Le printemps tourmenté

Part 6

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Pour arriver au but, il me faudrait endurer une interminable succession de jours larvaires au bureau, d’heures difficiles au logis, toute la misère plate et aride des êtres et des choses!

Combien pesaient alors sur moi les soucis de la pauvreté, la charge d’une famille, l’inquiétude du lendemain qu’allégeait autant qu’elle le pouvait la sollicitude de ma mère! Si encore j’avais su me créer, à côté, une carrière d’avenir; mais laquelle, puisque je n’étais bon à rien qu’à mettre du noir sur du blanc! Dans mon ignorance de la réalité, les professions ne me représentaient que leurs difficultés, et aucune ne m’eût séduit. Ce pis-aller, la copie machinale du bureau, était encore ce qui me convenait le mieux.

Et c’est là qu’Edmond de Goncourt me donna une grande preuve d’amitié. Il me questionna sur mon existence et quand il en sut les conditions précaires, il déclara à Alphonse Daudet qu’il fallait «faire quelque chose» pour moi. Cela se traduisit par l’assurance donnée par Daudet à l’éditeur Georges Decaux que j’aurais un jour du talent.

Georges Decaux était un novateur, un des esprits les plus actifs de la Librairie.

Il allait lancer _La Lecture_, le premier de ces magazines à grand tirage et à bon marché, qui depuis inondèrent les étalages. Il me demanda un roman, un autre que _Jours d’Épreuve_, plus mouvementé, plus romanesque surtout: ce devait être _Pascal Géfosse_ qu’il me paiera cinq cents francs dans _La Lecture_, tandis que trois mille exemplaires en librairie m’en rapporteront quinze cents autres. Ces prix, joints à une réédition de _Mon Père_, me semblèrent une fortune.

En ce temps-là, en dehors des gros tirages de Zola et de Daudet, la littérature ne rapportait que faiblement. Edmond de Goncourt et Alphonse Daudet en me procurant, par le bon vouloir de Georges Decaux, la possibilité de travailler sans trop de tourment, me gratifièrent d’un bienfait dont je leur resterai toujours reconnaissant.

Je n’avais pas seulement à lutter pour la vie, mais à défendre ma santé atteinte, depuis quelques années, par la névrose cruelle de l’asthme, l’asthme aux accès imprévus, sous l’empire du froid, du chaud, de la fatigue ou d’une secousse morale; l’asthme étrangleur, dont l’invisible étreinte vous fait râler, comme sous une meule.

Mes seuls plaisirs étaient mes visites du dimanche au Grenier d’Auteuil--encore les espaçais-je par timidité et discrétion--ou de loin en loin une invitation chez Daudet. Je ne puis me rappeler tous ceux que je rencontrai alors chez Edmond de Goncourt: ceux que je revois le mieux sont Octave Mirbeau, Léon Hennique, Paul Hervieu, Gustave Geffroy, Lucien Descaves, J.-H. Rosny aîné, J.-H. Rosny jeune. Ces derniers tenaient dans le cercle d’intimité du Maître une place à part. Puissants remueurs d’idées et grands lanceurs d’images, romanciers insignes, ils étaient particulièrement doués pour la dialectique, riches d’observations et d’expérience; tout ce qu’ils disaient avait une saveur robuste comme leur personne.

Je revois aussi le fin visage d’Abel Hermant, le sourire ironique d’Huysmans, le masque élégant de Rodenbach, la pâleur de Paul Bonnetain, et Jean Ajalbert, Léon Daudet, Frantz Jourdain, Gustave Toudouze, Jules Vidal, Jules Case, le peintre Raffaelli, le docteur Maurice de Fleury, Jean Lorrain, d’autres encore.

Je n’y rencontrai Zola qu’une fois; préoccupé et contraint, il tracassait, d’un tic familier, les tirants de ses bottines en racontant une histoire de scatologie rurale. Cette impression un peu déplaisante contribua à me rendre très injuste à son égard, à un moment où, m’étant repris de son influence, les crudités de ses romans m’offusquaient.

Madame Alphonse Daudet venait reprendre son mari à la fin de l’après-midi. Si souffrant qu’il fût en arrivant, sa verve incisive, ses évocations magiques avaient bien vite donné à ces réunions une atmosphère de vie intense, qui, en son absence ou celle des Rosny, manquait un peu parfois.

