Le prêtre

Part 4

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Aussitôt qu’un orateur s’élève au-dessus du commun, il brille parfois autant par ses défauts que par ses qualités. Ses défauts lui survivent dans ses imitateurs. Que de génie il fallait à Lacordaire pour que la postérité lui ait pardonné son romantisme et ses disciples!

Le peuple subit le sermon comme un accessoire inévitable de la messe. Quand le sermon est simple, abordable à son intelligence, instructif,--et qu’il mérite son nom d’_instruction_--le peuple est satisfait, mais il n’admire pas son curé. Pour lui, ce n’est pas ainsi que l’on prêche. Prêcher, c’est parler fort, se démener dans la chaire, jeter de grandes phrases en l’air, tonner de la voix et menacer du geste--à l’adresse des auditeurs,--et leur annoncer de grands malheurs en cette vie ou dans l’autre. Moins que cela quelquefois, c’est prononcer des mots savants et pour beaucoup inintelligibles. Il ne faut pas toujours prendre pour un succès oratoire l’attention silencieuse d’un auditoire populaire. Mme Roland raconte que, assistant à un sermon du célèbre abbé Poulle, elle avait remarqué l’attitude d’un paysan qui restait bouche bée, le regard fixé sur l’orateur. «Quel triomphe, pensait-elle, de suspendre à ses lèvres un homme simple, plus sensible au fond des choses qu’à la beauté littéraire!» Tout à coup, ce paysan qui semblait ne pouvoir dominer son émotion s’écria: «Comme il sue!» C’était tout ce qu’il avait compris du sermon.

Si les prédicateurs méditaient sur ce petit fait, ils seraient peut-être moins tentés de s’enorgueillir de leurs succès oratoires. La leçon leur vient parfois d’où ils ne l’attendaient pas. Un jour, en descendant de chaire, un chanoine, assez content de son sermon, rentre à la sacristie, précédé par le suisse, qui lui fait, avant de retourner dans l’église, un salut d’homme averti. «Eh bien, dit le prédicateur, vous avez l’air satisfait de l’impression que j’ai produite sur l’auditoire, qui m’écoutait si bien!--Je vous crois, répondit le suisse, c’est toujours ainsi quand je suis là.»

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Ce qu’on peut dire à la décharge des prédicateurs, c’est que les discours d’apparat semblent faire partie de la pompe des solennités de l’Église. Quand un curé prend la peine d’inviter un prêtre du dehors pour porter la parole un jour de fête, personne n’est étonné que l’orateur s’efforce de mettre son discours à l’unisson de la cérémonie, au risque de paraître attacher moins d’importance au fond qu’à la forme et de faire de son mieux sa partie dans le concert sacré. «L’orateur, dit encore Fénelon, se sert de la parole, comme l’honnête homme d’un habit, pour se couvrir.» Soit, mais l’honnête homme et l’orateur ne peuvent-ils avoir leur habit du dimanche?

Au reste, la plupart des défauts que la critique reproche à l’éloquence de la chaire sont dus moins aux hommes qu’aux circonstances. Ainsi l’espèce d’emphase dont se débarrassent à grand peine les plus expérimentés tient à deux causes, l’une d’ordre moral, l’autre d’ordre matériel. Il ne faut pas oublier d’abord que le thème obligatoire du sermon est de sa nature fort au-dessus des affaires du temps, et qu’il s’agit au contraire de ce qu’il y a de plus élevé, de plus passionnant, la grande affaire de l’éternité. Sans doute, tout peut se dire sur le ton le plus simple, mais le sujet a tout de même sa tonalité propre, et, quand on parle de grandes choses, il va de soi que l’on en parle grandement. De là ces exordes pompeux, ces prosopopées célèbres, ces péroraisons émouvantes, qui sont l’honneur de l’éloquence humaine et qui ne sont jamais déplacés quand on pense au caractère tragique de la question traitée, même dans la plus humble chaire de village.

