Part 3
Ce ne sont pas là des mérites indispensables, mais ce sont des attaches au sol qui gagnent le cœur du paysan et l’empêchent de regarder le prêtre comme un _passant_ et qui n’est bon à rien, hors de son église. Le travail étant la loi commune, le peuple aime le prêtre qui s’occupe, et le prêtre qui s’intéresse en connaisseur à l’ouvrage de ses paroissiens. Le curé de campagne, en pays d’agriculture, doit être né rural ou le devenir. Les trois quarts des prêtres sont des paysans et souvent même sortent de famille agricole. Un ministre républicain, voulant les flatter, les appelait les «_robustes fils du sillon_». Beaucoup sauraient, au besoin, les deux mains sur le manche de la charrue, «creuser profond et tracer droit». Du moins, le curé rural a le goût inné des travaux de la terre, il a le coup d’œil sûr, il apprécie, à l’égal d’un homme du métier, les promesses et le rendement des cultures. Il connaît les sentiments et les passions que la terre excite chez le laboureur de race. Il en éprouve sa part: il a pour les champs de son village une sorte de tendresse. Il est le pasteur des âmes, c’est entendu, mais la terre est pour ainsi dire aussi sa paroissienne. Il l’aime, il veut son salut, et fait le compte de ses mérites et de ses épreuves. Aussi bien, il obéit à l’esprit même de la liturgie; il est appelé à bénir la terre comme une personne vivante; au matin des trois jours des Rogations, il lui chante des litanies, au rythme des processions traditionnelles, et porte le long des champs, d’un village à l’autre, de copieuses bénédictions.
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Le curé rural est amené à rendre aux cultivateurs des services positifs. On ne compte plus dans certains diocèses les paroisses où le curé est devenu l’inspirateur ou le conseiller des membres du syndicat agricole; la chose est moins nouvelle qu’on ne pense, s’il est vrai que saint Pierre Fourrier, le célèbre curé de Mattaincourt, le grand Lorrain qui sut tenir tête à Richelieu, avait déjà doté les laboureurs de sa paroisse d’une véritable «caisse rurale». C’est du pur Évangile, en réaction contre l’esprit de défiance individualiste qu’entretient trop souvent en chacun des agriculteurs le désir de gagner plus que le voisin. Le curé rural a beau jeu de commenter les paraboles évangéliques si fécondes en leçons morales, plus généreuses et plus humaines que la fable de La Fontaine: _l’Alouette et ses petits_, qui illustre le proverbe aussi peu social que chrétien: «Ne t’attends qu’à toi seul.»
Pourquoi les travaux de la terre ou de la mer retiennent-ils l’homme plus près de Dieu et de son représentant, alors que les travaux de l’industrie ou de la mine semblent au contraire l’en éloigner?
Les gens de mer ne sont pas très raffinés en matière de sentiment religieux. Ils ont la foi des simples; ils l’ont reçue toute faite des mains de leurs parents. Ils l’emportent avec eux dans leurs périlleuses navigations, et, s’ils sont tentés parfois de l’oublier, ils la retrouvent, toujours amie et consolatrice, à l’heure où leur vie est suspendue au-dessus de l’abîme. L’espoir en Dieu se ranime avec la crainte de la mort. Le scepticisme n’est pas à l’aise dans la tempête. La foi des matelots se répand volontiers, au sommet du danger, en promesses dont la Vierge, étoile de la mer, est principalement l’objet. C’est l’honneur des gens de mer de tenir fidèlement leurs vœux. Il faut le remarquer, la dévotion n’ôte rien à leur intrépidité, et, bien au contraire, elle les empêche de se laisser tomber dans le désespoir. Il entre une forte dose de foi chrétienne dans le courage renommé de nos marins.
Les paysans gardent la tradition, telle que l’ont faite des siècles d’une forte organisation paroissiale. Au village, le chrétien n’est pas un isolé, il n’est pas livré à sa fantaisie. Il est moins exposé aux entraînements; il est membre d’une famille qui a conservé des habitudes religieuses. La famille est le cadre qui le protège, et la paroisse est le bercail qui défend le troupeau. Sans doute la corporation paroissiale n’est plus intacte, mais elle vit toujours et elle rallie encore bon nombre de fidèles. Et puis, l’organisme étant sauf, le curé peut toujours s’en servir pour exercer son apostolat.
