Le pot au noir

Part 8

Chapter 83,876 wordsPublic domain

Qui n’a pas connu l’ivresse de ses nuits ne connaît pas la beauté du monde! Quel voyageur n’a pas subi le vertige des lames phosphorescentes, de ce ruissellement d’émeraude, de ces trésors brassés et rebrassés, de ce gouffre tour à tour lumineux et sombre! Chaque goutte d’eau éclaboussée de l’hélice étincelle comme une prunelle de serpent. Si je fixais trop longtemps mes yeux sur ce bouillonnement d’écume bleuâtre, sur ces moires traversées de frissons et de gonflements, sur cette lascivité furieuse de l’eau, je ne pouvais plus détacher mes regards et il me venait une folle envie de me rouler dans cette écume.

Que d’heures j’ai passées ainsi, assis au gaillard d’arrière, contemplant ce monde muet, la mer creusée de lueurs, ondulant de toute sa masse fluide amorphe comme une substance de genèse, matrice et palpitante de la vie, sous un ciel pur, irradié de lune, où l’œil ne saisit plus ni limites ni profondeur.

Mer des Caraïbes! Nuits tropicales où la Croix du Sud rassemble autour d’elle un cortège d’astres étincelants, immense paix de la mer où se recueille la splendeur du monde, où l’on sent la vie universelle pénétrer en nous et nous dissoudre, nuits tropicales, nirvâna étoilé, aujourd’hui visions évanouies!

Tant que mes yeux resteront ouverts, ils garderont l’image de ces choses qui ne passent pas--aussi vite que nous, du moins.

QUELQUES CORSES

A l’aube, une terre est en vue. Par le hublot on distingue une ligne de montagnes, le Venezuela, lorsque le soleil se lève sur le port peu fréquenté de Carupano.

C’est un petit port rouge, au pied de hautes montagnes ravinées recouvertes de plantes tropicales fort sombres et sur lesquelles pèse une couronne de nuages épais. L’eau matinale est rose. Tout autour du bateau, des pélicans pêchent. Les uns s’ébrouent, prennent leur vol; leur bec est énorme, leurs ailes crochues et les pattes plongent droites. Cela fait une silhouette raide et grotesque d’oiseau antédiluvien. Ils dessinent ainsi une sorte de Z. D’autres glissent peu au-dessus de l’eau, cherchant leur proie. Quand ils l’aperçoivent, ils tombent à pic, le bec perpendiculaire à l’eau, lourds comme des oiseaux de plomb. La pêche faite, ils se dandinent, posés sur la mer, pareils à des canards.

Au bout d’un appontement de bois, s’alignent sur la rive des maisons éclairées par le soleil levant. Le canot de la Santé accoste. On abaisse le pavillon jaune. Un petit homme rasé, fade, à la peau rosâtre et muni de lunettes, s’entretient en anglais avec le commissaire. Sur la passerelle, des canotiers métis, coiffés de chapeaux pointus à la mode des Mexicains.

Dès huit heures la chaleur est accablante. L’eau miroite cruellement sous le soleil. Dans la chaloupe qui nous conduit à terre, un perroquet. Sur le débarcadère, des mulâtres et des métis, vigoureux, l’air de bandits mexicains, portent des perroquets sur l’épaule. Un vieux Corse, au teint de brique, nous reçoit. Il m’offre d’attendre ici le «Costanera» qui me conduira jusqu’à la Guayra.

--Mais, ajoute-t-il, il faudra peut-être demeurer huit jours ici. Et dame; ce n’est pas drôle. Le mieux serait de prendre une bonne dose d’opium et de dormir tout le temps. Si vous voulez bien venir chez moi, vous y trouverez de la musique et de la poésie.

De fait, la poésie semble fort goûtée sur ces rivages désolés. Le petit-fils du vieux Corse est rédacteur en chef du _Phare_ de l’endroit. Il me fait lire des sonnets du meilleur poète de Carupano et me demande ma collaboration. C’est un joli garçon, élégant, très décolleté. Il me conduit en automobile à travers l’unique rue de la ville. Une longue rue bordée de maisons à un seul étage, en crépi rose. Sur les portes, des femmes en mantille et des fleurs dans les cheveux. Les hommes, au contraire, ont un air brutal et dur, de grosses lèvres, des visages mal équarris.

