Le pot au noir

Part 5

Chapter 53,963 wordsPublic domain

Un grand noir, vêtu de blanc et coiffé d’un canotier, souple, maigre et dégingandé, s’agite avec des gestes à la fois lents et frénétiques. Lubrique, il soulève les pans de sa veste, enfonce ses deux poings dans le creux des aines, avance et rentre son ventre comme pour un coït. Il marche ainsi jusqu’à son vis-à-vis femelle, puis recule de côté, les bras en avant et les mains basses, dans une véritable attitude de chimpanzé à l’affût.

Peu à peu le bal s’anime. Mais la danse ne se fait pas plus rapide. Ce sont toujours, dans la buée lunaire, sous ce ciel profond fourmillant d’astres, les mêmes ondulations de peignoirs et de vêtements blancs. Des hommes tiennent, au coin des lèvres, une cigarette, qui fait courir des reflets sur leur visage luisant. On chante fort; on crie; le tam-tam s’acharne, crépite comme une grêle, ralentit, s’arrête net.

Depuis le début de la soirée, une femme tourne devant nous, sur elle-même, agitant mollement un drapeau tricolore. Quatre lanternes vénitiennes sont pendues à une corde en travers de la cour. L’une d’elles s’enflamme et tombe; on hurle. Un nègre se trémousse, la tête renversée en arrière, les yeux exorbités. Quelque chose de tragique dans ces convulsions et dans ce visage crispé.

La lumière de la lune glisse sur les étoffes blanches, rouges, orangées. Une femme est assise sous la galerie, sa tête à la hauteur de la taille des danseurs; son visage luit, obliquement frappé par un rayon.

Le tam-tam presse son rythme; les mains sombres frappent prodigieusement vite. La danse devient frénétique. Les femmes font face aux hommes avec des oscillations de hanches de plus en plus lubriques. Ils sont collés les uns contre les autres. C’est un flux et un reflux, une ondulation incessante de corps balancés, un rythme lent et triste de la mélopée. Et ce verset stupide, obsédant, nasillard: «Li ca sauté, not’ député.»

SORTILÈGES

Un mot que l’on ne prononce ici qu’à voix basse, avec des mines mystérieuses ou effrayées: «le piaye». Le «piaye», c’est quelque chose de très vague et de dangereux. Les dames créoles et les négresses n’aiment pas qu’on en parle devant elles. Elles sont pourtant le plus souvent de bonnes «piayeuses». Un tel meurt d’une maladie dont la cause est inconnue. C’est qu’il a été «piayé». Un autre se casse une jambe: il y avait un «piaye» sur lui. Et si vous vous dérobez aux flammes de quelque amoureuse dédaignée, gare à vous, vous serez «piayé».

Le «piaye», c’est la force occulte qui vous frappe impitoyablement; c’est le philtre d’amour ou le poison de la vengeance; la malédiction invisible d’un ennemi; la figurine de cire percée d’une aiguille, le cheveu macéré dans une décoction de lianes. La magie séculaire n’est pas morte. Ici chacun a ses formules de sorts et de conjuration. Les vieilles négresses assises devant leurs cases en savent long sur ce sujet.

Une jeune fille est amoureuse. Qu’elle place dans le lit du galant à conquérir une petite bouteille contenant une plume de colibri, un cheveu et une rognure d’ongle du bien-aimé. Elle sera sûre de sa fidélité. Mais il ne faut pas communiquer la recette. Sinon le «piaye» perd sa valeur.

Les lianes enivrantes sont fort employées dans la cuisine amoureuse. Vous vous apercevez un jour que vous perdez l’appétit. Maux de tête. Maux de reins. Le médecin n’y voit goutte. Vous maigrissez, vous souffrez de vertiges. Vous voilà bientôt privé de force. Vous revenez au docteur. Rien n’explique votre mal. Mais si le docteur est un vieux colonial, il vous conseillera de changer de cuisinière.

Bien entendu, le «piaye» n’est pas exclusivement réservé à l’amour. Il sert aussi en politique. Un homme qui se mêle des affaires publiques ne doit boire qu’avec précaution, ne jamais mordre dans un fruit qu’on lui présente et se garder de respirer le bouquet de fleurs que lui apporte une fille, avec un éblouissant sourire.

