Part 3
La tristesse de ce clair de lune tropical. Où sont les premières nuits chaudes, éclatantes d’astres? Ici une buée funèbre fume entre le ciel et la mer. On distingue des glissements de nuages plus noirs encore que le ciel. La crinière sombre du paquebot ajoute à ce sinistre amoncellement.
Le croissant brille d’une pauvre clarté voilée sans faire étinceler les flots de goudron. Une atmosphère de suie autour du croissant, un orbe de nuées livides, un immense ovale blanchâtre, maladif.
MOUILLAGE
On dit que nous serons à Demerara cet après-midi. Nous aurions dû arriver ce matin. Mais on a manqué la marée. Au réveil la mer avait encore changé. Elle est maintenant verte et savonneuse. Elle brasse déjà les boues de l’Orénoque.
Ciel nuageux presque blanc. Or étouffe. L’eau à chaque coup d’hélice devient plus trouble, plus épaisse. Elle est zébrée de longues moires. Quand on se penche sur le bastingage, une vapeur brûlante vous monte au visage. De larges taches affleurent des bas-fonds, pareilles à des moisissures grises.
Chaleur visqueuse. Sensation d’huile tiède sur la peau.
Des coulées violettes.
Nous mouillons maintenant dans un immense désert, plat, pâle et triste. La tête est lourde; les tempes bourdonnent. Nous sommes en vue de la rivière et il faut attendre le flux.
La mer est devenue jaunâtre. Quand on a jeté l’ancre, des traînées de vase ont affleuré, puantes.
Au loin, la terre: une mince ligne d’arbres et de maisons au ras de l’eau. Près de nous, un charbonnier, noir et rouge, balancé entre le ciel et la mer plate. C’est tout.
A l’avant du bateau, deux négresses en peignoir jaune, avec des fleurs rouges dans leurs cheveux: «Voyons! dit le médecin du bord, nous ne sommes pas en carnaval». La réverbération de l’étendue lamine les paupières au fer rouge. La mer semble bouillir. Le ciel s’est foncé. Il passe au bleu noir; marbré de grosses poches blanches, éparpillées. Cette ligne noire: Demerara, l’Amérique. Pas une ombre. Un lent roulis. La calotte de plomb sur le crâne et les tempes.
TERRES LOINTAINES
Les mêmes nuages livides, immobiles sur un ciel orageux d’un bleu gris foncé très fin. La mer de jaunâtre devient grise. Tout le crépuscule tropical tient entre ces deux lèvres pourpres qui bâillent sur l’eau noire.
Demerara! on ne pourra pas descendre à terre, ce soir. Des appontements sans fin, sur pilotis. Une eau irisée d’essence et de pétrole. Des pirogues montées par des noirs en haillons accostent. Les vendeurs de bananes et les marchands de caïmans empaillés escaladent la passerelle et se ruent sur le pont. Un nègre franchit le bastingage, la tête en avant, le front bandé d’un foulard rouge.
Sur le ciel et la mer glisse un jeu délicat de teintes roses, grises, marron. Tout est plat. Les palmiers, les mâts des vaisseaux et les toits des maisons sortent des eaux lisses.
Un remous sur le pont. Sous les touches électriques émergent des faces luisantes.
Tout d’un coup la foule s’ouvre. Un énorme policier noir s’avance, les coudes écartés, vêtu de bleu, casquette à gourmette d’acier, casse-tête à la main. Et derrière lui, lamentable remorque, quatre visages de cire, quatre visages de musée Grévin. Ce sont des forçats évadés repris par la police anglaise. On dit qu’ils ont beaucoup souffert à la geôle de Demerara. L’un est très vieux, vêtu d’une veste de coton; un autre, petit, barbu, vif, coiffé d’un chapeau mou; un autre, grand, au visage encadré d’une barbe châtain, menton fuyant, long nez un peu de travers; un visage faux, triste et hautain. Mais tous ont la même pâleur et les mêmes yeux de fièvre. On les pousse vers l’entrepont. Le petit sourit aux passagers.
L’eau plate et le ciel s’uniformisent. Des lampes s’allument à quai, puis le phare. Immense nappe bleue et grise, avec toujours ces ballots de coton livides dans le ciel. Une barque--la dernière--regagne la rive. Le forçat châtain a le bras tatoué.
