Le pot au noir

Part 9

Chapter 93,758 wordsPublic domain

Je me trouvais dans un patio dallé de mosaïque, fleuri de plantes vertes et encadré de colonnes légères et blanches. En levant la tête j’aperçus une terrasse ajourée et, au-dessus, un carré de ciel crépusculaire, d’un vert très pâle, et transparent comme une eau. Pas un bruit du dehors ne parvenait jusqu’à cette cour intérieure, puits de lumière et de silence. Il régnait là une paix semblable à celle d’un monastère, mais d’un monastère qui n’eût pas exclu de délicates voluptés. Une gerbe de lis et quelques tubéreuses dans l’ombre répandaient un parfum dont toute la vaste maison andalouse s’imprégnait.

Un domestique noir me conduisit près de mes hôtes. L’amitié m’accueillait dans cet asile de repos. La chambre qui m’attendait ouvrait sur un autre patio, plus petit. Des roses s’inclinaient, sur ma table; les cigarettes étaient préparées, pour le songe, ainsi que de belles feuilles de papier, pour le travail. Le jour décroissait et le patio se remplissait d’ombre. J’étais seul, enveloppé d’une douceur qui m’enivrait jusqu’au fond de mon être; autour de moi, tout était propre, élégant, raffiné--chaque chose portait la marque d’une présence affectueuse et attentive. Ici, l’air était léger, je ne sentais plus sur mes épaules cette chape étouffante de la chaleur tropicale ni le manteau plus lourd encore de la solitude. Les roses embaumaient. J’enfouis mon visage dans leur fraîcheur satinée et je crois bien qu’une larme demeura entre leurs pétales.

Des jours lumineux et calmes se sont écoulés dans le silence de ces murs.

Il y avait des divans recouverts de précieuses soieries anciennes et de broderies chinoises. Des arums aux pétales de cuir blanc et parfumé languissaient dans des vases de métal sombre. Les corolles des lis exhalaient des volutes de senteurs qui se déroulaient à travers les appartements et traînaient encore, la nuit, dans le patio, soulevées par la brise. Wagner, Debussy, Duparc, attendaient sur le piano qu’une main familière les feuilletât. Et souvent le soir une voix montait, dénouant la mélodie, tandis que, de la pièce aux lumières étouffées et soyeuses, je contemplais la nuit tendue entre les arcades blanches de la terrasse, comme un sombre rideau de velours, pailleté d’astres.

Maison de l’éternel été! Au matin, le patio de mosaïque étincelait. Un large velum d’azur reposait sur la corniche de pierre. Les plantes balançaient leurs palmes dans le ruissellement de la clarté. Et toujours c’était la même immuable splendeur, les calices immaculés des lis et des arums, l’ascension de l’astre dans le ciel arrondi comme une voûte de porcelaine, l’ombre grandissante des montagnes sur la terrasse.

De cette terrasse, on apercevait quelques toits, des clochers, un palmier, mais les bruits de la ville ne nous parvenaient pas. Un cirque de montagnes étranges la dominait, des montagnes farouches et dénudées qui prenaient, à la nuit tombante, les plus précieuses teintes de décomposition. Elles se moiraient d’ombres violettes, de grandes traînées verdâtres, chatoyant de tous les dégradés du bleu. Peu à peu, les ravins se comblaient, les brutales aspérités du roc s’effaçaient; toutes les surfaces devenaient lisses, s’allongeaient comme des lames immobiles au pied d’un ciel où s’ouvraient encore à l’ouest de grands lacs transparents et orangés. Des vautours planaient, décrivant de lents cercles sur fond d’or, et parfois l’un d’eux nous effleurait de son vol. A l’est, la nuit se tassait compacte, au-dessus des jardins. Une cloche d’église tintait. Une lampe, brusquement éclose, prononçait que le jour--un de ces jours lumineux et calmes, ô maison claire!--était fini.

