Le pot au noir

Part 10

Chapter 103,902 wordsPublic domain

Comme la nuit tombait, un domestique est venu me prévenir que quelqu’un m’attendait dans le patio. J’ai trouvé don Pepe. Des formalités de passeport l’avaient retenu quelques jours. Nous nous assîmes dans l’ombre des colonnes. Au-dessus de nous s’amassait la nuit. Le rayonnement d’une lampe venait frapper le visage maigre du vieux Basque. Quelle curieuse manière il a de vous fixer! Et don Pepe parle, en se frottant les mains, avec une mimique expressive, des traits qui prennent tour à tour l’expression de la férocité, de la surprise, de l’ironie. Il connaît ce pays et bien d’autres encore, comme un qui a sué et peiné sur les routes, dans les mines, le long des fleuves. Don Pepe est un introducteur de premier choix dans ces zones tropicales où tout est à la fois si simple et si compliqué.

«Les Français ne réussissent pas par ici, me dit-il. Ils sont trop pressés. Ici il faut attendre. Le grand principe est celui du «mañana», c’est-à-dire «Remettez toujours à demain ce qui peut être fait aujourd’hui...» Demandez un rendez-vous urgent. Bien heureux si vous l’obtenez dans quinze jours! Ne cherchez jamais une réponse précise, une indication exacte, un renseignement net. De l’amabilité à en revendre; de la décision, jamais.

«Le sang créole ne coule pas vite. Les gens d’ici sont fatalistes. Ils en ont tant vu, même les plus jeunes! Ils sont habitués aux coups de tonnerre, aux catastrophes. Ils ne réagissent plus. L’air est mou.

«Mais si vous les brusquez, prenez garde. Ils sont vindicatifs. Ils vous saperont doucement. Un jour, vous vous trouverez par terre sans savoir pourquoi.

«Il y a deux choses qui perdent un homme, ici: le tafia et le poker. Les femmes, c’est moins grave! D’abord l’alcool: dans les ports où l’on trafique, la Guayra, Ciudad de Bolivar, San Fernando, Maracaïbo, rien ne se traite sans le brandy et le cocktail. Toujours le verre à la main! Et sous ce ciel, avec la fièvre, la malaria et tout ce qui s’ensuit, l’alcool vous flambe en deux temps. Mais si l’on vous offre un verre et que vous refusiez, l’autre bondit: «Es un desprecio!» Vous voilà un ennemi de plus sur le dos et une affaire manquée.

«Les hommes ont le jeu dans le sang. Des fortunes se font et se défont à des tables de poker. Un gaillard adroit s’enrichit vite, mais il est aussi vite ruiné. Le jeu est un bon dépuratif. Il nettoie la mauvaise galette. L’or roule mais ne s’arrête guère. Des gens manient des millions, construisent des palais, et meurent sans un sou en caisse. Ce n’est pas une mauvaise affaire pour tout le monde.

«Le prêt sur hypothèque est une invention du bon Dieu pour les fripons et Dieu sait s’il y en a, venus de partout,--car l’on vient de partout ici, même du bagne. Un de ces richards éphémères, qui a vu beaucoup de bank-notes lui glisser entre les doigts mais qui en a retenu fort peu, meurt laissant sa famille pauvre. Mais il laisse aussi des immeubles, parfois des plantations ou des concessions de mine, toutes choses qui, pour une femme dans la gêne, ne sont que moyens de battre monnaie. L’usurier survient. Il y en a toujours un ou plusieurs pour proposer à la dame de l’argent comptant--le moins possible--et une bonne hypothèque. En quelques années--l’échéance vient vite--il est sûr de rafler les immeubles, les plantations, tout le bien de sa cliente, et de récupérer au centuple le montant de son prêt.

«Pas mal de fortunes énormes qui engorgent ce pays se sont édifiées de la sorte. Sous Castro, le gouvernement en prenait sa part. Quand quelqu’un s’enrichissait trop vite et trop ouvertement, on attendait qu’il fût bien à point, puis on le déclarait suspect--et ouste! en prison, trente livres de fers aux chevilles et tous les biens confisqués «pro patria».