Sur ce littoral torride, privé de communications terrestres avec le reste du pays, quelques Corses ont débarqué un jour, en sabots, ou même pieds nus. Ils s’y sont incrustés, tenacement, et ces hommes sont maintenant les maîtres du trafic. L’un d’eux possède une grande partie du littoral. Tous ont de nombreuses familles. Ils ont vécu dans la solitude, entourés de nègres et de métis, à plus d’un mois de navigation de leur terre natale, tout entiers à leur âpre labeur, mettant de côté sou par sou, peu scrupuleux en ce qui touche les droits de douane ou le poids des marchandises, avides, bornés, sans autre désir que d’accumuler de l’or et de la puissance. Ils ont eu à vaincre le climat, l’hostilité de la population, les rigueurs et les exactions d’un gouvernement peu délicat sur le respect de l’homme et du citoyen. L’intrigue, les complots, un machiavélisme subtil et de tous les instants, telle est la vie dans ces ports du Sud-Atlantique où vivent, isolés du monde, quelques centaines d’hommes obstinés et cupides. Les Corses ont tenu; ils tiennent partout. Comme les huîtres qui s’attachent au rocher et se confondent avec lui, ils se sont rivés à cette terre dont ils ont pris la couleur et les costumes. Ils sont plus indigènes que les indigènes et rares sont ceux de leurs enfants qui, à l’âge venu, s’en sont allés rejoindre les casernes de la métropole. Acheter et vendre! Toute leur existence tient en ces mots. Pas une spéculation ne leur échappe. L’usure emplit leurs coffres. Le prêt sur hypothèque tend autour d’eux un filet qui ramène de l’or, des plantations, des maisons et du bétail. Le vieux Corse débarqué il y a trente ans, rouge et rugueux comme la pierre du pays, resté robuste à force de sobriété, économe jusqu’à l’avarice, dur pour lui et pour les autres, sordide dans sa mise, ennemi de tout luxe, soutient de son échine puissante l’armature de la maison. Il sait déjouer toutes les embûches, parer à toutes les perfidies, Dieu sait s’il s’en trame autour de sa caisse. Il a conservé la maison des premiers jours, l’humble patio; il vit de rien. Quand il s’écroule il arrive que l’édifice s’écroule aussi.

Un couple de Corses débarqua, il y a quelques années, à la Martinique. Ils avaient voyagé pour rien, l’homme lavant la vaisselle, la femme cachée à bord. Pour descendre à terre sans qu’elle fût aperçue, l’homme mit sa femme dans une malle vide. Ils parcoururent les Iles à pied, en colporteurs, vendant des crayons et du papier. Ils refont aujourd’hui dans une 40 HP les mêmes chemins où jadis ils trimardèrent.

La perspective de coucher à l’hôtel Victoria, dans une chambre en sous-sol, grillagée de barreaux énormes, me fait écarter tout projet de séjour. Le soleil tape dur sur les rochers. Et cette bourgade rouge, poussiéreuse, allongée le long de la mer, sans arbres, sans végétation, donne une impression d’insécurité et même d’hostilité. Quand nous avons passé tout à l’heure, dans la rue, un enfant nous a lancé un morceau de bois qui m’a effleuré le visage. Les hommes devant leurs portes ont l’air de brutes. On sent dans cette chaleur et cette solitude bourdonner toute une ruche de cupidité, d’avarice, de haine. Ce noyau humain perdu, au bord des mers, au pied de ces montagnes abruptes et désolées, semble enclore en lui toutes les tares de la civilisation et toutes les férocités des instincts primitifs.

* * * * *

Malgré la proposition que me font mes hôtes d’aller voir «Les Deux Sergents» ce soir, au cinéma, je file à bord, décidé à ne plus en descendre. Délices de reprendre la mer. Je m’installe sur la passerelle de quart, vent debout. La côte décroît, s’efface, avec ses plans superposés de montagnes voilées de nuages, sauvage, grandiose ennemie.

PROFIL

Le «Columbia», poussé par le jusant, tire sur ses amarres dans la rade de Fort-de-France: s’embarquer sur un nouveau navire, c’est tout un changement d’univers.

