Le pot au noir

Part 6

Chapter 63,926 wordsPublic domain

--Ici, tout est hostile à l’homme; tout lui est nuisible: tout est monstrueux. Les fleurs elles-mêmes sont dangereuses. Jusqu’aux plantes nourricières qui cachent du poison dans leurs racines, le manioc par exemple. Vous vous endormez dans la forêt; vous vous réveillez de votre sieste, avec, à deux doigts de votre oreille, l’araignée crabe, la bête velue dont la morsure est mortelle. Le soleil est un ennemi dont il faut se méfier à toute heure. La pluie rend la terre fumante de miasmes. Chaque insecte est un véhicule de mort ou d’ulcère.

Il baisse la voix, comme s’il craignait d’évoquer une puissance invisible.

--Et la lèpre... le mal rouge! On ne sait ni qui elle touche, ni qui elle épargne.

Se parlant à lui-même:

--Ici, on vit dans la fièvre. Et le pis, c’est qu’on s’habitue à la fièvre.

LIBÉRÉS

Il me faut renouveler ma provision de vêtements de toile. On m’indique un petit tailleur, le père Simon. «Un libéré» naturellement, ajoute mon interlocuteur.

Le forçat qui a accompli son temps de bagne est rendu à la liberté. Mais c’est une liberté fort relative, car il doit séjourner à la colonie un temps égal à celui de sa peine. On appelle cela le «doublage». En réalité l’homme condamné à dix ans doit demeurer vingt ans sur cette terre lointaine. Le jeune transporté de vingt-cinq ans n’aura expié sa faute qu’après de longues années de misère; il reviendra peut-être, mais un vieillard. Vingt ans de colonie, dont dix de travaux forcés et dix d’une vie de paria, cela vous vide un homme, à supposer même--hypothèse invraisemblable--que les chiourmes, les fauves, les serpents, la fièvre, l’éléphantiasis et la lèpre l’aient épargné.

La loi prévoit qu’à l’expiration de sa peine, le forçat libéré soumis au doublage pourra obtenir une concession et exercer un métier, mais à la condition de résider à quinze kilomètres au moins de tout endroit habité. Or à trois cents mètres de Cayenne, à dix mètres de la dernière case du village, c’est la jungle.

Le bagne rejette son forçat, demi-nu, sans outils, sans armes naturellement, épuisé par des années de labeur sous le soleil du Tropique: il le rejette à la forêt.

L’usage a tempéré la barbarie du législateur. On tolère qu’un libéré exerce son gagne-pain dans une bourgade et même à la ville. Nombre d’entre eux s’installent comme bijoutiers, menuisiers, jardiniers, tailleurs, serruriers. Sans eux, d’ailleurs, on serait bien en peine. Ce ne sont pas les nègres qui travailleraient.

Mais le libéré est un paria. On le reconnaît, bien qu’il ne porte plus la souquenille de coton et le chapeau pointu. Il y en a qui font des affaires--pour ceux-là, on arrive à oublier... s’ils réussissent. Mais beaucoup ne trouvent pas de travail: ils errent, comme des chiens perdus, sous la surveillance de la police. Le bagne veille encore sur eux: au moindre geste de révolte, il les happera.

Les libérés acceptent de travailler à bon marché. Les fonctionnaires n’y perdent pas.

J’en connais un, employé comme jardinier. Il a laissé pousser ses moustaches. Il salue poliment, mais n’est pas obséquieux. On l’appelle Pierre. Il ne parle jamais.

La règle ici: ne jamais serrer la main à un blanc qui ne vous a pas été présenté.

J’entre chez le père Simon. Sous une sorte de véranda, des femmes de couleur cousent à la machine. Des pièces d’étoffe reposent sur des tables. M. Simon est un petit vieux à lunettes, à barbe courte et grise. Il tremble un peu. On a du mal à saisir son regard, car il a toujours les paupières baissées.

Le père Simon a pris dix ans de travaux forcés comme libertaire, au moment des attentats anarchistes. Il ne reviendra jamais dans son pays. Il a épousé une mulâtresse; il aune de la toile et coupe des uniformes pour ces messieurs de la gendarmerie et de la douane, qui sont exigeants et parlent fort. Il y a quelques livres sur un rayon. Lui aussi est un silencieux. Comme je me plains de la chaleur, des moustiques et de ce sacré pays, il me semble voir ses yeux briller derrière les lunettes et un drôle de sourire pointer dans sa barbiche. Je songe.--Il y a vingt ans qu’il est ici! En partant, je lui tends la main. Je n’ai aucun mérite: personne ne me voit.