«Les fonctions publiques enrichissent leur homme. Du moins cela était courant sous le règne de Castro. Les postes de président d’Etat, de préfet, de directeur des douanes ou des postes, n’étaient attribués qu’à des créatures du président, et pour un laps de temps relativement court. Il fallait remplir ses poches et se sauver--sinon gare! Un jour, par un étrange hasard, un honnête homme fut nommé préfet. Six mois plus tard, il était révoqué. Il se rendit auprès du président et lui demanda respectueusement la raison de sa disgrâce: «Mes administrés, dit-il, n’ont jamais eu à se plaindre de moi.--Ce qui prouve que tu n’es qu’un imbécile!» lui répondit le facétieux chef d’Etat.

«Un préfet est nommé dans une ville. Il commence par fermer, sous prétexte de morale, tous les claque-dents, tripots et bouges où l’on vient jouer, chanter, danser et le reste. On expulse les tenanciers. Les habitués restent chez eux quelques jours, puis ils ont la bonne surprise de voir tous ces lieux de plaisir rouverts, la semaine suivante, par un homme de paille du préfet, lequel encaisse le produit de la table à jeu et la demi-recette de la fille. Cet estimable fonctionnaire devient ensuite propriétaire, par le même système, de tous les cinémas et de tous les bals et peut de la sorte réaliser en peu de temps une jolie fortune qui lui permettra d’attendre sans trouble sa mise en disponibilité ou de solliciter un autre poste.

«Le directeur des postes, dont le traitement s’élevait à huit ou dix mille bolivars, put, à la fin de sa gestion, se faire bâtir un palais qui lui en coûta six cent mille. Quant aux employés, ils étaient peu payés, mais se faisaient quand même de bonnes rentes. Un commun accord les unissait dans tout le réseau. Tel jour de la semaine, les télégrammes numérotés de tel chiffre et expédiés de X... à Y... ou de Z... à W... ne devaient pas être portés en compte. Le boni était partagé en famille.

«Quant à l’armée qui comptait--elle compte encore!--tant de généraux, de colonels et si peu de soldats, elle offrait aussi un large débouché à l’ingéniosité des officiers. Ainsi le Venezuela vit refleurir l’heureuse coutume des «passe-volants». Un général devait tenir en garnison deux cents hommes. Il touchait vivres, solde et équipement pour ce nombre. Bien entendu, la caserne du lieu enfermait en tout et pour tout vingt-cinq ou trente pauvres diables, mal nourris et battus. Une inspection s’annonçait--elles s’annoncent toujours--aussitôt le général faisait procéder, à la sortie des cafés, des théâtres ou des cinémas, à une «presse» en règle. Des policiers «emboîtaient» tout ce qui paraissait capable de faire un soldat et «En avant! A la caserne!» malgré les supplications des malheureux. L’inspecteur trouvait en bon ordre une compagnie, licenciée dès son départ.

«Il y a aussi le procédé de la réquisition. Sur les frontières de Colombie, il n’est pas rare qu’un parti d’irréguliers à cheval tente, en vue du pillage, quelques incursions sur le territoire vénézuélien. Ce sont des bandits qui volent quelques bœufs, pendent le bouvier et se sauvent. Le général ou le colonel du district aurait tort de ne pas profiter d’une si belle occasion. «L’ennemi pénètre sur le territoire.» Mobilisation immédiate et réquisition des chevaux, des selles, des armes, des vivres, que leurs propriétaires ne reverront jamais lorsque l’expédition triomphante, ses chefs glorieux en tête, reviendront de la chasse aux pillards--évanouis depuis longtemps.

«Ah! mon cher monsieur, poursuit don Pepe, quelle galerie de canailles je pourrais vous représenter, si j’en avais le loisir! Aujourd’hui, ce pays a reconquis en partie ses forces vives, mais moi, monsieur, j’ai connu le règne de Castro et j’ai été sa victime.»

L’obscur rayonnement du patio éclaire la figure de don Pepe dont la bouche se plisse en une amère grimace, bientôt effacée par un sourire ironique.