CITÉ
Les belles maisons coloniales sur pilotis, toutes blanches, ripolinées, les vérandas ajourées et les bouquets de palmes! Le hall regorge de marchandises, et il y a des paniers pleins de riches piments rouges. A la «Ice House» on boit du stout frais. Une grande salle sombre; des arcades blanches dans lesquelles se découpent, balancées, les feuilles des bananiers. Odeur de rhum. Un billard. Des nègres jouent avec des rires éclatants, renversant le torse.
Domimant le billard, une sorte d’estrade; d’autres noirs jugent les coups, une jambe rejetée par-dessus l’autre.
Dans la rue, des Hindous, pouilleux, vêtus de loques, avec des yeux brûlants et des traits fins. Un grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un turban. Il porte une tunique de coton déchirée et traîne ses pieds nus dans des souliers délacés. C’est un puissant: le grand-maître des Boucheries.
Le long de la route, des Hindous ont allumé des feux. Ils sont tous presque nus, mais en turban. Leurs femmes ont de minces visages incrustés d’or.
Un cocher de fiacre nègre en chapeau haut de forme, livrée bleue et bottes à l’écuyère.
Le parc. Terre rouge. Feuillages gras et grappes d’orchidées.
Des nurses noires et des babies blancs.
LE PADRE
C’est un prêtre barbu, coloré et fort en gueule. Vingt ans de colonie. Les plus mauvais postes.
On étouffe. Personne ne peut dormir, ce soir, dans les cabines. Ma chaise-longue côtoie celle du Padre. Nous voguons de conserve.
Je lui parle des bagnards.
«Des salauds! Tous des salauds! Ils m’ont tellement couyonné! Et surtout ne vous laissez pas faire. Si vous manifestez la moindre pitié, vous êtes la poire. Il n’y en a pas un qui vaille quelque chose. Même ceux qui ne sont pas mauvais, le bagne les marque. D’ailleurs le bagne c’est pour toujours--à cause du «doublage». Le libéré ne peut quitter la colonie. Il y est attaché, jusqu’à ce qu’il crève, généralement.
«Savez-vous comment on les appelle là-bas, les bagnards? Les «popotes»! C’est-il beau, ce nom-là! Ah! ils ne s’en font pas, les bougres! Vous ne les connaissez pas, vous. Laissez donc.
«Vous avez lu Tolstoï. Je vous plains. Moi, j’ai sur le cœur toutes les carottes que ces fainéants m’ont tirées.
«Et quelles mœurs! Chacun a sa «femme», naturellement. Quant aux cadres, mieux vaut n’en rien dire. Délation partout. MM. les surveillants ne sont pas toujours sévères; la vertu de leurs épouses est assez bonne, si elle leur permet un supplément de solde. Voyez-moi le retour des choses. Au bagne c’est le forçat qui devient le «miché».
«Si j’ai rencontré des innocents! Un seul en vingt ans de Guyane. Un homme avait été assassiné sur la grand’route. Agonisant, il put prononcer un nom, un seul nom, pas un prénom. C’était le nom de deux frères. Le coupable était père de famille. Son frère se laissa condamner pour lui. Huit ans de bagne, plus le doublage, ce qui fait seize. Il avait dix-neuf ans. Il est mort avant la fin de sa peine. Il m’avait raconté son histoire sous le sceau du secret.
«Les différences s’atténuent vite au bagne. Elles se fondent dans une mentalité spéciale, peu à peu, irrévocablement. Il faudrait trier les sujets et pour cela il faudrait à la tête du pénitencier des hommes d’une haute valeur morale. En réalité, on classe les forçats d’après les recommandations, d’après l’argent qu’ils reçoivent de leur famille. C’est comme partout, allez; comme au collège ou à la caserne. Ceux qui ont été bien recommandés échappent à l’enfer; on les met infirmiers, employés.
«Une petite histoire pour illustrer cela: celle de J..., de Dijon. Sous-officier dans la marine. Indo-Chine. Fume l’opium. Habitudes de pédérastie. Revient en France pendant un congé. Va à Dijon voir sa fiancée; devient amoureux du frère de celle-ci, dix-sept ans. Scandale. Les parents rompent avec J... Celui-ci, désespéré, vient sonner un après-midi et demande à voir le jeune homme. Les domestiques refusent de le laisser entrer. Au bruit de la dispute, le jeune homme paraît en haut de l’escalier.
