Le pot au noir

Part 4

Chapter 43,915 wordsPublic domain

J’ai obtenu des chiourmes de monter près d’eux, dans l’intention de photographier les forçats. J’ai offert des cigarettes. Le noiraud a pris la pose, tout de suite, un poing sur la hanche. Le grand n’a pas baissé la tête. Un chiourme a voulu être sur la plaque.

Il est pénible d’affronter le regard de ceux sur qui une grande infortune ou un châtiment impitoyable sont tombés. Il y a des riches qui ne peuvent faire l’aumône sans rougir.

On parle, très naturellement,--eux, du moins.

Je demande:

--Ce sont les Anglais qui vous ont repris?

--Oui, on était parti dix sur un canot. La mer nous a jetés sur la côte. Nous ne savions pas où nous étions. Toute une nuit nous avons dû retenir le canot avec nos mains, pour qu’il ne fût pas brisé sur les récifs. Au jour, nous trois étions morts de fatigue. Nous sommes restés. Les autres sont partis. Ils arriveront peut-être au Venezuela.

--S’ils ne meurent pas en route! ajouta l’homme aux cheveux châtains, philosophe.

Puis ils causent avec le surveillant qui revient de congé. Ce sont eux qui lui donnèrent des nouvelles du bagne.

--Il y a déjà longtemps que vous êtes parti?--Six mois.--Vous n’avez pas su la mort du gardien X...? Ou, il a été tué à coups de sabre... J... a passé à l’équipe volante... Le surveillant F... a tiré sur un tel...

Le gardien, bonhomme, hoche la tête. On échange des propos, comme des soldats qui rentrent de permission, comme des ouvriers qui reviennent à l’usine, après un chômage. Surveillants et forçats sont de la même maison. Les évadés semblent sans mauvaise humeur de leur échec. Trois semaines de «hard labour» à Demerara leur donnent le goût de rentrer là-bas. Comme il doit être difficile de lire quelque vérité sur ces visages blêmes!

L’ENFANT PERDU

Lentement, par une mer houleuse, vert pâle et, par zones, jaunâtre et striée de moires violettes, nous approchons de la terre du bagne. Les cabines sont d’épouvantables étuves. Un grand vent chaud souffle toute la nuit. Je songe aux évadés pour qui le soleil se lèvera sur la geôle.

Au lever du soleil, on signale les îles du Salut. Iles d’un rouge sombre, plantées de quelques palmiers et cocotiers. Des maisons couleur d’ocre qui sont des dépendances du pénitencier, comme toute chose ici. Un canot où rament des forçats, le torse nu et tatoué, vient accoster pour le courrier. Les condamnés exhibent une pacotille, bouteilles, vanneries. Ils crient leur prix du fond de la barque. Un gendarme achète une noix de coco sculptée. Il s’en excuse.

--Vingt-cinq sous! Ce n’est pas cher. C’est pour la curiosité. Du travail de forçat.

Des gens vêtus de blanc, casqués, décorés, montent à bord.

Tout à l’heure nous avons doublé le récif de l’Enfant Perdu. C’est un bloc de rocher rougeâtre sur lequel s’élève un phare. Deux forçats sont chargés d’entretenir le feu. C’est, paraît-il, un filon. Ces deux hommes vivent sur dix pieds de roc, battus par une mer violente et chaude, où grouillent les requins. Pour horizon, ils ont, d’un côté, l’infini jaunâtre de l’eau; de l’autre, la ligne basse et mince de la terre. Une fois par semaine un canot apporte des vivres et s’en retourne. Les squales sont de bons gardiens. Les deux hommes vivent là seuls, avec la pierre, l’eau et la lampe du phare. Un jour un des deux solitaires a tué l’autre. Lorsque le canot des vivres a accosté on a trouvé le meurtrier en tête à tête avec un cadavre depuis trois jours.

III

LA COLONIE HONTEUSE

CAYENNE

Une caserne ocre rouge dans les feuillages sombres du morne Céperou. Une large baie dans laquelle on avance à la sonde. Vase épaisse et jaunasse. Une lumière trouble, brûlante, coulant à plomb. Une demi-circonférence de palétuviers. Des maisons claires. La sensation d’être isolé du reste du monde, perdu à tout jamais, dans une solitude de peine, de honte et de fièvre.