En dehors du Grenier, je m’étais, par Élémir Bourges, lié avec deux de ses amis, lettrés exquis: Amédée Pigeon, l’auteur de _Deux Amours_ et d’_Une femme jalouse_, et Henri Signoret, dont le petit théâtre de marionnettes, plus tard, donna des pièces de Maurice Bouchor et fit revivre les chefs-d’œuvre de Cervantès, d’Aristophane et de Shakespeare. J’appréciai beaucoup aussi Léon Doucet, le peintre, dont le vigoureux talent se prêtait aux portraits mondains; et le délicieux Paul Guigou, poète de race, alors précepteur des enfants de Gyp; un mal inexorable devait le faucher quelques années après. J’eus d’autres amis, qui crurent devoir m’abandonner un jour. L’idée très haute que je me faisais de l’amitié et de ses devoirs m’a infligé là une souffrance que j’estime imméritée. Je ne nommerai pas ces survivants; c’est assez de les avoir regrettés. Un livre de souvenirs, s’il tire son mérite d’une absolue sincérité, est tenu à certaines réserves. Il y aura, dans ce que j’écris, des silences et des ombres, la pudeur des plaies trop intimes.

Ai-je dit que ma mère ne conservait plus que deux ou trois amitiés du passé? Un bon hasard nous fit retrouver M. D..., ancien secrétaire de mon père, en Algérie, lorsqu’il y était jeune sous-officier, et qui occupait à présent une place importante dans l’Administration parlementaire. La fidélité du souvenir qu’il gardait à notre père, son accueil et celui de sa famille nous touchèrent beaucoup.

Il me présenta à Anatole France. Celui-ci, alors bibliothécaire au Sénat et critique littéraire au _Temps_, me vanta l’utilité des travaux de librairie et besognes diverses qui exercent l’esprit en assouplissant le style. Je me suis rappelé ses paroles plus tard quand, par la chronique et le conte, je fus conduit à faire bref, en cherchant toujours la vision directe et l’expression précise.

Je contai à Edmond de Goncourt, qui le répéta dans son _Journal_, le mot de France:

«--Oui, oui, Flaubert est parfait, et je n’ai pas manqué de le proclamer... mais au fond, sachez-le bien, il lui a manqué de faire des articles sur commande. Ça lui aurait donné une souplesse qui lui manque.»

Goncourt et Daudet, devant moi, donnèrent raison à Anatole France.

Avais-je renoncé à la pantomime? Non, bien au contraire, car je voyais ce genre, dont j’avais été l’annonciateur, soudain sortir de sa léthargie. Mon idée, jadis prématurée, prenait corps et d’autres l’utilisaient. Arlequin, Colombine, Pierrot, Polichinelle allaient triompher dans les salons, les ateliers et au théâtre.

Jusqu’à présent, le soutien de la musique avait manqué à _Pierrot assassin de sa femme_. La musique est indispensable à la pantomime: outre qu’elle s’y marie excellemment, elle en nuance les émotions, elle en souligne l’expression, elle lui crée une atmosphère mystérieuse et plastique. D’une note, d’une phrase, elle sculpte, elle dessine: la musique est à la pantomime un vêtement collant et fluide, qui se reflète même sur le décor et atteint, par des prolongements invisibles, les plus ténus états d’âme du spectateur-auditeur.

J’eus la rare bonne fortune de trouver dans le compositeur Paul Vidal le plus compréhensif des collaborateurs, en même temps qu’un musicien du plus grand talent. La partition qu’il écrivit pour _Pierrot assassin de sa femme_ est un bijou de précision rythmique et de sensitivité nerveuse: tout y est, le rêve, le bouffon, le saccadé, le tragique, le funèbre. Je revois nos répétitions, dans son cinquième de la rue des Martyrs. Il fallait secouer sa paresse ensommeillée, car il se couchait tard, et le faire lever. Enfin habillé, geste à geste et note à note, au piano, il cherchait, je mimais; nous tâtonnions jusqu’à ce que la phrase musicale collât à la peau du rôle.

Le salon d’Alphonse Daudet eut la primeur de _Pierrot assassin de sa femme_ sous cette forme définitive; le peintre Montégut avait peint un décor. Cette soirée, en février 1887, eut un succès qu’Edmond de Goncourt, assistant à une répétition, prévit dans son _Journal_: «Vraiment curieuse, la mobilité du masque de l’acteur, et la succession des figures d’expressions douloureuses, qu’il fait passer sur sa pétrissable chair, et les admirables et pantelants dessins qu’il donne d’une bouche terrorisée. Et sur cette _pierrotade_ macabre, le jeune musicien Vidal a fait une musiquette tout à fait appropriée au nervosisme de la chose.»