Il y a plus: le lieu où l’on parle a nécessairement une influence sur le ton de la voix et sur la sonorité des phrases. On a beaucoup plaisanté, dans les temps modernes, la grande éloquence des orateurs anciens; on a souri des périodes à la Cicéron qui se déroulent avec la régularité du souffle du large et le balancement des vagues de la mer. On devrait se rappeler que l’orateur antique parlait le plus souvent sur la place publique à une assemblée nombreuse, et que ni la voix ni l’idée n’auraient porté assez loin sans l’ampleur de la phrase et l’agrandissement forcé du ton et du geste, comme pour mieux projeter la pensée sur le vaste écran de l’âme populaire. Le prêtre ne parle guère sur les places publiques depuis le temps des apôtres. Mais les enceintes de nos églises, surtout des églises cathédrales, sont assez étendues pour imposer à l’orateur qui veut les emplir de sa parole l’effort de l’organe et la structure de la phrase capables de porter jusqu’aux derniers rangs de l’auditoire. On oppose volontiers la simplicité actuelle de l’éloquence du barreau à la solennité de la chaire chrétienne; qu’on fasse monter les avocats dans la chaire et qu’on mette le prêtre à la barre, les uns et les autres prendront le ton de la «maison». Le temple a son style, le palais a le sien; l’un et l’autre font loi. Le genre et les orateurs sont contraints de s’adapter au cadre.

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Il faut en prendre son parti: l’éloquence de la chaire, étant ce que l’ont faite les Bossuet, les Bourdaloue et les Massillon, est devenue chez nous un genre littéraire; elle en doit subir les inconvénients, si elle en veut avoir les avantages. Elle y a gagné la bonne tenue, mais elle y a perdu le naturel et la spontanéité; elle s’est soumise aux règles de la rhétorique, mais elle est tombée dans le convenu et dans les lieux communs. Telle qu’elle est, elle fait honneur au clergé, qui est, sans contredit, la corporation où l’on parle le plus, sinon le mieux. L’habitude à laquelle s’assujettissent les prêtres d’écrire leurs sermons, du moins pendant plusieurs années, leur vaut une correction de style, une élégance littéraire que l’on ne rencontre pas partout ailleurs, même dans les assemblées politiques.

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L’épreuve de l’orateur de la chaire consiste en ce que l’auditoire n’attend de lui rien de nouveau. C’est une disposition peu favorable; tant pis s’il n’arrive pas à forcer l’attention par la «manière»! Le dogme prête peu à la passion, sans laquelle le plus beau discours du monde nous laisse froids. Cependant, les mystères de la religion catholique ont leur beauté, profonde comme l’infini; les arguments ont leur vie. La religion est d’ailleurs un drame historique qui permet de toucher du doigt le divin. Le dogme, chez Bossuet, prend quelquefois le ton d’un poème lyrique. La morale est pourtant plus accessible et parle à tous. Aussi la morale fait-elle le fond de la plus grande partie des sermonnaires. Massillon a excellé dans le genre; il présente le miroir aux grands de ce monde avec tant de grâce! Les grandes dames, disait-on, raffolent du «Petit Carême» et dans leurs boudoirs,

Auprès d’un pot de rouge, on voit un Massillon.

Par malheur, après lui, ce fut la mode de prêcher surtout la morale aux dépens du dogme. Et la morale elle-même se sécularisa si bien qu’on en vint à prêcher sur la _sainte agriculture_.

Le XIXe siècle fut le siècle des orateurs. La tribune et le barreau s’accommodent mieux de la liberté. La chaire en fut éclipsée, mais Lacordaire parut à Notre-Dame de Paris et devint l’égal des plus grands. Son triomphe fut de forcer le siècle incrédule à prêter l’oreille à la parole d’un prêtre, d’un dominicain. Son souffle puissant, émané d’une poitrine vraiment humaine, alla ranimer, sous les cendres épaisses du doute, les étincelles de la foi. Depuis, dans la même chaire, il a été surpassé en précision théologique: d’autres ont fait de magistrales expositions dogmatiques ou morales, ils se sont appelés: Ravignan, Félix, Monsabré, d’Hulst et Janvier, mais ils ont prêché des convertis. A quand le nouveau Lacordaire, dont la parole imprévue et pénétrante remuera la fibre chrétienne dans l’âme des indifférents? Est-il vrai qu’il ait paru ces derniers temps sous un nom qui sera bientôt illustre?

