Le prêtre

Part 5

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Le contraste est frappant entre les évêques d’ancien régime et les évêques concordataires. Le revenu tomba de 100 000 livres à 10 000 francs pour les évêques, à 15 000 pour les archevêques. Seulement, l’autorité épiscopale grandit. Autrefois, l’évêque avait autour de lui des institutions rivales de la sienne. Les chapitres des cathédrales étaient des puissances; ils avaient des droits sur lesquels l’évêque ne pouvait rien. Grands propriétaires, eux aussi, ils nommaient des curés dans les paroisses qui dépendaient d’eux. L’évêque d’Arras nommait à quarante-sept cures et le chapitre à soixante-six. L’évêque de Boulogne, sur cent quatre-vingts paroisses, ne disposait que de quatre-vingts. L’évêque de Saint-Omer venait, sous ce rapport, au troisième rang, après l’abbaye de Saint-Bertin et après le chapitre.

D’incessants procès se greffaient sur des compétitions inévitables. Dans le grand naufrage de la Révolution, seule l’autorité des évêques surnagea. Le nombre des curés inamovibles était tombé à moins de 4 000, alors qu’en 1789 il y avait 36 000 curés inamovibles et 2 500 seulement amovibles. La seule entrave aux libres choix de l’évêque fut l’assentiment du gouvernement, en ce qui concerne les curés inamovibles. La politique rentra dans l’Église par cette porte, et amena des conflits qui ne cessèrent qu’avec la Séparation. En l’absence des lois canoniques qui réglaient dans ses moindres détails l’administration des diocèses, les évêques n’eurent plus d’autre règle de conduite que leur bon plaisir, nécessairement tempéré par leur bonne volonté et l’intérêt de leur diocèse.

L’esprit de paternité vint heureusement rendre de plus en plus rares les abus de pouvoir. Cependant, le sentiment de leur autorité n’abandonnait pas les évêques concordataires, surtout ceux-là qui avaient vécu sous l’ancien régime ou qui en avaient gardé les traditions. D’ailleurs, pendant la première moitié du XIXe siècle, beaucoup de prélats appartenaient encore à la noblesse. Les gouvernements de Louis XVIII et de Charles X les comblaient d’honneurs. Le prince de Croy, archevêque de Rouen, était pair de France, grand aumônier de la Cour, et rappelait par sa fortune et son train de vie les évêques grands seigneurs du XVIIIe siècle. Même sous le second Empire, les cardinaux étaient sénateurs, et c’est l’un d’eux, le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, qui prononça un jour à la tribune du Sénat la parole dont abusèrent les esprits malveillants, à savoir que son clergé marchait sous ses ordres comme un régiment.

Cette extrême dépendance du clergé à l’égard du pouvoir immédiat des évêques explique en partie l’entraînement qui le porta, sous l’impulsion du Lamennais de la première heure, vers les idées ultramontaines. Quoi qu’il en dût advenir, l’obéissance paraissait plus facile envers un chef qui était trop loin pour être incommode. Au surplus, l’épiscopat concordataire occupait encore une grande place dans la nation. Les évêques s’entendaient appeler _monseigneur_, alors que, selon les articles organiques, on devait leur dire simplement: _monsieur_ ou _citoyen_. Ils logeaient encore leurs «Grandeurs» dans des «palais». Une pauvreté relative, loin de leur nuire, leur attirait le vrai respect, celui qui n’est pas de commande, mais vient du cœur. La générosité des fidèles leur permettait de répandre autour d’eux les bonnes œuvres. Les fondations renaissaient, après la disparition des biens d’Église, et malgré les entraves de la loi des fabriques.

Le choix des évêques était, naturellement, réservé à l’État, qui nommait les titulaires, laissant seulement au Pape le soin de donner l’institution canonique. Au préalable, et pour éviter des différends sans issue, la troisième République, à ses débuts, fit précéder la nomination de l’évêque de pourparlers officieux entre les directeurs des cultes et le nonce, de sorte que le candidat était déjà agréé par les deux pouvoirs avant que son nom parût à l’_Officiel_.