Alors la nuit tropicale s’emparait de la maison; elle baignait le patio d’un rayonnement bleu où montaient les fûts des colonnes; elle caressait les plantes qui bruissaient comme des présences invisibles; elle traînait de longues rafales tièdes chargées du pollen des lis. Dans la profondeur du ciel palpitaient des multitudes d’astres, d’un éclat inconnu aux plus chaudes nuits de l’août européen. Leur confuse et tremblante lueur venait effleurer dans les vases les gerbes aux parfums obscurs, les gerbes oubliées d’un jour...

La maison claire! La chaîne des heures se déroulait dans une égalité dorée, dans un chaud loisir, tel que peu à peu la vie intérieure se dépouillait de regrets et de désirs, se cristallisait autour du présent. La hâte de vivre, qui enfièvre nos cités d’Europe, disparaissait devant la magnificence continue de ce ciel tropical et cette végétation qui ne connaît ni le printemps, ni l’automne. A quoi bon désirer? A quoi bon courir après l’insaisissable? Je n’éprouvais aucune envie de franchir le seuil de la maison, de me mêler à la foule turbulente des rues. Ici était la paix. Ici était toute la richesse du monde: ce rayon d’ombre jaune qui coule sur la pierre, ce palmier solitaire et le son d’une voix amie comme le chuchotement d’une source dans le silence.

LA VILLE DES ÉGLISES, DES LIS ET DU CLACKSON

Caracas, dans la lumière du matin, flambe de rose, d’ocre et de rouge, au pied des montagnes graves. C’est une fête de clarté que les maisons irradiées de soleil, se détachant sur un ciel lisse et d’un bleu léger. Le rouge domine, intensifié encore par le vert sombre du feuillage.

La ville, nichée dans un vallon cerné de pentes abruptes, escalade les versants. Les rues dégringolent à pic pour le plus grand malheur des somptueux équipages, si chers à la vanité des habitants. Elles sont bordées de maisons basses aux teintes claires; ce crépi tendre vert et rose donne à la ville ce faux air de station balnéaire, que possèdent d’ailleurs la plupart des cités tropicales. C’est une ville toute neuve et pourtant très vieille. Les conquistadores y bâtirent des églises, des couvents et des palais. Mais les tremblements de terre ont détruit tous les vestiges de la conquête. Il y a encore des tas de couvents, d’églises et de palais pour le gouvernement et l’université, ceux-ci d’un style architectural indéfinissable, mais pompeux à souhait.

Les rues, étroites et sonores, grouillent d’une foule bigarrée où dominent le mulâtre et le métis. De nombreuses boutiques, des banques et des bars. Les femmes du peuple, noires ou blanches, portent la mantille et des robes voyantes. On voit de fort jolies filles, le réseau de dentelle noire sur les cheveux blonds--à la sortie de l’église, le dimanche. Passe un cavalier métis à cheval sur sa mule, les pieds enfouis dans de larges étriers à la mexicaine. Un groupe d’officiers, devant le coiffeur élégant ou le café à la mode, dévisagent les femmes. Ils sont vêtus de «feldgrau» à l’allemande, casquette plate et tunique grise à parements et pattes d’épaule. Ils recherchent sans succès la raideur germanique dans l’allure. Les jeunes «cadets» en uniforme bleu, aux cols étroits, aux ceinturons blancs, apprendront à faire «le pas de l’oie» avant de commander aux troupes du président, composées de nègres, de métis et surtout de ces montagnards intrépides et féroces, les «Andinos», fidèles soutiens du pouvoir, jusqu’au jour où ils le renversent. A chaque coin de rue, un agent de police, le plus souvent déguenillé, coiffé d’un haut casque bleu, une matraque à la main. Ici règne la police. On vous demande votre nom à peu près chaque fois que vous montez dans le tram. C’est une institution à laquelle le gouvernement accorde tous ses soins. Il solde un nombre formidable d’espions, mâles ou femelles, crainte des révolutionnaires et par un louable souci de maintenir l’ordre qu’il a établi.

Pas mal de prêtres et assez crasseux. Une petite mulâtresse porte un panier sur sa tête et crie d’une voix rauque «Pan d’huevos! Pan d’huevos!» Sur le marché aux fleurs, où s’entassent les lis, les arums et les glaïeuls rouges, des marchands exhibent dans leurs cages des oiseaux de contes de fées, des oiseaux bleus, verts, rouges.