«--Tu ne veux plus me voir? dit J...
«--Non, répond l’autre.
«--Je ne te verrai donc jamais, jamais plus.
«Et J... tire son revolver, abat le garçon. Vingt ans de bagne.
«Il arrive à Cayenne, pourvu de recommandations. Le respect général l’entoura vite. Fut pris comme commis dans une administration dont le directeur ne vit rien de mieux que de lui confier l’éducation de ses enfants, car J... était d’une bonne famille et avait de l’instruction.
«Les criminels par accident, dites-vous? Les passionnés? Ah! mon pauvre ami, perdus comme les autres. Un homme à la mer. Et puis voilà! De très rares arrivent à se faire réhabiliter. D’ailleurs on ne réhabilite que ceux dont la famille peut payer les frais du procès. Tenez! il y avait là-bas, à l’hôpital, un jeune infirmier, un bon garçon, je vous assure. Il m’a raconté comment ça lui était arrivé. Comment il avait tué, quoi!
«C’était un Breton. Il servait à bord d’un voilier. Il revient à Saint-Nazaire après une longue traversée. Tout de suite il pense à aller voir une femme qu’il avait connue et chez qui il avait quelques hardes. Il monte. La femme était au lit et pelait des pommes de terre. Près de la fenêtre était assis dans un fauteuil un homme avec des galons de quartier-maître. L’homme ne bougea pas.
«La femme ricane.
«--C’est bon, fait le marin. Rends-moi mes frusques.
«La femme se lève, assemble les hardes, les jette au matelot. Tombe un portrait d’elle.
«--Je le veux, dit le matelot. Il est à moi.
«La femme fait mine de le déchirer. Le matelot saute sur elle pour le lui arracher. Le quartier-maître vient au secours de la femme et prend le matelot par les épaules. Celui-ci saisit sur la table de nuit le couteau qui servait à peler les pommes de terre et frappe au hasard, derrière lui. La lame rencontre le quartier-maître, à l’aine. L’homme tombe et meurt. Le matelot se retourne et va se constituer prisonnier. Dix ans de bagne.
«Je l’ai fait entrer à l’hôpital. C’était un gars fort doux et qui faisait bien le jardinage.»
* * * * *
La nuit, pour être fort avancée, n’en est pas moins lourde. Malgré la masse de plomb qui nous opprime, malgré l’électricité brutale, le padre, sa pipe froide dans la main, la soutane relevée sur ses jambes velues, ronfle.
PROPOS SUR LE DECK
Ah! monsieur, parlez-moi des Sénégalais, mais pas des autres nègres. Figurez-vous qu’à la Martinique on a trouvé deux prêtres assassinés. On leur avait enlevé le cœur pour en faire de la poudre.
--Ne laissez jamais tomber à terre un de vos cheveux, votre ennemi pourrait le ramasser et vous préparer un «quinbois». Si vous faites une observation à votre bonne, elle vous en administrera un dans votre petit déjeuner.
--Moi, je n’aime pas Loti. Je n’ai pas vu Tahiti comme lui. Les Tahitiennes vont à bicyclette, le soir, avec leurs robes flottantes, montées en amazone et portant de grosses boules de papier peintes, qui leur servent de lanternes.
--Pour une Tahitienne, dit le colonel, un homme en vaut un autre. Elle préférera même l’ordonnance au colonel, si le colonel est vieux et l’ordonnance jeune.--Je n’aime pas la peinture de Gauguin, dit un fonctionnaire colonial. Gauguin était un personnage pas propre, qui avait pris les mœurs des Canaques. On a beaucoup volé à sa vente, en particulier une sculpture représentant l’Evêque.
VISAGES
Ils sont là, autour de la table, leurs faces sombres montées sur la blancheur bleutée des cols de celluloïd, sanglés dans des vêtements étriqués et strictement européens; gênés par leurs bottines et plus encore par cette éducation primaire, laïque et obligatoire qu’un gouvernement, ami des lumières, exporte glorieusement dans les plus lointaines jungles. Beaux parleurs, leurs cervelles éclatent de formules: ils éructent les clichés, les lieux communs et les phrases toutes faites, comme des gens gavés de nourritures médiocres. Ils éprouvent à discourir un inlassable bien-être. Leurs gestes sont maniérés ou emphatiques; leurs paroles sonores et creuses. On songe aux conciliabules des perroquets qui jacassent sur les cimes d’un arbre, le long des fleuves silencieux, au parlement des Bandar-Log dans le feuillage des manguiers.
