Le printemps tourmenté

Part 7

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«La répétition finie, on cause pantomime, et je conseille à Margueritte de jouer sans blanc, le plâtrage tuant, sous sa couverte, tous les jeux délicats et subtils d’une physionomie. Et avec Daudet, nous disons qu’il faudrait renouveler la pantomime, jeter à bas tous les gestes rondouillards, tous les gestes qui racontent, et ne garder que les gestes de sentiment, les gestes de passion, auxquels Margueritte mettrait les grandes lignes de sa pantomime, et nous parlions d’une pantomime sur la peur, dont ses traits savent si éloquemment rendre l’impression.»

Quelques jours auparavant, j’avais joué _Pierrot assassin de sa femme_ chez Antoine, au Théâtre Montparnasse. Le spectacle comportait une pièce fort noire de Descaves et Bonnetain, et deux tableaux non moins lugubres de Guiches et Lavedan.

Antoine faisait dans ma pantomime le rôle épisodique du croque-mort:

«A dater de cette représentation, m’avait-il affirmé, votre destin va changer du tout au tout! Vous ne soupçonnez pas à quel point il va changer!»

Je me rappelle le mouvement de la salle quand, tous deux titubant d’ivresse et lui me soutenant, nous surgissions, la porte poussée d’un coup de poing, sous un rayon de lune blafard. Paul Vidal, comme d’habitude, accompagnait au piano. Antoine avait bien fait les choses: le portrait de Colombine s’animait grâce à un éclairage au magnésium, et l’incendie final jaillissait en longues flammes des portes et des fenêtres.

Paul Bonnetain avait convié ses camarades, ses interprètes et quelques artistes à souper, après la représentation, dans son atelier. Il y avait là Jules Chéret, alors dans la célébrité de son lumineux talent, cet art des affiches aguichantes et pétries d’un goût qui semblait un souvenir de Watteau et de Fragonard. Il me conseilla de renoncer au costume de neige et d’endosser l’habit noir à basques de clown anglais, comme l’avaient fait les incomparables Hanlon-Lee; la pantomime y prendrait un modernisme plus aigu. Mais les lignes déhanchées de la silhouette, le brisement des attitudes qui en résultaient, ne cadraient pas avec ma conception du Pierrot statue sous la draperie, du Pierrot aux poses classiques qui, dans le flottement des plis, font survivre un peu de l’harmonie grecque: ce que vit tout de suite Jules Lemaître, écrivant, paradoxal, à propos de _Colombine pardonnée_, qu’il verrait fort bien une Orestie mimée par des Pierrots tragiques à mon image.

La nuit s’écoula en causeries et en verres de punch, jusqu’à l’apparition des journaux. Nous en fîmes tout haut la lecture et nos visages pâlis par l’insomnie s’allongèrent. Je doute que jamais représentation d’avant-garde au Théâtre Libre ait bénéficié de pareil éreintement. Les dénouements macabres des trois pièces égayaient la verve des critiques et des soireux; on affirmait que le voisinage du cimetière avait inspiré ce spectacle de macchabées; on criait au sadisme et à l’horreur.

Pittoresques souvenirs, dont m’est resté le gentil envoi, le lendemain, par Henri Lavedan, d’un portrait de Deburau en blanc sarrau, clignant de l’œil et tenant en main une bouteille. Somme toute, je ne pouvais me plaindre; ceux même qu’effarait le sujet de _Pierrot assassin de sa femme_ rendaient justice au mime, Francisque Sarcey en tête, que Paul Vidal et moi allâmes remercier. Son accueil fut, comme ses feuilletons du _Temps_, d’une bonhomie à la fois grosse et fine.

Et malgré la belle prédiction d’Antoine, rien ne fut changé dans ma vie.

Pourtant allait s’ouvrir un coin d’horizon. L’honneur en revint aux frères Larcher, le critique dramatique et l’acteur qui, avec Raoul de Najac, Fernand Beissier et moi, fondèrent le Cercle Funambulesque, dont Paul Hugounet, l’auteur de _Mimes et Pierrots_, se fit l’historiographe. On groupa des noms et des sympathies. Il s’agissait de rénover la pantomime, de jouer des parades du Théâtre de la Foire et des scènes de la Comédie Italienne, tout en lançant des pièces nouvelles.