Sur la place Bolivar--car tout ici est «Bolivar» comme tout est «Garibaldi» en Italie--un orchestre joue des airs sautillants. La place est dallée de mosaïques; aux arbres pendent des orchidées mauves. On y voit des gens du peuple en vêtements blancs et des gens distingués vêtus de sombre. On voit même des personnages en redingote et chapeau de forme. Le vieux gibus fleurit sous les Tropiques, car il est de bon ton ici de mépriser le soleil--qui se venge quelquefois. Le vulgaire s’habille de toile, mais l’élite se plaît aux chaudes étoffes. C’est une vieille tradition, et déjà au XVIIe siècle un chroniqueur signalait le ridicule des Caraquenais qui portent pelisses et manteaux par la canicule.

La vanité est un des traits dominants de ce peuple. Dans cette ville aux rues raides et aux pavés glissants, c’est un luxe d’équipages inutiles, piaffants et pétaradants, de cochers nègres en lévite bleue, culottes jaunes et bottes à l’écuyère. Le royaume du bruit. Claquements de fouets, galopades de chevaux lancés à toute vitesse et surtout--suprême invention de l’esprit américain--le clackson. Les autos, très nombreuses, sont toutes munies de cet horrible instrument et toutes aboient éperdument, à travers le dédale des ruelles sonores qu’elles emplissent ainsi d’un infernal vacarme.

Les fenêtres des maisons qui donnent sur les rues sont closes tout le jour, ce qui donne à certains quartiers une mélancolique apparence d’abandon. Mais, le soir venu, les fenêtres s’ouvrent. A travers les gros barreaux de fer--importation espagnole--on aperçoit des visages de femmes, en mantille, une fleur rouge à l’oreille, toute la lumière derrière eux. L’étranger ne doit pas se méprendre. La séance de fenêtre est une coutume générale. La pièce où se tiennent les femmes est brillamment éclairée; on fait étalage de ses meubles; il faut que tout le monde puisse s’arrêter et admirer. C’est assez souvent la seule pièce de la maison qui soit propre et meublée. Les femmes demeurent ainsi de longues heures aux fenêtres, assises, attendant la visite d’un ami ou d’un fiancé,--on causera à travers les barreaux, lui dans la rue,--parfois isolées, parfois en famille, le plus souvent maquillées et les lèvres fort rouges.

Depuis des siècles elles vivent ainsi, à l’espagnole, éloignées de toute vie et de toute activité, passives, futiles, superstitieuses, bavardes, commérant derrière les grilles. Elles affectent de tourner la tête quand vous passez ou vous toisent d’un regard méprisant. Il n’y a que les courtisanes qui sourient.

Sur chaque porte, on voit une image de la Vierge ou d’un saint, d’affreux chromos. La porte est soigneusement fermée, précédée d’un vestibule, et munie d’un judas. Le moins d’ouvertures possible sur l’extérieur, tant à cause de la chaleur qu’à cause des révolutions.

Et des églises! d’innombrables églises, la plupart sans style et sans grâce, monuments ornés de lourdes pâtisseries, trop éclatantes, ignorant la patine de l’âge. Toutefois, ce soir, au bout de la ruelle qui grimpe vers sa masse blanche, l’église Mercédès dresse ses tours semblables à des minarets roses sur le chaos violâtre et livide des montagnes. La nuit tombe. Les portes de l’église sont ouvertes et, de la rue, on aperçoit dans l’ombre de la nef le chœur embrasé de cierges. Une foule de pénitentes en mantilles noires descend en chuchotant les degrés du porche. Deux énormes gerbes de lis sont posées sur le seuil. Dans une ombre rougeâtre, le chœur luit de mille lampes. Des parfums de femmes se mêlent à l’odeur lourde des lis. Volupté de ces liturgies crépusculaires, où l’âme créole savoure, sans l’approfondir, un dernier regain du vieil et âpre mysticisme espagnol.