L’apostolat religieux est moins facile parmi la multitude de travailleurs qui n’ont pour trait d’union que l’intérêt matériel, pour clocher qu’une cheminée d’usine, pour paroisse que le syndicat, pour pasteurs que des hommes qui prédisent le paradis sur terre au risque d’y mettre l’enfer. Pour avoir l’audience des âmes, il faut que l’apôtre commence par prêter une attention sympathique aux aspirations actuelles des personnes et à leurs intérêts immédiats. Ainsi le Bon Pasteur, pour préparer les voies au royaume de Dieu, s’apitoyait sur les foules affamées, guérissait les infirmes et consolait les affligés.
De là le curé social, promoteur de syndicats chrétiens, propagateur de la doctrine vraiment catholique proclamée dans la célèbre Encyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers. Le curé social a quelque chose de décidé, de familier, de chaud, d’apostolique, qui donne confiance. Il va au peuple; il aime les ouvriers; il leur prêche leurs devoirs, certes, envers Dieu et envers les hommes, mais il s’enquiert aussi de leurs besoins, de leurs impuissances, et il les encourage, et il les éclaire, et il leur fait comprendre les vertus de la fraternité et le bienfait de l’union; il les dirige dans leurs revendications pour les contenir dans les limites de la justice; il leur enseigne l’amour de Dieu le Père et de son Fils, le frère aîné de tous les chrétiens, afin qu’ils ne traitent point en ennemis leurs chefs ou leurs patrons.
S’il ne tenait qu’à lui, en effet, les ouvriers n’auraient point de haine, ils ne feraient point la guerre de classes. Beaucoup savent gré au pasteur qui a le souci de leur bien-être en cette vie comme de leur salut dans l’autre, ils restent attachés à une religion qui ne leur apparaît pas seulement comme la consolation suprême dans le malheur ou dans la mort, mais comme la providence assidue de leur vie terrestre et quotidienne. C’est là malheureusement un idéal rarement réalisé, mais c’est déjà quelque chose pour le prêtre de l’avoir conçu. On a trop amèrement raillé les «abbés démocrates» qui ont fait monter la «question sociale» dans la chaire. Ils avaient pourtant d’illustres devanciers. Aucun d’eux n’a rien dit de plus que les Pères de l’Église. Et, sans remonter aux libres prêcheurs du XVIe siècle, ont-ils frappé plus fort sur la richesse mal employée que le père Lejeune, le père Bourdaloue et le père Bridaine? Eux du moins n’ont pas perdu leur peine. Les œuvres ont suivi la théorie. Les curés sociaux s’efforcent de faire rentrer la religion dans le plan de la cité de demain. D’aucuns ont fait des merveilles. Pour ne parler que des morts, qui ne connaissait en Alsace, et même en France, la rude et sympathique figure du chanoine Cetty, curé de Saint-Joseph de Mulhouse, et cette admirable organisation paroissiale de la classe ouvrière qui marchait sous la houlette du pasteur? Inutile de dire qu’il avait le cœur français, si français que ce cœur se brisa de joie le jour de l’entrée triomphale de nos soldats dans l’Alsace délivrée.
CHAPITRE IV
LE CURÉ DE VILLE
Le curé de ville reçoit du milieu dans lequel il exerce son ministère certains traits particuliers qui le distinguent du curé de campagne. Des ressources plus abondantes lui permettent de tenir maison plus conforme aux habitudes bourgeoises. La vie paroissiale est plus active, le confessionnal plus fréquenté, les prédications plus suivies. La semaine est moins vide qu’au village, le presbytère moins désert. Les œuvres de tout genre nécessitent des relations qui deviennent des occupations. Les charges sont aussi plus lourdes d’ordinaire; n’y eût-il que pour le soutien des écoles libres, le curé de ville est souvent en quête d’argent. L’argent est le grand souci, souvent même l’entrave de l’apostolat urbain.