Dans la salle du Pardès, entre un prologue de Jacques Normand et une pantomime où Saint-Germain se montra le plus nuancé des Pierrots, nous jouâmes, Invernizzi et moi, _Colombine pardonnée_. Ces manifestations curieuses ne devaient pas dépasser l’enceinte de salles d’aventure et l’éclat des rampes d’un soir. Elles firent pourtant valoir le souple talent de Félicia Mallet qui devait se révéler bientôt inoubliable, dans l’_Enfant Prodigue_. Par déférence, nous avions décidé Paul Legrand à figurer dans le prologue. Il me complimenta de sa rauque voix cocasse: «Shakespeare! C’est du Shakespeare!»

Et les jours à nouveau coulèrent...

Ces vacances-là furent marquées par une nouvelle étape. Ma mère n’habitait plus Sèvres, mais une petite maison du Bas-Samois, proche la Seine, à la lisière de la forêt de Fontainebleau. Je logeais avec les miens dans une auberge, au haut du village. Ce retour à la forêt qui avait été la complice de mes grands rêves d’adolescence, ce retour à la rivière où s’était mirée notre barque de comédiens-enfants, était pour moi quelque chose d’émouvant. Les forêts plus que la mer et la montagne, me fascinent; je suis en communion immédiate avec leur sortilège puissant, leur mystère touffu, leur aphrodisie exhalée de la fermentation des sous-bois ou traduite par le raidissement des branches et l’entaille crevassée des troncs moussus.

Cette forêt, entre toutes, pour moi, était Fée. Que j’en suivisse les allées vertes ou les plaines de bruyères roses, que j’en foulasse les clairières ramifiées de fougères ou les tapis roux étoilés de girolles et de ces ceps vénéneux qui se décomposent comme le masque de Méduse dès qu’on les touche, elle m’envoûtait de son charme auguste et de son silence pesant, de ses eaux rares, de ses oiseaux muets et de la lente fuite, au loin, d’une biche sous la feuillée.

Un malheur nous attrista. Nous devions avoir à dîner chez ma mère Odilon Redon, le peintre et quelques amis; en leur honneur, la vieille Julie confectionnerait un de ces «Couscous» dont elle avait le secret. Redon vint s’excuser sur ce que, son ami Émile Hennequin le visitant, il se devait à son hôte. Nous priâmes naturellement Émile Hennequin à dîner aussi: il accepta et eut, dans l’après-midi, l’imprudence de se baigner en Seine. Une congestion cérébrale le foudroya. Aucun soin ne put le ranimer. Émile Hennequin avait déjà marqué sa place par deux livres de valeur: _La critique scientifique_ et _les Écrivains francisés_; un bel avenir l’attendait. Tout cela fut anéanti en quelques secondes.

Mon frère était arrivé du matin en congé. Je le vois en spahi, escortant à pied, comme en corvée militaire, la charrette qui ramenait le pauvre corps au petit hospice du Haut-Samois. La jeunesse d’Hennequin, les affections qu’il laissait derrière lui, l’arrivée d’amis consternés, son visage de plâtre pris par le sculpteur Reymond, les regrets d’une catastrophe aussi lamentable nous saturèrent d’horreur.

Le lendemain, par une erreur macabre, c’est ma noyade en Seine qu’avait annoncée le _Figaro_, si bien que je dus rectifier en hâte et rassurer mes parents et mes amis. Superstitieux, j’aurais vu là un présage, car la «phobie» de l’eau que j’avais auparavant ne m’a jamais quitté depuis: j’y sens un élément traître et la mort embusquée; une promenade sur un fleuve, un revers de berge, le plat bord d’un canal m’inspirent une angoisse dont je ne suis pas maître.