Des musiques grincent et sautillent sur le débarcadère. Une cohue blanche et noire se presse sur l’appontement. Trois négresses s’en dégagent, vêtues de rouge, de jaune et de violet, le front ceint de madras éclatants. Elles portent des fleurs entourées de feuillages pareils à des peaux de serpents. Un grand noir, maigre et déhanché, joue, debout, d’un violoncelle à trois cordes; un piston et une clarinette l’accompagnent.

Cinglé d’une aveuglante lumière--toujours cette clarté fausse et cuisante--le cortège se déroule, musique en tête, à travers des rues pierreuses, défoncées. Le sol est couleur de sang. De près, les maisons, la plupart en bois, paraissent sales et sordides.

Une grande place, où poussent des herbes folles, où fourmillent les poux de cheville; plantée de palmiers gigantesques, aux longues tiges blanches, au bout desquelles se balancent des bouquets de feuilles vertes et rousses, dans un ciel d’un bleu fade et pourtant dur, terrible aux yeux. Là-haut nichent les «charognards» aux fientes corrosives.

Des cris, des acclamations, des discours, des discours sans fin, coupés de morceaux d’orchestre. Après les palabres, les musiciens boivent ce qui reste du punch. Hâtivement des négrillons se bousculent.

Et puis ce sont les vastes pièces vides de la maison coloniale; la citronnade glauque dans un verre géant; le balancement du rocking; la recherche des courants d’air; les fenêtres sans vitres, closes de persiennes à travers lesquelles on devine la clarté meurtrière de midi. La servante martiniquaise débarrasse la table. Elle va sur la trentaine. Ses yeux sont couleur de café clair; ses cheveux très crépus, séparés par une raie, derrière la tête, relevés en coques des deux côtés, avec des épingles d’or qui retiennent un madras orange à deux cornes. Une ombre bleue emplit la chambre, vidée maintenant des rumeurs publiques. C’est la paix de la sieste. Mais une grosse mouche, bourdonnante, fait sursauter le dormeur.

CHAMBRE A LOUER

Dans cette ville--cette bourgade plutôt--où il n’y a pas d’hôtel, j’ai trouvé chez un Syrien une chambre à louer. Elle est immense, cette chambre, et toute à claire-voie comme une volière. Trois fenêtres où, pour être exact, trois emplacements de fenêtres. Deux lits fournis de couvre-pieds rouges et de moustiquaires déchiquetés. Mais pas un siège qui ne soit à bascule. Le portrait à l’huile du maréchal Joffre repose sur un porte-manteau. Des réclames de parfumerie sont collées au mur. Des livres s’empoussièrent, épars, sur des meubles: «De la Prostitution à Paris» en deux tomes et l’«Histoire de l’Art» de Vitet. Sur une commode baroque tintent, à chaque pas, des verroteries compliquées: tout un stock sonore de coupes, de vases, de bibelots coloriés (mon hôte est un Syrien marchand de tout). Une musique cristalline accompagne le plus léger de ses mouvements.

Ma logeuse: un paquet de loques sales, un visage jaune sous un turban noir. Bavarde comme une Napolitaine, elle égrène un rosaire de paroles incompréhensibles, flanquée d’une marmaille nue, de gosses crasseux et roses, piaillant, hurlant, se bousculant, et jouant de leur petit sexe avec une impudeur tout orientale.

Au-dessous de ma fenêtre, une cour de terre battue, rouge. Un bananier étale ses feuilles grasses à côté d’une fontaine. La cour est bordée d’un côté par ma maison, des trois autres par des boxes bas, sans fenêtres, avec une seule porte ou un rideau. Là dedans demeurent des femmes, une tribu de négresses aux seins mous, aux belles cuisses. Elles font leur cuisine sur un brasero dans la cour, leur toilette et leur lessive à la fontaine. Des bouffées d’odeur forte vous montent aux narines. Le soleil se lève derrière les cases, et sous la mauve coulée de l’aurore, je vois parfois une de ces filles debout devant la porte, ouvrir son peignoir de cotonnade et soulever lentement, voluptueusement, dans chaque main, un sein pesant et bronzé. Elle me voit. Elle rit.