Le soleil se couche. Entre deux masses sombres de nuages, la lumière fuse en deux immenses cornes d’or. D’autres nuages, violets et or, s’amassent au-dessus de la vieille forteresse. Les pitons du Carbet baignent dans une brume légère. Au-dessous, la ville s’irradie d’une clarté d’ambre. Les cloches sonnent à toute volée.

Des voiliers se balancent sur la mer plate. Déjà les fanaux des navires s’allument dans la rade. Une barque glisse sans bruit, avec sa voile carrée très pâle dans l’ombre, glisse comme une pensée, sur l’eau immatérielle.

Des coups de sifflets. Un ronronnement de moteur. L’hélice fait bouillonner l’eau au-dessous de moi. Une brise fraîche me souffle au visage. On largue. Dans le carré des officiers, un phonographe nasille «Cavalleria Rusticana». La ligne noire des volcans se détache sur une bande transparente de nuages. La lune apparaît au haut du ciel; elle est mince et plate comme une pastille trop sucée. La sirène annonce qu’on a franchi la passe; c’est maintenant le large, la nuit, la douceur un peu fiévreuse du départ. L’hélice trace un sillage bleuté, scintillant d’écailles phosphorescentes. Tout là-haut, dans l’habitacle, une ampoule s’allume. Le profil du capitaine, baigné d’or, se penche sur une feuille blanche, dans sa cage électrique.

AMERICAN SHIP

On m’a dit: «Vous avez bien raison de prendre un bateau américain. Le pavillon étoilé est le seul qui soit respecté dans ces parages.--Voyez-vous, Haïti, la Jamaïque, Saint-Domingue, toutes ces îles où tout était français, il y a dix ans, aujourd’hui il n’y en a plus que pour les Yankees. Les Vénézuéliens eux-mêmes les craignent et les accueillent. A Cap-Haïtien, où jadis tout se réglait en bonnes vieilles «gourdes», le dollar est roi. La mer des Caraïbes, aujourd’hui, mon cher, c’est la Méditerranée américaine!...»

Le «Columbia» est un cargo mixte de la «Columbia South America Company». Il va de Fort-de-France à la Nouvelle-Orléans, par la Guayra et les Grandes Antilles. Deux mille tonnes. Marche à l’huile lourde. Chargement de bois de construction. Equipage américain, sauf deux ou trois Anglais et un maître d’hôtel irlandais, rouquin, véritable Patrick. Un capitaine tout jeune, blond, rasé, bon enfant. Des officiers qui enlèvent volontiers la casquette d’uniforme et la tunique galonnée pour se mettre en bras de chemise et pantalon de flanelle.

Tout l’avant du navire est occupé par des madriers. Le gaillard d’arrière est aménagé en fumoir et petit salon. Phonographe, naturellement. Les cabines au centre, sur deux cursives, spacieuses, blanches, sans aucun autre ornement qu’un ventilateur électrique, qui ronflera toute la nuit, car il fait une température d’étuve.

Deux tables, une pour les officiers, une pour les passagers et le capitaine. D’ailleurs, une fois le lunch ou le dîner sonnés, chacun vient et s’en va quand il lui plaît. L’Irlandais apporte tout à la fois. La liste des plats est interminable, depuis la «dark soup» jusqu’au «chicken pie» et à l’«hominy». Pour boire, un filtre et de l’eau glacée. L’Amérique est impitoyable pour l’alcool. Aussi, par précaution, a-t-on embarqué discrètement quarante caisses de madère, chartreuse, whisky et champagne. Le soir, le capitaine nous convie gracieusement dans sa cabine pour sabler une coupe, tandis que le phonographe joue «Three pigs on a way» et que le cargo ouvre sa route phosphorescente sous les étoiles.

Le matin, sur le pont tout blanc de soleil, règne la bonne odeur des pâtisseries chaudes, des galettes du breakfast.

La mer arrondit sur l’horizon nacré, où se dégradent des bleus, des roses et des verts immatériels, un cercle vaste et parfait. La cuve est remplie jusqu’aux bords et bien plate. Des goélands criards, pareils à des flocons d’écume, s’ébattent autour du navire dont l’étrave ouvre un sillage d’émeraude. Trois oiseaux blancs, très loin, à ma droite. Ils volent sur une même ligne, se baissant et se relevant tour à tour. Joie de vivre. Joie de bleu éperdu. Joie de l’espace. Mais, chaque quart d’heure, une horloge tinte d’un battement sec, métallique. Une autre lui répond à l’avant, plus grave.

