Part 2
Sait-on que l’institution du grand séminaire est relativement récente? Les décrets du Concile de Trente étaient restés lettre morte par suite des guerres de religion. L’ère de la paix religieuse enfin ouverte avec Henri IV, de zélés missionnaires parcoururent la France, mais ils s’aperçurent bien vite que le fruit de leurs missions devait périr, faute d’un clergé capable de le recueillir et de le conserver. Certains prêtres dans les campagnes ignoraient même la formule de l’absolution. La formation des ecclésiastiques était l’œuvre la plus pressante. Les ordres religieux avaient leurs noviciats; le clergé séculier n’en avait pas. L’évêque de Comminges, tout pieux qu’il était, ne demandait aux clercs, pour les ordonner, que de venir la veille ouïr un sermon, et d’éviter tout jeu ou toute débauche dans la maison où ils passeraient la nuit. Saint Vincent de Paul, aidé des Pères de l’Oratoire, Condrin et Eudes, institua la retraite de huit ou même de dix jours. Cela parut alors une grande nouveauté. Le futur cardinal de Retz, Paul de Gondi, ne subit pas d’autre épreuve, et, après une semaine de préparation, reçut les ordres jusqu’à la prêtrise inclusivement. Les séminaires ne se fondèrent que peu à peu, malgré la volonté expresse de Richelieu. Quelques essais échouèrent. Ce ne fut que vers 1650 que M. Olier, qui avait accepté la cure de Saint-Sulpice, fonda le séminaire devenu depuis le modèle des autres. Oratoriens, Lazaristes, Jésuites même suivirent son exemple. C’est un fait unique, écrit M. G. Goyau, que cet effort de notre XVIIe siècle pour réorganiser l’éducation du clergé.
Faut-il laisser dire que, si la formation qui règne dans un grand séminaire est tout à fait hors de pair au point de vue moral et ascétique, elle est peut-être, au point de vue intellectuel et scientifique, inférieure à celle dont bénéficient chez des peuples voisins les étudiants ecclésiastiques qui suivent les cours des Universités? Admettons que l’objection soit fondée. Il resterait encore en faveur de l’internat ecclésiastique que la formation spirituelle y court moins de risques, et que, s’il fallait opter entre plus de science et moins de piété, d’une part, et, d’autre part, entre plus de piété et moins de science, l’Église n’hésiterait pas, elle dirait: «Formez-moi de saints prêtres d’abord, les prêtres savants viendront après.» Et le peuple penserait là-dessus comme l’Église.
Mais, grâce à Dieu, la question ne se pose pas ainsi. Ce serait une erreur de croire, en effet, que le séminariste français est placé devant ce dilemme, ou l’indifférence pratique envers l’étude et l’effort intellectuel, ou le souci exclusif de la perfection sacerdotale. Jetons un simple coup d’œil sur l’emploi du temps dans une journée de séminariste. Depuis cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, tout est déterminé pour faire à la nature, à l’étude, à la piété leur part respective, Toilette, repas, récréations occupent environ trois heures et demie. Les exercices de piété, trois heures environ; ce qui fait en tout, en prenant une marge, sept heures. Le reste, c’est-à-dire neuf heures, est consacré aux cours et aux préparations de cours. Que vaut ce travail? Ce que vaut l’intelligence des élèves, la compétence des maîtres, la qualité des méthodes et des livres. On peut tout contester, mais qui oserait dire que la tradition déjà trois fois séculaire de l’enseignement théologique n’ait pas produit ce quelque chose qui est supérieur même au génie, l’expérience, c’est-à-dire la pierre de touche pour déterminer la dose raisonnable de science que peut porter la moyenne des ecclésiastiques, eu égard aux nécessités du ministère paroissial. C’est un des heureux effets de la fondation des grands séminaires d’avoir mis à la portée des futurs prêtres un ensemble de connaissances qui embrasse, avec la théologie dogmatique et morale, toutes les sciences qui s’y rattachent, histoire ecclésiastique, droit canon, exégèse, liturgie. Mais c’est tout autant une marque du prudent réalisme de l’Église de France d’avoir maintenu le programme et les méthodes dans les sages limites en deçà desquelles le travail de l’esprit se tourne naturellement au service des âmes, et au delà desquelles les recherches savantes peuvent devenir pour la plupart une dépense stérile d’efforts et pour quelques-uns un dégoût de l’apostolat commun. Qu’on se rassure d’ailleurs sur les résultats. Si le recueillement de la vie est la meilleure garantie des progrès de l’esprit, peut-on rêver une atmosphère plus favorable à l’étude que le régime scolaire des séminaristes dont les journées s’écoulent silencieuses et régulières, à l’égal des journées monastiques, à l’ombre des cloîtres, en passant des cellules closes aux salles de cours et en se ramifiant au centre de la vie morale, la chapelle.