«J’étais alors arpenteur dans un petit endroit de la côte que terrorisait le président de l’Etat, un favori de Castro. J’avais apporté avec moi quelques barils de rhum--une rareté! Don Antonio--c’est le président que je veux dire--me sollicita de lui en vendre une partie. Je lui proposai un prix qu’il refusa de payer et, malgré son emportement, je maintins mes exigences. Cette petite scène se passait à onze heures du matin. A deux heures de l’après-midi, j’étais arrêté, sous l’inculpation d’espionnage, et transporté à la «Rotunda» avec plusieurs kilos de fers aux pieds. Il fallut l’intervention du ministre des Etats-Unis pour me faire retirer les boulets--et seulement trois jours après. Je suis demeuré quatre mois en prison, au bout desquels, toujours grâce aux instances du ministre, qui représentait alors les intérêts de la France, j’ai été remis en liberté, mais avec interdiction de séjour.

«Pendant ces quatre mois, mon cher monsieur, j’ai assisté dans mon cachot à quelques scènes plaisantes.

«Un personnage politique, don Martin..., ennemi de Castro, était enchaîné jour et nuit, pas loin de moi. Il lui était interdit de recevoir des vivres du dehors, et on ne lui servait qu’une nourriture ignoble, où nageaient des cancrelats. Pour se distraire, les geôliers introduisirent un jour ce malheureux dans un tonneau de vidange jusqu’au cou, et brandissant leur hachette ils faisaient mine de le décapiter. Le prisonnier, affolé de terreur, rentrait le cou et plongeait la tête dans l’ordure. Cette plaisanterie amusait fort les gardiens et Castro en fit gorge chaude.

«Un jeune Colombien, arrêté comme moi sans raison, était mis également aux fers, complètement dévêtu. Chaque matin il recevait quarante coups de bâton, puis quarante seaux d’eau pour le calmer. Après ma libération, je me rendis à Trinidad et m’en fus au consulat de Colombie pour signaler le cas de mon infortuné compagnon. Le jeune homme fut relâché bientôt après. Il fallut une menace d’intervention pour que l’on s’aperçût qu’il avait été pris pour un autre.

«Notre prison, avec toutes ces horreurs, était encore confortable, relativement à la geôle pourrie de Maracaïbo, où l’eau croupissait dans les cachots. Des malheureux y sont restés des années, férocement oubliés par la justice qui n’avait d’autre crime à relever que celui d’avoir déplu à Castro. Le colonel Gonzalès C... y fut emprisonné. Son compagnon de chaîne était un journaliste atteint de dysenterie. Il lui fallait se lever jusqu’à vingt-sept fois pendant la nuit pour accompagner à la fosse l’homme à qui il était rivé. Ce dernier mourut. Le colonel resta trois jours enchaîné à un cadavre à demi décomposé.

«Castro était fort amateur de femmes. Ses désirs ne souffraient pas de délai à leur réalisation; aussi était-il entouré d’une bande de procureurs et de procureuses dont beaucoup appartenaient à la meilleure société. Rencontrait-il dans une réunion ou même dans la rue une jeune fille ou une jeune femme qui lui plaisait, aussitôt un émissaire discret allait proposer un marché aux parents ou au mari. C’est bien simple. S’ils n’acceptaient pas, la prison ou la confiscation des biens. Il y avait toujours un motif, et d’ailleurs, qui aurait pu protester? Le bâillon était sur toutes les bouches. Quand il assistait à un bal, l’usage était de préparer un petit salon pour ses réjouissances intimes.

«Ce bouvier cynique, méprisant et qui, pendant des années, cracha journellement au visage de l’Europe, ce «gaucho» n’avait qu’une qualité: il n’était pas ingrat, il n’oubliait pas un service rendu.

«Le chef d’Etat savait à peine écrire. Il s’en souciait peu. D’un signe, il pouvait lancer au galop la féroce cavalerie des «llanos», et les raffinés de Caracas ne se souciaient guère non plus de voir grimacer de trop près ces sombres figures. Ainsi régna Castro, haï, méprisé, puissant.

«La maladie lui joua un mauvais tour. Sur l’avis de ses médecins, il résolut d’aller se faire opérer en Europe. Il s’embarqua sur un bateau français et apprit, en arrivant à Trinidad, qu’un nouveau gouvernement l’avait déclaré déchu, mis en accusation, et que ses amis étaient en prison ou en fuite. Vingt-quatre heures avaient suffi. Malade, fiévreux, il se fit porter à terre, décidé à regagner un port vénézuélien, à tenter de nouveau sa chance; il se fiait à la terreur qu’inspirait son nom. Mais les Anglais refusèrent de l’accueillir et l’ex-président fut rembarqué de force.