Ils portent des noms magnifiques: César, Pompée, Alexandre, Socrate, voire plaisants: Cupidon. Mais Cicéron est préposé à la voirie et Titus, gratte-papier.
M. Symphorien revient de France où il a pris ses grades. Le voici avocat. Issu de mélanges compliqués de races, son teint est fort sombre, mais il a la chance d’avoir de la moustache. Il porte lorgnon et faux col, souvent sans cravate. Son bagage est de mots et de dates. S’il comprend mal l’esprit des lois, il en possède au moins la chronologie. Il ne cite pas un décret, sans préciser le jour et le mois de sa promulgation. Son savoir s’étale et se répand avec une ostentation naïve. Ces nouveaux riches oublient vite qu’ils sont de tout récents pauvres. M. Symphorien est pédant. Cependant sa langue n’est pas sûre. Emporté par son élan, il lui arrive de s’écrier «vieillard sénile!» En revanche, il a pris toutes les intonations de l’orateur européen et l’imitation serait parfaite, s’il n’avalait pas les «r».
M. Octavian, son vis-à-vis, offre un type plus africain: pommettes saillantes, nez écrasé, cheveux en mousse brune. Il est violent et douceâtre, d’une sentimentalité de portière et d’une susceptibilité pointilleuse. Ses mains sont molles, sans os, avec des ongles roses et des phalanges blanchâtres. Il fredonne volontiers la romance; le plus souvent répertoire de Mayol ou de Fragson; parfois des chansons créoles. De cet homme trapu, carré et vigoureux, sort un filet de voix languissante qu’amollit encore un zézaiement. Il est fort comme un bœuf et toujours prêt à faire le coup de poing. Pour un rien, pour un sourire, pour une plaisanterie mal comprise, un voile gris descend sur son visage, une mauvaise lueur flambe dans ses yeux. Ses rancunes sont tenaces et il ne fait pas bon l’avoir comme ennemi. D’un regard jaloux il couve son épouse, d’un ton moins café que lui, grasse, molle et morne, très difficile sur la cuisine. Si quelqu’un risque une gaillardise, elle baisse les yeux, offensée. Hélas! elle ne peut rougir! Elle porte toujours des guimpes, des manches très longues et des robes de coutil à carreaux.
Mme Clorinde est enturbannée d’une écharpe rose vif. Son visage luisant au nez recourbé--où diable l’a-t-elle pris?--s’épanouit de malice. Elle regarde en dessous, courbée sur son assiette, et minaude volontiers d’une bouche en cul de poule. Elle ne manque ni d’esprit, ni d’observation, mais elle arrondit ses phrases, comme un enfant soigne une page d’écriture.
Dans ce cercle de soleils noirs, encadrant la nappe et les assiettes, brille une lune pâle. C’est la face poupine et rosée de M. de Saint-Valery, créole de Bourbon. Il possède un petit nez retroussé, à la manière d’un point d’interrogation à l’envers, une bouche en accent circonflexe et une merveilleuse moustache fine, fine et cosmétiquée dont les pointes s’effilent, symétriquement, vers des yeux d’un bleu fade,--des yeux saillants, noyés d’alcool. M. de Saint-Valery parle peu, mange beaucoup et boit davantage, fume sans arrêt et ne s’étend volontiers que sur le chapitre des fruits et légumes exotiques dont il préconise l’usage. Il prend du ventre et sa panse déjà notable s’orne d’une chaîne d’or et de nombreuses breloques. Il est fonctionnaire lui aussi, quelque part sous les Tropiques. Sa nullité inouïe l’a bien servi dans sa carrière, non moins que les beaux yeux de sa femme, créole de la Jamaïque--ces beaux yeux, deux flambeaux qui brûlent encore sur des ruines. L’oiseau-mouche de jadis s’est mué aujourd’hui en une lourde volaille. Mais M. de Saint-Valery est né coiffé: il a une fille.
