Le pot au noir

Part 11

Chapter 111,801 wordsPublic domain

«C’est alors que je fus surveillant aux mines de Callao. De là je revins sur la côte et il m’arriva l’aventure des barils de rhum que je vous ai déjà contée. Je demeurai en prison quatre longs mois, puis, expulsé, je dus gagner Porto-Rico. Là j’appris que je bénéficiais d’une amnistie accordée par le gouvernement français aux insoumis. Avec la protection du consul je pus donner quelques leçons de français; je me mariai et je fondai alors un «lycée français» qui ne tarda pas à prospérer.

«La guerre éclata. Je rejoignis aussitôt, bien qu’âgé de cinquante ans. J’ai fait quatre ans de campagne et j’ai même gagné un bout de ruban que je ne porte pas. C’est inutile. Ma femme était restée là-bas. Mais elle ne put soutenir le coup. Elle ne recevait aucun secours. Les meubles, les livres de l’école, tout fut vendu. Lorsque je revins, je trouvai dans la rue des enfants en train de jouer avec des débris de mon petit cabinet de physique. Un si joli cabinet, monsieur!

«J’avais cinquante-quatre ans, et tout était à recommencer. Plus de trente années de misère, de labeur et d’aventures, pour me retrouver comme devant, plus pauvre que Job. Eh bien! voyez-vous, je suis reparti. Les gens de mon pays ne se découragent pas facilement. Bien m’en a pris. Les affaires marchent. Encore deux ou trois petits voyages comme le dernier, et Monsieur et Madame auront leur maisonnette au bon soleil des Pyrénées. Ce ne sera pas trop tôt et ça me changera avantageusement de ces sales pays où décidément la viande est trop dure et le commerce trop compliqué.»

Les bras croisés sous le collet de son mac-farlane bordé de velours noir, don Pepe sourit. Le couchant rougit son visage osseux. Le bateau roule, mais l’homme est bien campé et solide sur les planches. Ses petits yeux clignotent, face au large. Il sourit à l’avenir, à cette mer glauque et perfide qui longtemps encore balancera sa fortune et ses espoirs.

CARNET DE GROS TEMPS

Tout d’un coup, c’est l’hiver, les rafales, une mer démontée. Nous avons doublé les Açores.

La mer est grise; elle moutonne d’écume à l’infini. Les lames nous prennent par arrière-travers et accélèrent notre vitesse, des lames longues et puissantes qui soulèvent le bateau et viennent se fracasser à bâbord, toutes fumantes d’embruns, striées d’émeraude.

Un rayon fuse à travers les nuages qui s’effilochent; on voit se découper sur l’horizon clair de sombres collines d’eau qui s’abaissent et se soulèvent. Le soleil joue dans les embruns. Des arcs-en-ciel s’allument et s’éteignent sur la crête des vagues. Des mouettes; le vent les emporte et les retourne sur elles-mêmes.

* * * * *

Il fallait une tempête pour terminer le voyage. Le vent a tourné. Les lames nous prennent par l’avant-travers, gênant la marche. Le roulis s’accentue. Il semble que la mer s’élève sur l’horizon, se gonfle, qu’elle va écraser le bastingage. Des piles d’assiettes dégringolent à l’office.

Je reste sur le pont, cramponné à la barre. Le plancher est par moment à peu près vertical. Les lames s’engouffrent sous le bateau, le soulèvent et l’hélice tourne à vide. Alors tout le corps du navire tremble. Les lames se brisent en sifflant. Elles sont enragées, démoniaques, marbrées de taches livides, bavant l’écume. Elles arrivent parfois en masses énormes, noirâtres, pareilles à des falaises; on les voit monter sur le ciel, s’enfler, s’affaisser dans un poudroiement d’embruns. Parfois elles arrivent, par groupes, comme une chevauchée d’Indiens hérissés de panaches.

Dans la nuit, on distingue seulement un tumulte obscur et des rictus blafards.

Ce soir, de gros nuages violets et rosâtres roulaient. L’horizon était clair, une bande cuivre barrait la masse moutonnante des eaux. Puis, quand le soleil a disparu, la mer est devenue brusquement très noire; le vent a gémi dans les cordages et la furie des vagues a augmenté.