Toutefois, les Universités auront leur place dans la hiérarchie de la science sacrée. Elles sont d’origine ecclésiastique, et, dans le passé elles ont contribué à l’essor de l’esprit humain, qui n’a pu sortir du nid maternel que sur les ailes de la foi et de la raison alors conjuguées.
Depuis les temps modernes, la philosophie ayant cessé d’être la servante de la théologie, la théologie a dû se constituer à elle-même son domaine et justifier ses droits. Les Universités catholiques ont rendu la vie et l’éclat aux sciences religieuses, et les jeunes élèves, les mieux doués, l’élite des grands séminaires, s’en va puiser aux sources du haut enseignement la culture supérieure, aussi bien profane que sacrée, qui permet au clergé de France de faire grande figure dans le monde intellectuel de son temps.
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Il n’est pas rare d’entendre dire que la formation du clergé a le tort de s’attacher surtout à l’homme intérieur, en négligeant l’homme extérieur, celui qui paraît d’abord aux regards et qui, selon l’impression agréable ou non qu’il produit, attire ou repousse les laïcs et les dispose favorablement ou non à l’égard de la religion.
Le prêtre catholique a été le plus souvent élevé à la campagne: il lui faut beaucoup oublier et beaucoup apprendre pour se familiariser avec les usages du monde. Les années d’études qu’il passe au petit séminaire commencent à dégrossir la statue. Les directeurs donnent les conseils nécessaires, et le contact des camarades plus favorisés fait le reste.
Le travail intellectuel, en affinant l’esprit, exerce un heureux contre-coup sur la tenue extérieure. Et, surtout, les jeux et les sports bien conduits ne tardent pas à marquer les gestes et les mouvements de l’enfant du rythme de la vigueur, qui est le commencement de l’élégance virile. Il y a plus, les exercices spirituels, comme on appelle l’ensemble des actes qui sont destinés à former le prêtre, ne se bornent pas à régler, selon l’idéal tracé par le Christ et l’Église, les pensées et les sentiments de l’âme: ils réagissent sur les attitudes du corps lui-même. Il est d’usage, dans les grands séminaires, de consacrer, à la fin de la matinée, un quart d’heure à ce que l’on nomme l’examen particulier.
Ainsi l’on se conforme au conseil des maîtres de la vie spirituelle, lesquels ont eu des précurseurs parmi les moralistes anciens; on s’examine sur les négligences qui se sont glissées dans la conduite intérieure et extérieure. Le second supérieur de Saint-Sulpice, M. Tronson, a donné le modèle de ces examens particuliers. Ils embrassent toutes les actions, jusqu’aux plus simples, de la vie du séminariste. Ils portent, bien entendu, sur l’esprit, sans lequel la vie spirituelle n’est que grimace ou automatisme. C’est l’esprit qui anime tout, préside à tout, sanctifie tout, en un mot spiritualise tout. Il faut voir avec quelle minutie le bon M. Tronson rapporte à des vues de perfection intérieure l’usage forcé des vêtements, de la nourriture, la manière de voyager, de regarder la nature ou les belles choses, de converser avec les personnes du monde, de se tenir en visite ou à l’église, de refuser aux sens de l’ouïe et du toucher les satisfactions qui pourraient les entraîner trop loin. Les séminaristes d’aujourd’hui ne peuvent s’empêcher de sourire quand il est fait allusion aux coutumes du XVIIe siècle, quand il est défendu aux clercs de regarder dans les carrosses qui passent, de parler dans les récréations des affaires d’État, de l’armée et des nouvelles du siècle, quand il est dit que les habits de dessous doivent être de couleur brune, qu’il ne faut pas sortir sans soutane et en habit court, etc. Mais tout n’est pas démodé dans ces examens. C’est un véritable manuel de civilité, nullement puérile, mais toujours chrétienne et particulièrement ecclésiastique. Qu’on en juge par un exemple:
«Il est de la modestie de ne point marcher trop lentement, traînant les pieds ou ne les levant qu’avec négligence. Il en est de même d’aller d’un pas lourd et pesant, mais aussi il ne faut pas marcher avec tant d’agilité et de délicatesse que de ne vouloir toucher la terre que du bout des pieds, ce que saint Jérôme estime ne convenir nullement à des clercs.»