Ai-je vu cette année Réjane dans _Germinie Lacerteux_ à l’Odéon? Je ne crois pas. Pas davantage _La Patrie en danger_ des Goncourt, jouée par Antoine. Je subissais une grande dépression. La lassitude de ma vie intime et de mon métier au Ministère atteignait son paroxysme. Ayant obtenu, par la bienveillance d’Henry Roujon, un congé d’un an pour soigner ma santé très menacée, j’allai passer l’hiver à Alger. Il me semblait que sur cette terre chaleureuse, fuyant les neiges, le gel, la boue noire et ma propre tristesse, je reprendrais force et courage, comme Antée.

QUATRIÈME PARTIE

LA MONTÉE

I

Un coup d’audace que ce départ: je me jetais dans l’inconnu, sans ressources que de faibles mensualités et l’espoir chanceux de placer mes livres dans les revues.

Mme Juliette Adam venait d’accueillir _Jours d’Épreuve_. _La Nouvelle Revue_, depuis les succès de Loti, prenait une valeur littéraire sans conteste, très supérieure aux prix modestes qu’elle pouvait accorder à un débutant. Je fus invité à l’Abbaye de Gif, pour un déjeuner champêtre. Pauvre moi! Bien qu’assis proche d’Hugues Le Roux, affable, me voici aussi empêtré, avec mon long corps et ma tête de loup en brosse, que naguère dans les salons de _La Revue des Deux-Mondes_, tant étaient grandes mon insociabilité, l’impuissance de m’assouplir aux propos décousus et aimables. Véritable infirmité psychique; elle m’a permis très peu d’amis, et encore moins de relations!...

J’ignorais--et à quoi m’eussent-ils servi puisque j’étais inapte à les suivre--les préceptes que Stendhal se donne à lui-même: plaire à une société choisie, à tout le moins, ne déplaire à personne; mais pour cela, que de peines, que d’esprit, que de courbettes!... On dut me juger un sauvage, et de fait, j’en avais bien l’air.

L’hiver d’Alger, que je passai en grande partie seul, me sembla délicieux d’indépendance reconquise. Le travail m’y fut facile; j’écrivis _Amants_, une histoire de passion, de maladie et de mort, de sentiments exaltés par l’ardeur du climat et la beauté des décors. _La Lecture_ le publia, puis _La Nouvelle Revue_. Mon excellent éditeur, Georges Decaux, passait à Ernest Kolb sa librairie, et celui-ci me continuait son concours.

Cet hiver d’Alger, quel enivrement, après les sept années de geôle administrative, geôle douce, mais geôle tout de même! Quelle volupté de sentir couler en moi la flamme du soleil comme un vin généreux, quel plaisir à retrouver mes plus belles sensations d’enfance!

Sans doute allai-je, en pieux pèlerinage, revoir la maison blanche et le jardin paradisiaque de mes rêves de petit garçon! Sans doute revis-je avec attendrissement l’arbre aux nèfles, le pavillon du grand-père, la noria craquetante? Eh bien! non, une gêne m’en empêcha: la crainte d’y éprouver, sinon une désillusion, du moins un regret trop vif. C’était le passé: quelque chose de radieux et d’évanoui.

Je visitai du moins, sur la colline rouge, le cimetière où notre père reposait, sous un humble monument, et je compris mieux devant les cyprès grandis et la pierre usée, quel espace d’années, quelles transformations de la vie me séparaient du jour où, garçonnet en deuil, j’avais suivi son cercueil.

J’occupais deux minuscules chambres meublées dans une maison mi-bourgeoise, mi-ouvrière, à l’Agha. Des balcons de bois couraient le long de la cour intérieure, des linges pauvres y séchaient, des chattes en folie s’y livraient des combats de clowns; et les jours de pluie une terrible odeur de vidange s’élevait des tuyaux engorgés.

N’importe, là et dans un petit cabaret d’étudiants où je prenais mes repas, je savourais toute ma liberté. Vivre, lire, penser à ma guise, quelle délivrance!

D’un café maure voisin, le caouëdji, d’une langueur pâle et un œillet à l’oreille, m’apportait de minuscules tasses en forme d’œuf remplies du café clair à la surface et boueux dans le fond. Tout l’arome algérien tenait dans cette eau noire et filtrait des vêtements du Maure fumant son éternelle cigarette. Rien qu’en fermant les yeux, j’imagine respirer encore l’odeur des grandes claies où, à même la rue, le tabac doré sèche, et la senteur du café torréfié, au seuil des échoppes de Mzabites, avec une fragrance d’épices, d’orange, de musc; et encore les parfums musqués des faux poivriers et le relent âcre de la poussière blanche des routes.