Autre tourment: le curé de campagne peut dire, comme le bon pasteur: _Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent._ Il a tout loisir pour les ramener, si elles s’égarent. Il les attend et sait où les trouver.
Le curé de ville, si la ville a quelque importance, ne peut se flatter d’en faire autant. Les enfants eux-mêmes lui échappent trop souvent. S’il veut recenser tous ses paroissiens, c’est une longue et minutieuse besogne. En tout cas, l’action individuelle est difficile, le troupeau est trop dispersé.
Par contre, la partie restée fidèle est plus vivante; la religion est moins froide qu’à la campagne. Les associations de piété sont plus florissantes. Le curé est exposé à se contenter de ce jardin de délices spirituelles, quitte à s’excuser, faute de temps, de négliger la grosse culture des âmes du commun.
C’est, en effet, dans les villes que le peuple désapprend de plus en plus le chemin de l’église. Un fait social se manifeste, qui est significatif au point de vue religieux. Le peuple ouvrier fréquente peu volontiers une église qui est établie dans un quartier riche. On dirait qu’il redoute d’y paraître presque autant que dans un salon. Je sais un curé d’une grande cité maritime qui fut chargé, après la guerre de 1870, de fonder une paroisse. Il n’avait d’abord pour chapelle qu’un vaste baraquement. Les «pauvres gens» ne se faisaient pas prier pour y venir. Mais, quand la nouvelle église fut bâtie, ornée, toute claire dans sa robe de pierre blanche, ils n’osèrent plus s’y montrer. Le bon curé en eut du chagrin, et, si la mort lui en avait laissé le temps, il aurait élevé une nouvelle chapelle exprès pour eux dans leur quartier.
Il est fâcheux que la cloison morale qui tend à se former entre les classes de la société, en dépit des apparences démocratiques, pénètre jusque dans les églises, où devrait régner l’égalité évangélique. Faudra-t-il en venir à morceler plus encore les paroisses, trop vastes pour être bien servies, et à créer, selon le caractère des milieux, des chapelles de secours appropriées, comme on met à la portée des familles des écoles, des dispensaires, et en général des œuvres d’assistance? Pourquoi la religion serait-elle la seule chose distante, solennelle et toujours endimanchée?
Le régime concordataire rendait bien difficile la création de nouveaux centres religieux. Il fallait tant de formalités pour obtenir l’autorisation de l’État que les évêques reculaient devant les obstacles. La Séparation eut cela de bon qu’elle laissa l’autorité ecclésiastique juge et maîtresse de ses décisions en cette matière. Aussi toute une floraison d’églises s’est épanouie dans les grandes cités industrielles. Le procédé est classique. Un comité se forme pour l’achat d’un terrain sur lequel on bâtira un presbytère et une église. On commencera par une salle qui servira de chapelle provisoire. La grande affaire est le choix du prêtre qui sera le curé bâtisseur. C’est une vocation, et ne l’a pas qui veut. Il faut se faire quêteur d’abord, jusqu’à concurrence de plusieurs centaines de mille francs. Le quêteur connaît les joies extrêmes et les extrêmes ennuis. Il passe par toutes les émotions d’un drame palpitant. Des fondations au faîte, du faîte au clocher, il suit les péripéties de la naissance et du développement de cet être aimé comme un enfant, son église. Les curés bâtisseurs sont tour à tour maudits et admirés. Ils méritent une place à part dans le livre d’or du clergé. Leur vertu propre est d’avoir osé et surtout d’avoir eu confiance dans la générosité des fidèles, et d’avoir réuni dans le même geste de foi religieuse toutes les classes sociales, et dans la même escarcelle toutes les offrandes, depuis l’obole de la veuve et le sou de l’enfant jusqu’aux chèques des riches paroissiens. La tradition continue; cathédrales ou pauvres chapelles, les églises de France sont la plupart l’œuvre de tous les Français et le trésor commun de la nation.