Il y a des «piayes» légers et des «piayes» ridicules et des «piayes» inoffensifs. Mais il y a aussi des «piayes» paralysants et des «piayes» qui déterminent la folie. Une bonne recette consiste à enduire d’une certaine préparation végétale les reprises des bas et des chaussettes. Cela produit de magnifiques ulcères aux pieds et aux jambes.

Si l’on veut se débarrasser d’un ennemi, on doit se passer une main à la vaseline pendant plusieurs jours, sans l’essuyer. Ensuite la plonger dans du sable fin, de façon que les particules de sable restent adhérentes à la peau. Puis tremper la main ainsi enduite dans du jus de charogne, à volonté. Enfin cherchez votre ennemi et frappez-le au visage, de façon à l’écorcher légèrement. Le reste se fera tout seul.

L’art du poison est cultivé dans certaines familles mulâtres ou noires. On vous dit: «N’allez pas chez Mme Séraphine. C’est une piayeuse enragée.»

J’ai demandé à une petite courtisane ce qu’elle pensait des «piayes». Elle n’a jamais voulu me répondre.

Mais le visage du docteur s’est assombri, lorsque je lui ai posé la même question:

--Ce que j’en pense? m’a-t-il répondu. C’est qu’un de mes enfants, un petit garçon, a été empoisonné en deux mois, avec des racines de barbadine qui tuent lentement et ne laissent pas de trace.

ÉVASIONS

Le forçat vit pour s’évader. Il n’en est pas un qui n’ait fait ce rêve. Quelques-uns le réalisent. Beaucoup le tentent; beaucoup meurent, beaucoup sont repris et mis au dur régime des Iles.

Du jour où il est débarqué, l’homme du bagne songe aux chances qu’il a de fuir cette terre. S’il a quelque bon sens, il comprendra tout de suite qu’il a toutes les chances d’y rester. Ce ne sont pas les chiourmes, les grilles, les verrous et même les chaînes qui le retiendront. Il peut surmonter ces obstacles, à force de ruse, d’ingéniosité, d’attention. Mais il a deux forces difficiles à vaincre, celle de la forêt et celle de la mer.

Pour s’évader il faut de l’argent. Quelques-uns en reçoivent de leur famille; d’autres en reçoivent pour des besognes; d’autres vendent des objets de leur fabrication. Il est interdit de posséder de l’argent, mais il y a tant de moyens de le cacher. La plupart du temps, les candidats à l’évasion se mettent à plusieurs. Il s’agit de trouver un canot. Pour fuir à travers la jungle, pas d’autre voie possible que de descendre les rivières, la nuit, ou, le jour, avec des précautions infinies, vers la mer. Le canot est caché dans une crique avec quelques provisions.

Au hasard d’une corvée, si le surveillant s’éloigne ou tourne le dos, on prend la brousse. Il s’agit, sans boussole, sans vivres, de gagner la crique. Les pistes, les rares pistes, sont dangereuses. L’évasion signalée, les battues s’organisent. L’homme traqué par l’homme est aux prises avec la jungle. Il faut ramper sous les lianes, à travers l’effroyable enlacis des branches, les jambes et les genoux en sang; ramper dans cette ombre étouffante, où stagnent les miasmes, sans un souffle d’air. Il y a les fauves, les serpents, les insectes et la faim, si l’on perd sa route--et la soif.

Un jour un groupe d’évadés se rendit au détachement qui le cherchait. Ils tenaient la brousse depuis quinze jours. Il en manquait trois.--«Morts!» déclarèrent les camarades. Mais, pressés de questions, ils avouèrent qu’à bout de forces, crevant de faim, ils avaient assommé les plus faibles pour les manger.

Pas mal d’ossements blanchissent sous les lianes, sous le balancement des orchidées.

S’ils parviennent au canot, c’est une chance de plus. Mais il faut passer inaperçus, glisser sous les palétuviers, au risque de recevoir, au milieu de la barque, un serpent ou un nid de mouches-tigres. Les rapides brisent un canot comme une noix. Les caïmans guettent une fausse manœuvre qui fera chavirer l’esquif. Combien le fleuve ou la rivière ont-ils escamoté de fugitifs? Mystère de ces eaux jaunes et tièdes.