Des couvents de tout ordre. Je me souviens de ce couvent des sœurs de Saint-Joseph de Tarbes, sur la route du Paraiso, où l’on élève de jeunes créoles, d’un grand patio rempli de plantes vertes, et encadré de colonnes rouges. Sur la galerie circulaire, tous les stores étaient baissés. C’était la veille de Noël, et il avait fait très chaud l’après-midi. Cette nuit, les jeunes filles devaient faire la procession et porter, sous les palmiers, la «Virgen Santisima». La chapelle ouvrait sur le patio; une ombre favorable atténuait les dorures criardes et les statues d’un goût saint-sulpicien. Les élèves rentraient à l’étuve, vêtues de robes bleues et blanches, des cheveux noirs plaqués sur leurs joues brunes; elles nous dévisagèrent curieusement. Du jardin, ventilé de brises fraîches, on apercevait les pentes bleues de la montagne. Des palmes bougeaient dans la transparence du ciel. Ce soir-là nous revînmes en voiture par le Paraiso, seule promenade permise à la société. C’est une route assez fraîche d’où l’on voit le jeu des ombres sur les pentes des montagnes et la ville. Au loin, baignées de brumes violettes, des écharpes de vapeur s’enroulaient autour des palmes. Je songeai au petit monde vaniteux, indolent et cupide qui s’agitait un instant au pied de ces monts farouches. Un mirage d’or et de sang envahissait le ciel, noyait les couvents, les églises, les maisons, et jusqu’aux cimes lointaines. A quelques kilomètres d’ici, c’était encore la jungle. Puis nous bûmes un brandy-cocktail à la «India», une sorte de café de province, très doré et très triste.

LE PRESBYTÈRE

C’est un petit village en colimaçon au flanc d’une colline parmi des arbres et des prairies. De loin, il fait sur la verdure une tache écarlate. De près, ses maisons, proprettes et neuves, apparaissent rouge vif, roses et bleues, roses et vertes. L’église est un bloc de corail. De vrais joujoux peints: des lunes noires aux fenêtres. Le padre nous invite; nous déjeunons au presbytère, sous une véranda rustique. Le padre a emprunté des chaises. Pour tout meuble, il possède une table et deux hamacs. Par contre, son jardinet est fleuri de roses et sur la pergola se noue une vigne florissante. Une très vieille servante, ridée comme un ancien parchemin et l’air un peu d’une sorcière, nous vante les charmes du village: «La campagne, dit-elle, c’est plus poétique que la ville». Une jeune servante indienne, aux jambes fines et aux deux yeux noirs, l’assiste et nous sert des saucisses embrasées de poivre, de la morue non dessalée et des confiseries au goût d’ipéca. Le champagne--tiédi par le soleil--ne nous dessèche pas la gorge.

Un peintre--qui a beaucoup vécu à Paris--nous régale d’histoires, un peu falotes sous ce grand ciel dur, et nous montre des photos de petites amies qu’il a laissées sur le boulevard. Un hidalgo andalou lui dispute le crachoir. C’est un grand seigneur qui fait de la littérature: «Je n’ai produit, dit-il, qu’une seule œuvre d’imagination, mais je dois dire que c’est le plus beau roman qui ait paru de ce siècle en Espagne». Il fait à sa manière la philosophie de l’histoire. A propos de la guerre de Cuba: «Mon Dieu, avoue-t-il, elle a eu du bon. C’est la première fois que les Américains se sont rencontrés avec des gentilshommes.» Une dame le complimente sur son gilet: «Un gilet historique, madame», fait-il modestement. Il est poète, homme d’Etat, le meilleur cavalier du monde et naturellement un séducteur. Lui aussi nomme volontiers ses bonnes fortunes: «Mme X... que j’ai adorée... La comtesse Z... qui fut ma maîtresse». Sa vanité se heurte à celle du peintre et le tout finit par des mots aigres, d’autant plus aigres que la digestion est laborieuse.