BAIN DE MER

C’est une plage de sable fin, encadrée de manguiers et d’orangers. La mer s’étale sans une ride; à peine si le flot lèche doucement la grève, comme un souffle d’homme endormi. Un espace d’eau est entouré de fils de fer. Cela indique qu’on peut s’y baigner sans crainte des requins.

Je me déshabille sur le sable. A peine ai-je retiré ma veste qu’une grosse mouche noire et rouge vient bourdonner autour de moi. J’arrache mes vêtements en hâte, agitant ma chemise autour de mon buste; mais l’insecte s’obstine.

Je me jette à l’eau. Cette eau est si chaude que l’on n’éprouve aucun rafraîchissement à s’y plonger. Elle est visqueuse. Elle poisse.

Je nage. En m’éloignant de la grève je trouverai plus de fraîcheur. La volupté de filer, à grandes brassées découplées, dans cette eau tiède, me fait franchir imprudemment la limite des fils de fer. A peine l’ai-je dépassée qu’une angoisse me saisit. Des contacts étranges m’effleurent. Sont-ce des algues, des glissements de bêtes? J’éprouve l’impression répugnante d’un grouillement, autour de moi, d’animaux invisibles et mous.

J’allonge ma coupe. L’eau devient plus pure, plus transparente. Cependant cette gêne bizarre me poursuit. Je ne me sens pas sûr. Je suis seul dans un élément étrange, perfide, peuplé de présences indéfinissables. Entre deux eaux, balancées par les lames de fond, flottent d’énormes méduses, blafardes, veinées de reflets roses; elles se gonflent et se contractent. La palpitation de la vie est hideuse dans cette gélatine amorphe pareille à un lambeau de protoplasme. Cela n’a ni muscle, ni os, ni regard, ni aucun organe visible. Cela glisse avec des mouvements mous et des succions. Cela n’est ni algue, ni fleur, ni bête, mais cela vit pourtant et avance et respire. Et si cela vous touche, cela vous brûle et marbre votre corps de cloques livides douloureuses[2].

[2] On les appelle «brûlants», «vaisseaux portugais» ou «galères». Leur substance contient un poison qu’utilisent les indigènes. Ils font sécher la méduse, la réduisent en une poudre que l’on verse dans le café de son ennemi. D’une personne qui meurt ainsi, on dit qu’«elle a eu sa galère».

Autour de moi, environnées d’une sorte de rayonnement glauque, quelques-unes de ces larges fleurs vitreuses aux longs tentacules. Je manœuvre pour les éviter, en dépit du courant sous-marin qui les porte vers moi, pareilles à des vessies gonflées de venin.

Du large, des lames souples et lentes déferlent, me soulèvent et me plongent dans des vallées d’un bleu profond où brille l’éclair argenté d’un poisson volant. Mais une anxiété de plus en plus intense rôde autour de mon corps. A chaque brasse, un frisson me glace l’échine, comme si tout le peuple de la mer accourait et me cernait, depuis les algues violacées et rouges, les étoiles de mer aux mille suçoirs qui guettent dans l’ombre des rochers, depuis ces étranges plantes-bêtes qui happent les coquillages, jusqu’aux mille tribus des poissons, armée aux écailles de nacre, d’acier, de pourpre et de flamme. Je songe à ces myriades de lueurs qui s’allument et s’éteignent dans les profondeurs vertes des vallons océaniques, à ces multitudes muettes qui s’entre-dévorent, du plus petit au plus grand, dans le silence des espaces sous-marins; aux poulpes étoilés de bouches; au sillage rapide de l’espadon qui plonge en lame dans le ventre mou du requin, et une fumée de sang obscurcit une minute le cristal glauque des eaux--seule trace du drame; au poisson-volant que force un bonite de vague en vague; au sombre passage des corsaires, à travers un banc de soles; à cet univers féroce de bêtes à museau rond ou effilé, aux branchies haletantes; à cette fuite, à cette chasse éternelles dans le silence; aux grandes traînées laiteuses du frai, gluantes de germes, qui flottent sur la stérilité des eaux amères.