Bien entendu, le gouvernement tâchait de choisir des hommes qu’il croyait favorables à sa politique. Il se trompa souvent, parce qu’il fut souvent trompé. Tel prêtre qui se montrait, avant la nomination, sous un jour favorable au régime du moment, ne tardait pas, une fois sur son siège, à donner au ministre des Cultes des raisons de se repentir de l’avoir désigné. C’est ce genre de surprise que traduisait Louis-Philippe, en un langage un peu irrévérencieux: «Quand les évêques ont reçu le Saint-Esprit, on dirait qu’ils ont le diable au corps!»

Napoléon s’était laissé guider dans le choix des évêques par le désir de donner satisfaction aux idées nouvelles d’égalité, tout en réservant une part à la noblesse qu’il voulait rallier à l’Empire. La Restauration favorisa les candidatures aristocratiques, si bien que la première moitié du XIXe siècle, au point de vue de la hiérarchie, semble continuer le XVIIIe. La Révolution de 1830 qui marqua l’avènement définitif de la bourgeoisie, et plus encore celle de 1848, accentuèrent la tendance démocratique, et peu à peu les particules devinrent moins nombreuses dans les listes des évêques, si bien que l’annuaire épiscopal, à cent ans d’intervalle, offre un renversement à peu près complet. En 1789, sur 134 évêques ou archevêques, cinq seulement sont roturiers. En 1889, sur 90 évêques ou archevêques, il n’y en a que quatre qui appartiennent à la noblesse.

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L’ancien régime n’avait pas à craindre chez les évêques un état d’esprit qui ressemblât à ce qu’on a nommé depuis l’esprit d’opposition au gouvernement. Il y avait entre la monarchie et l’ordre du clergé une nécessité de s’entendre et de se prêter un mutuel soutien; la religion catholique étant la religion de l’État, l’État en la personne du roi lui accordait sa protection, et l’obéissance au roi était seulement un devoir, mais un penchant naturel pour tous les membres du clergé.

Le Concordat ne rétablit l’ancienne Église gallicane ni dans ses privilèges ni dans sa dépendance. L’État s’affranchit de sa fonction traditionnelle d’évêque du dehors, et, en mettant sur le même pied les divers cultes, il commença cette œuvre de sécularisation qui devait aboutir à la neutralité et à la Séparation. De là, chez les évêques mal résignés à voir l’Église moins protégée et souvent mal défendue contre les attaques de la libre pensée ou de la politique, un juste mécontentement qui se traduisait en protestations indignées, seulement tempérées par le ton un peu conventionnel des lettres pastorales. Le gouvernement de la Restauration, tout bienveillant qu’il était, dut sacrifier les jésuites et fermer quelques petits séminaires, sous prétexte de protéger le pouvoir civil contre les empiétements de la Congrégation. Ce n’était pas le moyen de maintenir l’épiscopat dans la soumission. Le gouvernement de Juillet alla plus loin dans l’offense, mais du moins il libéra les évêques du sentiment de reconnaissance qui les liait à la Restauration. L’opposition trouva des organes nouveaux, moins gênés que l’épiscopat dans l’expression de leurs doléances. Les jeunes rédacteurs de l’_Avenir_, Lamennais, Montalembert, Lacordaire et Gerbet, ne ménagèrent pas le vieux gallicanisme. Ils se firent les apôtres de la liberté religieuse, mais avec une telle fougue que les évêques prirent peur et qu’ils préférèrent subir le joug qui attelait l’Église et l’État au même char. Rome fut de leur avis: l’heure de la liberté religieuse n’était pas encore arrivée.