De chez Daudet, notre petit drame se promène chez le peintre Garnier, chez Paul Eudel, chez Roger Ballu. Une page de l’_Illustration_ a fixé ces visages successifs du Pierrot narquois, fourbe, cruel, ivrogne et meurtrier que j’incarnais avec une joie d’art intense et obsédée, si convaincu que, pour agrandir mon front sous le serre-tête, je me faisais échancrer au rasoir les cheveux sur le front et les tempes; ce qui rendait fort laide la repousse et intriguait à bon droit ceux qui ne savaient pas la cause de cette défiguration.

Un voyage en Algérie interrompit ces exploits. Mon frère s’était engagé aux Spahis, ma mère et moi allions le revoir dans le pays où le nom de notre père vivait encore, ce pays où tenait toute mon enfance et dont le mirage me poursuivait d’un regret depuis que, en 1871, je l’avais quitté pour la geôle du Prytanée de La Flèche.

Après la statue de Fresnes-en-Woëvre, élevée au Meusien, une statue à Kouba, où notre père avait vécu enfant et étudié à l’École, allait commémorer l’Africain colonisateur, le soldat du désert.

Les mêmes artistes coopérèrent à cette statue: MM. Albert Lefeuvre et Lucien Leblanc. Elle était plus simple, mais aussi expressive: notre père s’y dressait seul sur le socle. La chute du voile fut émouvante, je vis des officiers pleurer. Des chasseurs d’Afrique, du 1er régiment, celui que notre père avait commandé comme colonel, formaient un des côtés du carré sur leurs petits chevaux blancs et gris. J’entends le «Garde à vous» trompetté dans l’air clair, avant les discours de notre parent et ami, M. Tirman, Gouverneur de l’Algérie. Je ressens, immobile derrière notre mère, un étouffement dans la nombreuse assistance d’honneur tassée sur ce petit espace, et l’appui que m’offraient, contre la poussée, les robustes épaules de ces vieux amis du passé, dans leurs nobles vêtements arabes, parfumés d’ambre et de tabac blond, Si Slimen ben Siam et son beau-fils Mohammed ben Siam. Au banquet qui suivit, Jean Aicard récita des vers.

Il me sembla que, malgré cet incurable sentiment de timidité et de gaucherie qui me dépaysait, aussitôt sorti de ma vie intérieure, je participai mieux à cette cérémonie qu’à celle de Fresnes. En effet, ce pays, où mon Père avait laissé un nom légendaire, était celui de mon enfance; les visages, les arbres et jusqu’à la couleur de la mer et du ciel, tout m’y était familier.

Ne retrouvions-nous pas aussi, du côté de mon père, des cousins dévoués à son souvenir, les Bratschi, du côté de ma mère, Victor Mallarmé et sa famille? Il était un des premiers avocats d’Alger, et un lettré des plus fins. Que de souvenirs ressuscités pour moi, dans ce décor merveilleux! Je ne pus revoir sans émotion le champ de manœuvres et sa terre rouge, la plage de Mustapha, la Pointe-Pescade où le flot bat les roches semblables à d’énormes éponges pétrifiées, le jardin d’Essai avec ses allées de bambous et de dattiers enlacés de roses, avec le cri aigre des paons, et le petit café maure toujours somnolent sous un vieil arbre. Je retrouvais à la poussière le même goût d’épices et d’aromates; aujourd’hui comme alors, on voyait aux portes d’Alger des arabes accroupis devant des petits tas d’oranges et, dans les rues marchandes, l’odeur de l’absinthe se mêlait à celle des cuirs et des tapis.

Je visitai la Kasbah, ses ruelles à moucharabiés, ses culs-de-sac, ses recoins voûtés, ses escaliers en dédale, pour un article destiné au _Supplément littéraire_ du _Figaro_.

Chose singulière, je ne pouvais dire, de cette Algérie tant aimée, comme le Perdican de Musset: «J’avais laissé ici des océans et des forêts, je retrouve un brin d’herbe et une goutte d’eau.» Rien n’avait changé de ma vision d’enfant: elle demeurait adéquate au réel.