Les provisions s’épuisent vite. Ces hommes crevant de fièvre et de fatigue arrivent enfin à la mer. Sur ces rivages, semés de récifs, les lames sont furieuses. Que peut une poignée d’hommes sans forces et un canot contre l’océan? Quelquefois cependant le désespoir est plus fort que les lames.

Je me souviens d’un petit homme nerveux qui courait sur le quai de Paramaribo, le long du paquebot accosté. Il parlait français, questionnait les gens du bord, donnant à son tour des nouvelles de X... et d’Y... On plaisantait avec lui. Une vieille connaissance. C’était un ancien «popote» établi chez les Hollandais, gagnant sa vie. Il n’avait fait que quelques heures de bagne, s’étant sauvé le jour même de son débarquement. Mais, prudemment, il se gardait de monter à bord.

Pour s’évader, il faut des complices. Un «libéré», un de ces hommes astreints après leur temps de bagne à résider à la colonie, à quinze kilomètres au moins d’un endroit habité, s’était fait entrepreneur d’évasion. Pour cent francs, il amenait le canot et les provisions, embarquait son homme, et, une fois en mer, l’assassinait. L’opération lui réussit un assez grand nombre de fois. Il touchait l’argent. Le canot et les provisions resservaient et la victime avait parfois un peu d’or sur elle. Mais l’entrepreneur entreprit trop. Il embarqua un jour deux forçats, assomma l’un et manqua l’autre qui se jeta à l’eau et put regagner la rive. Le rescapé dénonça l’homme, qui fut exécuté.

UN COLONIAL

Gaudin est un grand diable, maigre, osseux et jaune, un visage creux; le nez courbe, chevauché de lorgnons; un peu chauve, des yeux bleu pâle. Il est né ici, a fait ses études en France, puis est revenu sous les Tropiques à vingt-deux ans. Parti en prospection, il a gagné quelque argent dans les placers, très vite, mais il a tout dépensé plus vite encore, dans un petit voyage à Paris. Alors, ma foi, il est reparti. Il se fiche de l’argent, au fond. Il aime la brousse.

Gaudin passe une bonne semaine par mois, avec la fièvre. Le voici étendu sous la moustiquaire, en pyjama, jaune comme un vieux citron, plié en deux, une cigarette éteinte au coin des lèvres. Son estomac a été corrodé par les salaisons. Il ne mange pas, boit du lait, mais ne sacrifie pas ses deux punchs du matin et du soir.

«Quand j’étais dans le bois...» dit-il. Le bois, c’est la jungle, la vaste zone de forêts et de marécages, sillonnée de rivières, qui va de la mer jusqu’aux mystérieux Tumuc-Humac où vivent les Indiens à longues oreilles. Gaudin a vécu dans le bois. Lui qui est un silencieux, il s’anime quand il parle de la forêt. D’elle, il a rapporté des intestins gâtés, un sang brûlé de fièvre, un organisme usé jusqu’à la corde. Sa voix tremble un peu, à peine, lorsqu’il évoque les longues marches, le sabre d’abatis à la main, à travers les lianes et les bambous.

--Un jour, dit-il, la fièvre m’a terrassé. Je ne voyais plus. Mes yeux papillotaient, mes oreilles bourdonnaient, et je vacillais sur mes jambes. Pourtant il fallait avancer, avancer à tout prix ou crever sur place. Il me restait encore une ampoule de quinine. Je m’affalai au pied d’un arbre, à demi aveugle, la tête brûlante. Il me fallut un effort inouï pour ouvrir mon sac. J’emplis la seringue. L’aiguille n’était plus qu’un tronçon rouillé, rugueux. Je n’en avais pas d’autre. Je pinçai la peau de mon ventre entre deux doigts et je poussai l’aiguille très fort, car elle ne pouvait glisser. Ma fièvre était telle que je ne souffris pas. Toute l’ampoule y passa et j’étais sauvé. Mais quand j’arrivai, j’avais une énorme poche de pus sur le ventre.

Chargé d’une délimitation dans la forêt, il partit avec une équipe de forçats, sans autre escorte. Au départ, il confia son fusil, ses cartouches et son argent à deux forçats, les deux fortes têtes de la bande. Il dormait entre eux sur ses deux oreilles dans la solitude nocturne.

Ce long corps désossé abrite une force trempée à toutes les épreuves et un cœur qui ne s’est pas endurci. Gaudin est resté jeune. Sa poignée de main est robuste et franche. Quel bon compagnon de route!