DON PEPE

J’oublierai difficilement sa silhouette, celle des derniers jours de notre commune traversée. Je le revois, arpentant le pont, ou debout à l’avant dans son long mac-farlane à collet bordé de velours noir, avec son visage émacié et grave de moine, son nez courbe, son menton aigu, son teint hâlé; sec et droit dans les rafales, ce vieux Basque coureur de pays. C’est l’image qui me reste dans la rétine et c’est celle-là que je garderai. Car la première image que j’ai eue de lui, avant de le connaître, elle est insignifiante et même un peu désagréable: je le pris pour un frère défroqué.

Nous fîmes connaissance sur le «Columbia»; le cargo nous portait à la même destination. Le soir de l’embarquement, nous nous trouvâmes face à face, à table, seuls à parler français, et ne parlant guère, d’ailleurs. Nous nous informâmes poliment du but de notre voyage. Il se rendait à la Guayra pour gagner ensuite Caracas et de là pousser en automobile, par huit cent kilomètres de routes à peine tracées, jusqu’à San Fernando de Apure, cité chaude et fiévreuse où l’on trafique de beaucoup de choses et en particulier de plumes d’aigrette. J’estimai à sa mine que Pepe Elissabal--c’est ainsi qu’il se présentait--devait avoir appartenu à quelque ordre missionnaire et jeté le froc aux orties. Il me confessa qu’il était Basque, qu’il avait quitté son pays à l’âge de dix-huit ans et que son seul rêve était d’y revenir. Nous ne nous entretînmes pas plus longtemps ce soir-là, car la solitude irradiée de lune dont on jouissait sur le gaillard d’arrière m’attirait plus que n’importe quelle conversation.

Je retrouvai mon Basque, le lendemain, roulant une cigarette sur le pont et baragouinant en anglais avec le maître d’hôtel irlandais. Il vint à moi, m’offrit un «papelito», ce qui sans doute, de la part de ce taciturne, indiquait une sympathie naissante. Au crépuscule, nous étions amis. Il me promit de me retrouver à Caracas, au retour de son voyage, et de me porter quelques-unes de ces précieuses «crosses» qu’il allait chercher si loin.

«C’est un dur métier, me dit-il, que celui de chercheur d’aigrettes--mais qui nourrit son homme. Seulement voilà. Il faut passer cinq ou six mois dans un sacré pays, pourri de fièvre et d’humidité, manger de la viande coriace, fréquenter un tas de chrétiens plus ou moins douteux, et payer tout ce joli monde, sans y regarder, sinon vous êtes bouclé en vingt-quatre heures, mis aux fers et oublié dans un cachot, jusqu’à ce que la magnanimité d’un général ou d’un colonel veuille bien se souvenir de vous. Quelquefois--diable!--ils ont la mémoire courte. La première fois que Je suis arrivé à San Fernando, je me suis demandé comment diable je pourrais vivre dans cette «posada» nauséabonde et il me venait une furieuse envie de prendre mes cliques et mes claques. Là-dessus, un policier survint pour me réclamer le montant de ma taxe de séjour, deux piastres. Deux piastres pour le droit de respirer le mauvais air et d’être piqué par les moustiques indigènes, je trouvai cela cher et ne déguisai pas ma pensée. Mais mon hôte, qui était de bon conseil, me tira par la manche et me chuchota: «Payez, don Pepe, payez, c’est plus sage». Je payai et, le lendemain, fus rendre visite au général qui commandait la région--car là-bas, vous savez, tout est plus ou moins militaire. Il m’accueillit aimablement et je lui proposai une petite commission sur mes affaires, s’il voulait bien protéger un aussi humble serviteur. Il accepta avec dignité et me congédia paternellement. «Je sais, don Pepe, me dit-il, que vous avez exactement payé la taxe de séjour. Vous avez fort bien fait. Car vous devriez aussi payer une taxe de cinquante piastres pour le droit de commercer dans cette région. Il va sans dire que je vous en dispense.» Nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde et je commençai à y voir clair sur les directives de mon négoce et l’art de converser avec les personnages officiels.