RACES
Où sont-ils, ces rêves généreux de la fusion des races, d’un effort commun de l’humanité enfin unie par-dessus les mers et les frontières, d’une participation de toutes les énergies, de tous les enthousiasmes, de toutes les sèves profondes qui sourdent sous les écorces jaunes, blanches ou noires? Où sont-ils ces rêves d’antan, les rêves d’un univers où toutes les puissances se réaliseraient dans l’amour?
Je souris en songeant à mes illusions.
Le livre que je lis--c’est un livre de Wells--ajoute encore à mon amertume. Je tombe sur cette page:
«J’avais dû faire un séjour à Londres par une chaleur presque intolérable pour suivre un congrès des races qui m’avait grandement déçu. Je ne sais pas maintenant pourquoi j’avais été déçu, ni jusqu’à quel point cette impression n’avait pas été causée par un état de fatigue générale due au surmenage et à l’étude trop rapide de vastes problèmes. Mais je sais qu’une sorte de désespoir m’envahit, cependant qu’assis je regardais les lourdes platitudes des blancs, l’habileté puérile et calme des Hindous, la rhétorique retentissante et emphatique des noirs. Je ne distinguais plus aucun des germes des réalisations splendides qu’il pouvait y avoir chez ces gens-là et je n’apercevais que trop clairement la vanité, la jalousie, les égoïsmes qui se trouvent si cruellement mis en lumière par le contraste des déclarations altruistes. Cela semblait une entreprise si vaine en présence des préjugés, des vastes intérêts accumulés qui bravent les races! nous n’avions aucun intérêt commun dans cette conférence, pas une proposition capable de nous maintenir unis. Et cela ressemblait tellement à des bêlements sur le flanc d’une colline...»
La Race!... Je considère autour de moi, sous ce ciel de plomb, les extraordinaires produits du croisement des races blanches, noire et rouge, les demi-blancs, les demi-nègres, les demi-indiens; le grouillement de mulâtres et de métis dans cette formidable serre tropicale, la fermentation de tous ces sangs mêlés, la gamme de ces peaux, cette faune humaine brassée et rebrassée pendant des siècles, mâtinée de Caraïbes, d’Espagnols, de nègres africains, d’Hindous, de Peaux-Rouges. Et je sens alors la forte réalité de ce mot. De tous ces croisements, depuis le temps où les boucaniers hollandais et espagnols engrossaient les vierges des Iles, qu’est-il sorti, sinon des générations bâtardes et frappées de stérilité intellectuelle?
Les hommes d’ici n’ont ni l’énergie européenne, ni le raffinement oriental, ni la vitalité africaine. Ce ne sont plus de ces grands enfants doux et cruels, tels les Sénégalais. Ce sont des bâtards, au sang épuisé par trop de mélanges, aptes à s’assimiler les tares et les ridicules de notre civilisation, impuissants à réaliser quelque chose de grand. Danser au son du tam-tam, se parer, cueillir des bananes et des noix de coco, parler politique, voilà les occupations auxquelles ils sont particulièrement propres. Les femmes jacassent, se disputent, ardentes à l’amour et portées à la boisson, plus acharnées que les hommes aux luttes politiques. Ce sont les Bacchantes du suffrage universel, toujours prêtes à déchirer un candidat ou à l’anéantir de caresses. Toute notre idéologie européenne sonne comme un grelot dans ces cervelles qu’elle emplit d’une rumeur confuse. Mais les instincts sont violents; les désirs et les haines surchauffés, les mains promptes aux coups et au poison.
Colonies lointaines, arrière-provinces où vit un si curieux amalgame de traditions, de sorcellerie et d’école primaire; peuple puéril et sournois, violent et peureux, hâbleur et discoureur, paresseux et avide; cités où règnent le mensonge, l’hypocrisie et la délation; villages de la jungle où l’on rythme sur le tam-tam la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen... Et par-dessus tout cela, la nature tropicale, inépuisable, farouche, meurtrière.
Et pourtant!