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D’aucuns regrettent que la chaire chrétienne ait consenti, pour plaire au siècle, au sacrifice de ses libertés primitives. Les apôtres affectaient, au contraire, de ne pas se plier aux règles de la persuasion usitées dans les écoles d’éloquence humaine: ils n’en forçaient que mieux l’attention de leurs auditeurs, même de ceux qui étaient initiés aux secrets de l’art de persuader. Ce qui est certain, c’est que le contact entre le prédicateur et l’auditoire était plus intime et plus chaud. Les sermons des Pères de l’Église tenaient de la conversation; c’étaient des homélies, origine du prône actuel, simple commentaire de l’Évangile du jour. Les auditeurs étaient une véritable assemblée qui manifestait, qui applaudissait, qui murmurait, qui se passionnait enfin.

Que nous sommes loin de ces assemblées vivantes, avec nos auditoires assis, somnolents, sur qui tombent des généralités qui s’adressent à tout le monde et par conséquent à personne, des reproches mérités par les absents, et des diatribes encouragées par un silence forcé! Ce sont les auditeurs qui font les prédicateurs, dit un proverbe italien cité par Bossuet. Il faut avouer que les auditeurs trop disciplinés ont contribué à couper le fil de la sympathie et de la communication entre la chaire et l’assemblée.

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Il n’en fut pas toujours ainsi, et la tradition des Pères de l’Église régna, plus ou moins respectée, à travers le moyen âge jusqu’à la fin du XVIe siècle. Ce qui caractérise la chaire chrétienne en ces époques de foi incontestée, c’est la liberté de la parole, qui ne ménage rien ni personne. On peut croire que le clergé séculier au moyen âge, faute de formation particulière, était incapable de prêcher convenablement les dogmes et la morale chrétienne. L’ignorance était commune aux pasteurs et aux ouailles. Seuls les religieux étaient les vrais prédicateurs, et la matière ne manquait pas à une parole qui n’avait rien à redouter ni des grands seigneurs ni du peuple. Il faut aux époques de misère et d’oppression au moins la détente du franc-parler et du franc-rire. Les fabliaux avaient déjà pris toute licence contre toutes les autorités. Le théâtre, qui avait l’église pour berceau et les mystères pour aliment, vengeait à tout propos les petits de la dureté des grands. Restait à faire monter la satire générale des mœurs dans la chaire, au moment même où les moines artisans des cathédrales la sculptaient dans la pierre et dans le bois pour l’éternité. Les «libres prêcheurs», si libres qu’ils fussent de pensée et de parole, ne scandalisaient pas leurs contemporains. La chaire était une tribune devant laquelle défilaient, pour être mis à nu et fustigés, tous les représentants de la société, tous les abus, tous les vices, fussent-ils d’église. Ces terribles censeurs, les Michel Menot, les Olivier Maillard, les Jean Raulin, les Jean Clérée, les Robert Messier, arrachèrent tous les masques, au nom de l’Évangile, la seule puissance qui était reconnue, même alors que l’on méconnaissait ses lois les plus essentielles. On a peine à comprendre aujourd’hui la hardiesse de langage et la licence des tableaux de mœurs que se permettaient ces moines précurseurs de Rabelais. Il faut dire à leur décharge que leur époque n’avait pas plus peur du mot que de la chose. Il est impossible de placer ici des citations, qui ne s’accorderaient plus avec la pruderie au moins verbale de notre temps.

Trivialité à part, la liberté de tout dire en chaire n’a jamais été entièrement abolie en France. Il est, en général, difficile à un curé qui réside au milieu de ses paroissiens de parler ouvertement des pécheurs de la paroisse. Il est tenu, s’il veut ne pas s’exposer à l’impopularité, de surveiller ses sermons. Mais les prédicateurs de passage, missionnaires, religieux surtout, peuvent se donner carrière, et, selon le mot de Mme de Sévigné sur Bourdaloue, «frapper comme des sourds»! Il est encore et il sera toujours de ces «libres prêcheurs» qui n’auront pas crainte de donner, comme on dit, la chair de poule à leurs auditeurs. Tel capucin, qui ne remonte pas au XVe siècle, prêchant sur l’adultère et menaçant de jeter sa barrette à la tête des coupables, faisait baisser les têtes féminines de l’assemblée.