La tradition sulpicienne a continué dans la même voie, en s’adaptant aux mœurs nouvelles, et au XIXe siècle le livre de M. Branchereau, supérieur du grand séminaire d’Orléans, sur la politesse du prêtre, est devenu classique. La bonne éducation n’est pas indifférente au succès du ministère pastoral. Le curé de campagne est exposé à se départir de la surveillance sur soi que suppose la distinction, et, pour se rapprocher de ses braves gens de paroissiens, il se laisse parfois aller à prendre leur accent, leur abandon, leur démarche. Il croit se rendre populaire, mais il se trompe. Les gens du peuple aiment qu’on leur parle comme à des «messieurs», surtout quand il s’agit de leur parler de choses graves et de leur ouvrir les perspectives de l’autre monde. Le curé sans gêne peut devenir «Mon curé chez les riches», secouer l’apathie des châtelains du pays par ses saillies et rayer leurs parquets avec ses souliers à clous. C’est un genre qui expose à faire des «pas de clerc». Il y avait une fois, dans une charmante paroisse normande, un curé qui ne surveillait pas assez son langage. Il était reçu au château, et là il tâchait de ne pas laisser échapper de gros mots. Un jour qu’il faisait visite à la comtesse de X..., il lui arriva, en descendant l’escalier, de glisser sur une marche et de tomber lourdement. Au bruit qu’il fit, la comtesse, qui était en haut, demanda ce qui se passait. «Ce n’est rien, madame la comtesse, répondit ingénument le curé, c’est moi qui me f... bas.» Et il se servit d’un terme qui n’avait pas encore à cette époque reçu dans la tranchée ses lettres de noblesse.
CHAPITRE III
LE CURÉ DE CAMPAGNE
On connaît le mot si souvent cité de l’historien anglais Gibbon: «Les évêques ont fait la France comme les abeilles font la ruche.» Les évêques, en effet, secondés par les moines, ont été les organisateurs de la vie religieuse, qu’ils ont su mêler si étroitement à la vie nationale que la religion semblait être aux institutions de l’État ce que l’âme est au corps. Mais la vie religieuse elle-même n’aurait pas vivifié tout l’organisme civil, et moins encore imprégné l’esprit du peuple, si les diocèses n’avaient été partagés en paroisses, et si les paroisses n’avaient eu à leur tête un prêtre résident, chargé d’enseigner le dogme chrétien avec la morale de l’Évangile, et d’administrer les sacrements. Pour autant que l’on puisse parler de l’âme française, ou, si on le préfère, de la conscience française, ce sont les curés de France qui ont façonné en grande partie l’une et l’autre.
Placez au centre d’un village, ou dans chaque quartier des cités, un homme qui ait pour mission spéciale de s’occuper d’une affaire qu’aucun autre que lui ne peut traiter, l’affaire des relations de la terre avec le ciel, de l’homme avec Dieu, affaire dont le succès ou l’échec engage la destinée de l’âme humaine. Donnez à cet homme un habit, un genre de vie qui le distingue des autres; qu’il parle, non pas dans une école ou sur une place publique; qu’il ait pour tribune la chaire de l’église et qu’il enseigne au nom du Dieu qui habite cette église; qu’il ne se contente pas de dire ce qu’il faut faire, ce qu’il faut éviter, pour sauver son âme; qu’il montre le Père céleste ouvrant ses bras à ceux qui observent ses commandements, et menaçant les autres d’un châtiment terrible; qu’il rassure ceux qui tremblent en leur promettant comme appui et comme recours la miséricorde divine sous les traits du Christ fils de Dieu; qu’il tienne à la disposition de tous le remède souverain des maladies et des chutes spirituelles, la grâce toujours coulant, pour qui veut la recevoir, par les canaux des sacrements. Laissez cet homme à cette même place, toujours le même, quoique sujet à la mort, mourant comme tout le monde, mais toujours remplacé: laissez-le enseigner aux enfants, de génération en génération, de siècle en siècle, ce qu’il enseigna aux pères à peu près dans les mêmes termes. Et dites-moi si, à la longue, et malgré les inévitables déchets, de village en village, de cité en cité, la conscience du pays tout entier ne finira pas par être pénétrée des enseignements de cet homme, de la morale qu’il prêche, et surtout de ce sentiment du péché qui, dans l’infidélité même, est encore une reconnaissance de la loi.
Il faut rendre justice à la fonction historique des curés de France. Elle est aussi ancienne que la patrie elle-même. Elle n’a jamais fait beaucoup de bruit. La renommée a été pour les ordres religieux, grands défricheurs, grands voyageurs, grands prêcheurs. Le simple curé, lui, a été mis par l’histoire à la _portion congrue_. Ses vertus sont demeurées obscures, et sa sainteté n’a eu que bien rarement les honneurs des autels. Le curé d’Ars a eu la bonne fortune de naître en un siècle où les humbles et les petits ont trouvé des hérauts pour annoncer leurs mérites et des avocats pour défendre leur cause.