Le curé de ville a son auxiliaire, le vicaire. Entre le vicaire et le curé, la vie commune est de règle dans la plupart des diocèses. C’est une école ou une épreuve, selon les cas. Le stage obligatoire du vicariat a ses émotions. Le premier sermon est un événement. Le cœur des assistants bat presque aussi vite que celui du novice prêcheur. Si le fil du discours ne casse pas en chemin, c’est de bon augure, et l’opinion est acquise. Les patronages sont un surcroît qui s’ajoute à la tâche ordinaire. Les jeudis et les dimanches, sans parler de certaines soirées, sont lourdement chargés. Il y a des vicaires qui ont le don; les enfants viennent à eux, et c’est plaisir de voir défiler, à travers les rues des grandes villes, drapeau en tête, les petits bataillons scolaires qui vont s’ébattre à la campagne, sous la garde de «M. l’abbé». C’est lui encore qui préside aux sports, ou qui campe avec les Scouts de France. Il y a décidément quelque chose de changé dans le ministère paroissial.
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De la crise religieuse qui sévit encore en France est né le prêtre moderne. Un mot le définit: c’est le prêtre des «œuvres». On entend assez ce que cela veut dire. On ne rejette rien des formes traditionnelles de l’apostolat. Elles n’ont pas vieilli; elles ne peuvent pas vieillir. Baptiser, prêcher, confesser, communier, placer comme des jalons sur la route de la vie les sacrements de l’Église, c’est toujours le même mot d’ordre donné aux ministres de Jésus-Christ.
Mais, autant le mot d’ordre est facile à exécuter quand tout marche selon le train d’autrefois, quand le curé n’a d’autre souci que de se tenir à la disposition de ses paroissiens pour accomplir son ministère, autant la tâche est difficile quand la paroisse n’existe pas ou n’existe que de nom, et n’a gardé de l’organisme mort que le cadre, une église qui reste toujours à peu près vide. Il arrive même que tout est à créer, tout à organiser. Les grandes villes ont vu leur population augmenter dans les faubourgs où l’industrie est venue s’installer. Les anciennes paroisses limitrophes regorgeaient déjà; les nouveaux quartiers sont hors de l’atteinte pastorale. Paris en offre un effrayant exemple. Au temps du Concordat, où les créations de nouvelles paroisses étaient presque impossibles, des agglomérations immenses demeuraient incultes et désertes au point de vue religieux. Véritable phénomène historique que l’on ne saurait qualifier de païen, le paganisme étant une religion, et nulle religion n’étant connue ni pratiquée sur les confins des grandes paroisses parisiennes. Combien de baptisés? Ce n’est peut-être pas le plus grand nombre.
La création de nouveaux centres religieux s’imposait depuis longtemps. Les chapelles de secours se sont multipliées, surtout depuis la Séparation. Paris et les villes de province ont rivalisé de zèle et de générosité. Mais on comprend qu’il ne suffit pas de construire une salle en guise de chapelle pour constituer un organisme paroissial. C’est la place et le moment des œuvres: c’est l’heure du prêtre moderne.
Comment peindre en quelques traits ce conquérant d’un nouveau genre? C’est un jeune prêtre qui a fait son apprentissage dans une grande paroisse déjà organisée. Aucun des secrets de l’apostolat traditionnel ne lui échappe. Le voilà, par ordre supérieur, envoyé en mission permanente dans un quartier de la grande banlieue, _aux Moulineaux_; il est chargé de fonder la paroisse et de contruire l’église de Notre-Dame-de-la-Paix. C’est une histoire qu’il nous raconte lui-même et que j’abrège à regret. «Avant tout, connaître mon peuple et me faire connaître de lui--et puis procéder avec méthode et persévérance--enfin, montrer partout et à tous une bonté que rien ne décourage.
«J’ai choisi, pour mes introducteurs auprès des paroissiens, les enfants. J’ai dans mon album les photographies de tous mes enfants depuis bientôt dix ans. Je la demande à chacun et à chacune comme souvenir de la première communion, de préférence à toutes les autres images. Il faut voir comment la famille entière vient processionnellement me la remettre!... Plus d’une fois, l’enfant rencontré avec son papa, citoyen très rouge selon la renommée, venait me sauter au cou et retournait chercher le papa pour l’amener et mettre, pour ainsi dire, sa main dans la mienne.