Mais l’auto nous emporte bientôt à travers la masse ravinée des Andes. La route serpente aux flancs de sombres gorges tapissées d’un fouillis de verdure, d’où surgissent, à demi étouffés, des palmiers enlacés de lianes. Des nuages voilent les cimes. Le long des pentes coulent des traînées d’ombre violettes, bleues, vertes, pareilles à des brocarts fanés. Des vols de vautours strient le ciel. On croise des métis en chapeau pointu, à cheval sur de petits bidets trottinant, des femmes à longues boucles d’oreilles. Sur le seuil d’un cabaret, des jeunes gens dansent la mariquita au son de la guitare. Le padre, assis à côté du chauffeur, me vante les mérites de ce pays giboyeux. «Je tire les perdreaux en automobile, pan! pan! je n’en manque pas un.» Et il fait le geste d’épauler. D’après lui, sur les flancs du Naiguata, il y a des champs de fraises et des sources dont l’eau est de la couleur du brandy.

LE DICTATEUR

Jour d’exposition. La cour intérieure d’un vaste édifice couleur d’ocre, pavoisée de drapeaux. Un orchestre militaire. Une foule de redingotes et d’uniformes gris. Tout autour des galeries, les boxes où s’étalent les échantillons de café, de cacao, de minerais, de bois et de cuir, attestant les richesses--encore inexploitées--des forêts, des plaines arrosées par l’Orénoque, des montagnes et des «llanos», à côté des matières premières, des produits fabriqués, des chaussures, des vêtements, des objets de métal et de porcelaine, premiers symptômes de la vie industrielle dans ce pays de planteurs et d’éleveurs de bétail. Quant aux œuvres d’art, la peinture n’est guère supérieure à ces hideuses photographies coloriées qui couvrent une salle entière; sculpture, art décoratif, le goût le plus «pompier» et le plus «parvenu». Ici les artistes n’ont pas encore eu le temps de pousser. L’effort de ces hommes est orienté non vers la beauté, mais vers la richesse. Il y a de magnifiques bâtiments pour l’université, mais ils sont vides; un musée, mais il ne renferme que de mauvaises copies; une belle bibliothèque, avec un bibliothécaire très doux, très fin, un peu triste, et pas de lecteurs.

L’hymne national éclate sur les cuivres. La foule s’écarte sous une poussée brutale. Le président passe, en uniforme gris de général, entouré de son état-major. Il salue distraitement. C’est un homme grisonnant, trapu, voûté, l’air dur, de fortes moustaches, le teint brun. Autour de lui, ses officiers, des gaillards hâlés, aux cheveux et moustaches très noirs, gantés de blanc.

Le président marche avec une sorte de balancement, la tête basse, l’allure du sanglier. Cet homme tient un vaste pays entre ses mains puissantes. Autour de lui, on se tait et on courbe la tête.

C’est un paysan. Il s’en vante. Il s’est défini lui-même: «un soldat paysan». Il a toujours vécu près de la terre et il l’aime, d’un amour avide de cultivateur. Il a d’immenses domaines. Au fond, tout ce vaste territoire est sa propriété. Avec ses plantations, ses mines de charbon, ses gisements de pétrole, ses troupeaux de bœufs et de chevaux, il accumule des richesses. Il vit dans ses terres, à la petite ville de Maracay, éloigné de la capitale et des ministères--dont il se soucie fort peu, entouré d’hommes sûrs, officiers et soldats, toujours armés, de policiers actifs, de quelques fonctionnaires serviles. Il se partage là-bas entre les soucis de l’Etat et le soin de ses fermes. Il visite ses écuries, ses étables et ses laiteries. C’est un grand fabricant de fromages, de beurre et de conserves, un grand éleveur.

Et c’est un chef. Il est arrivé au pouvoir, d’un coup de force, comme il convient dans ces jeunes et turbulentes républiques. Longtemps il fut le bras droit du trop célèbre Castro. Castro, malade, partit se faire opérer en Europe et remit l’intérim du gouvernement à son fidèle collaborateur. Le soir même du jour où larguait le courrier emportant Castro, les amis de ce dernier étaient arrêtés, leurs maisons brûlées, les biens du président confisqués, lui-même déclaré déchu. Du meilleur Machiavel. Le lendemain, l’ordre régnait, grâce aux «Andinos» bronzés, la carabine au poing. Le nouveau dictateur avait les prétoriens avec lui, il se chargerait ensuite de conquérir le peuple.