Le matin et le soir, ce sont des jacassements sans fin, des rires ou des disputes. L’après-midi, un silence lourd, parfois un soupir ou un gémissement derrière les rideaux tendus ou les portes demi-closes. La cour est pareille à une cuve de sang figé. Les raides palmiers s’immobilisent sur un ciel de zinc; un vautour au col râpé, un «charognard», ouvre et ferme de grands cercles noirs dans le bleu, puis s’abat, brusque froissement d’ailes, sur une ordure grésillante de mouches.

Le soir aussi, il vient des hommes, des chercheurs d’or ou de balata, en complets soigneusement amidonnés, coiffés de canotiers ou de feutres mous. L’un d’eux égratigne une mandoline. Le clair de lune givre les palmes et les toits. Un autre chante. Ce sont des mélopées lentes et rauques, un vers mille fois répété. Le rayon d’une lampe glisse sous un rideau. Une mouche à feu s’allume, s’éteint et se rallume plus loin, dans l’ombre violette.

Et soudain, un hurlement de femme, des jurons, une bousculade. Une autre voix d’homme, plusieurs. En un instant, la cour est pleine de peignoirs voltigeant bleuâtres sous la lune. Toutes les femmes sortent; toutes hurlent, de leurs gorges rauques et aigres. Les chiens s’en mêlent. Les femmes crient plus fort. Puis, silence. Un cercle se forme. Deux hommes sont aux prises. Leurs ombres s’affrontent sur la terre rose. Des coups sonnent sourds, comme un boulanger qui rabat la pâte. «Han!» soufflent les jouteurs. Une femme glousse. Le cercle est immobile et muet. Les coups se succèdent, rapides, acharnés. Les adversaires se bourrent les côtes, le visage, presque corps à corps: masse sombre où luit l’éclair d’une mâchoire. Un rayon coule sur les feuilles du bananier et phosphorise la fontaine. Mouvement dans le cercle. Un cri d’effroi. Un des adversaires s’est abattu, «knocked out». Les femmes s’empressent autour de lui. Elles s’en donnent à cœur joie de brailler et de gémir. Le tumulte des lamentations s’élève de nouveau vers les étoiles. L’assommé se reprend à vivre. Les palabres recommencent. La discussion sera terminée à l’aube. Chacun parle à son tour. J’entends une voix nasillarde entonner sur un ton de prêche: «Any sensible man...» tout homme sensible... Un chien désespéré hurle. De très loin, de la jungle qui meurt aux lisières de la ville, d’autres bêtes lui répondent.

SOLITUDE

Les palmiers fusent de leurs tiges bleuâtres sur un ciel d’un vert transparent, strié de nuages violets à reflets roux. Un coin de rue. Au-dessus des maisons baignées d’un reflet rouge, un golfe d’or et de cuivre, encadré de nuées noirâtres, et juste, dans un cercle de lumière, des palmes balancées.

Je tourne. Au bout de la rue, bordée de murs et de feuillages, au bout de la rue rougeoyante dans l’ombre, tranchant d’une bande bleu noir sur l’espace orangé: la mer.

Sur le port, des couchants splendides et rapides. Suit un fumeux crépuscule, riche de nuages moirés, aux couleurs vénéneuses, où le violet, un violet morbide irisé d’or et de pourpre domine, parmi des îles vertes, de grands lacs translucides et d’étranges flammes sombres qui semblent sortir de la mer. Un élément qui n’est ni la terre ni l’eau, mais la vase, rassemble les clartés éparses dans le ciel et sur l’océan, étale des nappes de soie et des velours damassés lisses, chatoyants de pourpre malsaine, de roses de pourriture, de jaune de soufre. De-ci de-là, de grosses cloques blêmes se gonflent, crèvent, soufflent la fièvre.

Un manguier, épais et rond, s’appuie sur le ciel rouge et sur la mer couleur d’encre. Les feux d’un vapeur s’allument dans la rade. De l’océan s’élèvent avec lenteur d’énormes piliers de fumée qui soutiennent la voûte transparente du soir. Quelque chose d’obscur, de menaçant et de farouche dans les grands nuages immobiles qui pèsent au ras de l’horizon, et dessinent un cerne de bistre autour du monde. Le Sud-Atlantique mûrit des cataclysmes. Piqué sur une frange de noir velouté, un fanal veille.