Sans doute, la gloire du clergé séculier a connu des éclipses, comme la civilisation française elle-même. La dureté des mœurs féodales, l’ignorance et la superstition faillirent corrompre jusqu’à ceux-là qui devaient être le sel de la terre. Malgré tout, le curé de France ne laissa pas s’éteindre son idéal. En ces âges de ténèbres, il fut la petite flamme qui montait de la terre au ciel pour servir d’étoile dans la nuit. Aux époques ravagées par le fer et le feu, il apparaissait comme le bon pasteur qui offrait aux peuples désespérés l’Agneau de la paix divine. Dans les périodes traversées par le doute de l’esprit et la corruption du cœur, son impuissance lui laissait au moins la ressource d’être encore, selon la parole de Rancé, la borne qui montre le chemin de l’au-delà.
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A tout seigneur, tout honneur. Le curé de campagne est l’exemplaire le plus répandu et le plus représentatif du prêtre français. Il n’est point de figure plus populaire que la sienne, et qui soit à la fois plus réelle et plus idéale. Nos poètes et nos prosateurs, et non des moindres, l’ont chantée. D’autres se sont contentés de la peindre sous son aspect simple et un peu rude, mais d’autant plus touchant. Pour moi, le trait le plus saillant de cette physionomie, c’est qu’elle fait partie de la physionomie même de la France. Soit qu’on nous la montre voilée d’ombre et de modestie sous la charmille d’un presbytère, au cœur d’un village planté comme un bouquet d’arbres dans la plaine, soit qu’elle passe, discrète, au fond de la vallée d’où l’on voit à grand’peine le ciel à travers la fumée des usines, soit qu’elle se profile sur le littoral, également familière et attentive au labeur de la terre apaisante et aux risques de la mer berceuse tour à tour et traîtresse, soit enfin qu’elle s’accroche presque inaccessible au flanc des montagnes, où la vie est dure comme le rocher, la silhouette du prêtre français n’est dépaysée nulle part. Il est naturel que le portrait se ressente de l’influence du cadre, ou plutôt le cadre et le portrait semblent si bien faits l’un pour l’autre que le curé fait partie du paysage presque autant que l’église et son clocher.
Le curé a des attaches au sol comme le paysan. Il n’est pas étranger; il est né dans la région; la plupart du temps, il est de famille modeste et ses paroissiens le reconnaissent comme un des leurs. Il sait la vie de ceux qui gagnent leur pain à la sueur de leur front. Il n’a pas peur du travail. Bien que ses fonctions sacerdotales soient d’un ordre supérieur, il ne laisse pas de se rapprocher de ses ouailles par une certaine similitude de goûts et d’occupations. La commune tient encore à honneur, malgré la loi de Séparation, de fournir à son curé une habitation décente et confortable. Le presbytère communal est le signe de l’ancienne alliance de l’Église et de l’État; s’il ne tenait qu’à ses paroissiens, le curé ne serait pas contraint à payer une location. Le curé est bien chez lui, étant dans la vieille maison qui a vu, depuis plusieurs générations, les prêtres se succéder sous son toit. La maison est accueillante, les pauvres et les affligés en connaissent le chemin. La servante est peut-être un peu sur ses gardes. Le chien aussi, mais c’est de tradition, et les temps ne sont pas sûrs.
Le presbytère n’est pas une maison triste, comme on pourrait le croire. La solitude n’en est pas pesante. Le curé a souvent la satisfaction d’avoir chez lui soit son père, soit sa mère, soit un autre membre de sa famille. Et puis, si le curé sait être l’homme de tous ses paroissiens, il se sent entouré de leur sympathie, et il n’est rien moins qu’un étranger au milieu d’eux. Il n’attend pas que ses ouailles aient expressément besoin de son ministère pastoral, il s’intéresse à tout ce qui les touche, il saisit l’occasion de les voir, de leur parler, il est l’ami de tous, et, tout isolé qu’il paraisse être, dans sa maison, grâce à l’amitié de sa paroisse, il est le moins solitaire des hommes. Au reste, s’il lui faut de temps à autre se détendre en la compagnie de ses confrères, c’est un usage bien traditionnel que les réunions entre curés. Il en est d’obligatoires, comme les conférences, les fêtes de l’Adoration perpétuelle. Les conférences ont un but d’utilité. Il s’agit de conférer sur des questions de théologie ou de discipline. La conférence est suivie d’un repas, dont le menu est réglé par ordonnance épiscopale. Où donc le peintre Courbet a-t-il pris l’idée de son _Retour de la Conférence_? Ces prêtres rougeauds et titubants, ce peut être un tableau satirique, mais nullement peint d’après nature. Avant la séparation de l’Église et de l’État, les curés--plus nombreux et partant moins occupés--se réunissaient assez souvent à tour de rôle les uns chez les autres, et, une fois fini l’exposé de la discussion théologique, le dîner n’était pas la principale affaire. C’était la partie de cartes, passionnée malgré la modicité de l’enjeu. Était-ce un péché? Non pas, mais bien plutôt, peut-être, pour quelques-uns, une pratique salutaire qui les mettait en sûreté contre la tentation de médire du prochain et même de l’administration.