Ce sont aussi des galopades à cheval avec mon confrère Jules Hoche, l’auteur du _Vice sentimental_, au long des sables de la mer ou vers les rochers de la Pointe-Pescade. Dans l’écurie du mercanti qui nous louait ces chevaux, aux barreaux d’une cage pour oiseau, un ouistiti grimaçait; sa tête n’était guère plus grosse qu’une petite mandarine, son corps eût tenu dans ma poche. Rien de troublant comme cette bestiole, qui tenait de l’_homunculus_ de Faust: je n’ai jamais oublié ce regard méfiant, ce rictus aigre d’enfant épileptique, ces gestes où se démenaient, en un raccourci d’instincts passionnés, la parodie de l’animalité humaine.

Je me rappelle, avec le curieux de la vie qu’était Jules Hoche, des explorations dans la Kasbah et son dédale de ruelles en coupe-gorge, à la recherche de quelque Fatma voilée; la Kasbah, avec ses Ouled-Naïli drapées d’oripeaux vifs, semblables, sous leurs pièces d’or en collier et en bandeau, à des idoles barbares; la Kasbah avec ses mauresques dont l’ombre, au seuil d’un caveau éclairé à ras par une bougie, se découpe fantastique sur le mur. Et puis, dans la rue des gros numéros, remplie de matelots et de zouaves, bourdonnante de sons de guitare et de chuchotements obscènes, des prostituées de toutes les races, négresses crépues, Italiennes empâtées, Espagnoles qui, jambées de hauts bas rouges, dansent nues sur des tables, dans la fumée, au cliquetis des castagnettes.

Je revois encore des Aïssaouas convulsionnaires multipliant leurs prosternements agenouillés, leur balancement de bête, jusqu’à ce que, l’extase obtenue, ils puissent sans souffrir mâcher du verre, avaler des scorpions et se percer les bras avec des tiges de fer.

Je revis avec grand plaisir mon ami Ch. de G..., esprit très ouvert, lettré délicat, grand musicien. Toujours à l’affût de la nouveauté, il se proposa d’offrir une de mes pantomimes à la société d’Alger. Dans l’atelier du peintre D... furent montés une scène et un décor dont un magistrat-artiste colla les papiers: j’y jouai _Colombine pardonnée_ avec pour partenaire une petite danseuse du théâtre, dévêtue dans le maillot, le tutu et la jupe de gaze à la Willette. C’était bien le costume rêvé pour des pantomimes que je ne jouerais jamais. Rien ne vient à point dans la vie ou se présente trop tard. Je ne sais si le public algérois goûta Pierrot, sans doute pensa-t-il: «Ce n’est que ça?»

Ch. de G... me montra, dans une tournée des Grands-Ducs, des danseuses malagaises et la belle Fatma, hétaïre mauresque. Cette Fatma faisait des mots, parfois détestables. En voici un: Quand on lui présenta Coppée... elle savait bien: Coppée, le grand poète... Elle s’écria:

«Coupé! Coupé? Mais alors, c’est un Juif?...»

Un ami de Ch. de G..., Jules Maillet, depuis membre de la Cour de cassation et qui avait requis dans l’affaire Chambige, voulut bien me documenter pour un article que Bonnetain me demandait au _Figaro_. Les jurés qui s’étaient montrés si durs présentaient requête au Président de la République, afin que Chambige fût envoyé à Nouméa ou ailleurs, et «cessât de souiller le sol de l’Algérie».