«On ne sait trop ce qu’est devenu ce Picrocole. A Caracas, il y a quelques personnes qui le savent. Castro est étroitement surveillé. Il erre d’île en île, de San Juan de Porto-Rico à Saint-Domingue, traînant sa vieillesse traquée, cachant sous un faux nom son nom de Castro. Peut-être conspire-t-il? Mais qui songerait à rétablir cet Héliogabale à la manque?»

Don Pepe se tait. Nos pas résonnent dans le patio vide.

«Je pars demain, me dit le vieux Basque. Encore deux ou trois voyages comme celui-ci et j’achète une maisonnette du côté de Saint-Jean-Pied-de-Port. Madame et moi y finirons nos jours. J’ai trimardé toute mon existence, j’ai besoin de repos. Bast! Encore un petit effort...» Et le vieil homme se redresse, enfonce son chapeau et disparaît dans la nuit.

V

LE RETOUR

CHARBONNAGE

Fort-de-France! avant-dernière étape sur la route du retour. La saison est plus fraîche. Je ne retrouve plus l’accablante chaleur, le miroitement aveuglant des eaux, l’éclat dur du ciel d’octobre. La lumière s’est voilée; les teintes s’adoucissent légèrement. Mon regard s’attarde sur les filaos aux fins feuillages, les palmiers, les cimes nuageuses des volcans, sur tout ce décor des îles que peut-être je ne reverrai plus.

Sur le quai s’élève une montagne de charbon. Des passerelles de bois aboutissent aux écoutilles des soutes. Une centaine de négresses sont occupées au charbonnage. Elles prennent dans le tas, à la pelle, la poussière et les blocs noirs, jettent le tout dans un panier pesant au moins trente kilos. Une compagne les aide à charger le panier sur leurs têtes. Elles vont alors prendre la file devant un guichet où un ticket leur est délivré pour chaque panier. La nuque roidie, bien droite sous le lourd fardeau, elles attendent longtemps, trompant la fatigue et l’impatience par des jacassements rauques, des rires, des disputes. La plupart ont belle prestance, vues de dos, des jambes longues et luisantes, des cous musclés, lisses comme des tiges de palmier. L’une, en tête de la file, semble une déesse de bronze. Mais les visages sont hideux: mentons proéminents, larges pommettes, et dans tout ce noir les boules blanches des prunelles. Beaucoup ont de gros ventres et des mamelles en calebasse. Elles sont vêtues de loques souillées de poussières, d’oripeaux bizarres et sordides, de vieux sarraux, de cotonnades, de toile à sac; coiffées d’invraisemblables chapeaux, de canotiers ramassés dans les ordures, de casques usés, de madras, de casquettes, de paniers renversés.

Les unes à la suite des autres, sur un signal, elles descendent la passerelle, vident d’un coup de tête la charge dans la gueule ouverte de la soute et courent de nouveau emplir leurs paniers. Tandis qu’elles piochent dans le tas de charbon, de gros quartiers s’écroulent, fumant d’une suie épaisse qui obscurcit l’air.

Un vacarme d’oiseaux criards rassemblés sur une plage. Deux femmes se prennent aux cheveux. Autour d’elles les autres jacassent, s’invectivent. Un nègre et un marsouin séparent les combattantes. Ce sont des cris, des hurlements, des grincements de poulies. Puis elles reprennent leur faction, droites sous la charge.

Elles accomplissent ce dur va-et-vient, des journées et des nuits entières, sous un soleil de plomb. Des machines remplaceraient aisément cette humanité esclave; elles opéreraient plus vite, à moins de frais, épargneraient de la peine. Mais les charbonneuses ont fait une émeute, dès qu’on a parlé de leur enlever leurs paniers.

LES MACHOIRONS

Pointe-à-Pitre. Sirène. Cette fois c’est le grand départ. L’eau de la rade est d’un vert très doux. Des voiliers bleus roulent sur leurs amarres. Sur le rivage, qui s’arrondit plat et verdoyant, les maisons font des taches grises et brunes. Un banc de nuages livides s’effiloche sur un ciel délicatement teinté de violet et de rose.