Littérairement, cet admirable pays me fut une révélation; deux de mes romans allaient y emprunter leur cadre: _Pascal Géfosse_ auquel je pensais déjà; ensuite _Amants_; et encore un livre descriptif écrit plus tard: _Alger l’hiver_, qu’édita avec de curieuses photographies Gervais Courtellemont.

Rentrer en France, dans ma morne existence, après ce flamboiement de lumière, me déchira. Nul paradis n’était plus selon mon cœur que ce sol aphrodisiaque où l’âme et les sens s’exaltent à la splendeur de vivre dans un perpétuel printemps ou un torride été.

Mais le joug que je m’étais imposé me tirait, par-delà la mer, vers ma geôle. Il fallut quitter le royaume d’Éden et retourner à mon double labeur de scribe et d’écrivain.

III

A cette époque remonte mon entrée à la _Revue des Deux-Mondes_, sous les auspices du général de Galliffet, avec qui nous étions restés en relations espacées. Encore dans sa verdeur d’héroïque cavalier, Parisien très répandu, il me témoigna de l’intérêt:

«Je ne puis, déclara-t-il, vous présenter chez M. et Mme Buloz comme littérateur; vous n’êtes pas encore assez connu. Mais les valseurs manquent cet hiver dans leur salon, je vous amènerai comme valseur!»

J’eus beau objecter que je ne dansais pas, que j’avais ce sport en horreur, qu’il valait mieux attendre que j’eusse acquis un peu plus de notoriété, Galliffet n’en voulut pas démordre. «Le tout, affirma-t-il, était d’entrer dans la place; une fois là, je me débrouillerais!» Et le lendemain, il vint me prendre, carillonna à toutes les portes sans que je l’entendisse, cassa des sonnettes, fit un vacarme de tous les diables et repartit en coup de vent. Quand, informé par le concierge, je me précipitai, morfondu et désolé, rue de l’Université, le général, sans même entendre d’explications, me poussa dans le salon au feu des lustres, comme un conscrit, et me désignant à la maîtresse de maison, de sa plus belle voix de commandement:

«Madame, je vous présente Monsieur Paul Margueritte, un danseur!»

Je m’anéantis dans un plongeon de confusion, confusion qui s’accrut quand Galliffet, quelques minutes après, me colloqua à Albert Delpit:

«Ce garçon-là veut faire de la littérature; Delpit, donnez-lui des conseils!»

Mon visage trahit-il un involontaire désarroi? Delpit s’écria, plaintif:

«Oh! non! non! je vois bien qu’il n’a pas confiance en moi!»

Il eut pourtant la galanterie de m’inviter une fois ou deux à déjeuner; j’eus le plaisir d’y connaître Marcel Prévost, déjà remarqué pour son roman _Le Scorpion_, et j’entendis avec admiration Hérédia réciter les sonnets d’Antoine et de Cléopâtre. Delpit, à la fin, sauta au cou du poète et, les larmes aux yeux, s’écria:

«Nom de Dieu, que c’est beau, les beaux vers!»

Je compris ce jour-là qu’il n’y avait pas de frontières littéraires et ne souhaitai plus qu’Albert Delpit, s’il se rebattait en duel, fût embroché.

Quant à la _Revue des Deux-Mondes_, qui devait me faire l’honneur d’une longue hospitalité, je n’y entrai que sensiblement plus tard, comme romancier cette fois; et Mme Buloz voulut bien ne pas me tenir rigueur d’avoir, sous la contrainte du général de Galliffet, surpris sa religion. Danseur, plût à Dieu! Que de places brillantes eussé-je obtenues, si Beaumarchais a dit vrai! Danseur!... Je me suis souvent répété ce mot avec une plaisante amertume: mais quoi! l’intention de Galliffet avait été excellente, et sa protection chevaleresque devait, en d’autres occasions, se montrer plus appropriée et plus efficace.

En août 1887, j’avais porté à Edmond de Goncourt le début de _Pascal Géfosse_ que publiait _La Lecture_. Le roman marquait chez moi l’essai d’une troisième manière: après le réalisme de _Tous Quatre_, l’intimisme à la Georges Elliott de _Jours d’Épreuve_, _Pascal Géfosse_ aspirait, sous l’influence certaine de Stendhal et aussi de Paul Bourget, à la psychologie.