Écœuré de cet inepte rigorisme, j’écrivis un article où, exposant que Chambige subissait dignement, courageusement sa peine, il convenait de respecter son malheur et de ne pas aggraver son expiation. Chambige connut mon intervention; venue d’un homme qui ne le connaissait pas, elle l’émut; et ce fut le point de départ, après des années, d’une réciproque amitié. J’ignore tout du drame où il faillit mourir deux fois, d’abord quand la balle du suicide l’épargna, frôlant d’un millimètre la carotide, ensuite quand la vindicte publique réclama sa tête; je sais seulement que, après des débats passionnés où la querelle religieuse, l’esprit de caste, les rivalités de parti, les animosités de province jouèrent un rôle analogue à celui de l’Affaire Dreyfus, Chambige, son temps de «la Maison des Morts» achevé, se fit, sous le pseudonyme de Marcel Lami, admirer par de beaux livres comme _La Débandade_, et, après sa mort, tels que _Grand-Paul_ et aussi par des impressions de Portugal et de Roussillon. Marcel Lami, qui portait sur ses traits meurtris le ravage d’un destin foudroyé, devait, s’il ne désarma pas des haines dont quelques-unes avaient une raison d’être, mériter du moins le respect pour sa vie probe d’écrivain: les Lettres ont perdu en lui un être à part.

Bien des années après le drame, Chambige et Jules Maillet se rencontrèrent, un jour de réception, chez moi. Seconde pénible! L’étrange est que ces deux êtres qui s’étaient affrontés, dans un assaut inégal où le Procureur réclamait la tête de l’inculpé, ces deux êtres qui avaient de si terribles raisons pour ne s’oublier jamais, ne se reconnurent pas.

Je fis à Alger la connaissance de Jules Tellier, dont les proses cadencées, les vers âpres et doux devaient prendre une si funèbre beauté, dans le livre posthume que la piété de ses amis publia. Le poète Raymond de la Tailhède l’accompagnait. Jules Tellier portait déjà, sous ses paupières creuses, le signe avertisseur. Ses conversations, ses idées se tournaient fréquemment vers la mort, qui lui inspira un de ses plus beaux poèmes, et à laquelle il comptait consacrer son prochain livre. Il parlait avec une éloquence prenante, et semblait hanté d’un songe intérieur.

J’ai pensé par la suite aux affinités qui le rapprochaient de Paul Guigou, tous deux écrivains de race, tous deux morts jeunes. Mais Guigou avait dans son clair regard un reflet de clair de lune, tandis que Jules Tellier paraissait né sous l’influence d’un astre noir.

De retour à Paris, j’appris avec peine sa mort. Il s’était éteint obscurément, dans un hôpital à Toulon. Je lui consacrai une page émue et, certes, insuffisante, dans le _Parti National_ où je lui succédai, soutenu par la bienveillance de Sarcey, qui avait favorablement parlé de mes Pierrots et de mes romans.

De cette série de petits articles, payés vingt-cinq francs chaque, datent mes débuts dans le journalisme littéraire, ce que je puis appeler l’envers de ma vie d’écrivain: envers laborieux, puisque à côté de mes romans, plus de vingt volumes d’articles enfouis ici et là constituent mon œuvre souterraine.

Je goûtai le petit plaisir, très vif, de voir ma pensée jeter un feu éphémère; car l’article de journal ne dure qu’un jour, et le papier humide d’encre grasse parcouru par des yeux impatients, n’est plus le lendemain qu’une loque pour la poubelle.

II

L’Exposition battait alors son plein: un tumulte énorme, des ruées de foule, les grincements des wagonnets Decauville, la Babel des langues, des visages, des restaurants, des denrées alimentaires, avec deux curiosités exotiques, le théâtre Annamite et les danses Javanaises.

Les Annamites! Sur une estrade décorée de drapeaux et de parasols, au déchirant cri des flûtes, aux brusques coups de grosse caisse, des acteurs en vêtements diaprés, chaussés de feutre courbe, le masque blanc, ou rouge, ou zébré de bleu, miaulaient, feulaient, râlaient de haine ou d’amour, en roulant des yeux de chats sauvages. Toute différente, la danse des quatre petites idoles javanaises! Casquées de bandeaux de cuivre, elles haussaient, avec une gravité religieuse, leurs bras menus, tordaient leurs poignets, déplaçaient la poitrine en un rythme sibyllin, qu’enveloppait une musique languide et cristalline, palpitante comme un cœur en peine.