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Les conditions nouvelles d’existence imposées à l’Église de France par la Séparation ont-elles modifié la situation et l’attitude du clergé français? Oui, sans doute, mais plus à la surface qu’au fond des choses. Le curé de campagne n’émarge plus au budget de l’État et reçoit son traitement de l’évêque, qui le met à la charge des fidèles. En est-il moins libre vis-à-vis de ces derniers? On craignait que la Séparation, en obligeant les curés à tendre la main pour leur subsistance, ne les plaçât sous la dépendance de leurs bienfaiteurs. Je ne sache pas que le _denier du culte_, comme on appelle cette nouvelle contribution, ait donné lieu à ce genre d’inconvénient. Ce n’est jamais la paroisse qui «paye» son curé. Les paroissiens remettent leur offrande au curé, lequel la transmet au doyen, lequel la transmet à l’évêque.
Le traitement nouveau suffit-il en ce temps de vie chère? L’ancien traitement de 900 francs serait aujourd’hui un traitement de famine. Il faudrait qu’un diocèse fût bien dénué et le cœur des catholiques bien froid pour réduire le curé de paroisse à une portion aussi peu «congrue». Malheureusement, le denier du culte n’est pas entré partout dans les mœurs; de là encore en certaines régions des détresses ecclésiastiques sur lesquelles s’est émue à bon droit l’opinion. Heureusement, le potager est un supplément de ressources. On peut y ajouter le poulailler, et, si possible, le rucher.
Distraction ou nécessité, le jardin du presbytère absorbe une bonne part des loisirs du curé. Celui-ci dépose le bréviaire pour prendre la bêche, et réciproquement. Qui n’a rencontré le prêtre jardinier? En voici un qui fait plaisir à voir. Le curé de X... semble avoir reçu en partage un coin du paradis perdu et retrouvé. Son presbytère, de modeste apparence, est situé à trente mètres de son église, sur un terrain qui descend en pente douce vers la berge de la rivière ombragée et solitaire. Toute l’étendue disponible, devant et derrière la maison, n’est que jardin, et, en été, le jardin n’est que légumes divers, arbres fruitiers de toute espèce, et fleurs variées. Un rucher bourdonne au bord de l’eau. Des truites rôdent sous les roseaux et attendent l’heure du bon curé. Celui-ci évolue à l’aise parmi ses bêtes et ses plantes. Sa paroisse ne l’absorbe pas tout entier, bien qu’il ne lui ménage pas son temps, ses exhortations, ses services et son dévouement. Mais c’est dans son jardin qu’il déploie peut-être le plus de science, le plus d’art et j’oserai dire le plus de psychologie. Comme l’amateur des jardins dont la Fontaine dit que, «étant prêtre de Flore, il l’était de Pomone encore», notre curé de X... exerce un second sacerdoce envers ses abeilles, ses fraisiers, ses groseilliers et ses rosiers. Une âme flotte sur tout cela, qui vient de l’amour que porte le jardinier à ces merveilles, son œuvre ou plutôt l’œuvre de Dieu secondé par son serviteur. On dirait que les roses ont hâte d’éclore et les poires de mûrir pour lui faire honneur, et pour lui procurer la joie de cueillir les primeurs du printemps et de l’automne. _Primus vere rosam atque autumno carpere poma._ On dirait que les fraises savent que les curés du doyenné en sont friands, quand ils se réunissent au presbytère à l’occasion de la neuvaine de saint Liévin, et que Monseigneur lui-même... Cependant, M. le curé garde son naturel, l’artiste en lui ne gâte point le pasteur; soit qu’il dise son bréviaire, soit qu’il écussonne ses arbres, il loue toujours Dieu dans ses bienfaits.
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