Je songe aux monstres que cette mer chaude des Tropiques enfouit dans ses sables. Des noms hideux sonnent dans ma mémoire: le sarde aux dents de chien, la grande bécune des Antilles, la scorpiène rascasse, le tassard, le cailleu, le poisson-crapaud et Han-Satan, le poisson-diable. Dans ces parages torrides, la mer comme le sol nourrit une faune cruelle et une flore empoisonnée. Je nage maintenant à brasses rapides vers le rivage. La panique des eaux m’a saisi. Si je ne luttais vigoureusement, elle paralyserait mes muscles. Dans le tiède et perfide enveloppement de ces flots, l’homme n’est plus qu’une proie, parmi tant d’autres.

VIGNETTES ZOOLOGIQUES

L’immense forêt tropicale est sillonnée d’arroyos où se glissent les pirogues sous l’enchevêtrement des lianes. L’endroit où le cours d’eau se jette dans le grand fleuve se nomme le «dégrad». La forêt respire par cette bouche. L’aube sur le dégrad, la grande lueur qui monte des eaux et fend l’épaisseur de la jungle, c’est une des belles choses de «là-bas». Au dégrad, dans le premier matin, les animaux viennent boire; les chats-tigres arrivent par bandes; le tatou galope lourdement; les lianes s’entr’ouvrent sous la poussée silencieuse d’un serpent; les perroquets s’éveillent dans les feuillages criards. Une buée rose flotte sur le fleuve. Le soleil n’a pas encore paru, mais toute la jungle l’attend. Un grand frémissement parcourt les plantes constellées d’une lourde rosée; des orchidées mouillées scintillent dans l’ombre bleue qui lentement s’éclaircit et dégage les masses obscures de la forêt. Et voici, avant-coureur de l’aube, un triangle pourpre déchirer le brouillard du fleuve; c’est un vol de flamants corail qui s’abat sur la rive parmi les lianes palpitantes de doux plumages couleur de sang.

Une bonne heure pour la chasse et un bon endroit. Un boa avait élu le dégrad et s’y posait à l’aube pour guetter son gibier. Il ne faut pas troubler un boa à l’affût. C’est une bête respectable, large et lisse comme le tronc d’un jeune arbre, et qui se détend avec la rapidité élastique d’un lasso, ce qui peut causer des surprises aux indiscrets. Le boa avait choisi cette place d’affût. Un gendarme eut le tort de la lui disputer. Ce gendarme n’avait pas le sens de l’à-propos. Le dit pandore vint, chaque matin, prendre l’affût à côté du boa, que d’ailleurs il ne distinguait pas d’un tronc d’arbre. Les coups de fusils malencontreux chassèrent les paks, les agamis, les flamants et toutes les bonnes nourritures du serpent. Le boa, un beau jour, tandis que le gendarme ajustait son gibier, se déclencha à la manière d’un ressort de montre et noua sur l’infortuné, sa giberne et son fusil, un de ces nœuds qu’il est malaisé de défaire. Un boa commence par enduire sa proie d’une bave visqueuse qui facilite la déglutition; ce faisant, il la malaxe entre ses vertèbres. Un compagnon du pandore survint et d’une balle bien placée interrompit la préparation. On dégagea le corps gluant de bave hors des anneaux. Un médecin en fit l’autopsie. Il déclara que les os du gendarme avaient été moulus fin comme de la farine de froment.

Un homme revenait du placer. Il s’appuie contre un arbre pour allumer sa pipe. Un boa, lové contre cet arbre et pareil à un tas de bois mort, se détend, enlace l’homme et l’arbre. Fort heureusement, un arbuste souple se trouvait pris également dans l’étreinte du serpent et ralentit la pression. L’homme eut le temps de tirer son couteau de sa poche. Il scia la colonne vertébrale du boa, entre deux écailles. L’opération demanda un quart d’heure.

CHERCHEURS D’OR

Certaines rues, ocre et rouge, avec leurs bars ouverts à tous les vents et la lueur des alcools, font songer au Klondyke. Ici aussi, il y a de l’or.