Sur le parapet, assis sous leurs grands chapeaux de paille pointus, dans leurs vêtements de toile grise, des forçats causent, sans geste. On entrevoit leurs visages rasés, creusés, verdâtres, et leurs yeux... Ces yeux de bagnards, qu’on ne peut oublier: des yeux fuyants, vidés par le soleil.

Lorsque souffle le vent du large, je suis un chemin de ronde au-dessous de la caserne--rose et jaune comme un monument d’Italie,--dans la masse sombre des manguiers, et qui garde longtemps la lueur du soleil disparu. De là, je vois la mer, un phare, et je cherche instinctivement la route du retour. Ici, on est toujours un exilé.

Dans les rues, les lampes électriques intensifient encore la teinte rouge de la terre. Une vapeur de fournaise incandescente revêt les murs où s’encadrent des fenêtres d’un vert pâle. Sous des vérandas, l’intérieur des maisons s’éclaire brutalement. Une femme passe; nuit pommelée au-dessus d’elle. Sur sa paume, tournée vers le ciel, elle porte un poisson, courbe comme un arc et luisant d’un rayon de lune.

JUSTICE

La hantise du bagne vous accompagne dans les matins durs et déjà trop chauds, dans les midis meurtriers pour l’homme d’Europe, dans les soirs fiévreux, bourdonnant de moustiques. Il y a des forçats partout. On les reconnaît à leur souquenille grise, au chiffre marqué sur la manche, au large chapeau de paille, à leur tête rasée et à leurs yeux. Mais on les reconnaît aussi à la marque invisible du bagne. Pas n’est besoin de fer rouge. Le bagne marque son homme, coupable ou innocent. Un certain degré de misère et d’abjection ne s’atteint pas sans qu’il en reste quelque chose d’ineffaçable. Il faut que le pénitencier soit un terrible creuset pour imprimer ce signe sur tous les visages. Il advient de rencontrer parfois, sous les Tropiques, dans quelque cité étrangère, un homme bien vêtu, bien nourri, commerçant, planteur, et d’éprouver un léger malaise: «C’en est un!»

Les voici, sur le port, dans les rues, isolés ou en corvée, déchargeant des bateaux, tirant sur les amarres, canotiers, débardeurs, coupeurs de palétuviers, destinés aux besognes les plus humbles, les plus serviles, qu’ils accomplissent mollement, stimulés par les chiourmes qui se dandinent, casque en tête, mains dans les poches et revolver à la ceinture.

On étouffe dans cette cité de servitude.

L’homme condamné est un numéro, une machine aveugle. On ne peut lui enlever totalement le droit de penser; mais on s’y efforce. Le verdict prononcé, il est nu et dépouillé de son nom comme de ses vêtements. Il porte les péchés de la race et de la société. Le juge est pur; les belles spectatrices du drame sont pures; la populace qui braille devant le tribunal, elle-même est pure. Tous ces flâneurs qui viennent voir juger un homme sont purs; et ils sont libres. Mais cet homme qui, hier, était comme eux, aujourd’hui il n’y a plus de rédemption pour lui.

GALÉRIENS

Il n’y a qu’une beauté ici: la nuit. Clair de lune. Les murs et la terre sont d’un rose ardent. Les toits de zinc semblent couverts de neige. Les tiges blanches des palmiers balancent légèrement leurs touffes sombres dont les feuilles touchées par un rayon paraissent poudrées de cristaux. La rosée tombe. Un ciel d’une profondeur infinie. Mais la nuit elle-même est souillée par le bagne proche.

Les transportés arrivent ici sur la _Loire_. Ils voyagent dans des cages de fer, séparées par une allée où se tiennent les gardiens. Ces cages sont situées dans l’entrepont, non loin des machines. Quand on navigue près du Tropique, la température est celle d’une étuve à dessiccation. Dans leurs cages, ils mangent, boivent, dorment, défèquent et vomissent. Si quelqu’un regimbe et que les autres ne parviennent pas à calmer l’indocile, douche à la vapeur brûlante.

Les lances sont là, toutes prêtes.

On les débarque épuisés, matés par la traversée. Ce n’est plus qu’une horde hâve, un troupeau abruti et docile. On leur enlève la casaque de laine qui leur a servi pour le voyage. On la remplace par une casaque de coton qui sera renouvelée une fois par an. Un chapeau de paille. Pas de linge, pas de chaussures. Pas un mouchoir. Pas une cuiller. Pour manger, leurs doigts et une «moque», sorte de gamelle à quatre.