Il n’y a pas si longtemps que l’on voyait encore de ces «curés d’autrefois», comme on disait, très peu diserts, incapables d’écrire un sermon et de l’apprendre par cœur, et qui montaient en chaire pour faire le prône. Ils passaient en revue, le dimanche, la chronique de la semaine, relevaient les scandales gros ou petits, publiaient les bans de mariages, avec un «commentaire» sur les «promis», et disaient leur fait à tous ceux qui avaient manqué à leur devoir chrétien. C’était la «coulpe» que le prêtre battait sur la poitrine de ses paroissiens, comme une sévère leçon de morale donnée en famille. Il fallait à de tels pasteurs de telles brebis. Les temps sont changés. La bonhomie elle-même doit se surveiller. Les audaces du zèle pastoral passent pour des offenses. L’église serait déserte si les curés revenaient au «franc-parler» des anciens.

Il faut le dire, un esprit nouveau s’est introduit dans les paroisses et a rompu avec la cordialité toute familiale des rapports entre le pasteur et ses ouailles. La politique a semé des pièges partout, et jusque dans la chaire chrétienne. Les fidèles ont toujours permis à leur curé de leur dire au prône «leurs vérités», sauf en ce qui touche les opinions politiques. Sur ce point, le peuple français est ombrageux; le prédicateur doit se tenir sur ses gardes.

Règle générale: l’actualité lui est interdite. Les sermons roulent sur le dogme et les raisons de croire. Couramment, le prône du dimanche qui se fait à la grand-messe est un catéchisme pour l’usage des grandes personnes. La morale y vient à sa place dans l’explication des Commandements de Dieu. D’ordinaire, le programme de ces instructions est tracé par l’évêque. Le cours est interrompu, aux grandes fêtes, par un sermon d’apparat, sur le mystère ou le saint du jour. La station de carême est un vieil usage qui a peine à se maintenir. Les vêpres sont moins fréquentées. La station commence à la mi-carême. Elle consiste surtout en des retraites prêchées chaque soir, tour à tour, aux hommes, aux femmes et aux jeunes filles. Les réunions de piété, mois de Marie, mois du Rosaire et du Sacré-Cœur, sont l’occasion de petites allocutions, plus intimes, comme il convient, car elles s’adressent à un auditoire restreint et fermé, et descendent de la petite chaire roulante qui commande la causerie.

Il ne faudrait pas tenir pour une institution sans importance cette immense organisation de la «parole sacrée» qui ne se tait presque aucun jour de l’année et qui distribue à tous les âges, à toutes les conditions, la vérité d’où dépend l’orientation de la vie en ce monde et en l’autre. De cette institution ne pourrait-on pas dire aussi que, si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer? Elle a perdu malheureusement de son efficacité. Le nombre des incroyants s’étant accru, d’autres chaires se sont élevées qui prétendent enseigner une autre règle de vie. Le prêtre a beau, dans sa chaire, devant ses fidèles, répondre aux objections des incrédules, les incrédules ne sont pas là pour l’entendre, et c’est peine perdue. De là une nécessité qui commence à triompher de la routine. Le prédicateur de salle publique se fait accepter; il a le regard franc, la parole prompte, il a fait la guerre et il n’a pas peur des mots. Il connaît le peuple; il l’aime, puisqu’il vient lui parler chez lui. Il annonce un sujet d’apologétique, mais les objections sortent presque toutes du sujet. Il lui faut avoir réponse à tout et ne s’étonner de rien. L’esprit et la bonne humeur font valoir les arguments. La verve seule a le dernier mot. C’est là un genre nouveau qui suscitera des apôtres. Il a déjà produit un maître, le chanoine Desgranges.

