir à Samois. Mon amitié pour lui s’était fortifiée, et je pus dire à Georges de Porto-Riche, alors en villégiature à Fontainebleau, l’admiration que m’inspirait son œuvre pétrie de flamme et d’amour.

J’avais eu le chagrin de perdre mon ami Jean Lombard, le puissant auteur de _l’Agonie_ et de _Byzance_. Jean Lombard, ex-ouvrier bijoutier à Marseille, s’était créé lui-même; il avait une vitalité cérébrale dévorante et des dons de vision auxquels manquait seule, pour les soutenir, la perfection du style. Nul être plus courageux envers la vie: il disparut soudain, comme brûlé par son âme intense, Octave Mirbeau, à mon appel, écrivit des lignes retentissantes qui contribuèrent beaucoup à la célébrité posthume de Jean Lombard.

Mon horizon littéraire s’élargissait. La librairie Pion, après _Âme d’Enfant_, avait publié _Fors l’Honneur_, nouvelles courtes ou longues. L’éditeur Armand Colin me publiait _L’Eau qui dort_. La _Revue Hebdomadaire_ donnait, en première reproduction, mes romans, et Louis Ganderax, avec une obligeance flatteuse, m’avait ouvert la _Revue de Paris_ qu’il dirigeait et où parut d’abord _L’Histoire d’un petit garçon_, souvenirs de mon enfance algérienne transposés.

Mes enfants grandissaient saines et charmantes. Le voisinage d’Élémir Bourges et celui d’Henri Signoret, nos causeries, nos lectures constituaient la plus réconfortante amitié; Amédée Pigeon, Georges Dessommes, François Sauvy, d’autres encore venaient de Paris pour nous voir. Mallarmé, au trot de sa petite voiture ou la voile de sa barque gonflée au vent, poussait jusqu’aux berges du Bas-Samois ou d’Héricy. Ma mère habitait non loin de nous. Mon frère, venant de Versailles, apparaissait fréquemment. Que me manquait-il pour être heureux? Presque rien: la paix du foyer, ce minimum des bonheurs pauvres.

L’hiver de 1896, j’habitai à Nice, au bas de la rampe de Cimiez, un appartement clair d’où l’on aperçoit les verdures de la promenade du Château. Je recueillis dans les rues, au Marché aux fleurs, à la promenade des Anglais, dans le tramway de Monte-Carlo et de Menton, dans les salons de jeux les impressions qui, plus tard, rempliront _Le Carnaval de Nice_, signé de mon frère et de moi.

Hiver orageux, lourd de fâcheux pressentiments, gâté par l’inquiétude de ma santé et les difficultés de mon travail. C’est la première fois que le séjour dans un pays de soleil ne me donne pas le goût et la force d’écrire un roman, me condamne à un morcellement de petites besognes dont la plus longue est _Le Pacte_, nouvelle parue à la _Revue de Paris_. J’ai cependant de beaux projets: un grand roman historique qui mettra en scène le drame de l’armée de Metz, un projet que réalisera, dans notre collaboration, _Le Désastre_ et qui fut le point de départ des trois autres volumes de l’«Époque», _les Tronçons du Glaive_, _les Braves Gens_ et _La Commune_.

Je vis se dérouler les fêtes de la Mi-Carême dans leur grotesque splendeur, avec le géant de carton qui personnifie Carnaval et se tient sur la place Masséna abrité sous un dais, comme un roi débonnaire. De la fenêtre d’un ami, nous vîmes le défilé des chars, les costumes, les cagoules de toutes couleurs, la bataille de confetti de papier et de plâtre, et le veglione en jaune et bleu au Casino municipal. Ce genre de spectacles m’inspirait une aversion qui vient sans doute de mon impossibilité de me confondre aux grossières joies de la foule. Félix Faure visita Nice, et l’on tira en son honneur un beau feu d’artifice.

L’hiver écoulé, je rentrai à Paris avec les miens, et de là à Marlotte. La désunion conjugale que je sentais s’accroître, sans pouvoir la conjurer, m’accula à une rupture définitive. Elle fut accompagnée des misères et des dégoûts inévitables. Mes filles me restèrent et leur tendresse fut pour moi la seule, mais consolante sanction de la vraie justice.

Une période nouvelle commençait.

J’allais consacrer des années d’existence, avec un profond et sincère élan, à un bel idéal romanesque. J’allais en même temps offrir à mon frère de devenir mon collaborateur littéraire. Appuyé ainsi sur l’amour et sur cette fraternité de cœur et d’esprit, ne pouvais-je espérer trouver quelque bonheur en m’efforçant d’en donner? Séduisants mirages, qui eurent leurs phases de noblesse et de beauté, mais que devaient tristement dissiper à la longue les fatalités de caractères, d’influences, d’événements.

Avais-je oublié la phrase prophétique de Musset, qui pourrait servir de texte à ma vie:

«Malheur à celui qui se laisse aller à une douce rêverie avant de savoir où sa chimère le mène, et s’il sera payé de retour...»

Mais qui donc perce l’avenir?

J’ai trente-six ans, un nom, une situation. Voici close ma vie de débuts, vie difficile, imparfaite et courageuse.

Mon printemps tourmenté est vécu.

FIN.

TABLE DES MATIÈRES

Pages Avant-propos 5

PREMIÈRE PARTIE La barque enchantée 7

DEUXIÈME PARTIE L’apprentissage 61

TROISIÈME PARTIE Mes maîtres 125

QUATRIÈME PARTIE La montée 187

Établ. André BRULLIARD.--St-Didier (Hte-Marne).--1925