«Les plumes d’aigrette, c’est une richesse qui vous tombe du ciel, mais encore faut-il se trouver à l’endroit où elle tombe. Une législation sévère interdit de tuer ces oiseaux et permet seulement de ramasser les plumes. Inutile de dire qu’il y à pas mal de coups de fusil qui s’égarent. Les aigrettes arrivent en foule, dans les plaines, lorsque se termine la période des inondations. Ah! monsieur, c’est vraiment une belle chose à voir. A croire que la neige est tombée toute la nuit, lorsque le jour se lève, sur des kilomètres et des kilomètres de plaine entièrement recouverte par les hérons et les aigrettes. Les arbres sont tout blancs de plumages. Quand les oiseaux ont épuisé toutes les nourritures du sol humide, ils repartent en immenses volées, laissant à terre des milliers et des milliers de plumes.

«Bien malin celui qui trouvera le moyen de plumer les aigrettes sans les tuer. Il y a longtemps que je cherche et j’ai trouvé un système, d’ailleurs pas pleinement satisfaisant, voici: le héron ou l’aigrette sont attirés par tout ce qu’ils voient de blanc. Je fabrique de gros cornets de papier que je pose à terre. L’oiseau pique droit dessus et enfonce son bec dans le cornet. Il ne peut le dégager et file perpendiculairement vers le ciel, comme un éclair, monsieur, ahuri par cet instrument; tout d’un coup il retombe à terre et demeure là immobile, le bec dans sa prison de papier. Il ne reste plus qu’à lui prendre ses plumes.»

Don Pepe croit aux trésors. C’est un chercheur infatigable. Il croit à l’or et aux diamants enfouis par les Indiens. Il connaît une cachette.

«Au milieu de l’Orénoque, me dit-il, se dresse un énorme bloc de rochers, haut de plusieurs centaines de pieds, une véritable forteresse, dans le genre du Pain de Sucre de Rio de Janeiro. On l’appelle le Rocher du Trésor. Du temps où les Espagnols parcouraient ce pays qu’ils venaient de découvrir, en quête de l’Eldorado, ils pénétrèrent dans le Cerro Sipapo et trouvèrent des tas d’or et de pierres précieuses, qu’ils dérobèrent, bien entendu, aux Indiens Guajibo, propriétaires de ce domaines. Mais les Indiens firent rebrousser chemin à leurs hôtes malhonnêtes. Traqués, désespérés, les Espagnols s’établirent sur ces îlots de rochers, grimpant avec des crampons de fer pour atteindre le sommet. Ils soutinrent ainsi pendant des semaines le siège des hordes indiennes, qui, la saison des pluies venue, se retirèrent dans les montagnes. Les Espagnols finirent eux-mêmes par quitter leur refuge en enlevant derrière eux les crampons dont on peut encore apercevoir les traces. Mais ils abandonnèrent leurs trésors, craignant d’être poursuivis, et dans l’espoir de retourner les prendre. Ils ne sont pas revenus, monsieur, et les fabuleuses richesses des Guajibo sont encore ensevelies dans le roc. Et ce n’est pas la seule cachette, je vous assure. Je n’entre pas dans une vieille maison, sans frapper au mur, pour voir s’il sonne creux.»

Don Pepe a des manières ecclésiastiques. Il se frotte les mains comme un prêtre. Il est un peu dur d’oreille. Une pointe d’ail dans son accent. Ses vêtements ne semblent pas faits pour lui; il porte du linge effiloché, une cravate hideuse, piquée d’une fort belle perle. Le visage mal rasé est osseux et long; les yeux, petits, brillent d’un éclat très vif. Il est marié et quand il parle de sa femme, il dit: «Madame».

«Il y a trente ans que je roule par ici, me dit-il. J’ai fait la Colombie, le Venezuela, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l’Uruguay. J’ai traversé les Andes à pied en suivant le ballast. Tout le monde me connaît, à Caracas, à Porto Colombia ou à Ciudad de Bolivar. C’est «don Pepe» par ici, et «don Pepe» par là. Ah! j’en ai fait des lieues à pied, en canot, à cheval. De durs pays, monsieur, je vous assure. La chaleur, la fièvre, les moustiques, et les hommes, surtout. Deux choses à ne jamais oublier: sa quinine et son browning.»