CHAPITRE VI

LA HIÉRARCHIE ECCLÉSIASTIQUE

Brunetière aimait à dire que l’Église est un gouvernement, et sans doute voulait-il dire par là ce que le catéchisme apprend aux enfants, à savoir que l’Église est la société des fidèles «_gouvernée_» par Notre Saint Père le Pape et les évêques. Gouverner, dans l’Église, c’est _conserver_ l’ordre établi par le fondateur et le législateur de l’Église, l’Homme-Dieu. Gouverner, c’est maintenir le dogme tel qu’il a été révélé, et combattre l’hérésie qui rompt l’unité de foi. Gouverner, c’est maintenir la discipline, par l’observation des commandements de Dieu et de l’Église, et par la docilité aux décrets des Conciles ou des Pontifes. L’enseignement se donne au nom de l’infaillibilité du magistère ecclésiastique. La vérité elle-même a force de loi; une fois que le croyant est membre de la société des fidèles, il doit recevoir la vérité toute faite et y soumettre son esprit et sa conduite, sous peine d’entrer en rébellion contre le gouvernement de l’Église. Les gouvernants dans l’Église sont le Pape et les évêques. Le Pape est le chef qui a reçu mission de tenir la place de Jésus-Christ et de concentrer en sa personne l’autorité sur le monde catholique. La primauté du siège de Saint Pierre, reconnue en droit et en fait, impliquait, pour le maintien de l’unité de foi dans l’Église, le privilège de l’infaillibilité personnelle du Souverain Pontife dans la définition des dogmes et dans les prescriptions de la discipline. Après les gouvernants, les gouvernés. Ce sont les prêtres et les fidèles qui doivent recevoir, comme venant de Dieu lui-même, tous les ordres se rapportant aux vérités qu’il faut croire et aux directions qu’il faut accepter, pour le salut de leurs âmes.

Ces fonctions ainsi superposées qui constituent la société de l’Église seraient plus proprement appelées une hiérarchie qu’un gouvernement. La hiérarchie, comme le mot l’indique, est la gradation sacrée des pouvoirs. Contraste remarquable, les fonctions sont immuables dans l’Église, étant d’origine surnaturelle, et les titulaires n’en forment pas pour cela une caste ou une aristocratie. Le célibat ecclésiastique, comme je l’ai dit ailleurs, a sauvé le sacerdoce de l’hérédité. A défaut de l’hérédité, c’est l’élection qui est le principe de la hiérarchie sacrée. Ainsi, le gouvernement le moins démocratique du monde est un gouvernement électif. Le Pape est l’élu des cardinaux. Primitivement, les évêques étaient les élus du peuple fidèle, des laïcs, selon le sens étymologique du mot grec _laos_, lequel signifie peuple, et a pour dérivé _laikos_. Tant que les communautés chrétiennes furent peu nombreuses, les élections purent se faire avec ordre et gravité. Mais, quand le peuple chrétien devint foule, les abus se glissèrent. Les élections se faisaient alors sur la place publique, et, comme il arrive, il suffisait d’un cri inattendu partant on ne sait d’où pour provoquer par acclamations le succès des candidatures les plus extraordinaires. Il en est qui tournèrent au bien de l’Église. On sait que le célèbre Ambroise, préfet de Milan, fut désigné par des enfants qui crièrent tout d’un coup: «Ambroise évêque»! Ambroise dut obéir à la voix du peuple: il reçut en peu de jours tous les ordres sacrés et devint le grand homme, le saint que l’on connaît.

Quelquefois, la fantaisie de la foule allait plus loin encore. C’était à Comane, dans le Pont. L’élection ne se déclenchait pas. Voici que vient à passer un charbonnier, à la face noire, honnête au demeurant, et sans doute populaire. «Alexandre évêque», cria quelqu’un. Et Alexandre fut élu. Dieu fit un miracle. Il plut à sa grâce de transformer si bien l’élu du caprice électoral que son épiscopat fut fécond et lui valut d’ailleurs le martyre.

Mais de tels abus finirent par rendre les élections épiscopales impossibles. L’Église y pourvut. Le principe resta toutefois, et les chefs d’État s’autorisèrent de leur qualité de «substituts» du peuple pour se réserver la nomination des évêques dans leurs royaumes. Ce fut la pratique des rois Mérovingiens, confirmée par les Concordats et maintenue jusqu’à ces derniers temps.