Toutefois, un mouvement profond s’était dessiné qui emportait les chefs de l’Église de France hors de son orbite traditionnelle. Molestée par l’État, elle regardait de plus en plus vers la Papauté, d’où elle attendait la force et la ligne de conduite. Peu à peu, les évêques, bien que retenus par le lien concordataire et la réserve qu’il imposait, s’accoutumaient à juger les actes du pouvoir et à les citer devant l’opinion du pays et du monde. L’État se défendait par des moyens qui ne portaient plus. Les appels comme d’abus ne réussissaient qu’à rendre populaires les noms des évêques qui en étaient l’objet. Le second Empire lui-même, qui pourtant avait rallié à son programme la plupart des évêques de France, ne trouva pas grâce devant le haut clergé, du jour où il découvrit son jeu dans la politique qui préparait l’unité italienne. La critique épiscopale devint amère, et trancha même sur le ton ordinaire de la presse. Mgr Pie osa s’écrier un jour dans sa chaire de Poitiers: «Lave tes mains, Pilate!» et l’Empereur ne pouvait pas prendre pour dites à un autre ces paroles qui le visaient évidemment. Les brochures ardentes de Mgr Dupanloup, évêque d’Orléans, ressemblaient à des Philippiques.

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C’était un exemple qui devait avoir des imitateurs dans le dernier quart du XIXe siècle, sous le régime anticlérical de la troisième République. Les raisons de parler étaient plus justifiées encore. Et puis, l’audace était moins méritoire d’élever la voix pour adresser un blâme à des ministres ou à un président qui n’avaient pas le prestige des têtes couronnées. Les lettres épiscopales ne laissaient passer aucune atteinte aux droits de l’Église, et, collectives ou individuelles, elles cherchaient à émouvoir l’opinion contre la politique des républicains. L’opposition unanime de l’épiscopat n’était diverse que par le ton, suivant le tempérament des opposants. Les sanctions frappaient indistinctement les illustres et les autres. L’appel comme d’abus ne suffisant plus, la République inaugura les suppressions de traitements.

Ce rôle public, pour ne pas dire politique, que les circonstances imposèrent à l’épiscopat concordataire ne doit pas faire oublier l’œuvre de réorganisation religieuse qu’il accomplit pendant plus d’un siècle. Hippolyte Taine s’en est fait l’historien impartial. On a parfois blâmé les habitudes trop administratives de l’autorité épiscopale, mais une bonne administration n’est-elle pas la condition nécessaire d’un bon gouvernement, même spirituel? Si les traditions d’ancien régime avaient survécu jusqu’à laisser entre les prêtres et l’évêque une distance peu en rapport avec la simplicité des mœurs modernes, cet apparat n’était pas l’effet d’une vanité vulgaire, mais seulement la sauvegarde du prestige dont devait être entouré le chef du diocèse. Au reste, les honneurs que le protocole officiel assignait aux évêques entretenaient dans l’esprit des fidèles le sentiment du respect religieux que leur inspirait la dignité épiscopale.

Une des conséquences de la «Séparation» fut de simplifier le cadre extérieur de la fonction de l’évêque, de le tenir lui-même plus près de ses ouailles et d’enhardir prêtres et laïcs à se rapprocher de sa personne. Le prélat concordataire ne prodiguait pas ses présences, en dehors des tournées de confirmation, dans les églises de son diocèse. Aujourd’hui, l’évêque se montre partout où l’on a besoin de lui pour rehausser l’éclat d’une fête, pour présider un congrès de jeunesse catholique, des journées d’œuvres, des bénédictions d’églises, des baptêmes de cloches, des noces d’or sacerdotales. Le respect en a-t-il été diminué? Je ne le pense pas, mais sûrement l’affection en a été augmentée. L’administrateur est devenu le père de son peuple.

De là, un pouvoir nouveau, qui est d’un autre ordre que le pouvoir proprement épiscopal. L’évêque est le chef incontesté de tout ce qui fait profession de catholicisme; c’est de lui que l’on attend le mot d’ordre et la consigne du moment. Naguère encore, les laïcs étaient tenus à l’écart des affaires religieuses. Les conseils de fabrique représentaient le vieil esprit qui avait inspiré la législation concordataire. Les disciples de Lamennais, soldats d’avant-garde, n’attendaient pas toujours, pour «tirer», le commandement des chefs hiérarchiques. Le journalisme pénétra dans l’Église malgré les évêques, et les conflits célèbres de l’_Univers_ avec Mgr Dupanloup prouvent que l’épiscopat n’aimait pas ce nouveau «magistère», qui résolvait les questions devant l’opinion avant même que les évêques en eussent été saisis. L’évêque de Langres, Mgr Parisis, devenu plus tard évêque d’Arras, comprit avant les autres que la hiérarchie avait intérêt à s’appuyer sur les laïcs de bonne volonté. Les temps sont venus qui ont donné raison aux vues de ce grand évêque, précurseur de notre temps sur tant de points. Aujourd’hui, l’union est faite, en dépit des nuances diverses d’opinion, entre laïcs et évêques. La politique antireligieuse a toujours travaillé contre elle-même; elle a fait la cohésion des forces catholiques, et il n’est pas de concordat qui soit comparable au concordat spontané des fidèles et de la hiérarchie.