Tout le jour, sur le gaillard d’arrière nous sommes restés côte à côte, notre conversation rompue de longs intervalles de silence, les yeux fixés sur le chemin de l’hélice, environnés de bleu de toutes parts. Cet homme, à la fois doucereux et âpre, me répugne un peu et m’attire. Il y a en lui de la ruse, de la force et de l’aventure. Je le reverrai.

LA ROUTE DE L’ABIME

Neuf heures du matin. Un officier hisse au misaine une flamme orangée avec ces lettres: N. O. U. S. A., à l’arrière le «stars and stripes», à l’avant un pavillon étranger, jaune, bleu et rouge semé d’étoiles blanches: le drapeau du Venezuela.

Une sombre ligne de montagnes apparaît sur l’horizon. Les nuages qui recouvrent leurs cimes donnent l’illusion de la neige. On distingue un chaos de rocs et de ravins et, tout au ras de la mer, minuscules, des points blancs et roses: la Guayra.

Peu à peu les couleurs se dégagent. Le vert et le rouge dominent. Les derniers rameaux des Andes déroulent jusqu’à la mer leurs formidables escarpements, leurs croupes abruptes, hérissées de cactus et d’aloès. Le Naiguata apparaît de plus en plus torturé, crevassé, gigantesque et tout fumant de vapeurs blanches qui glissent entre de profondes rides de rocaille rouge.

Le port déjà embrasé de lumière. Les maisons ocre semblent vibrer. Un rayonnement de fournaise ardente baigne les rochers couleur de sang. Un voilier vacille comme une flamme blanche sur l’eau...

--Au revoir, me dit don Pepe, vêtu de sombre à la manière des élégants du Tropique.

Je dis adieu au cargo dont la peinture s’écaille.

Mes bagages se dispersent au gré d’hommes noirs vêtus de bleu ou de blanc, coiffés d’une casquette. Quelques perroquets, naturellement. Un gros charbonnier hollandais, accosté à quai, vomit de l’eau et de la fumée. Par miracle, mes bagages et moi nous nous retrouvons dans un petit train vert à crémaillère--le rapide de Caracas.

Le petit train longe d’abord la mer bordée de hauts palmiers, puis la montée commence sous une voûte de verdure.

Un prodigieux horizon marin se découvre tout à coup. Le rivage aux palmiers frangé de vagues lumineuses, le port, une immensité bleu pâle, fondue avec le ciel, et déferlant vers la mer un chaos montagneux, un océan figé aux lames rouge sang.

Ensuite la Sierra. De profonds ravins tapissés d’une sombre verdure. Des croupes marbrées de rouge. Des plantes grasses, épineuses, hérissées le long de la voie. On fait halte sous d’épais ombrages. L’air est plus vif; la poitrine, oppressée depuis des mois par le Tropique, se dilate.

La voie surplombe des abîmes. Elle suit les sillons de la chaîne, serpente à travers cette ossature puissante, minuscule cordon d’acier. Par instant, à des centaines de mètres au-dessous de nous, dans une faille gigantesque et rouge, un triangle émeraude: la mer. Le train, poussif, s’agriffe à la roche, plonge dans une sombre gorge, revient à la lumière et s’enfonce de nouveau dans un monde titanique et farouche.

LA MAISON CLAIRE

La voiture s’arrêta à grand’peine dans une rue en pente, au bout de laquelle une église, toute rose de crépuscule, dressait ses deux tours sur le profil noir de la montagne. Les chevaux glissèrent sur le pavé et manquèrent de s’abattre. De la maison, je ne vis qu’une grande porte cochère, un mur, une fenêtre grillée. Je pénétrai sous une voûte que fermait une seconde porte. Mon coup de sonnette retentit très loin, il me sembla que la vibration traversait de grands espaces. J’attendis longtemps. Un petit guichet s’ouvrit dans la porte, un visage sombre glissa comme un nuage. J’entrai.

J’avais navigué de longs jours, je venais d’une terre où le cœur de l’homme ne peut s’épanouir, j’avais subi l’accablant soleil, la viscosité des pluies chaudes, la fièvre, l’égoïsme bavard et satisfait des compagnons, le voisinage continuel de la servitude et de l’abjection. J’étais las! j’enfermais en moi une grande amertume, la lassitude d’avoir trop vu et trop senti. Et puis, soudain: l’oasis.