J’ai retrouvé don Pepe. Il s’accoude près de moi sur le bastingage et murmure à voix basse: «Vous savez le naufrage de l’_Afrique_ à la sortie de la Gironde? Des tas de victimes. Le capitaine ne veut pas qu’on sache». Et il ajoute: «Gros temps en perspective. Le _Porto-Rico_ a quinze jours de retard. Nous allons danser.»

Il m’entraîne dans sa cabine pour me montrer ses trésors. Des plumes d’aigrette merveilleusement fines et blanches, des plumes de héron gris et de héron bleu; des perles. Il est content de son voyage. Il a trimé dur.

Peu de passages à bord: des voyageurs de commerce, un gendarme, de vagues fonctionnaires. Tout cela boit, mange, dort, se vautre sur des chaises longues. Pokers et manilles dans le bar.

Les marins appellent les passagers les «mâchoirons». Pour le bateau, sont-ils rien de plus que des paires de mâchoires! Du pont supérieur, penché sur ce puits qui sent l’huile et le charbon et d’où montent des bouffées brûlantes, je vois la coupe profonde du navire. Au fond du gouffre, entre des grilles de fer, les chambres de chauffe éclairées de reflets de braise: des hommes nus enfournent le charbon à pelletées dans la gueule rouge des brasiers; au-dessus, dans une autre cage, les machines, acier, bronze et cuivre, polies, luisantes, ruisselant d’huile, l’alternance régulière des pistons, le jeu des bielles; la chaudière, les tubes de vapeur, tout ce cœur du navire, dont les plus formidables lames n’altèrent pas le rythme; le mécanicien en cotte bleue qui, les yeux sur des manomètres, surveille l’oscillation des forces. Si je relève la tête j’aperçois, découpée sur la nuit, la silhouette de l’officier de quart arpentant sa passerelle; au-dessous, le timonier à sa barre; plus loin, dans la chambre des cartes, le visage du capitaine. Chacun à son poste, chacun conscient de sa tâche, chacun se sentant, comme la charpente, les clous et les rivets, une partie indispensable au tout. Les mâchoirons sont en dehors de cette puissante solidarité. Le navire marche et les conduit au port. Ils ne se demandent pas ce que cela coûte d’énergie, de calcul, de peine, de veille incessante. Tout cela leur est dû: ils paient.

MANŒUVRE D’ABANDON

Une mer calme, aux longs plis lourds, d’une coloration indécise. Un ciel très pâle où flottent de légers nuages gris rose. L’air est vif, presque froid. Voici de nouveau les raisins des Sargasses.

Etendu dans ma cabine, je songe...

La sirène! Un hurlement sinistre, prolongé. Des bruits de pas rapides dans les cursives. Je me précipite. Quelqu’un crie: «Les ceintures!» Je manœuvre la ficelle et en reçois trois sur la tête. «Tout le monde au poste d’abandon!» Est-ce sérieux?

Ce n’est qu’une manœuvre. Mais cela suffit, au cas où l’on serait tenté de l’oublier, pour vous rappeler qu’on est en plein océan, par quatre mille mètres de fond, et que l’on pourrait bien, un de ces soirs, claquer des dents dans une embarcation.

Tout le monde court aux canots: le docteur, le commissaire et la grosse femme de chambre qui ne réussit pas à attacher sa ceinture. Le commandant crie au mégaphone: «Poste d’incendie», et les bouches à eau de ruisseler. Puis le navire vire de bord, car il faut «tirer le feu du lit du vent».

--Quand c’est pour de bon, dit un steward, c’est moins drôle. J’étais à bord du _Venezia_, un gros bateau de dix mille tonnes chargé de rhum et de sucre, en plein golfe du Mexique. A une heure et demie du matin, on a signalé le feu dans une des cales. Les pompes ont marché tout de suite. Pendant trois heures les manches ont versé des torrents d’eau. Quand on a sondé, on n’a trouvé que cinquante centimètres d’eau dans la cale. Le feu gagnait toujours. Signaux d’alarme. Il y avait un navire, le _Chicago_, à quatre-vingt-dix milles. On a marché dans sa direction. Mais les machines ont sauté. Il a fallu attendre sur place. Le _Venezia_ ne coulait pas, n’ayant aucune tôle endommagée. Il brûlait en dedans. Ces tôles enfermaient un formidable brasier, alimenté par les ballots de sucre et les barils de rhum: un fameux punch, je vous assure! Le sucre fondu avait fait un ciment qui bouchait toutes les ouvertures de la cale. Vers neuf heures du matin, le fumoir, le salon et toute la mâture avant s’écroulaient en feu, dans la cale. A onze heures le navire donnait de la bande; équipage et passagers abandonnèrent. Ils furent recueillis dans la soirée.