Je m’y efforçais d’analyser le cœur et le cerveau d’un écrivain célèbre jeté dans une aventure sentimentale, qui se déroulait à travers l’Alger mauresque et les jardins enchantés de Mustapha-Supérieur. Pascal Géfosse laissait voir, avec le désenchantement d’un esprit blasé sur le succès, l’aridité donjuanesque d’un cœur desséché par l’égoïsme et l’examen minutieux de tous les mobiles humains qui nous poussent à agir.

Ce roman répondait aussi à un procédé de travail nouveau. _Tous Quatre_ et _Jours d’Épreuve_ avaient été écrits de jet, sans composition apparente et avec peu de ratures; j’écrivis au contraire _Pascal Géfosse_ ligne à ligne, influencé par les scrupules de Flaubert et de Léon Cladel, ces grands martyrs du style.

Daudet fit au sujet de ce roman des remarques justes que Goncourt nota: spécialement sur l’erreur des psychologues voulant décrire «non ce que faisaient les héros des romans, mais ce qu’ils pensaient», car «la pensée, quand elle n’est pas supérieure ou très originale, c’est embêtant, tandis qu’une action même médiocre se fait accepter et amuse par son mouvement».

Il ajoutait avec finesse «que ces psychologues, bon gré mal gré, étaient plus faits pour les descriptions de l’existence que pour des phénomènes intérieurs; que par leur éducation de l’heure présente, ils étaient capables de décrire très bien un geste, et assez mal un mouvement de l’âme».

La meilleure critique d’Alphonse Daudet, sur mon livre, fut de constater que mon Pascal Géfosse, avec ses cheveux gris et sa prétendue expérience, avait un cœur trop jeune, un cœur d’homme de vingt-sept ans, comme moi; aussi m’aborda-t-il le jour de l’apparition en me lançant dans une poignée de main: «Bonjour, Géfosse!»

J’étais, avec ce livre, bien loin d’Émile Zola et de cet admirable _Assommoir_ qui m’avait au premier jour soûlé comme un gros vin, mais soûlé à voir tourner le soleil et à tomber étourdi d’une ivresse que je cuverai pendant des années.

J’allais m’éloigner encore du chef du naturalisme, chef sans élèves, car Maupassant, Léon Hennique, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans, attestaient des talents trop différents pour être considérés autrement que comme des disciples d’affection et non d’école. Émile Zola publiait alors _La Terre_, roman épique, d’une crudité flamande, où les incongruités sonores du paysan Jésus-Christ faisaient scandale. Sans avoir, comme on devait me le faire judicieusement remarquer, le droit d’être prude après mon livre du début, je ressentais un sincère éloignement pour cet art; et c’est pourquoi je pris part au manifeste des _Cinq_ que publia le _Figaro_ et que signèrent Paul Bonnetain, J.-H. Rosny, Lucien Descaves, Gustave Guiches et moi.

J’en avais eu, ouï lecture, une impression hâtive; plus réfléchi, peut-être eussé-je demandé à ce qu’on discutât certains termes de l’article, trop direct, trop violent, pas assez respectueux de l’immense effort d’un homme qui remplissait alors le monde de son nom et de ses livres, dont chacun était une bataille d’idées, et joignait au succès d’argent une victoire littéraire. Pressé par les circonstances, j’adhérai sans calculer la portée de mon acte. J’en eus conscience le lendemain, en lisant l’article--car ce qui est écrit a un autre caractère que ce qu’on entend--et en jugeant de l’effet produit. Il fut comparable à l’explosion d’une poudrière. Tous les journaux, et de tous les partis, tombèrent sur nous avec raison, nous reprochant une défection blâmable si nous étions les élèves de Zola, ridicule si, comme il l’affirma dans sa réponse, il nous ignorait. Chacun de nous se vit rappeler ses méfaits, Bonnetain _Chariot s’amuse_, Lucien Descaves son réalisme, moi le saphisme et les images à la Pétrone de _Tous Quatre_. D’autre part on se réjouissait de ce «lâchage» du naturalisme comme d’un signe de réaction propice et de dégoût tardif, mais justifié. «Quand le bateau sombre, écrivit avec une méchanceté drôle un journaliste, les rats déménagent!»

Léon Cladel ne me cacha pas qu’il désapprouvait les allusions blessantes et le ton général du manifeste; Daudet et Goncourt, qu’on suspectait à tort de complicité, et qui n’avaient rien su d’un secret bien gardé, jugèrent, le _Journal_ de Goncourt en fait foi, notre article «mal fait, et s’attaquant trop outrageusement à la personne physique de l’auteur».