«Les fêtes, à double caractère patriotique et religieux, ont un attrait qui prend toujours sur l’âme populaire.
«Le Bulletin paroissial _Le clocher des Moulineaux_--qui a la forme d’un journal--arrive à domicile, non par la poste, ce qui est trop impersonnel, mais porté par les envoyés de M. le curé. Le Bulletin et son porteur, quel puissant intermédiaire!
«Le _Livre des âmes_ tient à jour le nom et la composition des familles. Ce livre est un _fichier_ composé d’une double série de cartes. Dans une première série, portant le nom de la rue, on trouve l’indication complète de chaque maison d’habitation, avec ses étages, ses escaliers, ses cours intérieures. Une autre série porte le nom des familles avec le nombre de leurs membres. «Le Bon Pasteur connaît ses brebis et ses brebis le connaissent.»
«Ce n’est pas tout de connaître, il faut pénétrer. Comment?
«1º Admettre un principe directeur, c’est-à-dire l’autorité du curé.
«2º Procéder avec une certaine lenteur. J’ai mis quatre ans à préparer un premier groupement d’hommes. Invités à cinquante-huit ils se trouvèrent cinquante-sept.
«3º Donner un but personnel très net à chaque groupement, _femmes chrétiennes_ pour monter la garde spirituelle autour des malades du quartier; _enfants de Marthe_, non seulement pour la satisfaction de la piété des jeunes filles, mais pour être les auxiliaires du prêtre, au catéchisme, au chant, aux soins de la sacristie et de l’église.
«4º Garder chaque groupement très attaché à la paroisse; la pierre de touche de cette fidélité est la participation au denier du culte, celui qui donne étant gagné à la cause qu’il sert.
«Enfin, la conquête des âmes est une question de bonté,
«_Premièrement_, à l’égard de chacun, en ne demandant à sa bonne volonté que ce qu’elle peut donner;
«_Deuxièmement_, à l’égard de l’assemblée des fidèles, en évitant le ton du commandement; on fera confiance aux qualités en ne se plaignant jamais de personne;
«_Troisièmement_, à l’égard des œuvres de jeunesse. Le curé gardera toujours le contact avec la jeunesse, sur qui se fonde l’avenir;
«_Quatrièmement_, à l’égard des œuvres de charité et des œuvres sociales--la série en est longue--le curé n’y doit pas être étranger. Le _secrétariat du peuple_ est l’œuvre la plus intéressante. Deux bureaux: un bureau de consultation juridique et un bureau d’assistance par le travail ou de placement.
«Ce dernier a un tel succès comme intermédiaire entre l’employeur et l’employé que le délégué du parti communiste, ayant fait venir un jour M. Cachin, faisait publiquement cet aveu: Camarade, aux Moulineaux, jadis si purs, il n’y a plus moyen d’opérer, car ils ont un curé qui fait l’union entre le patron et l’ouvrier. Si par ailleurs quelque meneur cherche à leur bourrer le crâne, on me raconte que les plus rouges eux-mêmes défendent le curé des Moulineaux, le seul qu’ils connaissent et qui, malgré cela, n’est pas, disent-ils, comme les autres.
«Reste, après avoir organisé la paroisse, à recourir aux pratiques de pénétration. Elles consistent en trois choses: la _dévotion au Saint Sacrement_, l’_apostolat individuel_ et le _groupement des forces_.
«Autour de la dévotion au Saint Sacrement je me suis efforcé de faire aimer _l’église, les chants, les cérémonies_.
«L’apostolat individuel, je l’exerce, pour l’ensemble des fidèles, à l’occasion des baptêmes, des mariages, des enterrements. Un bout de causerie, un serrement de main, une médaille, un mot amical, il en reste toujours quelque chose. L’apostolat individuel, pour les élites, consiste à former des cercles d’études, un comité paroissial, qui n’est que le conseil d’administration de l’union paroissiale plus étendu et plus varié, enfin des œuvres de jeunesse, avec la devise de l’association de la jeunesse catholique: piété, étude, action. Je fais une place à part aux âmes privilégiées, lesquelles travaillent par leur esprit de sacrifice et font plus que tous les autres. Le groupement des forces est le dernier mot de cette organisation paroissiale moderne. Les forces de la paroisse sont tenues sous ma main par un _conseil_ qui se compose des présidents des groupes, des directeurs et directrices d’œuvres, des délégués des élites. Les forces du clergé consistent dans la division du travail entre les vicaires, surtout la division par _œuvres_, c’est-à-dire encore l’union des œuvres et la collaboration étroite, que facilite beaucoup la vie de communauté.»