LE BASQUE

«Si je connais la vie des placers, s’exclame don Pepe. Dame! ça ne serait pas la peine d’avoir été surveillant dans les mines d’or. Et je connaissais toutes les carottes des nègres. Ah! les brigands! Ce qu’ils en filoutent, des pépites. Je les ai vus du matin au soir, secouant leur battée et profitant de la moindre inattention du gardien. L’un se gratte la tête: c’est une pépite qu’il cache dans ses cheveux; l’autre se gratte ailleurs, et c’est la même chose. Un troisième tousse, et d’une pépite avalée! Parfois on fait tomber une pépite de la batte, on pose le pied dessus, et, si le surveillant tourne la tête, d’un coup de pied on la décoche délicatement à quelques mètres derrière. Parfois, encore, un compère tire un coup de fusil. Le surveillant regarde dans la direction du bruit, et c’est non pas une, mais quarante ou cinquante pépites qui disparaissent.

--Mais vous avez donc fait tous les métiers?

--Dame! Depuis le temps que je roule! J’avais travaillé dix ans en Bolivie, en Colombie, à l’Equateur. J’avais un bon petit pécule, soixante-trois mille francs. J’arrive à la Guayra et je me loge, à l’hôtel Neptune, avec mes billets dans ma malle. Un soir, je rentre et trouve ma malle ouverte et mes billets envolés. Mon voisin était parti avec mon magot et je vis par la fenêtre la fumée du paquebot qui l’emportait. Rien à faire. Le consulat m’était fermé: j’étais insoumis.

«Je fis mon baluchon et partis à pied pour Caracas. Quelques secours m’aidèrent à vivre et je finis par trouver une place d’arpenteur dans une mine de l’Ouest. On m’avance neuf cents bolivars et je me mets en route pour rejoindre mon poste. Chemin faisant, un message me rappelle. La mine est occupée par des bandes révolutionnaires; il faut revenir. On me laisse mon argent et j’achète du cacao, pour le vendre à Trinidad. Mais au moment de m’embarquer, à la punta del Soldado, arrive un parti d’insurgés qui me dépouille de tout.

«Je parvins à Trinidad, sans un sou. Une maison de commerce m’accepta comme caissier; je n’étais heureusement pas trop mal vêtu. Je demeurai plusieurs mois chez Enrique della C... et si j’étais peu payé, du moins j’appris pas mal de choses qui devaient me servir par la suite. Mon patron lui-même me conseilla de chercher une place mieux rétribuée et je pris le vapeur qui remonte l’Orénoque jusqu’à Ciudad de Bolivar.

«Je me présentai chez un commerçant qui me reçut grossièrement, parce que je n’avais pas de pièces d’identité, et me traita d’échappé de Cayenne. Par bonheur, je pus faire venir mes papiers et, quelques semaines plus tard, je retournai trouver mon homme. Au vu de mes pièces, il s’adoucit et m’offrit du travail. «Je n’accepterai rien de vous, lui dis-je, vous m’avez pris pour un Cayennais et je ne vous le pardonnerai pas. Je suis sans le sou; mais si j’avais voulu, j’aurais pu réaliser assez vite une jolie fortune à vos dépens.

«--Comment cela! fait l’autre. Je voudrais bien savoir par quel moyen.

«--C’est très simple. Vous savez que votre gouvernement recherche activement les commerçants qui font de la contrebande avec Trinidad. Or, moi, je sais que vous avez reçu, à telle date et à telle autre, des marchandises en fraude provenant de la maison della C... Je le sais d’autant mieux que c’est moi qui vous les ai expédiées et que j’ai toutes les pièces en double.

«Mon homme s’affaisse dans son fauteuil, tout blême comme une crêpe, car la perspective d’avoir affaire avec la justice expéditive de son pays ne lui souriait qu’à moitié. Je le laissai sur cette bonne impression et m’empressai de quitter la ville.