La vieille légende de Manoa del Dorado, des trésors engloutis, du lac aux eaux dormantes qui recouvre la cité du Métal, elle chante encore dans bien des cervelles, sur les rivages du Sud-Atlantique. Sur des écriteaux grossiers on lit: «Ici on achète l’or, en poudre et en pépites.»

Les placers sont loin; à des semaines de pirogue. Ceux qui les découvrent les baptisent de noms expressifs. Il y a le «placer Dieu-Merci» et le «placer Elysée», le «placer A-Dieu-vat» et le «placer Enfin» qui est le souffle d’un homme harassé. Cependant sur leur route, le long du fleuve et des rivières, sur les pistes de la forêt règne le perpétuel va-et-vient de ceux qui redescendent et de ceux qui montent. Les uns portant leur butin, méfiants, le rifle prêt; mais guettés sur les berges par le fusil d’un évadé, d’un nègre marron ou d’un Indien--car il y a encore, là-bas, des Indiens, des vrais, ceux de Fenimore Cooper, avec des villages où roule la danse de guerre, des calumets et de graves rites religieux (seulement leur cacique a pris un uniforme européen plus digne, une redingote galonnée et un chapeau haut de forme). Les autres, ceux qui montent, riches d’espoir, tenaces, endurcis à cette vie rude, le sabre d’abatis passé à la ceinture.

Quelques placers sont devenus de vastes exploitations où l’homme touche un salaire. Il y a des ingénieurs, des surveillants, de l’eau potable et des baraques. Mais les aventuriers, les vrais, ne veulent pas de ces usines. Ils cherchent leur «placer».

Une prospection est une espèce d’épopée monotone. Le prospecteur est exposé à finir sans gloire dans la brousse. Sa disparition ne sera pas connue avant de longues semaines et ses os seront déjà soigneusement nettoyés par les fourmis, quand la nouvelle en parviendra. Des dangers incessants le menacent. Qu’importe! Il y a le mirage!

Des hommes sont partis, seuls, à travers la jungle, pour de fabuleuses entreprises. Bien peu ont trouvé la fortune. Beaucoup ne sont jamais revenus. Mais il y a toujours des chercheurs d’impossible. La plupart sont des noirs des colonies anglaises. Ils passent au comptoir, touchent de quoi s’équiper et «montent» tout simplement.

Généralement on choisit une équipe d’une dizaine d’hommes, un piocheur, un charpentier, des travailleurs spécialisés. On part à deux pirogues. Il faut aller par eau tant qu’on peut. La marche dans la brousse est plus dure que la navigation. Et pourtant! Trois semaines, accroupis dans la longue et étroite pirogue que le moindre mouvement peut faire chavirer, sous un soleil terrible, sans ombre. Si les courants sont durs, il faut obliquer sur la rive, glisser sous les tentacules des palétuviers. Parfois un nid de mouches-tigres se détache des branches et tombe au milieu de la barque; parfois aussi c’est un serpent-grage. Se jeter à l’eau? impossible. Les pirogues sont accompagnées d’un fidèle cortège de caïmans et de piraïes. Ces dernières ont une spécialité: elles transforment d’un coup de dents le nageur aventureux en eunuque.

Quand on remonte le fleuve, on se heurte sans cesse à l’élan fumeux des rapides. Il faut décharger les pirogues, porter à bras les provisions et l’embarcation pour la remettre à flot, la barrière franchie.

Les sombres rives du fleuve, les masses métalliques de feuillage se déroulent, monotones, pendant des jours et des jours. Des perroquets rompent de leurs jacassements la solitude taciturne; leurs flammes vertes et rouges luisent sur les cimes: fanions. Un plongeur gris glisse sur l’eau. Un vol triangulaire de flamants roses plonge dans l’infini trouble du ciel, pareil à une voile renversée. Des boas enroulés aux branches, sur la berge, se balancent, indolents, allongeant la tête au bruit des pagaies. A droite, à gauche, la jungle et son épais silence, ce silence qui semble tomber de l’immensité du ciel tropical et qui étouffe sous son poids la rumeur incessante de la forêt, le cri des oiseaux et des singes, le travail des végétaux, la galopade des packs et des tatous, le bourdonnement des mouches, le crissement des rongeurs, le pic des fouisseurs, les milliers d’agonies, les milliers de naissances et d’éclosions, les râles de rut et de mort, la fermentation étouffée du charnier, la rumeur de ce monde où le meurtre est tapi sous chaque feuille.