Tout le monde lui rend un secret hommage. L’autre nuit, un raz de marée a emporté l’appontement de bois dans le port, d’une formidable poussée silencieuse, sans qu’on ait rien entendu de la ville. Le lendemain, les forçats travaillaient à ramener les épaves, les travées arrachées, broyées, les grosses planches goudronnées, hachées par cette vague mystérieuse qui, régulièrement, tous les dix ans, se lève des abîmes et balaie l’ouvrage des hommes. Passant près d’eux jambes nues, torses tatoués, chapeaux de paille enfoncés sur leurs faces blêmes et rasées, j’entendis un transporté qui disait, en hissant une grosse poutre:

--Il n’y a que ce que M. Gaudin a fait qui ait tenu!

ARTÉMISE

Sa maison, sous les feuillages, domine la ville par-dessus les palmiers et les manguiers. Il y a devant sa fenêtre un bel arbre qui s’appelle un «mombin», aux branches pareilles à des muscles de lutteur; un petit jardin avec quelques bananiers; et le vent du large entre à grandes bouffées dans sa chambre, à l’heure où les gens de la ville étouffent sous leurs moustiquaires.

Artémise est vêtue d’une cretonne à fleurs et porte un panama. Petite tête ronde, au teint marron clair. Des yeux pas grands, très noirs et très vifs; un nez un peu écrasé, des cheveux en mousse rase et des anneaux d’or aux oreilles. C’est une personne distinguée qui parle français et anglais. Elle vit à l’écart, mais compte beaucoup d’amis parmi les hommes «bien» de la colonie. Tous les Européens de marque ont fréquenté sa maison, et l’on parle encore de ses déjeuners du dimanche.

Elle a eu, paraît-il, plusieurs grandes amours, que le départ d’un paquebot a toujours abrégées. L’une de ces rencontres compta plus que les autres. Un Irlandais planta dans le jardinet un arbuste qui devint un gros arbre et qu’Artémise montre avec fierté et un peu de mélancolie: «C’est l’arbre d’O’Brien», dit-elle.

Artémise va à la messe les jours de fête, au cinéma deux fois par semaine, et de temps en temps au bal casséco; mais elle n’y danse pas parce que la foule est trop mêlée. Elle est «Mam’zelle Artémise».

Elle n’est pas étrangère à la politique du lieu. Le candidat ne méprise pas ses informations; de longs conciliabules ont lieu, certains soirs, sous la véranda, à l’heure où les étoiles s’élèvent au-dessus des palmiers, dans le crissement des cigales, le vol des chauves-souris et le parfum du bois de rose.

Un ami la conduisit en France. Elle a vu Paris, mais elle ne se souvient que du Moulin-Rouge.

Comme ses sœurs, elle est fort susceptible sur le point de la couleur. Je lui demande de la photographier; elle proteste, de peur que je ne montre aux Parisiennes le portrait de la petite «Mam’zelle négresse».

BAL CASSÉCO

Une place plantée de manguiers. Un large bouclier de lune rend les étoiles invisibles. La crique étale une vase argentée. Des mouches à feu voltigent dans les branches. Sous les arbres, dans l’ombre, des photophores, fumeux de pétrole, brûlent, éclairant de petites tables. Des femmes sont assises, leurs coudes noirs sur la blancheur des nappes. On sert du café et du punch. De jeunes nègres, quatorze ans à peine, sifflent sans sourciller deux tasses pleines de tafia blanc.

Des lampes à acétylène embrasent l’entrée du casino: un vaste hangar à toit de zinc. On se bat pour prendre son ticket. C’est samedi soir et bal casséco.

La salle est bordée de banquettes et de galeries en bois. Sur une estrade, l’orchestre, composé d’un violoncelle, d’un trombone et d’une clarinette. Un peu au-dessous des musiciens, vis-à-vis assis par terre, un nègre secoue une boîte de clous. C’est le «chacha», accessoire indispensable de la chorégraphie tropicale. Un autre frappe en cadence sur une banquette deux morceaux de bois.

La musique éclate. Le bal commence. L’orchestre joue des valses, des polkas, des mazurkas, sur des rythmes fous, scandés par les bâtons et la boîte à clous. Les instruments ont des sons aigus qui vrillent les oreilles. Mais on est tout de suite pris par cette musique endiablée. Le «chacha» martèle les tempes; l’aigre clarinette déchire les fibres; le rythme vous emporte malgré vous.