Les premiers mois, coucher sur le bat-flanc, les pieds pris dans une barre de fer. L’homme ne peut se retourner de la nuit. S’il se conduit bien, s’il est recommandé, si sa famille lui envoie de l’argent, s’il plaît au gardien, s’il moucharde, il obtiendra d’abord la suppression de la barre, un hamac peut-être.

Une savante hiérarchie les divise. Quatre catégories. On peut monter de l’une à l’autre et redescendre également--depuis les «incorrigibles» qui travaillent nus, accouplés par deux, dans la forêt pestilentielle, où les gardiens crèvent avec les forçats, jusqu’aux «1re catégorie», les résignés, les délateurs, les bien notés, que l’on place comme domestiques, jardiniers, commis. Le pénitencier fournit ainsi des domestiques gratuits, souvent fort bien stylés. S’il vous arrive d’être invité à dîner chez un haut fonctionnaire, vous pouvez être servi à table par un assassin célèbre. Cela donne un léger frisson aux dames qui regardent ses mains.

Quinze cents forçats. Autant de charpentiers, de maçons, de tailleurs, de bûcherons, d’ouvriers de tout métier, à l’usage exclusif de l’Administration. On envoie en Guyane les gens qui ont violé des petites filles, forcé des coffres-forts ou fait de la propagande libertaire, en vue de vider les pots de chambre des ronds-de-cuir de là-bas. D’ailleurs, pas un ouvrage d’utilité publique; pas une route, pas un canal; un port comblé de vase. Mais de belles maisons pour messieurs les fonctionnaires et les chiourmes qui confient parfois l’instruction de leurs enfants à d’ex-pédagogues, condamnés pour détournement de mineurs. Dame, ça ne coûte rien.

Le forçat ainsi placé devient un «garçon de famille». Il devient même quelquefois tout à fait de la famille.

Tous ne sont pas aussi favorisés. Il y a les fortes têtes, les paresseux et ceux qui ne mouchardent pas. Il y a--et c’est le grand nombre--ceux qui n’ont pas perdu le fol espoir de s’évader et qui tentent désespérément de fuir. Pour ceux-là, inutile de songer aux douceurs du «garçon de famille». Travail sans chaîne, ou à la chaîne, suivant la catégorie, dix heures par jour, parfois davantage, en corvée pour couper des racines de palétuviers, dans l’eau visqueuse et grouillante de bêtes, jusqu’à la ceinture, un soleil de plomb sur la nuque, des nuées de mouches et de moustiques collés aux épaules nues; ou bien pour scier des arbres les pieds sans chaussures dans la brousse fourmillante de «chiques», de serpents, de mille-pattes et d’araignées, respirant tous les miasmes et l’haleine de fièvre que souffle cette terre gavée de pourriture, sous l’ombre humide et chaude de feuillages que, depuis des siècles, la lumière n’a pas traversés.

Pas d’air: sous le Tropique, c’est la pire torture. Or un cachot est large de deux mètres et long de cinq environ. Une lourde porte verrouillée à l’extérieur le ferme; il n’y a pas d’autre ouverture. Aucune clarté ne pénètre, si ce n’est par la fente de la porte qui donne sur un couloir sombre. Un bat-flanc est fixé au mur par des charnières. On le baisse pour la nuit. On le cadenasse le jour de sorte que l’homme ne puisse pas se coucher. Des condamnés y demeurent trente jours. On peut infliger à un homme jusqu’à soixante jours de cachot. Après une période de trente jours, on le met au vert une semaine dans une cellule éclairée, puis on le remet un autre mois dans le cachot obscur. J’ajoute que cette impénétrable prison ne l’est pas pour les cancrelats, moustiques, mille-pattes, voire pour les rats qui passent partout.

Aimablement un gardien m’ouvre un cachot et consent à m’y enfermer. Un séjour de cinq minutes dans le trou humide et obscur suffit à fixer certaines idées sur les défenses sociales, et sur les avantages qu’il y a à être né d’une famille aisée, d’avoir reçu une bonne éducation et de n’avoir jamais crevé de faim, ni fréquenté un trop vilain monde.