Parfois on croise une pirogue chargée d’Indiens ou de ces nègres Bosch, qui savent faire franchir à une barque, d’un bond et d’un ahan, le saut tourbillonnant d’écume. On se croise, en silence, puis, lorsque les pirogues se sont dépassées, l’un des pagayeurs chantonne une sorte de mélopée lente. Dans la barque qui s’éloigne, un autre pagayeur l’entend et lui répond. Ils parlent ainsi sans se voir, et poursuivent chacun leur dialogue mystérieux. Longtemps le pagayeur continue sa mélopée, interrompue d’instants de silence, prêtant l’oreille à cette réponse que nous n’entendons pas et qui lui vient au fil de l’eau, d’une bouche invisible et lointaine.

Au bout de longues semaines que dure la montée du fleuve, voici le dégrad. On laisse la pirogue; on charge à dos les provisions; on empoigne son sabre d’abatis. En avant, à travers la brousse, au sextant et à la boussole, il faut ouvrir sa route au sabre, trancher les lacis des lianes et des branches, enjamber les arbres morts. La marche est une lutte incessante contre mille obstacles, contre le végétal hostile. On avance de huit cents mètres par jour, dans un air raréfié d’étuve, à demi nu, baigné de sueur.

Gaudin s’est trouvé une fois en face d’une muraille de bambous énormes et épineux, ronds et lisses comme des colonnes de métal. Le sabre s’émoussait sur leurs fibres. Pourtant il fallait traverser. On avança de trente mètres par jour. A mesure que Gaudin et ses hommes pénétraient dans ce taillis, des bêtes extraordinaires sortaient. Les bambous sont le refuge de tout ce qui redoute le fauve. L’ombre ouverte brusquement à la lumière bourdonnait de mouches, grouillait d’araignées, de lézards, de mille-pattes. Des peaux de serpents, flasques, pendaient comme des lianes. Le crotale, le serpent-Jacquot et le trigonocéphale avaient choisi ce gîte pour y changer de peau.

On marche. Dans le bois, la nuit vient vite. Vers cinq heures, il fait sombre. Alors on construit son carbet. Quatre piquets, un toit de feuilles de waza, le hamac. Quelques coups de sabre pour élaguer la brousse et les lianes. On n’a généralement que de la graisse rance; on mange son gibier rôti avec des piments sauvages. Puis on allume le feu pour la nuit. On garde ses chaussures à cause des vampires. On dort mal. La nuit de la forêt est pleine de bruits et le cri du crapaud-bœuf vous obsède. Celui qui se réveille met une bûche au brasier.

Parfois l’inondation vous surprend brusquement, pendant le sommeil. On n’a que le temps de se sauver, emportant son fusil et ses cartouches. Et puis il y a les grandes pluies de la mauvaise saison, les averses qui roulent en tonnerre sur les feuilles, l’odeur cadavérique de la forêt mouillée, la désolation de l’homme aux souliers moisis, aux vêtements en loques, toujours poursuivant son mirage.

Il y a l’ennemi insaisissable, celui qui vous harcèle sans répit, qui vous guette: l’insecte. Les moustiques, d’abord, qui empoisonnent vos soirs; les mouches de toute sorte: la mouche-tatou, la mouche-maïpouri, la mouche-tigre qu’il faut fuir dès qu’on l’entend bourdonner. Les tiques, qui se fixent dans la peau; les chiques, qui pondent leurs œufs sous les ongles des orteils; les vers macaques, larves qu’une mouche dépose sous l’épiderme et qui se développent, en rongeant les chairs, jusqu’au point de devenir des vers velus, longs d’un doigt (il suffit, pour les faire sortir, d’approcher de la plaie un peu de tabac); les poux les plus variés; l’araignée-crabe, large comme une soucoupe et hérissée de poils, dont la morsure est mortelle et qui fait des bonds de trois mètres; il vaut mieux changer de piste que de passer à côté d’elle; enfin l’horreur suprême, la mouche «hominivorax» qui pond dans les narines du dormeur et ses larves remontent jusqu’au cerveau. Si l’extraction n’est pas opérée tout de suite, le moins qu’on puisse perdre c’est le nez.