CHAPITRE VII

LE PRÊTRE ET LA POLITIQUE

Existe-t-il dans la vocation et les fonctions ecclésiastiques une certaine prédisposition à la politique, dans le sens élevé du mot? L’Église est-elle une école de gouvernement? D’aucuns l’ont soutenu, qui ont surtout envisagé la cour de Rome et la grande politique des Papes à travers les âges. Tout le monde connaît d’ailleurs l’influence qu’exercèrent auprès de nos rois des hommes d’église, célèbres par leur sainteté ou par leur génie: un saint Éloi auprès de Dagobert, un Suger auprès de Louis VI et de Louis VII, et surtout un Richelieu auprès de Louis XIII, et un Mazarin auprès de Louis XIV. Nul doute que l’habitude de manier des affaires délicates, la connaissance des âmes et par conséquent du cœur humain, l’étude de la théologie et des sciences qui s’y rattachent, métaphysique, logique et psychologie, ne soient une préparation lointaine, mais profonde, à l’art de gouverner. Naguère, en passant à Vienne, au moment où le chancelier, Mgr Seipel, était encore, du fait de l’attentat que l’on sait, entre la vie et la mort, quelqu’un nous disait: «Si notre chancelier est un des premiers hommes d’État de l’Europe, cela tient à son éducation théologique.» Richelieu, aussi, était un éminent théologien. Et ce n’est un mystère pour personne que, sous l’ancien régime, les études libérales se terminaient par des cours de théologie, sans lesquels on n’était pas un «honnête homme», c’est-à-dire un homme bien élevé. Ne dit-on pas que le prince de Condé, qui assistait à la soutenance de la thèse de doctorat du jeune Bossuet, fut tenté de rétorquer ses arguments?

De là toutefois à prétendre que la théologie suffit pour faire un grand général ou un grand politique, il y a loin. Certes, la logique apprend à raisonner juste, le dogme et la morale catholiques accoutument l’esprit à mettre à leur place respective les droits de Dieu, de la conscience et des peuples. Mais les principes sont une chose, et l’application une autre chose. La politique est l’art de concilier les contingences avec l’absolu, et l’art tient plus de l’intuition que de la science, de la finesse de l’esprit que de l’habileté scolastique. Frédéric II, l’ami de Voltaire et des philosophes, n’en disait pas moins que, s’il voulait punir une province, il chargerait un philosophe de la gouverner.

Quoi qu’il en soit, les théologiens catholiques ne se sont jamais désintéressés de la politique, ne fût-ce que pour exposer les principes et les règles du gouvernement. Saint Thomas, Suarez et leurs disciples ont défini avec précision les divers systèmes politiques fondés sur la nature des choses et sur la pratique des siècles passés. Ils ont tenu, haute et claire, au sommet de leurs thèses, la distinction entre les deux pouvoirs, le spirituel et le temporel, tout en affirmant, au nom de l’Évangile, la suprématie de l’ordre surnaturel sur l’ordre naturel, et la nécessité qui s’impose aux États chrétiens de subordonner aux lois divines, et par conséquent aux lois de l’Église qui en est la gardienne, tout ce qui relève, dans les choses du gouvernement, de la morale et du salut des âmes.