Je me souviens de cette figure de médecin, homme de couleur qui avait pris ses diplômes en France, s’était distingué comme chirurgien pendant la guerre, puis était revenu à cette terre lointaine, dont lui-même disait qu’elle était une «terre de mort». Je me souviens de nos longues causeries, sous la véranda de l’hôpital, de sa poignée de main vigoureuse, de ses paroles fortes et amères, de sa clairvoyance et de son savoir. Je me souviens aussi de sa tristesse, car il souffrait du mal de son peuple. Cette déchéance cuisait à son orgueil d’homme qui s’était fait lui-même et pouvait se prétendre l’égal d’un blanc. Oui, je me souviens de tout cela et ces images sont plus fortes non seulement que les préjugés, mais même que les réalités décevantes et brutales. Cette main qui serra la mienne, au moment du départ, je sens encore sa pression fraternelle.
SURINAM
De la couchette, on voit un carré de nuit, noir vernissé; des maisons éclairées par la lumière fantomale de réverbères à abat-jour; une blancheur teintée de vert. On glisse doucement sur une eau qui dans l’ombre paraît lourde.
Surinam: la terre d’Amérique.
Au jour, des maisons coloniales, blanches, vertes, grises, parmi des palmiers. Confort hollandais; propreté des rues bien alignées. Sur les quais, un amoncellement de fruits: des pyramides de bananes, de cocos, de papayes, de mangues. Madras et peignoirs à ramages. Une négresse énorme: au moins deux mètres de tour de taille; une tour d’ébène. Un Chinois en veston blanc et large pantalon de soie noire. Les femmes veulent toutes que je les photographie: «Take me, take me!» disent-elles. L’une d’elles baragouine un anglais dur. Le peuple noir rit.
Ce vieil Hindou, dont la barbe descend jusqu’aux genoux, mi-rouge et blanche, à cause du bétel dont elle est teinte, pouilleux, sordide: il passe tout près de moi sur le quai. Instinctivement j’arme mon kodak. Et puis je n’ose. Il me semble qu’il serait offensé de ce geste. Je le suis du regard. Etrange figure. Une sorte de puissance l’environne. C’est peut-être un jeteur de sorts.
J’interroge. Quelqu’un m’apprend que ce vieillard pareil à un mendiant est le grand brahmane de la colonie.
Paramaribo! carrefour du monde. Toutes les races s’y croisent. Les Hollandais y font joyeuse vie. Après les durs trafics du jour, sur les docks aveuglants, dans les magasins étouffants où le ventilateur déplace un air humide, lourd de senteurs épicées et âcres, on se rue au music-hall. Hindous, Chinois, nègres, mulâtres, Malais, Européens de toutes les couleurs et de toutes les ossatures, impassibles ou grimaçants, des yeux où flambent le rut et l’alcool, des bouches lippues, des bouches édentées; les bravos qui crépitent, les pieds qui scandent le rythme, l’orchestre noir sautillant ou frénétique; dans la lumière blanche de la scène, enveloppée de paillettes roses et bleues, une vieille chanteuse cubaine, au nez crochu, noire de cheveux, brune de peau, d’énormes cercles d’or aux oreilles, capture, au gré de ses œillades, dans le tourbillon d’une «jota» terriblement poivrée, les désirs de la foule, les désirs qui luisent dans les yeux étroits des Asiatiques, dans les boules de loto des nègres, dans les prunelles injectées des blancs. A Paramaribo il y a du balata, du bois de rose et de l’or en bons gouldens sonnants; de la noce, de l’opium, des prêtres de Shiva et des forçats évadés qui se souviennent encore de Ménilmuche et du Sébasto.
Descente de la rivière jaune. Des rives couvertes de brousse au ras de l’eau--à l’infini.
Un univers presque incolore. Une mer vert jaune, très pâle, huileuse, miroitante sous un soleil voilé. Un ciel gris, cotonneux, à travers lequel filtre une lumière brûlante. Quand la brise cesse de souffler, le visage et les vêtements se poissent d’une humidité chaude.
Puis le pilote nous quitte et rejoint en canot un petit vapeur rouge et blanc, portant en lettres noires: _Surinam River_: la seule tache de couleur dans cette grisaille infinie.
ÉVADÉS
C’est l’heure de leur promenade matinale sur le pont avant. L’un est coiffé d’un béret, le torse nu, une veste jetée sur les épaules, un pantalon de treillis. Le grand, maladif, porte une souquenille de coton gris jaune; il est sans chapeau; il semble épuisé, triste et nerveux. Le troisième, pâle, très maigre, les yeux et la barbe noirs, possède une bizarre coiffure de toile raide, très élevée de calotte. Il l’enfonce cavalièrement sur sa tête.