Il y a les serpents: le serpent-grage, le serpent-Jacquot, le serpent à sonnettes et le serpent-feuille, menu comme un bout de ficelle, qui se confond avec le feuillage et tue l’homme en trois minutes.

Enfin, il y a la fièvre!

A chaque pas, le danger, la douleur, la mort. Et personne n’y fait attention.

Gaudin évoque le drame quotidien de la forêt. Il me décrit la vie farouche du prospecteur et du placérien. Il l’a vécue. Il a subi l’étouffante chaleur, la fièvre, la morsure des bêtes, et conclut en souriant:

--Tout de même je regrette le bois. Là-bas j’étais heureux.

Et puis il y a l’or.

Le prospecteur se dirige au jugé, d’après son flair, d’après les indications qu’il a pu recevoir. Il s’arrête au bord d’un ruisseau ou d’un torrent. La végétation lui indique parfois si le terrain est aurifère ou non, certains arbres ne poussant que sur un humus très profond.

Un jour des placériens s’arrêtèrent pour déjeuner auprès d’un amas de rochers. L’un d’eux laissa glisser sa cuiller dans une faille. Pour la retrouver, il dut, aidé de ses camarades, déplacer une énorme pierre. Ils trouvèrent non seulement la cuiller, mais une pépite de plusieurs kilos.

La légende parsème cette terre de mort de trésors enfouis. L’or n’est pas un minerai comme le fer ou l’argent. Il apparaît pur, vierge. Il n’y a guère de méthode pour le découvrir. On le trouve parfois en creusant des puits, entre l’argile et le quartz. On draine la poudre jaune, mystérieuse, qui paillette l’eau de certains torrents. Chaque source d’or tarit plus ou moins vite. Puis l’or reparaît, ailleurs, en des lieux imprévus. On soupçonne que les monts Tumuc-Humac, inexplorés, abritent de fabuleux gisements. Un lac aux eaux sombres recouvre la ville de Manoa del Dorado; les richesses des dynasties indiennes disparues y reposent à jamais. Et depuis des siècles, des hommes que troublent ce mirage et cette légende, remontent le cours du fleuve en quête de l’Eldorado. Combien sont revenus? Un mystère entoure l’or. Il semble que, pour la nature elle-même, il est quelque chose d’étrange. Un oiseau décèle sa présence, l’oiseau-voyou que l’on appelle aussi l’oiseau mineur. C’est lui qui par son chant appelle le chercheur de placer. Et là où il est, il y a de l’or.

MONSIEUR AUGUSTE

Pendant des heures, nous avons remonté la rivière vaseuse et jaunâtre qui borde la forêt. Un vol de perroquets ou d’ibis, le sillage d’un caïman ont seuls rompu la monotonie de cette verdure sombre et de cette eau. Nous sommes partis trop tard et les pagayeurs ont fort à faire pour remonter le flux. Le canot est lourdement chargé. La nuit va nous surprendre, la brusque nuit tropicale. Déjà sifflent les maringouins surgis avec la fraîcheur du soir.

Et la nuit tombe. Il semble que le silence soit devenu plus lourd. Les premières étoiles se lèvent. Nous sommes environnés de ténèbres. L’eau clapote avec un bruit mou. On devine dans l’ombre la masse impénétrable, hostile du bois.

Soudain un point lumineux. C’est l’appontement du village. On tire un coup de fusil, du canot, pour se faire reconnaître. Nous accostons péniblement, entre des pirogues vides. Des indigènes s’agitent avec des lanternes, nous guident vers les cases où nous reposerons.

Je suis seul, dans une sorte de kiosque de liane tressée qu’éclaire une lampe Pigeon tremblotante. Le sol est de terre battue, recouvert d’une natte. Un lit blanc. Tout est propre. Une cuvette brille et, sur la table, que vois-je? un flacon portant l’étiquette d’un grand parfumeur parisien--vide. Nous sommes en pleine forêt vierge, à dix heures d’un endroit habité.

Harassé de fatigue, je me couche et souffle la lampe. Un vague malaise m’envahit, à me sentir si près de la forêt, seul, dans la nuit. Les autres cases sont éloignées, éparses. A deux pas de moi commence la jungle. Je ne suis préservé que par cette mince cloison de liane. Le moindre bruit résonne comme une menace ou un avertissement; à travers la paroi, il me semble sentir le souffle d’un être énorme, tout proche.