Si, dans l’ardeur de ma foi littéraire et l’enivrement d’une lutte où nous étions justement éreintés, je ne perçus pas d’abord combien s’était engagée imprudemment ma responsabilité morale d’écrivain, je dois dire que j’ai, chaque jour davantage--car je ne parle ici que pour moi--regretté profondément une attaque qu’aujourd’hui je déclare à nouveau coupable et fâcheuse. Ma conscience en a porté longtemps le remords, je n’ai pu m’en décharger auprès d’Émile Zola que des années plus tard, lorsque, dans son beau livre _La Débâcle_, il dépeignit les charges héroïques de notre père. Je lui écrivis alors, avec mes remerciements, des excuses auxquelles il répondit avec une mâle simplicité qui l’honore grandement.

Au lendemain du manifeste des _Cinq_, je dînais chez Paul Bonnetain, que j’avais rencontré déjà, mais à qui je n’avais, je crois, jamais parlé. Et comme tout s’oublie, il ne fut bientôt plus question de notre méfait, quand les journaux de province, puis ceux de l’étranger eurent apporté les derniers échos de ce grand tapage. Émile Zola ne s’en porta pas plus mal, et l’eau coula sous les ponts.

Je n’avais pu, si cantonné que je fusse dans ma vie littéraire, ignorer les grands évènements de cette année: l’importance prise par le général Boulanger et la démission de Jules Grévy ainsi que l’affreux incendie de l’Opéra-Comique. Le _Théâtre Libre_ d’Antoine, au début de sa triomphante carrière, avait donné, au Passage de l’Élysée des Beaux-Arts, _Jacques Damour_ d’Hennique, _Sœur Philomène_, adaptée par A. Byl et J. Vidal, _l’Évasion_, de Villiers de l’Isle-Adam. Maupassant, dont le robuste talent, affirmé dans la «Boule de Suif» des _Soirées de Médan_, s’élargissait de plus en plus, publiait _Mont-Oriol_; et les lettrés admirèrent, après _Nell Horn_, _Le Bilatéral_ de J.-H. Rosny. L’année suivante vit s’amplifier la crise du Boulangisme, le duel Boulanger-Floquet, et les travaux de l’Exposition de 1889 traversés de grèves. Le _Journal des Goncourt_ et l’_Immortel_ de Daudet créaient des discussions passionnées. Je revois au Théâtre Libre, installé alors Boulevard Montparnasse, _La Puissance des Ténèbres_, le tragique de Mévisto, l’impressionnante silhouette d’Antoine dans le vieil Akim, vidangeur philosophe: «Ce Tolstoï, disait Daudet, est étonnant: il a mis le bon Dieu dans la m...!»

Mon goût passionné pour la pantomime m’inspirait un nouveau scénario: ce fut, en collaboration avec Fernand Beissier, _Colombine pardonnée_, que Paul Vidal enveloppa d’une musique délicieuse. Pierrot cocu et abandonné, le retour de l’infidèle, une scène de reproche, puis de séduction, un pardon arraché à la faiblesse des sens, enfin un sursaut de fureur jalouse ruant Pierrot sur un couteau fascinateur avec lequel il frappe Colombine, tel était le thème.

Où trouver une Colombine? Vidal s’adressait à Peppa Invernizzi, danseuse à l’Opéra, dont le jeu impeccable fut plus décent que je n’aurais souhaité pour le rôle. Elle repoussa l’idée du tutu et de la jupe de gaze qui eussent fait de Colombine une légère libellule, et préféra se déguiser en soubrette de la comédie italienne. Nous répétions dans le petit hôtel qu’elle habitait; une pomme de terre figurait le pain où est fiché le couteau. Dans la scène d’amour, Peppa Invernizzi avait découvert cet effet de laisser crouler ses cheveux qui étaient fort longs et ondés.

Nous donnâmes _Colombine pardonnée_ chez Daudet. Edmond de Goncourt en commente ainsi la répétition dans son _Journal_:

«... Invernizzi fait la Colombine rose, montée sur de hautes bottines noires. Dans son jeu mêlé de danse, une valse a l’effet de triompher de la résistance de Pierrot, une valse les bras derrière le dos, d’une volupté charmante.