La salle, d’abord vide, se remplit en quelques minutes. Il y a là des chercheurs d’or ou de balata qui descendent des placers ou de la forêt, des gaillards qui sont arrivés la veille, demi-nus, un pantalon en loques, un vieux gilet à même la peau et le sabre d’abatis à la ceinture, et qui, ce soir, se trémoussent en complet blanc soigneusement repassé, canotier de paille et chaussettes de soie. Ils ont fait des semaines de brousse, travaillé au «sluice» sous le soleil, puis sont revenus avec des pépites, de la poudre d’or et de la précieuse gomme. Ils claqueront leur gain en quelques jours, puis le comptoir leur avancera de quoi acheter leurs provisions de route et ils «remonteront», comme on dit là-bas.

En attendant, ils font sauter les filles, pour le plus grand dépit des élégants de la ville.

Beaucoup de femmes: les unes, vêtues de peignoirs blancs, très amidonnés, qui les font paraître énormes; d’autres chiffonnées dans des oripeaux orange ou rose vif; des toilettes européennes à faire crier, des chapeaux auprès desquels le plumage des aras semble terne. De temps en temps, une jupe se relève et découvre un bas jaune dans un soulier noir. Mais toutes ces dames mettent des bas pour danser. Et la plupart, fort heureusement, portent le madras pointu à deux cornes, aux teintes vives sur la peau sombre.

Un cavalier danse presque tout le temps avec la même danseuse. Un jeune noir, aux traits fins, au complet blanc bien coupé, enlace une fille au corps lourd, à la tête brutale. Elle danse, le col renversé, les traits impassibles, les yeux fixes. Lui, la regarde entre ses cils baissés, les mentons proches. Ils dansent bien. Tout d’abord, il la presse légèrement avec ce balancement de hanches qu’ils ont tous. Puis il glisse sa jambe entre celles de la jeune fille. Il l’étreint violemment, passionnément. Leur valse se transforme en une pantomime érotique, indéfiniment prolongée, les cuisses serrées, les ventres collés dans une tiédeur voluptueuse, les reins souples, mais les visages toujours éloignés, calmes et graves.

Peu à peu, le bal devient enragé. La boîte à clous cingle les lubricités. Les danseurs se tiennent les deux bras autour de la taille, les mains sur les fesses, les jambes entrelacées, dans une sauvage mimique amoureuse. Le grand nègre du tam-tam continue ses jeux obscènes de bas-ventre; il obtient le plus vif succès. La sueur coule de son front.

Au bar, l’alcool avive les frénésies. On verse le tafia à pleins verres. Les hommes et les femmes boivent d’un trait, puis s’enlacent de nouveau, se soufflent au visage une haleine enflammée de tord-boyaux.

Une grosse négresse, coiffée d’un madras vert, danse, en cavalier seul, les coudes hauts et un doigt levé, comme un magot.

Plusieurs femmes dansent ensemble, étroitement serrées. Deux font le simulacre de l’amour, avec leurs ventres poussés l’un contre l’autre. L’une est maigre, vêtue de rouge, forcenée. L’autre en peignoir rose, coiffée d’un chapeau blanc, qui accuse la nuit du visage, les yeux exorbités et le rictus livide. Autour d’elles, ce ne sont que couples enlacés, faces brutales sous des coiffures roses ou bleu cru; corps fagotés de cotonnades et de fausses dentelles, sous lesquelles on devine des seins cambrés. Et toujours ce balancement étrange du bassin, voluptueux et lent. Un éclair de toutes les dents déchire maintenant les visages sillonnés de grimaces féroces ou lubriques. La boîte à clous marque la sarabande; la clarinette se perd dans des modulations roucoulantes, avalées en hoquets. On reconnaît des airs à la mode au Moulin de la Galette il y a dix ans, des valses défuntes, des polkas de nos enfances, transformées en chienlits épileptiques fouettées par le «chacha».

Un nuage de poussière voile l’éclat cru des lampes. L’odeur des corps en sueur monte jusqu’aux galeries, écœurante et fade. De là-haut, la salle est pareille à une cuve bouillante où se convulsent des damnés.