Comment n’eussé-je pas ressenti la poésie de ces spectacles lointains et sans âge? Les danses espagnoles saisissaient aussi l’imagination: elles bondissaient, au son des castagnettes, souples et légères comme l’expression du désir et du plaisir. Quelle vitalité amoureuse, tandis que les guitares égrènent leurs petites plaintes vibrantes, dans ces redressements de buste, ces cambrements de reins, ces envolées de jambes, cette grâce qui bondit, s’envole et retombe au frappement des mains, au martèlement des pieds, à la clameur des ollé!

Je me rappelle l’enthousiasme qu’en éprouvait un de mes nouveaux amis, Antonin Caillens, lettré hispanisant comme mon autre ami, Léo Rouanet, qui fonda la revue _Le Passant_ et traduisit les savoureux chants populaires de l’Espagne.

Ce fut surtout le souvenir de ses danses que l’Exposition me laissa. Autant un charme lascif émanait de la Maccarona ou de la Soledad, autant chez les danseuses Druses frémissait le ténébreux mystère de l’instinct. Danse monotone, où le ventre et la croupe ondulent, bombent et tanguent en un spasme obsédant, morne comme la fatalité qui asservit les bêtes en rut.

Cette Foire du monde, ce bruit, tout l’insolite, tout le pittoresque de ces jours où Paris hébergea le reste de la terre, me furent une puissante distraction. Dans mon existence sans air, c’était le coup de vent d’un cyclone.

Mais mon cerveau avait reçu auparavant d’autres impressions bien plus durables. Une grande lumière s’était levée du côté du Nord: la révélation du roman russe et aussi celle du théâtre Scandinave. Le drame d’Ibsen était celui d’âmes doctrinaires, congelées et ardentes. Dostoïewsky, avec _Crime et Châtiment_, nous enseignait, avec la faiblesse du vouloir humain, la pitié pour les criminels et les prostituées, l’amour fraternel de la misère humaine. Tolstoï, génial, large comme un fleuve, roulait à travers _Anna Karénine_ et _La Guerre et la Paix_, toute l’humanité avec ses aspirations déçues, sa grandeur et ses déchéances, ses besoins d’intrigue, son féroce égoïsme, sa noblesse aussi. Après Dickens, dont je n’avais guère compris que vers trente-cinq ans la verve satirique et la vérité grossissante, Tolstoï m’enseignait les valeurs spirituelles et morales de la vie. Que de saisissantes figures de femmes, Anna Karénine et sa douceur inquiète, Natacha, l’aventureuse; et Wronsky, et le Prince André, et Pierre et Lévine! Ce n’était plus l’intérêt d’une histoire détachée, mais d’un pays, d’un peuple, d’une société que l’on voyait évoluer dans ces romans complexes et inépuisables, féconds comme la nature elle-même. L’influence de Tolstoï fut sur moi considérable.

Malgré la beauté poignante d’un livre comme _Résurrection_, je ne recommanderai à personne Tolstoï le Pur, Tolstoï l’Évangéliste, comme directeur de conscience. Mais quel incomparable maître des vérités concrètes, quel voyant averti de la vie quotidienne, quel psychologue profond, sûr, infaillible!

_Jours d’Épreuve_ avait paru en librairie: Jules Lemaître l’avait cité en des termes élogieux. Après Ch. Le Goffic, G. Pellissier, de son côté, me désignait au public. La critique littéraire avait encore, dans ce temps-là, un certain nombre de représentants qualifiés. Je prenais conscience de mes moyens, et malgré les doutes et la méfiance de moi-même, qui m’ont toujours mis au supplice, sous une forme tangible enfin mon avenir littéraire, si tâtonnant et si incertain d’abord, prenait forme.

J’habitais alors rue Vauquelin, au bout de la rue Gay-Lussac; ma mère occupait un appartement dans la même maison. Mes filles grandissaient, et ce m’était une grande douceur de les voir fleurir et devenir de petites femmes. Je passai l’été à Samois: j’y retrouvai avec bonheur Élémir Bourges, qui habitait l’ancien presbytère, une vieille maison curieuse avec ses recoins et son petit jardin. Que de bonnes et belles causeries, que de salubres promenades en forêt! Il écrivait alors son magnifique livre: _Les Oiseaux s’envolent et les Fleurs tombent_.