Les chambrées de ceux qui ne dorment pas en cage ressemblent fort à des chambrées de caserne, ou plutôt à des salles de police, assez vastes. Le bat-flanc et la planche à pain, avec le barda du forçat. Cela a à peu près la même odeur. Des exempts de corvée s’étirent ou rongent un quignon de pain, montrant leurs bras et leur poitrine tatoués. Si un chef entre, ils se lèvent, comme des soldats. Au couvre-feu, on verrouille les portes. Personne ne peut entrer ou sortir. Les personnes douées de quelque imagination se représenteront assez bien une nuit de bagne, dans la chambrée close, ces étouffantes nuits de la Guyane où flottent les vapeurs de la terre humide, l’odeur de la chair humaine fatiguée, de l’urine et de la sueur; l’obsédante rumeur des moustiques acharnés à mordre; la meurtrissure des planches; les gémissements et les râles de ceux qui dorment; les haines qui fermentent, les évasions qui se trament, les vengeances qui mûrissent; les spasmes honteux. Les hommes enfermés, pour la plupart de robustes adultes, sont privés de femmes depuis des mois, depuis des années.

Un jour par semaine, on réunit dans une cour les forçats les plus indisciplinés; ceux qui ont subi le plus de punitions, on les fait mettre à genoux. Et devant eux on monte et on démonte la guillotine.

Il y a de temps en temps des exécutions capitales. Les forçats y assistent. Pour faire le bourreau, on demande un volontaire. Il s’en trouve toujours. C’est généralement un nègre.

Des révoltes parfois. La nuit venue, les surveillants tirent au hasard dans les cases et les baraques. Une fois il y eut deux cents morts jetés aux requins.

Autrefois, quand un forçat mourait aux Iles, on fourrait le cadavre dans un sac, avec une grosse pierre. Un canot, conduit par des forçats, se détache, une cloche sonne. A cette rumeur familière, par bandes les requins accourent. Un deux, trois, han! Le sac est à l’eau. Cette coutume est abandonnée aujourd’hui, paraît-il. Des vengeances aussi. Un jour, dans un chantier de la forêt, des transportés étourdirent leur gardien à coups de matraque, le ligotèrent et le déposèrent sur un nid de fourmis rouges. Les chiourmes ne retrouvèrent qu’un squelette. Ce sont les hommes qui ont fait de cette terre une terre de mort.

TAM-TAM

Une cour entre des cases aux toits de zinc givrés de clair de lune. Une touffe de palmes sur le ciel laiteux. Une clarté bleuâtre très vive: on lirait.

Dans la cour une foule se tasse, hommes et femmes, vêtements blancs, peignoirs et madras aux teintes adoucies par la nuit. Quelque chose de fantomal. Tout ce peuple jacasse dans l’attente du bal. Tam-tam, ce soir, en l’honneur du candidat.

Des coups sourds: un martèlement lent, puis précipité, à nouveau ralenti; un crépitement puissant et feutré. Trois musiciens vêtus de bleu et coiffés d’informes chapeaux mous, accroupis, tambourinent sur des barillets recouverts de peau de cochon, placés entre leurs genoux. On voit leurs mains noires et nerveuses frapper la peau à coups d’abord lents et farouches, puis rapides, frénétiques, et brusquement arrêtés. Le roulement du tam-tam oppresse comme une menace. Il évoque les villages perdus dans la brousse; c’est le rythme même de la danse de guerre que dansent les Indiens Saramacas sur les rives du grand fleuve.

A mesure que les musiciens jouent, ils se courbent davantage. Ils sont enfin complètement accroupis et le nez sur le sol. Les danseurs et les danseuses se divisent, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, face à face. Ils commencent par chanter. Le roulement du tam-tam scande une mélopée monotone sur des paroles répétées sans fin. Ce soir, les danseurs ont improvisé ce verset:

«Li ca sauté, not’ député.»

«Il va sauter, notre député.» Ils vont répéter indéfiniment cette phrase, le corps balancé, la tête droite, les yeux fixes.

La danse consiste en de lentes oscillations. Les femmes, presque immobiles, écartent leurs jupes avec une mimique de révérence à peine esquissée. Les hommes démènent leur ventre et leurs fesses, en une chorégraphie éloquente et obscène. Un pas en avant, un pas en arrière.