* * * * *

Il est impossible de dormir. On roule sur sa couchette. Des éclatements, des craquements, des coups sourds. Le vacarme d’une nuit de bombardement. Des paquets de mer frappent le hublot. La machine s’affole sans cesse et tout le navire est agité de convulsions hystériques dans la vibration de l’hélice suspendue sur le vide. Il grince, il geint, il souffre.

* * * * *

Le bateau prend bien la lame. La lame l’assaille, furieuse ou sournoise. Il penche, il penche, se relèvera-t-il? Oui, souple, bondissant, déchirant la mer qui siffle et crache autour de lui.

Des vagues se heurtent. Dans des fumées blanches, des taches livides s’étalent jusqu’à l’horizon. Un abîme se creuse sous le bateau, comme si l’eau était aspirée vers les profondeurs de l’océan. Une lame gigantesque s’élève, falaise verdâtre et sifflante qui s’écroule à bâbord avec une rumeur de cataracte.

Le plus curieux, c’est le changement de perspective. La surface plate des mers calmes se transforme en un système montagneux perpétuellement bouleversé. Des sillons de vallées, de cimes avec des éblouissements de neige.

Les mouettes plongent au creux des lames et partent tout droit en l’air, comme les alouettes d’un champ.

Le moteur tenace tient bon, mais on sent qu’il peine.

Il pleut. Le soir gris s’abaisse. La mer hurle. Du large gronde une rumeur d’avalanche, toujours plus proche.

* * * * *

Dernière nuit de bord. Elle sera agitée. Longtemps tu te retourneras sur ta couchette, pauvre atome ballotté, incertain du lendemain, incertain de l’heure, de la minute prochaines. Ce navire est une mécanique têtue, que les lames se lancent de l’une à l’autre, avec des sifflements de mépris. Toute sa carcasse geint. Et cependant chaque poutre s’arc-boute sur son pilier, chaque plaque de tôle soutient sa voisine. Et la mécanique tourne, tourne, inlassablement, poursuivant sa route à travers le tumulte d’un univers hostile et déchaîné.

Dans cette coque de fer, de pauvres consciences falotes vacillent pareilles à des lampes sous le vent. Une rafale va-t-elle d’un coup souffler toutes ces flammes épuisées? refermer sur elles le vide horrible et glacé?

Une lueur vaporeuse traîne sur le chaos livide de la mer, s’éloigne, disparaît. C’est un vapeur qui suit sa route, plus dure encore que la nôtre, car d’énormes lames le fouettent par l’avant, lui barrent le chemin de leur poitrail. Il a vent debout, toute la tempête devant lui. Il passe, fantôme de navire, emportant, à travers le tourbillon des forces, des fantômes de vivants. Et nos yeux s’attachent éperdument à ce rayonnement de plus en plus faible, à cette clarté qui est quelque chose d’humain, de la pensée évanouie dans les ténèbres.

SPIRALES

Tout est bien là: la chambre, les livres, les choses familières d’autrefois. Le voyage est fini. La vie renoue son fil monotone, un instant rompu. Mais les choses n’ont pas changé; elles ont gardé leur visage quotidien, leur place, leur odeur. Il n’y a que vous, le revenant, qui soyez maintenant étranger.

Ce fauteuil! n’est-ce pas entre ses bras que vous fîtes vos premiers voyages, les plus beaux sans doute? Maintenant vous voilà assis, à la même place, la même pipe à la bouche, à ressasser encore des songes. Les visions imaginaires d’autrefois sont aujourd’hui des souvenirs; mais les unes et les autres sont faites de la même substance. Désirs, regrets; le présent tient si peu de place entre les deux.

Les îles, les comptoirs parfumés de l’odeur des épices et du bois de rose, les palmes balancées dans l’azur ou givrées de clair de lune, les cases fleuries d’hibiscus, la foule bariolée des docks, les Chinois vêtus de soie noire, les Hindoues aux visages incrustés d’or, les Malais jaunes aux yeux brûlants, les Européens creusés de fièvre, les négresses aux madras orangés, toutes les races grouillantes dans la dure lumière du Tropique, avides ou résignés, indolents ou passionnés, doux ou cruels, tous voués au même destin. L’arrivée des navires dans les ports, les sifflets de la manœuvre, le grincement des treuils, le clapotis des pirogues, le hurlement de la sirène. Le fleuve et la forêt, la grande jungle meurtrière, le déroulement entre les feuillages des eaux lentes et troubles, la vie farouche de l’homme dans le bois, le mirage des placers--qu’est-ce tout cela, sinon la trame d’un songe!