CHAPITRE V
LE PRÊTRE PRÉDICATEUR
Le prêtre, par vocation, est voué à la parole, et cependant le don de la parole n’est pas une condition nécessaire de la vocation. L’Église n’a pas pensé que la prédication de l’Évangile eût besoin, pour être efficace, du talent des prédicateurs. Un avocat qui ne saurait pas parler ferait mieux d’être maçon. Un prêtre peut et doit prêcher sans aucune disposition oratoire. C’est à peine si les séminaristes reçoivent quelques leçons d’éloquence, leçons théoriques en tout cas, qui ne rappellent en rien les exercices de rhétorique auxquels étaient soumis les futurs orateurs chez les Grecs et les Romains. On apprend à prêcher en prêchant, et l’on prêche comme tous les prédicateurs que l’on a entendus, c’est-à-dire suivant une formule admise et qui change peu depuis le XVIIe siècle.
L’apprentissage de la chaire ne va pas sans péril. Un double écueil attend le débutant. Ou bien il écrit son sermon, et il l’apprend par cœur. Or il arrive qu’il perd la mémoire et reste court. Ou bien il improvise, et c’est un autre danger de parler pour ne rien dire et faire rire à ses dépens.
Les improvisateurs sont rares. On cite à l’honneur d’un prélat normand, Mgr Jourdan de la Passardière, ce fait remarquable. Il était séminariste de Saint-Sulpice. Son tour était venu de prêcher. L’usage était de donner ces sermons d’essai au réfectoire, pendant le repas des élèves. Monté dans la chaire, le jeune homme s’apprête à débiter le texte qu’il avait écrit, mais la nature l’emporte sur l’artifice. Il oublie le sermon préparé, et improvise séance tenante un nouveau discours. Il n’a jamais écrit depuis.
La mémoire rend parfois de mauvais services. Elle est une tentation pour ceux qui désespèrent de faire aussi bien que les maîtres de la chaire. Ils apprennent des sermons tout faits. Ils s’exposent à ce que quelqu’un de l’auditoire ait souvenance d’avoir lu le même auteur. Ce travers, bien excusable, n’est pas nouveau. Un prédicateur du XVe siècle n’avait-il pas composé un recueil de sermons auxquels il avait donné ce titre plaisant: _Dormi secure_: dormez tranquille. Peut-être les auditeurs eux-mêmes s’appliquaient-ils le conseil.
La Bruyère dépense beaucoup d’esprit à se moquer des prédicateurs de son temps, à qui il reproche l’affectation du style, la manie des portraits, l’abus des citations, le trop grand nombre de divisions et de subdivisions. L’aimable Fénelon n’est guère plus tendre envers les orateurs à la mode: il les rappelle à la simplicité, au naturel, à la vivacité spontanée de l’esprit qui a longuement médité sur son sujet et se laisse aller au cours de l’inspiration. Comme il est séduisant, ce portrait de l’orateur sacré! Il tient à la fois du penseur, du prophète et de l’apôtre! Que n’ajoute-t-il à tous ces dons, qui sont déjà rares, le génie qui l’est plus encore!
Il faut reconnaître que le prédicateur idéal est introuvable, comme l’orateur que Cicéron cherche à définir. Chacun se le figure selon ses goûts. La vogue s’attache aux sermons comme aux livres. Il faut avoir entendu le Père Un tel. Tant pis si la vogue s’égare. A tout prendre, le meilleur prédicateur serait celui dont on ne parle pas, celui qui à l’autorité d’une vie vraiment sacerdotale joint l’art de dire justement ce qu’il faut dire.