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Ce que le moyen âge accepta, tant bien que mal, pour la paix relative de la chrétienté, devint un joug insupportable pour les États modernes, qui se modelèrent peu à peu, sous l’influence des légistes nourris de droit romain, sur la conception antique de l’État, dans lequel se résumait le bien public, le droit et même la religion. De là des conflits qui se résolurent en Concordats. De là surtout des nationalismes religieux, qui tous tendaient au schisme, si tous n’y aboutissaient pas. Le gallicanisme royal suscita le gallicanisme épiscopal, dont Bossuet fut chez nous le docteur et le défenseur. Il faut dire à sa décharge que le dogme de l’infaillibilité pontificale n’était pas encore défini. Et, d’ailleurs, Bossuet n’avait garde de mettre l’État au-dessus ou en dehors de la souveraineté divine. Il tirait de l’Écriture Sainte une politique qui investissait, il est vrai, Louis XIV d’un pouvoir absolu, mais aussi d’une sorte de pontificat qui le liait à la religion et imposait des limites à son bon plaisir. Le roi gallican était en quelque sorte l’_évêque du dehors_, protecteur né de la religion d’État et nécessairement intolérant, jusqu’au point de révoquer l’Édit de Nantes.

Tout aussi royaliste--politiquement--que son rival de génie et de gloire, Fénelon ne mettait pas si haut l’absolutisme religieux de la monarchie. Il redoutait d’empiéter en faveur de César sur ce qui n’appartenait qu’à Dieu et à son représentant sur la terre, le chef visible de l’Église. Pendant que Bossuet déduisait de l’histoire du peuple juif des maximes capables de former le roi idéal, sans qu’aucune l’obligeât à rendre compte de son gouvernement, Fénelon était plus frappé par les inconvénients de l’irresponsabilité royale et plaidait la cause du peuple opprimé, soit dans les transparentes rêveries du _Télémaque_, soit dans les fameuses remontrances qui lui valurent la disgrâce du roi et l’exil dans son diocèse.

En dehors des grands protagonistes de la politique ecclésiastique, le clergé dans son ensemble n’avait pas, sous l’ancien régime, d’autre parti que le parti du roi considéré comme le chef de la nation, ou plutôt la nation incarnée.

On peut dire que le clergé français, au cours de l’histoire, soutint de son influence la politique des rois de France, comprenant que la France ne pouvait être grande et forte au dehors et vraiment aimée au dedans que sous l’autorité d’une dynastie héréditaire, qui devait confondre son intérêt propre avec l’intérêt du pays lui-même. C’était là un sentiment profondément religieux, que notre Jeanne d’Arc avait porté jusqu’au sublime, élevant le monarque à la dignité de représentant et de vassal du souverain des souverains, Notre Seigneur Jésus-Christ. Il se formait ainsi dans le patriotisme de l’ancienne France un lien indissoluble entre la royauté française et le règne du Sauveur et la mission de son Église. Le roi très chrétien ne pouvait être que catholique.

Les guerres de religion furent aussi bien des guerres civiles. On le vit trop quand Henri de Navarre, élevé dans la religion protestante, essaya de conquérir par les armes le royaume qui lui revenait par droit de naissance. La France récusa le droit de l’hérédité pour sauvegarder le droit de la nation qui voulait demeurer catholique. Henri de Navarre dut se soumettre à la volonté nationale pour devenir le bon roi Henri IV. On a pu blâmer les excès de zèle des moines ligueurs, mais quel est le bon Français, même un peu sceptique en matière de religion, qui ne soit reconnaissant à la Ligue d’avoir sauvé la tradition et préparé le siècle de Louis XIV?

C’est encore l’esprit nationaliste, si l’on peut dire, qui inspira les doléances du clergé à la veille de la Révolution. Le clergé, qui vivait de la vie du peuple, entra joyeusement dans l’immense perspective des réformes et donna sa confiance au tiers état. Ce n’est pas sa faute si l’inexpérience des assemblées et la faiblesse du roi livrèrent le mouvement national à la violence des clubs et au sectarisme des Jacobins. Le roi tomba avec la chute de l’ancienne Église gallicane et le clergé fut entraîné dans la ruine de la monarchie et de la religion. Ceux qui prêtèrent serment à la grande erreur de la «constitution civile» croyaient sauver la foi catholique; ils la perdaient en la remettant aux mains des philosophes. Ceux-là au contraire se tinrent plus près du cœur de la nation qui semblaient s’en éloigner en restant fidèles au Saint-Siège et plus fidèles au roi que le roi lui-même. C’est avec leur sang que fut écrit le Concordat, qui nous valut cent ans de paix religieuse.