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Ce n’est pas ici le lieu de tracer l’évolution historique de l’épiscopat du moyen âge. Il suffit de se rappeler que l’évêque entrait dans l’organisation féodale au même plan que les seigneurs; il avait rang de comte; grand propriétaire foncier, il jouissait des privilèges attachés à la propriété. Il contribua à sauver les débris de la civilisation gallo-romaine; il fut souvent encore, contre les invasions, le défenseur de la cité. Autour de lui se rallient dans le malheur ou dans le péril les populations atterrées. Héritier de l’organisation d’empire, il impose d’abord aux barbares et puis aux féodaux qui n’ont pas dépouillé la barbarie. Il est appelé dans les conseils des rois et il travaille avec eux à la grandeur future de l’unité française.

On connaît le rôle des grands ministres mitrés qui honorèrent la politique dans l’ancien régime. Tous les évêques ne furent pas également bons Français aux époques troubles où la monarchie luttait contre les grands vassaux, où les querelles entre Armagnacs et Bourguignons livraient la France à l’Angleterre. Le procès de Jeanne d’Arc éclaire d’un jour déplorable certaines consciences épiscopales. Un Regnault de Chartres, archevêque de Reims, même après le sacre de Charles VII, avait une politique en réserve, en cas de retour de mauvaise fortune. L’évêque de Beauvais ne fut pas déshonoré de son vivant pour avoir fait condamner la Pucelle. La patrie et la légitimité n’étaient pas encore ce qu’elles seront après Louis XI, enserrées dans le même anneau. Le cardinal de la Ballue s’apercevra que les temps étaient changés.

Au surplus, le rôle politique des évêques alla diminuant avec l’accroissement de la puissance royale. Ce fut un cardinal, Richelieu, qui consomma la ruine de l’aristocratie féodale. Les évêques se rangèrent comme les grands seigneurs. Ils devinrent l’ornement de la cour. La résidence en souffrit, mais il fallait plaire au roi, lequel pouvait toujours exiler dans leur diocèse ceux qu’il punissait de sa disgrâce. On y perdait un peu de l’indépendance que supposait la mission épiscopale, en des matières qui ne devaient relever que de l’Église et de ses chefs. On tenait beaucoup à conserver les libertés de l’Église gallicane, et à les défendre contre les protestations de l’Église romaine. Louis XIV chargea Bossuet de définir les droits respectifs du Pape et des évêques, ou, mieux, du roi qui était ou voulait être l’évêque temporel. Bossuet évita le schisme, mais n’échappa point à l’erreur. Rome ne ratifia jamais la déclaration de 1682. Les gouvernements qui succédèrent à l’ancien régime la reprirent à leur profit. Elle reparut dans les articles organiques du Concordat et devint un article de foi imposé aux évêques avant leur sacre et aux professeurs ecclésiastiques de la Sorbonne. Pure formalité, d’ailleurs, que personne ne prenait au sérieux.

Au reste, la papauté avait eu l’occasion de prendre une belle revanche sur les libertés de l’Église gallicane, et cette occasion lui avait été fournie précisément par l’auteur du Concordat. Napoléon, en effet, avait exigé de Pie VII un coup d’État inouï dans les fastes du droit canon. Il réclama la démission en bloc de tous les évêques survivants de l’ancien régime, écarta les récalcitrants, et nomma les nouveaux titulaires qu’il prit, partie parmi les anciens, et partie parmi des prêtres assermentés. Ainsi fut détruite, par les mains de celui qui tenait à la maintenir, la citadelle du gallicanisme. Grâce à Napoléon, il était démontré que le Souverain Pontife est le véritable chef de l’Église, au-dessus des évêques et des conciles, maître absolu dans le gouvernement du monde catholique.

Tel qu’il fut, même dans les entraves gallicanes, l’épiscopat de l’ancien régime fut une des gloires de la France. Des hommes tels que Bossuet et Fénelon ont rendu au grand siècle autant d’éclat qu’ils en ont reçu.

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