Le bal casséco s’achève par un quadrille coupé de valses vertigineuses où s’épuise le rut des placériens arrosés d’alcool.

Puis, par couples, le long de la crique sifflante de maringouins, que la lune déclinante argente encore d’un trait oblique, les danseurs las s’égaillent vers l’aube, égrenant sur les banjos des chansons grêles et tristes.

PAYS CHAUDS

Le Docteur m’emmène dans son auto, par l’unique route de la colonie, jusqu’au village où il va voir un malade. La route (c’est plutôt un chemin) au sol rouge est bordée de cocotiers et de manguiers. De-ci de-là, dans un enchevêtrement de verdures et de lianes qui ne laisse pas à découvert un seul pouce de terre, des cases si pauvres. Dès que l’auto ralentit, un voile de chaleur humide descend sur la nuque et les épaules. Des mouches-dagues affolées s’assomment sur la vitre.

Le village est enfoui dans des feuillages étouffants et si denses que le jour les traverse à peine, au creux d’une colline boisée. Les cases sont faites d’un toit de zinc ou de feuilles de waza posées sur quatre piquets; quelques-unes sont des parois de liane tressées; des ustensiles et des meubles baroques voisinent avec un ananas, un régime de bananes, une calebasse remplie de farine de manioc. Une misère paresseuse croupit dans l’air lourd, chargé de trop de senteurs, dans cette ombre qui sent l’herbe mouillée, sonore de moustiques. Ce ciel nuageux d’où tombent tour à tour une accablante lumière et un déluge de pluie tiède, féconde terriblement le sol. Les plantes, les arbres, les fleurs surgissent en une inlassable poussée de la terre, s’épanouissent et se corrompent, absorbés par l’humus qui transforme toutes ces morts en de nouvelles vies. Sous le ciel tropical, le végétal est féroce, trop bien nourri; les plus respectables arbres d’Europe sont chétifs à côté de ces banyans dont les branches, recourbées en arceaux, plongent dans la terre pour y enfoncer de nouvelles racines.

Sur des centaines de lieues s’étale un océan de feuillages dont les ondulations métalliques ne s’entr’ouvrent qu’un instant, déchirées par l’éclair d’un fleuve. Des milliards de plantes s’étirent sur leurs tiges, dans un effort tenace vers la lumière et vers la vie. C’est le bruissement infini des cellules aux glauques suçoirs, la palpitation innombrable des chlorophylles altérées.

Ainsi, l’homme vit, oppressé, dans un état de langueur qui l’éloigne de toute activité. Devant les végétaux géants, gorgés de sève, il se sent un humble parasite de cette terre. La respiration énorme des forêts l’étouffe.

Ces nègres sont étendus devant leurs cases. Ils ne cultivent pas le sol; ils ne défrichent pas la brousse. Ceux-là n’ont même pas fait un abatis pour édifier leur case. Ils nichent dans l’enlacement des branches et des feuilles, indolents. De temps en temps ils vont cueillir le fruit de l’arbre à pain ou pêchent un peu de poisson dans la vase.

Par une sente abrupte, nous dégringolons dans un fourré. C’est là que se trouve la case du malade. Nous avons peine à respirer tant la chaleur est lourde sous cette voûte de verdure. Il nous faut écarter des lianes avec la main. Un serpent glisse sous les feuilles. La case est assez spacieuse, couverte de zinc. Devant l’entrée se tient, accroupie, une vieille négresse vêtue de violet et coiffée du madras. Etendu de flanc sur une banquette de bois, un oreiller sous la tête, le malade. C’est un jeune homme d’apparence robuste. Il est atteint d’une horrible fistule rectale. Il montre sa plaie. Sa mère le soigne avec des gris-gris, des graisses végétales et des préparations magiques. Elle croit à ses recettes beaucoup plus qu’à la science du docteur. Demain, quand l’ambulance viendra prendre son fils pour le conduire à l’hôpital, elle s’arrachera les cheveux et appellera les Esprits.

Au retour, je remarque sur certains arbres une sorte de gros kyste gris brun. Ce sont des milliers et des milliers de poux de bois qui forment ces cloques solides. Quand ils pénètrent dans les maisons, les meubles s’effritent en poussière. Le bref crépuscule s’abat sur la brousse. Nous repartons. Le Docteur parle: