Part 1
LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
LE PRÊTRE
PAR Mgr E. L. JULIEN MEMBRE DE L’INSTITUT
A PARIS Chez HACHETTE
ONZIÈME MILLE
LES CARACTÈRES DE CE TEMPS
LE POLITIQUE*, Par Louis BARTHOU, _de l’Académie Française_.--LE PAYSAN, Par Henry BORDEAUX, _de l’Académie Française_.--LE DIPLOMATE, Par J. CAMBON, _de l’Académie Française_.--LE MÉDECIN, Par le Dr MAURICE DE FLEURY.--LE BOURGEOIS*, Par Abel HERMANT.--LE PRÊTRE*, Par Monseigneur E. L. JULIEN, _Évêque d’Arras, Membre de l’Institut_.--LE JOURNALISTE, Par Louis LATZARUS.--LE FINANCIER, Par R.-G. LÉVY, _Membre de l’Institut_.--L’HOMME D’AFFAIRES, Par Louis LOUCHEUR.--L’ÉCRIVAIN*, Par Pierre MILLE.--LE SAVANT*, Par le Prof. CH. RICHET, _Membre de l’Institut_.--L’AVOCAT*, Par HENRI-ROBERT, _de l’Académie Française, Ancien Bâtonnier_.--L’OUVRIER, Par Albert THOMAS, Etc.
Les volumes parus sont marqués d’un astérisque.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Librairie Hachette, 1925.
Il a été tiré de cet ouvrage soixante exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 60.
AVANT-PROPOS
Bien que l’éloge du prêtre puisse se glisser naturellement sous la plume d’un évêque, le lecteur ne doit pas s’attendre à trouver ici le panégyrique apprêté du prêtre français. Le montrer tel qu’il apparaît à un observateur impartial, qui regarderait du dehors et tel aussi que l’ont façonné le divin principe de sa vocation, la discipline de l’Église et les vicissitudes de notre histoire nationale, a paru le plus sûr moyen de lui laisser son vrai visage, placé dans son cadre habituel, et d’amener le spectateur à dire amicalement: «Voilà bien mon curé, je le reconnais.»
LE PRÊTRE
CHAPITRE I
COSTUME ET USAGES ECCLÉSIASTIQUES
En dépit des révolutions, et même, ce qui est pis, des périodes d’impopularité, le prêtre continue à porter la soutane. Il fait exception à la règle des sociétés modernes, chez lesquelles l’uniforme n’est plus admis que pour les militaires.
Jadis, la profession n’imprimait pas seulement un caractère, elle imposait un costume. Le costume devait rappeler au médecin, à l’avocat, comme au soldat et au prêtre, l’obligation de ne jamais se dépouiller du sentiment de son devoir et de l’esprit de sa profession.
Contrairement aux professions libérales, qui se sont pour ainsi dire sécularisées, en prenant l’habit de tout le monde, le prêtre a marqué de plus en plus nettement la séparation que le costume mettait entre le siècle et lui. Primitivement, la soutane n’était qu’une longue «lévite» commune à beaucoup de personnes et que rappelle assez l’habit de «clergyman» porté par les pasteurs et même par les curés catholiques, dans les pays protestants. Comme si l’habit ne suffisait pas à le distinguer, le prêtre a les cheveux rasés en forme de couronne au sommet de la tête. La tonsure est le symbole du renoncement au monde: elle caractérise l’homme d’Église.
Au surplus, d’autres signes dénonceraient l’ecclésiastique, même sous un habit d’emprunt. Il a le visage rasé, les cheveux longs et la démarche grave. Il est vrai que l’ancien type classique du prêtre devient rare: le passage des séminaristes par la caserne l’a modifié: il a pris une allure plus dégagée, un ton plus décidé. Mais l’empreinte de la profession n’est pas effacée pour cela. Regardez de plus près: un air sérieux et réservé, un regard modeste et candide, une attitude de déférence envers les supérieurs, enfin le pli de l’âme marqué en relief sur les traits austères ou sereins de la physionomie, le prêtre est toujours prêtre, même au dehors.
Le costume ecclésiastique n’est pas soumis aux variations de la mode. La soutane est plus ou moins élégamment coupée, plus ou moins longue, suivant le goût de celui qui la porte. Le rabat était naguère encore le signe particulier du clergé français: il est en train de disparaître. Le rabat ecclésiastique était jadis blanc comme celui des avocats, n’étant après tout qu’un simple col rabattu. On prétend qu’il devint noir obligatoirement à la mort de Louis XIV. Au rabat a succédé le col romain, symbole d’un nouvel état d’esprit, romain lui aussi. Il est moins coûteux de changer de col que de rabat, et la propreté y gagne, surtout si le prêtre a gardé l’habitude ancienne de priser. Sur le rabat, les grains de tabac faisaient une tache que ne pouvaient s’empêcher de remarquer les plus charitables dévotes.
L’élégance de l’ancien régime comportait les boucles de souliers. Les boucles ont rejoint les tabatières dans les vitrines des antiquaires, et, sauf de rares exceptions, surtout parisiennes, parmi les prêtres, les évêques seuls ont gardé les boucles. C’est grand dommage, à mon avis. Les boucles étaient un ornement qui convenait à la dignité des cérémonies religieuses. J’admets que les obligations du ministère paroissial à travers champs ou à travers rues imposent aux curés ou aux vicaires les brodequins solides et les fortes semelles, mais, à l’église, à l’autel, et même dans les réceptions, je regrette toujours la boucle d’argent qui se mariait si bien avec le cadre liturgique et les vêtements sacerdotaux.
L’avantage de la soutane est de draper l’homme tout entier à la manière de la toge romaine. Elle est certainement plus noble que l’habit étriqué de nos jours, auquel s’ajuste avec peine le pantalon, et qui a le tort de suivre la nature de trop près.
La soutane, par contre, a l’inconvénient d’exiger de celui qui la porte un soin extrême pour la conserver en état de propreté. C’est là un problème dont tous les prêtres ne trouvent pas la solution. L’incurie, sous ce rapport, devient plus apparente chez l’ecclésiastique que chez l’homme du monde. Le curé de campagne est tenu à moins de frais de toilette que le curé de ville. Le paysan en habit de travail n’y regarde pas de si près: il lui suffit que son curé soit bien propre et bien rasé le dimanche.
Le prêtre séculier ne porte pas la barbe. Ce privilège est réservé aux missionnaires, lesquels perdraient tout prestige auprès des peuples qu’ils évangélisent, s’ils avaient le visage glabre comme des femmes. Les prêtres combattants avaient rapporté de l’armée l’habitude de laisser pousser leur barbe. Ce fut un vrai sacrifice pour quelques-uns de la raser. Certaine barbe, si je suis bien informé, avait pris une telle ampleur et donnait à l’ecclésiastique un si bel air de moine de vitrail, que l’évêque lui fit grâce et qu’elle continue à se répandre «comme un ruisseau d’avril».
La nécessité de faire sa barbe lui-même expose parfois le prêtre à la faire moins souvent qu’il ne le faudrait. Ceux qui poussent trop loin sous ce rapport la négligence deviennent la cible des taquineries de leurs confrères. Cela donne parfois lieu à de piquantes plaisanteries. On cite en Artois le trait suivant: Il existe dans le diocèse d’Arras un village du nom de Thérouanne. C’est tout ce qui reste de l’ancienne cité épiscopale à qui Charles-Quint fit expier cruellement sa glorieuse résistance, en la détruisant de fond en comble. Or, à la fin du dernier siècle, la paroisse du Thérouanne actuel avait à sa tête un curé qui passait pour ne faire sa barbe que rarement. Un jour que Mgr X..., en tournée de confirmation, recevait les curés, on lui présenta le curé de Thérouanne en ces termes: «Monseigneur, voici le curé de Thérouanne, rasé sous Charles-Quint.» Et Monseigneur, apercevant la face ombreuse du prêtre désigné, de répondre: «J’aurais cru sous Clovis.»
S’il y a un type ecclésiastique imposé par le costume et l’esprit de la profession, le type n’en admet pas moins une certaine variété dans ses représentants. Rien n’est plus intéressant que l’aspect d’une assemblée de prêtres réunis, par exemple, pour les exercices de la retraite. En dépit de l’uniformité de l’habit et des gestes, les différences sautent aux yeux. Un visage maigre et pâle tranche auprès d’un visage plein et pourpre; les cheveux en brosse sur une jeune tête narguent un crâne d’ivoire tout voisin: des cheveux blancs, longs et bouclés, inspirent le respect comme une chose antique qu’on ne reverra peut-être plus. Celui-ci semble s’effacer avec sa silhouette qui remplit mal la soutane, et, légèrement voûté, se penche en marchant, mais les lèvres sont fines, prêtes au sourire ou bien au mot malicieux; les traits sont reposés, le regard paisible et doux. Celui-là se drape dans une enveloppe plus majestueuse. Il est haut de port et de couleur. Son ventre proéminent le force à dresser le buste et la tête, et à rejeter les épaules en arrière. Cela lui vaut, comme on dit, une belle prestance et l’admiration du peuple, qui aime l’apparence de la force, même chez les hommes adonnés aux choses de l’esprit. Peut-être plus d’un lecteur se rappelle-t-il la pochade d’un peintre connu du dernier siècle, intitulée _Une bonne histoire_? Deux abbés: l’un, corps fluet, regard pétillant, l’autre, taille imposante et air dominateur, se regardent en riant, après la bonne histoire que l’un des deux vient de raconter, sa tabatière à la main. En somme, le type ecclésiastique oscille entre ces deux portraits d’un Giton et d’un Phédon qui sont frères.
* * * * *
La bonne tenue du clergé français est un fait admis du monde entier. La soutane est un porte-respect qui agit d’abord sur celui qui en est revêtu. Le public est sévère pour le prêtre, en France plus qu’ailleurs. D’aucuns poussent un peu loin l’application de la maxime: «Un prêtre n’est pas un homme comme un autre.» Il n’y a pas bien des années que les personnes dévotes se scandalisaient de voir un ecclésiastique fumer le cigare, encore plus la pipe. Les statuts diocésains en faisaient la défense. Aujourd’hui, le clergé français, surtout celui qui a fait la guerre, fume à l’instar de tous les clergés du monde.
Les usages ecclésiastiques sont tenaces: ils deviennent facilement des obligations. Naguère, le curé de campagne était inévitablement un piéton, inséparable de son bâton, moins élégant que solide. Quand il avait quelque aisance, il se payait cheval et voiture, et en faisait profiter ses confrères moins bien partagés. Plus anciennement, les curés qui le pouvaient possédaient un bidet, et faisaient leurs courses au petit trot. L’usage en est perdu. La bicyclette a remplacé le cheval, et non sans peine. Ce fut une affaire, une affaire d’État, de savoir si les prêtres pouvaient enfourcher la bécane. Cela ne s’était jamais vu, et, dans l’Église, ce qui ne s’est jamais vu rencontre toujours une opposition sérieuse. Les évêques, pour la plupart, commencèrent par jeter l’interdit sur le nouvel instrument, trop léger, trop sautillant, trop rapide, pour la dignité de la robe ecclésiastique. Aucun prélat ne poussa la rigueur jusqu’à jeter l’interdit sur le prêtre récalcitrant, mais plus d’un fit peut-être le jeu de mots cruel dont je connais la victime: «M. X... ne veut point renoncer à la bicyclette. Soit. Dites-lui qu’il aura beau aller vite, il _n’avancera pas_!»
En certain diocèse où la bicyclette était également défendue, il se trouva que, l’archevêque étant venu dans une paroisse de campagne pour donner la confirmation, les «saintes huiles» avaient été oubliées au chef-lieu de canton où logeait Monseigneur. Que faire? L’heure de la cérémonie avait sonné. Envoyer une voiture? Oui, mais le trajet était long et le retard le serait aussi. Or, il y avait, parmi les curés présents, un habitué de la bicyclette, qui avait déjà reçu de l’autorité diocésaine maint avertissement, d’ailleurs resté lettre morte. Timidement, il s’avança, sa machine à la main, et s’offrit à _courir_ au plus vite pour apporter le saint-chrême. Il fallut bien pour cette fois lever la défense.
Les mœurs sont devenues plus fortes que les règlements, même ecclésiastiques. Aujourd’hui, ce sont les évêques qui font cadeau aux curés de la bicyclette dont ils ont besoin pour exercer leur ministère. On commence déjà à offrir des motocyclettes et même de petites automobiles à ceux qui ont de grands espaces à parcourir. L’Église a toujours embarqué la vérité évangélique sur tous les véhicules qui passaient à sa portée. Bientôt elle enverra, sans doute, ses missionnaires par un service d’avions. Elle trouverait des aviateurs au besoin parmi les prêtres anciens combattants.
CHAPITRE II
LA FORMATION DU PRÊTRE
Ce n’est pas l’habit qui fait le moine, ni le prêtre. C’est la fonction, et l’on sait que la fonction du prêtre fait de lui un être à part, séparé du train commun du monde. En quoi consiste la fonction sacerdotale, qui s’appelle dans la langue ecclésiastique le _ministère_, le métier par excellence? Quand tous les métiers nécessaires à la subsistance et au bien de la société ont trouvé des bras et des cerveaux, quand toutes les fonctions sociales de l’ordre temporel ont trouvé chacune leur fonctionnaire, que reste-t-il encore à faire pour le service de la société? Rien apparemment, si la vie est tout entière enfermée dans le cycle du temps et des affaires du temps. Mais, s’il existe pour les membres de la grande famille humaine une affaire qui dépasse les limites de la vie, à savoir l’affaire de la destinée, autrement dit l’affaire des relations de l’homme avec Dieu, ne faut-il pas quelqu’un qui ait mission de traiter au nom de tous, en parlant à Dieu de ce qui intéresse les hommes, et en parlant aux hommes de tout ce que Dieu réclame de leur bonne volonté? Cette affaire transcendante, la grande affaire, a cela de particulier qu’elle est commune à tous et forme un lien qui s’étend non seulement aux individus, mais aux familles, aux nations, à l’humanité tout entière. C’est proprement l’essence de la religion de relier les esprits, et d’avoir besoin, pour maintenir l’union, de certains hommes spécialement consacrés à cet effet, ministres ou prêtres, chargés d’offrir la prière officielle et le sacrifice officiel de l’assemblée des croyants, de son vrai nom l’Église.
Chez tous les peuples et dans toutes les religions, le sacerdoce forme une classe séparée, une tribu, une caste. La plus religieuse des religions, la religion catholique, devait aller plus loin encore. La discipline du célibat rendait plus sensible la ligne de démarcation. D’autre part, le célibat empêchait la prêtrise de devenir un apanage héréditaire et coupait court aux abus des castes sacerdotales.
On le comprend, du reste, une fonction qui est à la fois humaine et divine et qui est à part et au-dessus des autres, devra exiger une sélection préalable, un apprentissage privilégié.
L’état ecclésiastique, comme on dit, suppose une vocation. La vocation, ce n’est pas seulement l’attrait intérieur qui est au début de certaines carrières, telles que l’armée ou les lettres. L’élu se sent appelé de plus haut et, en suivant le secret instinct qui l’agite, il croit obéir à Dieu; mais, comme l’illusion est possible, ce n’est pas l’enfant ou le jeune homme qui se désigne lui-même, c’est l’évêque qui le choisit ou du moins qui confirme l’appel du dedans par un appel d’autorité.
Les circonstances fournissent, bien entendu, les indices révélateurs de la vocation. Le plus souvent, l’enfant appartient à une famille pratiquante: un sentiment tendre s’éveille de bonne heure en son âme à l’égard des choses de la religion, des cérémonies et des dévotions. Il est un autre Éliacin, élevé à l’ombre de l’autel, et il peut dire avec lui, en bon enfant de chœur:
_Je présente au grand prêtre et l’encens et le sel._
Le curé de la paroisse connaît son petit monde, il a vite remarqué les dispositions qui inclinent son servant de messe à une piété plus consciente. Il songe à l’envoyer au petit Séminaire, où, tout en faisant ses classes d’humanités, l’enfant aura tout le loisir de la réflexion. Les parents sont peu aisés, mais qu’à cela ne tienne. La plupart des prêtres furent des boursiers, non des boursiers du budget public, mais du budget des œuvres catholiques. Le petit Séminaire est la pépinière au premier degré des vocations sacerdotales. Naguère, sous le régime du Concordat, les petits Séminaires n’étaient pas soumis aux conditions de la loi Falloux, sur la liberté de l’enseignement. Privilège assez onéreux, puisque l’État se réservait de régler le nombre des petits Séminaires, un par diocèse, et même, comme sous Charles X, le nombre des élèves ne devait pas dépasser vingt mille.
C’est principalement à la campagne et parmi les familles paysannes que se recrute la grande majorité des séminaristes. Du moins, il en est ainsi dans les régions agricoles. Ce serait manquer à la vérité que de ne pas rendre aux populations maritimes l’honneur qui leur est dû de fournir au Christ de nombreux «pêcheurs d’hommes». Telle petite ville du Boulonnais n’est pas seulement célèbre par l’intrépidité de ses marins. Elle est plus fière encore d’avoir donné au diocèse d’Arras, depuis un demi-siècle, cinquante prêtres, dont une quarantaine sont vivants. Cependant, le trouble causé par la séparation de 1905 dans les esprits a eu sa répercussion sur le recrutement ecclésiastique. Inquiet pour le pain quotidien du prêtre, dont le traitement n’était plus assuré, le paysan regarda d’un œil moins satisfait le presbytère, où naguère il avait rêvé de voir s’installer son fils et envisagé le repos de sa propre vieillesse. Et puis, l’école primaire ayant cessé d’être chrétienne, les élèves les mieux doués n’étaient plus dirigés vers le sanctuaire, comme au temps où les instituteurs eux-mêmes étaient fiers d’y destiner un de leurs enfants.
Les villes et les centres industriels sont moins universellement religieux, mais les écoles libres, les patronages, les collèges secondaires fournissent l’atmosphère favorable à l’éclosion des vocations. Joseph de Maistre a écrit: «Si j’avais sous les yeux le tableau des ordinations, je pourrais prédire de grandes choses.» Le graphique avait beaucoup baissé depuis vingt-cinq ans; la guerre, en décimant les rangs des jeunes clercs, avait encore aggravé le mal. Mais le graphique commence à remonter, et de grandes choses sont possibles, si Joseph de Maistre est bon prophète.
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Quant aux sources auxquelles s’alimentent les vocations ecclésiastiques, nous disions tout à l’heure qu’il en sort surtout du vieux terroir populaire. Le peuple est toujours l’inépuisable réserve de l’énergie sous toutes ses formes. Génie, courage, sainteté, tout ce qui fleurit au sommet de l’arbre a pu s’élever plus ou moins lentement, mais c’est du fond obscur où s’enchevêtrent les racines qu’il est monté à la vie, à la lumière, à la gloire. Bourgeoisie, noblesse même ont leurs origines dans le peuple et ne devraient pas oublier de rendre au peuple ce qu’elles ont reçu de lui.
Quoi qu’il en soit, c’est du peuple principalement que vient le plus grand nombre de prêtres. Il en a toujours été ainsi, mais, sous l’ancien régime, les familles nobles destinaient leurs cadets à l’Église, alors que l’Église pouvait leur offrir des «bénéfices» aussi lucratifs qu’honorables.
Après le Concordat, le recrutement des prêtres se démocratisa. Les sièges épiscopaux, naguère presque exclusivement occupés par la noblesse, illustrèrent des noms roturiers. La noblesse, d’ailleurs, s’était retirée et laissait le champ libre aux enfants de la classe bourgeoise, paysanne et ouvrière. Il y eut de brillantes exceptions, cela va sans dire, et, pour n’en nommer qu’un, l’abbé d’Hulst, même avant d’être prélat et recteur de l’Institut catholique, pouvait passer à bon droit pour le premier prêtre de France. Ainsi l’Église se retrouvait dans son naturel avec l’avènement d’un régime fondé sur l’égalité des droits et la disparition des privilèges. La richesse et les honneurs n’étaient plus l’appât à capter des vocations. L’amour de Dieu et le zèle du salut des âmes étaient les seuls attraits qui pouvaient séduire les grands cœurs, et les grands cœurs ne manquèrent pas. Le XIXe siècle fut un siècle de gloire pour le clergé de France qui ne fut jamais plus digne, ni mieux instruit, ni plus apostolique.
Si l’on voulait, au point de vue social, caractériser d’un mot le siècle qui vient de se terminer, on pourrait dire qu’il fut surtout l’ascension du plus grand nombre aux emplois publics, à la richesse et aux honneurs. Siècle de la démocratie naissante, le XIXe vit monter, grâce à l’instruction, grâce à la prospérité de l’industrie, une foule de talents qui trouvèrent la voie libre. Mais, en dépit des préjugés contraires, c’est dans les rangs ecclésiastiques que se manifesta plus sensiblement cette montée nouvelle. On ne prête pas assez d’attention à ce phénomène social qui se renouvelle incessamment dans l’Église. La vocation ecclésiastique choisissant ses élus surtout parmi les humbles et les pauvres, par le seul effet de ce choix, voilà des jeunes gens qui vont recevoir le bienfait d’une instruction étendue, qui vont devenir une élite intellectuelle, autant qu’une élite religieuse et morale. Le siècle n’en profite pas, dit-on. Erreur: toute lumière profite à tous, et l’habit n’importe pas, si l’on a le flambeau en mains. D’ailleurs, l’Église est une semeuse qui ne compte pas à quelques grains près. Sur tant d’enfants qui viennent éprouver leurs vocations dans ses petits séminaires, combien qui ne persévèrent pas, mais qui ont trouvé dans le vestibule du sacerdoce, devant la porte qui ne devait pas s’ouvrir pour eux, une culture littéraire qui devait être le premier degré de leur ascension vers un rang social auquel ils ne pouvaient normalement aspirer!
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Le petit séminaire est le vestibule du grand séminaire, où se fait la préparation définitive au sacerdoce. Le grand séminaire est une école supérieure où le jeune clerc reçoit l’enseignement de la théologie, pendant cinq années, et où il monte de degrés en degrés jusqu’à l’Ordre, le sacrement qui fait le prêtre. Le grand séminaire est aussi une école d’ascétisme. Par ce mot, l’Église entend les règles ou les exercices de la vie spirituelle, laquelle consiste en trois choses principales. En premier lieu, l’élévation de l’esprit, par la méditation assidue des mystères de la Foi et des moyens surnaturels dont Dieu se sert pour faire participer l’homme à sa divine essence. En second lieu, l’art de discipliner les mouvements du cœur pour le soustraire à l’illusion des attachements de la chair et du sang et pour le fixer dans le seul amour qui demeure éternellement, l’amour de Dieu et de son Fils qu’il a envoyé. Enfin, la méthode qui a pour but d’habituer la volonté à se plier promptement, même s’il en coûte à la nature, à la règle, au commandement, à la conscience, tout cela étant considéré comme la volonté de Dieu, que cela vienne directement de Lui, ou de l’Église, ou de la fonction.
Le grand séminaire est pour le futur prêtre ce qu’est le noviciat pour le futur religieux. Certaines personnes ont vu là précisément, dans cette similitude de préparation à deux genres de vie fort différents, le point faible de la formation du clergé paroissial. Le clergé paroissial étant destiné à vivre au milieu du monde et pour ainsi dire au grand air de la vie du siècle, pourquoi lui faire subir cette épreuve en vase clos, au sortir de laquelle il pourra être rompu aux exercices de la spiritualité, mais aussi se trouver fort dépourvu devant la nouveauté des choses et des personnes, quand il lui faudra passer aux réalités du ministère pastoral? Le reproche est-il aussi fondé que spécieux? S’il faut excéder en quelque chose, ne vaut-il pas mieux former le prêtre d’abord, avant le pasteur, le prêtre devant d’autant mieux remplir son pastorat qu’il sera prêtre plus profondément?