Il vida les prisons où pourrissaient, oubliées, les victimes du tyran; une foule de malheureux entassés dans les cachots par le soupçon et la rage de Castro, des amis, des parents et les pères ou frères des femmes qu’il avait violées. D’ailleurs le nouveau dictateur ne tarda pas à remplir à son tour les geôles, pour dompter les derniers sursauts de la révolution. Tous les partisans de la tyrannie de Castro, tous ceux qui ne purent fuir, furent écroués dans les geôles de Caracas, de Maracaïbo ou de Valence. Depuis dix ans les prisons ne désemplissent pas. Une police, admirablement organisée, pourvoit à ce qu’il n’y ait point de vide. Au moindre soupçon de révolte, un homme peut être arrêté, ses biens confisqués, et lui-même astreint à méditer, les fers aux pieds, sur les avantages de l’opportunisme.

Avec le nouveau chef d’Etat, si la manière resta forte, du moins le désordre cessa. Avec Castro, avaient triomphé l’arbitraire des créatures du tyran, l’effroyable despotisme de généraux, de colonels, de préfets, de présidents d’Etat, voleurs, ivrognes, sadiques. La liste des cruautés, des concussions, des exactions, des viols, d’assassinats à l’actif de Castro et de ses favoris serait inépuisable. Chefs civils et militaires durent plier sous la nouvelle poigne. La condition des étrangers s’améliora. Castro, qui se moqua pendant des années des grandes puissances (qu’on pourrait aussi appeler les grandes impuissances), put incarcérer, torturer, ruiner des ressortissants d’autres nations, à la barbe des ministres et des consuls. On se contentait de «ruptures diplomatiques» qui empiraient encore le sort des malheureux obligés de veiller sur leurs biens, en butte aux cupidités effrénées du président et de ses créatures.

Aujourd’hui, l’ordre règne à Caracas et ailleurs. Les étrangers peuvent débarquer sans risque. Reconnaissant de la sécurité, de la prospérité dues au nouveau pouvoir, le pays a abdiqué ses libertés entre les mains du dictateur. Les élections ne sont qu’une fiction; les membres du Congrès sont désignés d’office; les ministres, craintifs, sont suspendus au téléphone de Maracay. Ils peuvent être congédiés en vingt-quatre heures sur un simple billet. Quant à la presse, il lui est loisible de parler des réunions mondaines, des livres, des courses de chevaux, d’économie, d’agriculture et de tout, sauf de politique extérieure ou intérieure. Un article tendancieux peut envoyer son auteur dans un cul de basse-fosse, à la fameuse «Rotunda». Les journalistes sont de simples fonctionnaires, timides, mal assurés. Mais au fond les intellectuels--il y a à Caracas une petite aristocratie de l’esprit--tout en méprisant la rudesse paysanne du gouvernement actuel se soumettent et préfèrent la servitude à l’anarchie. Ils savent que la liberté est un fruit qu’il ne faut pas cueillir trop vert.

La rigoureuse justice du président Gomez n’épargne personne. On rapporte, sous cape, qu’il a frappé un de ses propres fils, coupable d’une grave violence. Sa famille le craint. Tout le monde craint le chef. La main de fer convient à ce pays fruste où les passions bouillonnent avec une ardeur sauvage, à ces hordes d’aventuriers rués vers l’argent, vers les concessions de fer, de charbon ou de pétrole, vers la conquête de l’or ou du platine.

L’usage des armes est rigoureusement interdit. Mais les brownings n’ont pas quitté toutes les ceintures. La difficulté des communications avec les villes lointaines permet encore mille tyrannies locales. On ne change pas les hommes en dix ans, même à coups de trique. Certains Etats gémissent sous le poids des taxes. Les hommes au pouvoir savent que ce que la violence a fait, la violence peut le défaire. Une crainte sourde de la révolution paralyse le pouvoir. Abus policiers, espionnage, délation, malaise dans les rapports sociaux, engourdissement intellectuel et moral, tels sont les inconvénients de la manière forte. Et dans cette ville rose, la ville des lis et des églises, on respire mal. Malgré tant de soleil, les prisons font de l’ombre autour d’elles.

TRAGI-COMÉDIES TROPICALES