Avidement, j’ai empli mes yeux du spectacle du monde. J’ai vu les cités bâties par les marchands sur les bords des mers lointaines, sur des rivages enfiévrés où seule une cupidité tenace peut enchaîner l’homme blanc; la diversité des coutumes et l’uniformité des passions; les vaines agitations des coureurs d’aventures, la ruée vers l’or, la cruauté des primitifs et celle, plus dangereuse, des civilisés; la mêlée des haines, des convoitises, des superstitions, sous ce soleil tropical qui chauffe le sang et qui illumine brutalement le dessous de l’âme humaine, de même que le faisceau d’une lampe projeté sur un visage en révèle les tares secrètes. J’ai vu ces terres chaudes où règne l’ennui, où l’alcool et l’opium offrent aux nostalgies leurs hallucinants refuges. J’ai découvert maints visages où se reflètent la folie et la sagesse, la haine et l’amour, dont les traits, sous tous les cieux, sont les mêmes. J’ai vu la vaine frénésie des hommes se débattre sous la voûte des forêts et le long des rivières chaudes, au cœur même de cette nature qui brasse indifféremment dans son éternité la vie, la douleur et la mort. Toutes ces images, je les ai emportées en moi, comme un précieux trésor, sachant que le temps est court pour faire sa moisson et porter son témoignage. Et voici que maintenant, penché sur ma richesse, je suis comme un homme altéré qui veut boire au creux de sa main... et l’eau fuit entre ses doigts.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

I LA TRAVERSÉE

LA TRAVERSÉE 7 LA PASSERELLE 9 CABINE 11 ON LARGUE 12 DÉPART 14 PREMIÈRES IMAGES 16 LE TENTATEUR 17 LE BAR 20 L’HEURE DU COCKTAIL 21 NUIT SUR LE DECK 24 PLEIN OCÉAN 25 AUBE 25 FÊTE A BORD 27 TOMBOLA 29 JUNGLE 30 LA DÉSIRADE 32

II ESCALES

GUADELOUPE 37 PAPA VOLCAN 41 APOTHÉOSE 44 POLITIQUE 45 SAINTE-LUCIE 49 TRINIDAD 51 CLAIR DE LUNE 56 MOUILLAGE 57 TERRES LOINTAINES 58 CITÉ 60 LE PADRE 61 PROPOS SUR LE DECK 66 VISAGES 67 RACES 71 SURINAM 75 ÉVADÉS 77 L’ENFANT PERDU 79

III LA COLONIE HONTEUSE

CAYENNE 85 CHAMBRE A LOUER 87 SOLITUDE 91 JUSTICE 93 GALÉRIENS 95 TAM-TAM 101 SORTILÈGES 104 ÉVASIONS 107 UN COLONIAL 111 ARTÉMISE 114 BAL CASSÉCO 116 PAYS CHAUDS 121 LIBÉRÉS 125 BAINS DE MER 128 VIGNETTES ZOOLOGIQUES 132 CHERCHEURS D’OR 134 MONSIEUR AUGUSTE 143 SAMBA 151 HOPITAL 154 SOUS LES AMANDIERS 156 TERRE DE MORT 157 PAPILLON DE NUIT 160

IV AU PAYS DES CARAÏBES

MER DES CARAÏBES 169 QUELQUES CORSES 172 PROFIL 177 AMERICAN SHIP 178 DON PEPE 181 LA ROUTE DE L’ABIME 188 LA MAISON CLAIRE 190 LA VILLE DES ÉGLISES, DES LIS ET DU CLACKSON 195 LE PRESBYTÈRE 202 LE DICTATEUR 204 TRAGI-COMÉDIES TROPICALES 210

V LE RETOUR

CHARBONNAGE 225 LES MACHOIRONS 227 MANŒUVRE D’ABANDON 229 LE BASQUE 231 CARNET DE GROS TEMPS 236 SPIRALES 240

IMPRIMÉ POUR ALBIN MICHEL PAR L’ASSOCIATION LINOTYPISTE PARIS, 23, RUE TURGOT--IXe, PARIS