Napoléon n’ayant pas tardé à porter atteinte à la dignité et aux droits du bon et doux Pie VII, la plupart des prêtres de France se réjouirent de sa chute et pensèrent retrouver dans le gouvernement de la Restauration tout ce qu’ils avaient cru perdre et chérissaient toujours, leur foi monarchique inséparable de leur foi religieuse. Dans son ensemble, le clergé français était demeuré royaliste et gallican. Il faudra encore beaucoup d’années et plusieurs révolutions pour séparer dans l’esprit des curés la cause du roi et celle de l’église de France. Ce sera l’œuvre d’un siècle, le XIXe.

Il y a des épisodes qui valent toutes les dissertations. Voici une histoire vraie, qui a une valeur de fait crucial.

A la veille de La Révolution, la paroisse de Montreuil-sur-Mer, en Ponthieu--aujourd’hui rattachée au département du Pas-de-Calais--avait pour curé un certain abbé Godefroy. Fort opposé aux idées nouvelles, l’abbé Godefroy refusa le serment et, pour échapper aux sanctions qui le menaçaient, émigra. Il s’en fut à Coblence où vivaient en grand nombre les membres du haut clergé et de la noblesse. L’armée de Condé s’était formée là et s’apprêtait à marcher avec les Allemands contre les troupes de la France révolutionnaire. Ces bons alliés commencèrent par piller le petit bagage du curé. Il ne se rebuta point. Il suivit l’armée. Il était à Valmy, en spectateur d’abord, mais, emporté par son ardeur royaliste, et voyant les émigrés en mauvaise posture, il enfourche un cheval sans cavalier, met le sabre à la main et charge comme s’il n’avait fait autre chose toute sa vie. Il fonçait sur un cavalier français de l’armée révolutionnaire, quand celui-ci lui cria: «Monsieur le curé, grâce! ne me tuez pas! je suis Roussel, votre paroissien de Montreuil!--Ah! c’est toi, dit l’abbé Godefroy, qui le reconnut, va-t’en, je te fais grâce!»

Le feu du combat tombé, le curé de Montreuil a des remords, non pas d’avoir bataillé contre son pays, mais d’avoir contrevenu aux canons de l’Église qui défend aux clercs de verser le sang. Il faut qu’il aille chercher l’absolution à Rome, et le voilà parti, pauvre pélerin, oui, très pauvre, car il doit mendier son pain sur la route. Arrivé à Rome il est tout étonné d’en être quitte à si bon marché. Il ne se croit pas assez puni et il revient en France, toujours pauvre et courant le risque d’être reconnu et traité moins doucement qu’à Rome, en prêtre réfractaire. Il vit caché, mais il vit, pendant la Terreur. Le Concordat le rétablit dans son bénéfice de curé de Montreuil; il a pour concurrent un prêtre assermenté, mais celui-ci doit se contenter d’être chanoine. L’Empire écroulé, l’avènement de Louis XVIII console l’abbé Godefroy de ses malheurs. Entre temps, voici qu’il est appelé en hâte auprès d’un paroissien malade à toute extrémité. Ce malade, c’est Roussel, le trembleur de Valmy, qui passe pour un esprit fort et inabordable à la religion. «Comment, lui dit le curé, tu ne veux pas te réconcilier avec Dieu?--Ah! dit l’autre, tout ce que vous voudrez, vous m’avez sauvé la vie, confessez-moi!»

Tout alla bien jusqu’à la Révolution de juillet 1830. L’abbé Godefroy, dans le presbytère occupé encore aujourd’hui par l’archiprêtre de Montreuil, et qui regarde sur la place de l’Église, donnait ce jour-là à dîner à quelques notabilités de la paroisse.